OCTAVE MIRABEAU
délicieuse, isolée et confortable, où M" Octave Mirbeau, d’une beauté fine et souple à la fois, vous accueillait avec une bonne grâce qui vous mettait tout de suite à l’aise, et une simplicité de bon aloi. La cuisine était incomparable, surveillée dans ses moindres détails, du beurre au vin, de l’huile à la soupe, avec des raffinements solides et gais. Ensuite Mirbeau s’installa à Poissy, au clos Saint-Blaise, où le même type d’hospitalité, affectueuse et somptueuse, était réservé à ses quelques préférés en littérature et en peinture. Finalement il se résigna à Paris, boulevard Delessert, dans le quartier du Trocadéro, et ce fut là qu’en 1900, malgré les divergences politiques, il donna, à je ne sais plus quelle occasion, une fête demeurée célèbre dans nos milieux. Les dreyfusards y coudoyaient les anti-dreyfusards et les conversations politiques étaient rigoureusement interdites. Les plus jolies femmes de la société parisienne se trouvaient réunies là aux artistes et aux journalistes célèbres des deux clans, avec une certaine prédominance, néanmoins, du côté du Bordereau. Ce fut comme une courte halte pendant la lutte et la réunion la plus brillante, la plus cordiale, à laquelle j'aie jamais assisté. J’avais demandé à tenir le vestiaire, de dix à onze heures, en compagnie d’une charmante jeune femme, qui avait revêtu, à cette occasion, un gentil tablier de soubrette. Les invités arrivaient et nous confiaient leurs manteaux (les hommes, leurs chapeaux) avec les plus touchantes recommandations : «Faites attention, c’estune fourrure délicate. Je désire qu’elle ne soit pas froissée.
— Ah! ah! (m’écriais-je d’un ton amer), voilà bien les bourgeois! Pas froissée ! Ça vous est égal de me froisser, moi pauvre diable, à condition que votre pelure soit indemne. Eh bien, voilà ce que j'en fais! »
Et je précipitais le manteau dans la cage de l’escalier, cependant que ma partenaire, sur son joli genou, aplatissait le haut de forme comme une galette. Stupide et furieux, larrivant allait se plaindre à Mirbeau, qui répondait : « C’est un nouveau domestique. Excusez-le, il débarque de son village. Mais quel cœur d’or! »
Ayant aperçu un petit vieillard, du nom de Natanson, qui me demandait un numéro d’un ton que je jugeai inadmissible, je le pris sous mon bras et l’emportai vers le cabinet de toi-
lette où je le plongeai dans une baignoire vide, en faisant mine d'ouvrir les robinets. Il poussait de tels cris, et si stridents, qu’on accourut. Je le délivrai et le remis pantelant à sa famille avec recommandation de l’aller coucher « parce qu’il n’était pas assez sage ». Ensuite je m’attachai comme une teigne à un professeur d’université, du nom de Tarbouriech, si jai bonne mémoire, à qui je fis, à haute voix, toutes sortes de recommandations sur les dangers de la capitale, les mauvaises fréquentations et les maladies qui peuvent en résulter. Le brave garçon ne savait s’il devait se fâcher et cette hésitation donnait, à son visage naïf, un ambigu des plus comiques. La soirée comportait, comme divertissement, un match de boxe entre Huret et moi. Nous nous mîmes en bras de chemise et bientôt nos bras, vigoureux, furent noirs d’un tambourinage réciproque. Mirbeau riait de bon cœur, et ceux qui ne nous servaient pas de tête de turcs riaient aussi. On ne se sépara qu’à cinq heures du matin, après un souper où figurait, en grande quantité, ce que l’on peut manger et boire de meilleur ici-bas. Mais le lendemain, chacun avait repris ses positions politiques, et la trêve d’un soir n’eut pas d’autres suites.
Mirbeau était un conservateur de tempérament, que la niaiserie de certains salonnards et l’horreur des autorités constituées avaient tourné à l’anarchie. Il détestait les gendarmes, les douaniers, les contrôleurs, les rentiers, les huissiers, les concierges, les domestiques. Il professait qu’un préfet est presque toujours un inverti et un incestueux, et qu’un ministre est, par définition, un voleur. Mais la démocratie lui était odieuse, les hommes de loi et les financiers le faisaient vomir. De sorte qu’il n’avait plus d’indulgence que pour les enfants, les vagabonds, les très jeunes femmes, cinq ou six peintres et sculpteurs, et les chiens. Il avait exécré les juifs et il rageait d’être dans leur camp, où l’avait rejeté violemment sa haine bien conditionnée pour Rochefort, Drumont, Bourget et les officiers de l’État-Major. Jamais je n’ai pu obtenir de lui une explication satisfaisante quant à cette dernière catégorie de hargne, car, au fond, il aimait et préférait la France et ne pouvait ignorer l’importance des grands chefs militaires. C’était, chez lui, puérilisme, préjugé absurde et manque de sens commun. Il généralisait aisément, surtout en matière sentimentale.