OCTAVE MIRBEAU
Il suffisait qu’un officier supérieur lui eût marché sur le pied, un jour, sans le faire exprès, pour qu’il prît en grippe les feuilles de chêne. Il commençait par détester quelqu’un d’emblée, puis il cherchait des motifs à son antipathie et, au besoin, en inventait. C’est ainsi que je le taquinais au sujet de Bourget, et le mettais au défi de justifier ses anathèmes quant à ce contemporain subtil et exquis.
— Sa pose m’exaspère.
— Où diable voyez-vous une pose quelconque en Bourget? C’est le plus simple et le plus tranquille des hommes.
— Il croit aux gens du monde.
— C’est un bateau qu’on lui monte. Il n’est pas plus snob que vous et moi. |
Mirbeau haussait les épaules, gonflait sa lèvre inférieure en signe de mécontentement et ne répondait plus. Mais, s’il avait rencontré Bourget, il aurait était capable de s’emballer pour lui et de lui immoler toute la littérature contemporaine et moderne. En 1896, j’eus une fièvre typhoïde terrible, après avoir mangé des huîtres, à Venise, et fus, pendant des semaines, en danger de mort. Mirbeau venait prendre de mes nouvelles chaque jour, et, lors de ma convalescence, s’ingéniait à medistraire de mille façons, avec les attentions d’un frère aîné. Il chérissait ou il exécrait. L’indifférence lui était inconnue. Bien que séparé de lui, depuis, par des abîmes et quelques gouffres, je n’ai jamais cessé d’aimer son ironie, son rire, sa bonté sauvage, son injustice à crier et sa spontanéité étonnante dans le changement. Il a écrit des pages étourdissantes, notamment dans Dingo, son chef-d'œuvre; sa conversation improvisée, sans apprêt, valait sa création littéraire, et tous ceux qui l’ont approché garderont, de ses emballements, de ses déballements, de ses outrances, de sa frénésie, tendre ou irritée, un souvenir impérissable. Quel goût, quelle flamme, quelle générosité!
Aux dîners de l’Académie Goncourt (qui commença à fonctionner en 1903), Mirbeau n’était pas, c’est le cas de le dire, dans son assiette. Facilement ombrageux, il était loin de certains d’entre nous, d’'Huysmans par exemple, dont le tour d’esprit paraissait si différent du sien. Aussi, la plupart du temps, demeurait-il assez silencieux ou se bornaït-il à quelques remarques sur la nourriture et les régimes. Quelquefois, à l’oc-
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Of SFoff
casion d’une plaisanterie, il reprenait son bon rire et se rongeait vivement les doigts en signe de contentement. Je songeais toujours, en le voyant, au vers fameux sur le méli-mélo d’amour et de haine :
Odi et amo. Quomodo id fit, nescio, sed fieri sentio et excrucior.
Quant à l’Affaire elle-même, nous n’en disputâmes, Mirbeau et moi, que deux ou trois fois. Il me sentit irréductible et je compris qu’il était inutile de chercher à le convaincre. Je lui fis seulement observer qu’il avait jusqu’alors détesté l’œuvre et la personne de Zola : « Depuis J’accuse, c’est autre chose », me répondit-il avec franchise. Lors de notre dernière discussion à ce sujet, il me déclara que « nationaliste était pour lui synonyme d’assassin ». Notre controverse en resta là. Mais, lors de nos rencontres, de plus en plus espacées, je sentais qu’il me détestait en proportion de son amitié d’antan et qu’il incriminait mon hérédité languedocienne : « C’est un fanatique de l’enclos de Rey. » Ainsi s’expliquait-il mon aberration de préférer mon pays à un hébreu, condamné pour trahison par plusieurs tribunaux militaires. |
La guerre, qu’il n'avait pas vue venir, dont il niait, comme tant d’autres, la possibilité, fut, pour Mirbeau, une sorte de révélation et un bouleversement profond. Elle réveilla son patriotisme. [1 me raconta qu’il avait mis à la porte son secrétaire juif, qui avait émis des doutes sur la possibilité de la victoire. A partir de là, il me manifesta un renouveau d’affection, et mon nationalisme intégral cessa de lui apparaître comme l'appétit du meurtre et du faux. Mes sentiments, à son égard, n’avaient pas varié. Sa mort me causa un réel chagrin. Les êtres qui aiment la vie sont rares, et Mirbeau était de ceux-là. S’il eût eu à son berceau la fée pondération, à quel destin n’eûtil pas pu prétendre! Il n’a jamais été, comme doit l’être tout
polémiste, &« compos sui ». Il est, avec mon cher Gustave Gef-
froy, — lui aussi dreyfusard passionné et impénitent, — le plus
sagace critique de couleurs et de formes que j’aie connu, sans
doute parce que nos goûts artistiques coïncidaient sur beaucoup de points. Comme eux, j’admire Carrière, Cézanne, Degas,