CHAPITRE PREMIER
Les hommes et les esprits entre 189% et 1900. — La puissance juive et l’antisémitisme : l’influence de Drumont. — Joseph Reinach, — Politiciens et juristes :
Hanotaux, Casimir Périer, Félix Faure, Waldeck-Rousseau, Galliffet. — L’état de la presse en général : Rochefort. La Petite République, Gérault Richard et Jaurès. Le Figaro et Emmanuel Arène. Le Temps et Adrien Hébrard. Le Journal des Lelellier. L'Écho de Paris des Simond. Le Petit Journal, Marinoni et Jude.
Le Gaulois et l’opposilion mondaine. La Gazette de France et les articles de Maurras. Les romans de Gyp.
Le Pss’t de Caran d’Ache et Forain.
our l’historique‘détaillé, méthodique, de l'affaire Dreyfus,
e je renvoie au Précis de l’Affaire Dreyfus, dû à la puissante, précise et sagace collaboration de Henri Dutrait-Crozon. Ce Précis est un chef-d'œuvre, qui renferme tout l’essentiel. Il ne s’agira ici que de l’ambiance, que de l’atmosphère, que des hommes du grand drame qui a secoué, pendant dix ans, le patriotisme français, comme la tempête secoue un drapeau.
Nous sommes en 1894, vingt-quatre ans après nos terribles défaites et la perte de l’Alsace-Lorraine. Pendant vingt-quatre ans, la démocratie parlementaire, prenant la suite de la démocratie plébiscitaire napoléonienne, a continué à désorganise la nation la plus cohésive et (en dépit de nos révolutions imbéciles) la plus facile à gouverner de l’univers. Vaincu dans la personne du général Boulanger, sept ans auparavant, le patriotisme somnole dans la politique, dans la presse, dans les salons. Il est. demeuré vivace et ombrageux chez un certain nombre de journalistes, d'écrivains. Il est complétement mort
chez beaucoup d’autres. Il est actif, mais menacé du dehors, au sein de l’État-Major français, qui prépare silencieusement, laborieusement, la résistance victorieuse à une nouvelle agression allemande, toujours à l'horizon depuis 1875. Car l’Allemagne de Guillaume II, comme celle de Guillaume I‘, use alternativement, vis-à-vis de nous, du sucre et du fouet, et ne cesse d’exploiter notre faiblesse politique et administrative. Devant elle, deux obstacles à ses projets : cet État-Major où travaillent, les oreilles fermées aux bruits extérieurs, des chefs de haute valeur; à côté de lui, l’avertissant, un service de Renseignements, supérieurement organisé. Il s’agit, pour l’ennemi héréditaire, de détruire le premier et de supprimer le second. Ce plan, c’est toute l'affaire Dreyfus.
Deux ans auparavant, Drumont, génial auteur de /a France Juive, avait fondé la Libre Parole, autour de laquelle s’étaient groupés, non seulement les antisémites doctrinaires, tels que Jacques de Biez et l’héroïque marquis de Morès, mais encore beaucoup de bons Français, sans couleur ni orientation politique, qui commencçaient à voir clair dans les manœuvres de la haute finance juive et dans ses accords secrets avec l’ennemi héréditaire. J’ai essayé de tracer, dans les précédents volumes de mes Souvenirs, un portrait véridique d’Édouard Drumont, grand visionnaire, puissant écrivain, maäis chez qui le sens politique n’était pas à la hauteur de lérudition, de la vigueur polémique, ni de la divination sociale. Drumont, qui se grossissait les petits obstacles et redoutait, comme il disait, qu’on «attentât à son cerveau » (c’est-à-dire qu’on essayât de le convaincre), n'avait rien d’un chef de mouvement. Il n’avait su ni se débarrasser ni se servir des auxiliaires, attirés par le succès, qui le desservaient à la cantonade, comme par exemple Jules Guérin, l’homme du fort Chabrol, lequel, laissé à moitié la bride sur le cou, fit beaucoup de tort à la cause par ses ini- tiatives absurdes ; ou Max Régis, entreprenant, courageux, mais inapte au rôle de premier plan que les circonstances lui firent, pendant un moment, à Alger.
On rencontrait, à la Libre Parole, des professionnels de premier ordre et d’ardents patriotes, tels que le cher commandant Biot, Albert Monniot, de Boisandré, et des types plutôt vagues tels que Papillaud, courriériste parlementaire, et ce