‹ MemoriesChapitre 32 sur 121 · PAUL MÉNARD · texte numérisé non relu

PAUL MÉNARD

et fils étaient ainsi. Ferry, au fond, était ainsi, de même que Challemel-Lacour, Scheurer-Kestner, Allain Targé et tous les penseurs, théoriciens, doctrinaires et conducteurs du régime. Je dois dire, pour être juste, que Lockroy — bénéficiaire de principes dont il se fichait — n’était pas tout à fait ainsi. Quant à Gambetta, militariste ardent et convaincu tant qu’il fut sous Pinfluence bienfaisante de M"° Edmond Adam, de son mari et du milieu Adam, il redevint « démocrate d’abord », quand cette influence cessa de s’exercer, et mourut à temps pour sa gloire. C’est une question de savoir s’il aurait été, ou non, dreyfusard.

Quand Paffaire Dreyfus éclata, à l’automne de 1897, je me trouvais précisément en villégiature au mas de Fourques, près Lunel, chez Paul Ménard et Madame, née Dorian. J’ai raconté ailleurs l’agrément et le charme de cette demeure, à la fois rustique et raffinée, et de l’existence de promenades et de causeries que nous y menions. Je venais de faire une période de vingt-huit jours, au 28° chasseurs, à Grenoble. Je n’oublierai jamais le ton de hargne avec lequel Paul Ménard, ordinairement timide et renfermé, me demanda si j'avais souffert de cette & détention d’un mois ». Je lui répondis que j'avais admiré l’ordre et la discipline de cette troupe modèle, sous un chef admirable et vénéré, le commandant Thomas de la Pintière. Il parut fort mécontent de ma réplique et ne me parla plus de huit jours, comme s’il me boudait. Je n’y fis pas d’abord grande attention, parce que son protestantisme et mon catholicisme — je parle du tempérament, du tour d’esprit, —se heurtaient volontiers. Le huitième jour, je trouvait ce brave homme, au crâne poli, plongé dans la lecture d’une des premières brochures de cet âne circoncis de Bernard Lazare et hochant la tête avec satisfaction : &« Que lisez-vous là ? — Quelque chose d’épatant, mais qui ne vous intéresserait pas. — Pourquoi cela? — Il y est question d’une erreur ou d’un crime, au choix, de vos chers amis les militaires. » De quel ton cela fut dit! Évidemment Paul Ménard rendait toute l’armée, y compris les officiers du 28° chasseurs et le commandant de la Pintière, responsables de la condamnation de Dreyfus.

Pour le faire un peu rager, je murmuraiï : € Parbleu! » Il se

redressa : «Quoi, parbleu? » — « Dreyfus est juif, Lazare aussi. Ça explique que Lazare croie Dreyfus innocent. »

Mon interlocuteur haussa les épaules et sa mimique signifiait : GInquisiteur, va! »

Je n’étais pas encore royaliste en 1897. Z’Action française ne devait être fondée, par Maurras et Vaugeois, que deux ans plus tard. Mais j'étais déjà nationaliste et clérical, grâce à mon bon vieux sang nîmois de l’enclos de Rey, plus fort que l’instruction frelatée et que l’ambiance politique et littéraire. Le boniment démocratique n’avait déjà plus de prise sur moi depuis longtemps, exactement depuis la France Juive de Drumont, bien que mon père fût brouillé avec Drumont, à cause d’un bavardage, d’ailleurs innocent, de Philippe Bille. Le tour d'esprit protestant-républicain du papa Ménard m’embêtait et nous nous opposions, lui et moi, par toutes nos fibres. Quand il disait blanc, je disais noir, rien que pour lui voir froncer les sourcils, qu’il avait abondants et drus. C’était d’ailleurs un fort brave homme, d’un fanatisme étroit sous un masque mal attaché de sceptique, et qui m’a aidé à comprendre toute une catégorie de radicaux, ceux que j’appellerai les têtes rondes, par opposition aux têtes molles du libéralisme.

Je cessai de fréquenter le milieu Ménard, quand il devint carrément la forteresse de Picquart (Marie-Georges) et du dreyfusisme et le centre géométrique de toute la tactique antinationale. Mais j’ai continué à me renseigner sur ses avatars. Il passa bientôt du radicalisme au socialisme révolutionnaire et, après la mort du maître de maison, servit de ralliement aux unifiés et aux aspirants bolchevistes. Le virus dreyfusien, en d’autres termes, continua d’y agir intensément et conformément aux prémisses. Une logique rigoureuse procède aux phénomènes de décomposition politique.

Rajeunie par la contrainte du service militaire obligatoire, la vieille haine démocratique, à l’endroit de la discipline imposée et des chefs de l’armée, trouva ainsi un débouché nouveau dans lAffaire. Elle rejoignit, par une pente naturelle, le sentiment anticlérical, connexe au régime républicain et qui n'avait été refoulé qu’en apparence par les déclarations conciliantes de Spüller, préconisant ce qu’il appelait « l’esprit nouveau ». Pendant quatorze ans (1897 à 1911), jusqu’au coup de

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