‹ MemoriesChapitre 33 sur 121 · MANUEL BAUDOUIN · texte numérisé non relu

MANUEL BAUDOUIN

tonnerre d'Agadir, qui nous annonçait la tempête de sang, dans les feuilles quotidiennes, dans les assemblées, dans les officines et salons du régime, sur tous les tons, sous toutes les formes, fut dénoncée l'alliance fameuse « du sabre et du goupillon ». La grande pensée de Waldeck, concrétisant, réunissant et codifiant toutes les insanités ambiantes, les associant aux rancunes ethniques et religieuses, fut de rendre les jésuites, les dominicains, les franciscains, etc. et le journal /a Croix, responsables du peu d’empressement du public français à admettre Pinnocence et la canonisation d’Alfred Dreyfus. La grande malice du même Waldeck fut d’appeler les chefs socialistes à cette curée civile et religieuse, comme auxiliaires et comme protecteurs. Il feignit ensuite de désavouer Combes, qui perfectionna la méthode et la poussa, par leffroyable André-desfiches, jusqu’à la décomposition du commandement français. Mais il avait ouvert les voies et ce qui arriva était dans ses vœux. Hoc erat in votis. De toutes les corruptions intellectuelles, la plus dangereuse pour toutes les sociétés est assurément celle de l’esprit juridique, parce qu’elle donne aux pires exactions une apparence froidement légale. C’est alors le juge qui, de ses propres mains, ouvre la cité aux incendiaires, cependant qu’il paralyse les pompiers.

Le type de ces juges fut précisément le procureur général Manuel Baudouin, auquel j’eus affaire une fois dans ma vie, à l’occasion d’un divorce, alors qu’il était président du Tribunai civil de la Seine. L’heure que je passai dans son cabinet, il y a de cela vingt-cinq ans, est demeurée présente à ma mémoire, comme si elle y était gravée à l’eau-forte. Ce magistrat était petit, brun, barbu, avec la voix fuyante et des regards perçants. Il émanait de lui une fourberie naturelle, aiguisée par l’ambition, qui lui composait une personnalité tragique. Cependant qu’il me roulait dans la farine grise de ses protestations et de ses mensonges, je l’imaginais dans le rôle de Tartuffe, du vrai Tartuffe, lequel est, comme chacun sait, non un faux dévot, mais un chat-fourré, connaissant ses codes sur le bout du doigt et les tournant au mieux de ses intérêts. L’onctueux farceur voulait me faire dire exactement le contraire de ce que je disais en réalité et il résumait mes paroles à contre-sens, avec un doigté qui explique sa rapide ascension vers les plus hauts

Dauper. Souvenirs, Il. 6

honneurs. Le gouvernement républicain n’a pas beaucoup d’idées dans la tête. Néanmoins, il est exactement renseigné sur la cote de servilité de ses. magistrats, considérés par lui comme des préfets à peine moins souples, et il les place, en conséquence, sur les cases où ils sont susceptibles de rendre des services au lieu d’arrêts. Le procureur Manuel Baudouin a réalisé ce prodige de dégoûter, par son zèle dreyfusien, jusqu’à Reinach, qui lui a consacré, dans son « histoâre », quelques lignes d’une extrême rosserie. Il nous le montre se hâtant « de rejoindre la petite troupe victorieuse » des lave-Dreyfus de la première heure.

Les emplois successifs que remplit un Baudouin deviennent ainsi les degrés dorés de son assouplissement, de son asservissement aux puissants du jour. Ils savent qu’ils peuvent compter sur lui ; qu’ils les comprendra à demi-mot, qu’il devinera leurs désirs politiques et mettra tout en œuvre afin de les réaliser. Un haut juge qui n’exige pas un ordre écrit, ni même un ordre oral, pour combler les vœux illégaux de son ministre ou du président du Conseil, quelle aubaine! Tel se présentait, au jeune observateur que j'étais alors, Manuel Baudouin, replié, ramassé dans son fauteuil de président du Tribunal civil, pour bondir de là bien plus haut.

Une des principales fables imaginées par le syndicat de Dreyfus, de Waldeck-Rousseau, de Galliffet et de Jaurès, fut celle du Père Du Lac, inspirateur de l’État-Maijor. Il y en eut beaucoup d’autres, dont l’histoire anecdotique et politique remplirait une douzaine de volumes. Mais celle-ci fut une des plus bêtes, partant des plus agissantes en démocratie.

Le Père Du Lac, que je n’ai fait qu’entrevoir une fois dans le cabinet de travail de mon père, où il avait été amené par Drumont, était un jésuite fin et lettré, de tendances modérées, d’une extrême obligeance, cher à tous ses amis. Un véritable homme de bien. Ardemment patriote, il était lié de longue date avec l’auteur de la France Juive, dont il pressentait le génie, sans partager toutes ses idées. En outre, il avait eu comme élève un certain nombre d'officiers supérieurs. Il n’en fallut pas davantage pour le désigner à l’imagination haineuse des quelques politiciens français, entrés au service de la juiverie entre 1897 et 1906. Il ne se passait pas de jour qu’un article,

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