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MARCHAND

recommandait, sur ce point, la plus grande prudence, car on ignorait au juste les intentions de l’Allemagne, en dépit des sourires espacés de Guillaume II. Mais on m’a affirmé qu’à cette revue de Bétheny, de 1896, l'attitude magnifique de nos chefs et soldats et les progrès de l’armement inquiétèrent les attachés militaires boches, en même temps que les politiciens humanitaires, qui assistaient à la cérémonie. Un rapport, transmis au cabinet de l’empereur, amena, chez celui-ci, la décision de sauter sur l’occasion la plus prochaine de fausser, sinon de briser dans nos mains, l’outil de la Revanche. Cependant que couraient, dans les loges, des bruits menaçants sur la possibilité d’un nouveau boulangisme, déchaîné par le président Félix Faure, lequel méritera plutôt, dans l’histoire, le nom d’Infélix Faure, car, franchement, il n’eut pas de veine.

Ces mauvaises dispositions, à l'endroit du militarisme, furent encore augmentées, deux ans et demi-plus tard, par l'enthousiasme que suscitèrent, dans les masses populaires, la mission et la personne du capitaine Marchand. Il faut avoir vu, sur les boulevards, les femmes jeter des bouquets de violettes au calme héros de Fachoda pour comprendre que ce fier soldat (républicain d’ailleurs et respectueux du pouvoir établi) entraînait alors tous les cœurs. S’il s’était installé tranquillement à l'Élysée, au milieu des acclamations, que serait-il advenu ?... Nous aurions, en tout cas, évité Loubet, Fallières, c’est-à-dire quatorze ans d’affaissement et de démantèlement national. Si nous n’avions évité la guerre, elle eût duré moins longtemps, car la préparation (à laquelle Marchand attachait une grande importance), n’eût pas été si lamentablement entravée. Elle eût duré moins longtemps, par suite elle eût été moins meurtrière. Mais j'ai déjà expliqué qu’il ne faut pas compter sur la formation militaire (où la discipline est la base) pour l'exécution d’un coup d’État, même facile et tout cuit. Le colonel ou le général le plus intelligent considérera toujours que la légalité, issue de l’insurrection révolutionnaire, est supérieure à tout, et même au salut du pays. Les quelques exceptions à cette règle portent sur des tempéraments tels que Bonaparte, chez qui l’ambition politique doublait et primait souvent le chef d’armées.

En outre, ces grands soldats, si clairvoyants dans leur art,

si entreprenants, si hardis, deviennent aisément timides et déconcertés devant un président du conseil, un ministre, un homme d’assemblée et de couloir. Ce contraste m’a toujours rempli de stupeur. L'affaire Dreyfus en a fourni des preuves par dizaines. On se demande comment tant de braves gens, couverts de galons et d’étoiles, de conscience droite et d’esprit clair, se sont laissés, pendant neuf ans (1897-1906), brimer par un ramassis de politiciens tels que Waldeck, Ranc, Scheurer- Kestner, Reinach, Combes, Pelletan, etc. Il a fallu que ce fût un simple pékin, Gabriel Syveton, qui flanquât une paire de claques à André! Drumont n’en revenait pas.

Ceci nous ramène à l'affaire des fiches maçonniques... et allemandes, dont nous voyons seulement aujourd’hui toute l'ampleur. Le schéma en est très simple, et même enfantin.

1° L'Allemagne, préparant la guerre, avait besoin de renseignements précis sur nos officiers d’état-major et de troupe, sur leur valeur technique, leur situation de fortune, leurs qualités de commandement, etc.

2 Le gouvernement républicain, fomentant la guerre religieuse, avait besoin de ces mêmes renseignements, afin de savoir sur qui il pouvait compter, et jusqu’à quel point.

3° De la conjonction de ces deux ordres de besoins naquit la vaste enquête menée par le F.*. Vadécard, secrétaire général du Grand Orient, à l’instigation de ses patrons, et par l’agence de renseignements allemande Schimmelpfeng, sise boulevard Montmartre, à Paris. C’est là ce que Millerand a appelé le régime abject. D’autant plus abject que ce mouchardage y venait à la rescousse de l’espionnage et que la délation y côtoyait la trahison.

En eflet, m’occupant, en 1911, des premiers documents qui me servirent à écrire l’Avani-guerre, j'appris bientôt un certain nombre de faits qui éclairèrent, à mes yeux, de lueurs singulières, la sombre affaire de 1904. L’agence Schimmelpfeng

se tenait en relations constantes avec le Grand Orient, par une

série de fonctionnaires, grassement payés, qui lui communiquaient les doubles des fiches de Vadécard, Mollin et Ci. Elle centralisait ces fiches et les expédiait périodiquement, par émissaire spécial, à Berlin, où le grand état-major en faisait le tri et le classement. L'Allemagne tenait donc à jour, grâce aux

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