‹ MemoriesChapitre 37 sur 121 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Ligue de la Patrie Française : Lemaître, Coppée, Dausset, Syveton. — Le rôle de Barrès et de Forain.

Les réunions et les milieux.

Le mouvement nationaliste en France.

Les diverses tendances.

Le préfet de police Lépine.

La lutte des patriotes contre les prétendus intellectuels. La boule d'or.

Le terrain de la presse et de l'opinion et le terrain électoral. Élimination de Coppée.

Premières fautes. — Un admirable élan enrayé.

E 19 janvier 1899 avait eu lieu la réunion initiale de la Ligue de la Patrie Française, rue d'Athènes, sous la présidence de François Coppée, au milieu d’une affluence extraordinaire. J’y assistais aux côtés de ma mère, une des premières adhérentes et des plus enthousiastes, car le départ de ce mouvement ressembla, pour la vigueur et l’'emballement général, à celui du boulangisme. Les dreyfusards, avec leur fameuse protestation « des intellectuels » en faveur de leur sinistre bonhomme, avaient indigné etirrité l'immense majorité des Français : leurs prétentions à la supériorité faisaient rire. Un « intellectuel » pour de bon, le premier de sa génération par la sagesse, l’érudition et la prévoyance, Charles Maurras, et trois professeurs de l’Université, Henri Vaugeois, Louis Dausset et Gabriel Syveton prirent l'initiative d’une protestation solennelle, au bas de laquelle ils réunirent les signatures de nombreux adhérents. Ce fut l’origine de la Ligue, dont les débuts éclatants semblaient présager la victoire.

Ce 19 janvier, devant des centaines d’auditeurs frémissants

(parmi lesquels de nombreux officiers en uniforme) Lemaître prit la parole et définit, avec un rare bonheur d’expression, l’origine et le but de la Ligue. Celle-ci groupait des républicains, des royalistes, des bonapartistes, des antisémites. Il importait de ne froisser personne, de ménager toutes les susceptibilités des uns et des autres et cependant d’attaquer nettement les chevaliers du Bordereau et leurs adeptes. Lemaître s’acquitta de sa difficile tâche en virtuose. Il était fort ému, entrant dans les luttes politiques avec un tempérament ami de la paix; et M”* de Loynes, qui l'avait incité à combattre, n’était pas moins frémissante que lui. J’ai dit qui était Syveton. Dausset est un homme de valeur, d’une intelligence pénétrante, qui s’est fait une spécialité avec le budget de la Ville de Paris, où sa compétence est universellement reconnue. Mais ni l’un ni l’autre n’avait la puissante et prenante logique, ni la force de propagande de Vaugeoiïs, à plus forte raison le génie de Maurras.

Ils le savaient, et désireux de jouer un grand rôle — qui fut d’ailleurs un rôle bienfaisant, — chacun d’eux redoutait l’irréductibilité des principes de Maurras et la véhémence de Vaugeois, ainsi que leur action, possible et probable, sur Lemaître. C’est ce qui fit que, dès le début, Maurras et Vaugeoïs se trouvèrent éliminés, en douceur, mais complètement. Ni l’un, ni l’autre, ayant des âmes d’apôtres, avec la certitude d’une prompte revanche, n’en voulurent à Coppée, ni à Syveton, ni à Dausset. Deux ans plus tard, une telle injustice eût été, impossible, car j'étais entré dans l’intimité de Lemaître et de M"° de Loynes, et j'aurais pu intervenir utilement. Drumont et Rochefort apportèrent à la Ligue leurs nombreux lecteurs, leur influence politique et aussi leurs humeurs changeantes, avec cette difficulté qu’éprouvent: les hommes de lettres célèbres à se plier à une discipline quelconque. Barrès, écrivain admirable, capté tout jeune par les assemblées et inhabile à les dominer, était forcément amené à voir l’action sous l’angle parlementaire, qui existe, mais qui n’est pas tout. Thiébaud était vieilli et d’ailleurs absorbé et annihilé par sa marotte plébiscitaire. Judet, du Petit Journal, représentait un poids mort, une sottise en marche, une fourberie à l'arrêt, une personnalité à la fois nocive et encombrante. Bref, tout

était prêt pour la cacophonie bien plus que pour l'orchestre ; l’organisation fit défaut tout de suite, et, un an après sa fondation, la Ligue de la Patrie Française portait déjà en elle les germes de désunion dont elle devait mourir. Ce qu’elle aurait dû être, ce qu’elle n’a pas été, Maurras et Vaugeois l’ont réalisé précisément, quelques mois plus tard, avec l'Action Fran- Çaise.

J’ai fait souvent cette remarque : un groupement :mmédiatement nombreux et prospère a peu de chances de durée. Un groupement modeste, en participants et en apports, mais se tenant bien, et sachant ce qu’il veut, a chance de durée et d’extension progressive. La collaboration du temps, de l'effort et de l’argent est fructueuse. La collaboration initiale de l’enthousiasme et de largent l’est moins. Nous le savions déjà par le boulangisme. La Pairie Française en est un second exemple.

Lemaître était un journaliste et un conférencier merveilleux. Coppée, un saint, qui remuait les cœurs. Souffreteux, il avait auprès de lui constamment son docteur, le bon Duchastelet, qui le couvait comme un enfant et lui interdisait les fatigues trop rudes. Cet homme de bien mourut, il y a quelques années, écrasé par sa propre automobile, qu’il venait de remettre en marche. Dausset représentait, au conseil, le bon sens un peu terre à terre, qui ne tient pas compte des folies (en apparence) utiles, et même indispensables à un mouvement fondé sur l’indignation et la rébellion publiques. Car de sages protestations, orales et écrites, ne suffisent point contre ce qu’on stigmatise comme la mort de la Patrie. Syveton, qui avait l’instinct du combat opportun et la vision de l’acte fécond, était mal marié et mal entouré. M" Syveton m’a toujours semblé lourde, peu sympathique et peu lisible. Ni le mari, ni la femme ne manquaient de vanité et de besoin d’ostentation. Ils écartaient donc, plus qu’ils n’attiraient, les indifférents. Sans la finesse, le tact et la bonté de cette exquise M" de Loynes, la Pairie Française aurait encore craqué beaucoup plus tôt. On s’en rendait compte au bout d’une soirée passée avenue des Champs- Elysées.

Je ne saurais oublier Arthur Meyer, directeur du Gaulois, mêlé au mouvement nationaliste, parasite du nationalisme, comme il le fut du boulangisme, et dont nous verrons le rôle

funeste, au moment du drame de novembre 1904. Si désagréable qu’il me soit de piétiner actuellement un vieux, très vieux serpent hébreu, qui a perdu ses crochets à venin, et presque tout son chignon, je ne puis pas cependant ne pas noter la bizarrerie de son rôle à cheval sur le salon Waldeck- Rousseau et le salon de Loynes, ni la gêne extraordinaire qui apparaissait en lui, aux heures critiques. Il y eut toujours, chez cet israélite, un mélange de patriotisme français (mais oui) de parisianisme de boulevard, et de juiverie avisée et sournoise. I] lui arriva de trahir sans méchanceté et de la meilleure foi du monde. Quel collaborateur dangereux! J’ai déjà rapporté le mot de Lemaître faisant allusion à sa fameuse sortie du boulangisme : «A quand votre « bonsoir messieurs », Meyer ? » Il riait, mais la question allait plus loin qu’elle n’en avait l'air. M”° de Loynes se plaignait de ses interrogations soupçonneuses, et murmurait : Q À certains jours, il me fait peur! »

Bourget adhéra à la Patrie Française, bien entendu. Il n’y prit pas une part prépondérante, ayant horreur des estrades, des harangues et, en général, de l’action. Il se croit exclusivement homme de cabinet. Cependant la vie l’intéresse et même le passionne et il observe les choses et les gens avec une pénétration de clinicien, qui n’appartient qu’à lui. Il est, de nos contemporains, celui dont la conversation est la plus intéressante, la plus fournie. Il juge les livres et les auteurs à leur puissance d’évocation. C’est un maître. Son extraordinaire perspicacité, son éloignement du vulgaire, ses succès de librairie lui ont valu pas mal d’envieux. Il les traite par un charmant mépris de botaniste pour les plantes vireuses. Le rire apparaît chez lui comme une suite naturelle de la compréhension.

Autre adhérent de marque, Ferdinand Brunetière, directeur de la Revue des Deux Mondes, portant, sous son bras nerveux, le salon Buloz et même cette larve de Doumic, devenu depuis son successeur, par le système de la reptation à plat ventre. Si mes souvenirs sont exacts, Brunetière ne fit que traverser la Pairie Française, étant incapable de concerter une action en commun avec des partisans ou des amis. Dépourvu de bon sens, pourvu d’une remarquable machine à raisonner, à induire et déduire, Brunetière cherchait l’originalité dans la contradiction et dans la rebiffe vis-à-vis de ses approbateurs. Ses études

critiques sur la littérature française se ressentent douloureusement de cet amour du paradoxe, et aussi du fait que Ferdinand lui-même écrivait dans un prétentieux charabia, combiné de Bossuet et du père Lebatteux. De même que le mélodrame l'Auberge des Adrets a dû son succès au fait d’être tourné et joué en vaudeville, de même le sérieux Brunetière ne vit déjà plus, dans la mémoire des contemporains, que comme auteur farce et rigolo de syntaxe et de dictionnaire. Pour ajouter au comique de la chose, il faut savoir que nul ne fut plus académicien, plus respectueux des rites et coutumes saugrenues des Immortels, que ce dévot la tête en bas, que ce logicien féru de l’'illogisme. Seul, Frédéric Masson, fléau et historien de Bonaparte, de ses femmes et de ses chemises de nuit, pourrait faire la pige à l’ancien directeur de la revue saumonnée, pour sa stricte observance du bout du pont des Arts, et sa coupolomanie documentaire. Le règlement, messieurs, le règlement! On ma raconté que Ferdinand aurait voulu en introduire un à la Patrie Française, mais que la résistance de Lemaître et de Coppée, fanatiques de leur propre liberté, et de celle d’autrui, lincita à retirer sa motion. Un peu plus tard, on prêta à Brunetière l’intention d’entrer dans la politique « militante » et de se faire élire au Sénat. Il eût apporté quelque gaieté dans la monotonie des séances en fauteuil et il est fâcheux que ce projet n’ait pas eu de suite.

Par contre, il est regrettable que ni Barrès, ni Forain n’aient eu plus d’influence dans ce groupement de patriotes, réunis autour de Lemaître et de Coppée. L’un et l’autre, le grand écrivain et le grand dessinateur, ont, sous des formes différentes, un instinct démagogique, un sens des mouvements profonds de l’opinion et des moyens de les alimenter, qui aurait dû être utilisé. Il y a, chez Barrès, une sorte de timidité foncière, qui l'empêche de donner essor à sa verve et à sa fantaisie naturelles. C’est dommage, car j’ai souvent observé que sa réflexion inhibait ou abîmait son premier mouvement. Si l’on méditait trop sur les conséquences des actions, on n’agirait jamais. Certes, il est mauvais d’intervenir ou de se lancer à Vaveuglette, et d’augmenter ainsi les chances de ramasser une bûche, que court toute personnne qui tente, ou inaugure quelque chose. Mais, du moment que l’on a une direction, un but,

à d 1e Y “ Va . Re:

2 ll de

et que la Fortune esquisse seulement l’ombre d’un sourire, il faut sauter sur ce sourire, l’embrasser hardiment sur la bouche et lui faire illico un enfant. Qu’était-ce que la Pairie Française? Une tentative de réaction politique contre cette Antifrance, ces manieurs d’argent, ces sémites, ces métèques, qui, au cours de notre histoire, et surtout depuis la Révolution, luttent contre notre destinée civilisatrice, contre notre honneur, contre notre prospérité. La couverture de cette Antifrance était faite de politiciens, de juristes, ou prétendus tels, de messieurs graves et prétentieux, dont un Waldeck-Rousseau fut le type. La Pairie Française leur opposa des autorités et des académiciens de chez nous. C’est fort bien. Elle chercha dans les voies légales, électorales et autres, des remèdes à l'invasion des capitaux boches, mobilisés en l’honneur de Dreyfus et du Bordereau. Rien de mieux. Il lui manqua cette agitation frondeuse, cet appel à la bonne populace, ce sursaut batailleur et joyeux, qui firent merveille au début du boulangisme. Rochefort avait dix ans de plus, Barrès avait des visées académiques et Forain ne fut pas écouté. La Ligue fut raisonnable, pondérée, appuyée sur des professeurs éminents, de braves militaires, des avocats. Elle manqua de boute-en-train, d’artificier, de metteur en œuvre dramatique.

J’ai horreur du cabotinage, mais je crois qu’il n’y a rien à faire, en politique antidémocratique, sans coups de tonnerre et actes violemment représentatifs. Le peuple attend cela des rebelles et des innovateurs et, si cela n’arrive pas, le peuple est déçu. La gifle de Syveton à André a claqué six ans trop tard. En 1898, appliquée sur un grand juif, un chef de mouchards, ou sur un autre de même farine, elle eût jeté bas les combinaisons dreyfusiennes, dérouté les canailles et les malins, entraîné les masses, réveillé les engourdis. Des consultations d’experts en écritures, des discussions juridiques à perte de vue, des articles, des brochures, ça va bien. Mais ce n’est pas cela qui décide du succès. Comment a fini l’Affaire? Par un coup de force dela Cour de Cassation. Avant cela, comment avait-elle rebondi ? Parle martyre du colonel Henry acculé au suicide par l’abandon de tous, sauf de Maurras. Vous allez peut-être me trouver présomptueux. Mais si l’Action française avait été à la place de la Pairie française, en 1898, en 1904, en 1906, les

Dauper. Souvenirs, Il. 7

choses se seraient passées autrement. En 1904 et en 1906, l'Action française existait bien, mais sans journal, ni camelots du Roi, ni moyens d’intervention énergique. Sa campagne d'affiches contre la violation de l’article 445 du code d’instruction criminelle eût, six ans plus tard, jeté par terre l’affreux édifice de l'Allemagne, de Waldeck, de Combes, de Reinach et de Manuel Baudouin.

Reconnaissons que la Patrie française eut une très bonne affiche, célle qui servit à faire invalider Syveton, qui suscita les clameurs furibondes de Jaurès (parce qu’elle avait porté juste) ét qui mettait en accusation le € gouvernement de l'étranger ». Très bonne, parce qu’elle était vraie, parce qu’elle rencontrait l’instinct et le courant populaires, parce qu’elle fräppait l’imagination nationale au point sensible. Je me rappelle encore aujourd’hui l’enchantement où cette affiche me plongea et les compliments que j’en fis à Lemaître, qui avait dû lutter, pour la faire admettre, par dés compères timorés et se croyant calés. Le gouvérnement, furieux, avait aussitôt répandu le bruit, par ses pärlementaires et journalistes de fonds secrets, qu’il allait convoquer la Haute Cour, afin de lui confier le châtiment de ce placard séditieux. Ni Syveton, ni Lemaître ne craignaient la Haute-Cour : et M" de Loynes, avec un courage bien rare chez une femme de son âge et de son milieu, riait à là pensée de passer quelques jours dans une cellule du Sénat. Ces menaces étaient vaines. Le gouvernement avala l’affront, et il est seulement à regretter que cette affiche n’ait pas été suivie de plusieurs autres du même ton et de mêmes tendances, qui auraient amené le public au point de caléfaction nécessaire pour quelques salubres manifestations de rue où d’assemblée, mieux encore de rue ef d’ässemblée, lesquelles eussent fait reculer la propagande germano-dreyfusarde.

Le Syndicat avait de l'argent, énormément d’argent. Le mouvement nationaliste disposait de plus de couräges que d'argent, car il n’y eut guère que la vieille M*° Lebäudyÿ pour alimentér sérieusement la caisse électorale de la Patrie françaïse. La Ligue disposait de plusieurs journaux, comme je l’ai dit. Elle n’en avait pas un seul attitré, où l'influence de Lemaître fût absolue et préporidérante. Cela lui manquäa cruellement. Je

n'ai pas connu la vieille M*° Lebäudÿ, qui ën voulait personellement à Waldeck d’avoir autrefois plaidé contre son fils, le malheureux Max, mort victime des maîtres chanteurs, notamment de Rosenthal, dit Saint-Cère, agent de Bismarck. J’ai beaucoup entendu parler d’elle et j’ai vu son parapluie (un parapluie de bonne sœur, ridicule et touchant) dans l’antichambre de M°*° de Loynes. J’ai su que, par la suite, dégoûtée de la politique, elle avait porté ses économies (car elle ne dépensait presque rien de ses immenses revenus pour ellemême) à l’Institut Pasteur. Pauvre Institut Pasteur ! Lui aussi, comme la Ligue de la Patrie française, aura mangé son pain blanc le premier.

Les principales tendances qui se divisaient là Patrie française naissante étaient : le royalisme, l’impérialisme, la république améliorée et l’antisémitisme. Lemaître oscillait, à cette époque, entre le royalisme et la république améliorée, avec préférence pour la doctrine du Roi. Il devait opter carrément pour l’Action française en 1908. Syveton penchait pour le Roi. Coppée était impérialiste. Rochefort souhaitait la république améliorée, avec un secret penchant pour le royalisme d'Action française, qu’il n’avoua jamais. Drumont, plus social que politique, demeurait simplèment antisémite, ce qui n’est tout de même pas une solution. Dausset était républicain. M” de Loynes avait un faible pour l'empire, mais çe fût ralliée volontiers à la monarchie. Waldeck avait, dans nos rangs, un observateur et même un indicateur qui était Arthur Meyer, ambassadeur des saälonnards auprès de la présidence du conseil, quel que fût le président du conseil. Plus tard, Combes se vanta d’avoir des accointances au sein de la Patrie Française ; mais c’est là prétention habituelle des autorités, quant à ceux qui lés combattent. J’ai dé bonnes raisons de croire que la Patrie Française avait aussi quelques regards sur les cabinets dreyfusards.

Entre nous, dépuis que j’ai mis le nez dans les dossiers politiques de la République (les plus importants ont passé entre mes mains, de 1915 4 1919), je ne crois guère à la surveillance dé la police sur les partis d'opposition. Il règne, dans la police républicaine, le même désordré, la même inertie, le même je m'en fichisme, que dans lés autres services du régime. Les

rapports les plus consciencieux, les moins bâclés, sont ceux concernant les ministres en fonctions, que les fonctionnaires, brimés par eux, ont plus d’intérêt immédiat à surveiller. J’ai pu constater que le « sommier » de mon vieux Léon Daudet, composé, à la date du 1° janvier 1919, d’une demi-douzaine de pelures, était d’une rare insignifiance, alors que j’ai puisé dans celui de Malvy — chef suprême, pendant trois ans de guerre, de toutes les Sûretés en fonctions — les éléments des accusations capitales que j'ai portées contre lui. Quand Caillaux était président du conseil, la moitié de ses subalternes était occupés à l’espionner ; et lorsque cet homme, absurde et scélérat, voulut, en février 1914, connaître le dossier de son ennemi Gaston Calmette (qu’il devait, quelques semaines plus tard, faire assassiner par sa femme), il n’y découvrit que de pauvres niaiseries, laissés pour compte des couloirs du Figaro. La réputation de canaiïlle de Fouché a été faite par ses employés. C’est un familier d’Hennion qui m’a raconté ses coliques et ses mesures abominables, au moment de la marche des Allemands sur Paris (fin août 1914). À la Tour Pointue, comme rue des Saussaies, ces messieurs se mangententre eux et il y aura fort à faire pour remettre de l’ordre là dedans, quand l’interrègne sera terminé, quand la France sera revenue à la raison politique, à son Roi.

Pour fonctionner efficacement, il faut à la police un sentiment commun très fort (l’intérêt national), une discipline et des gratifications. Alors, ces trois conditions étant réunies, on peut obtenir des merveilles de cette vieille institution, appuyée sur la curiosité psychologique et l’émulation. Sinon, elle s’en va en charpie, au grand dam de la patrie et de la société.

Le préfet de police, selon le cœur de Waldeck et de Combes, fut Louis Lépine, homme chez qui la sottise n’avait d’égale que la fatuité. Il était petit, barbichu, maigre, quinteux, coléreux, courageux, vil, intrigant, bouché, cupide, grossier, snob, plat et ostentatoire. Il avait réussi à persuader les hommes poli-

tiques qu’il possédait, sur eux, des renseignements terrifiants,

alors qu’ils n'avait, sur leur compte, que les fiches les plus banales..., ses chefs de cabinet et des divers services gardant, pour eux et leur avancement, le nanan. c’est-à-dire les histoires de vol, de compromission, de chantage et de mœurs. Ah! les

Page 1