‹ MemoriesChapitre 38 sur 121 · LOUIS LÉPINE · texte numérisé non relu

LOUIS LÉPINE

pauvres homosexuels, que je les plains! Quelles têtes de turc (si lon peut dire) pour les mouches du préfet Lépine ! En revanche, des agents boches qui pullulaient sur le boulevard, de 1897 à 1906, aucun n’était signalé dans les pelures, sous prétexte que ce soin regardait exclusivement les autorités militaires ! On n’a pas idée d’une pareille aberration.

J’ai vu fonctionner Louis Lépine de près, lors des inventaires, en 1907, sur le perron de l’église du Gros-Caillou. Ce fut lui qui donna le signal de l’assaut à ses policiers; et il dirigea leurs assommades de jeunes gens, pendant une demi-heure, en conscience, si bien qu’un charmant et vaillant défenseur du sanctuaire, de Lassus, âgé de vingt et quelques années, mourut des suites de ses blessures. C’est de ce jour que date le mépris fondamental que j’ai voué à ce fonctionnaire sans pudeur, laquais par tempérament, encensé par les conservateurs, et employé aux pires besognes par les républicains au pouvoir. Quand Hanotaux eut besoin d’un assommeur, pour l’infortunée et délicate jeune fille qui avait commis le crime de se laisser séduire par lui, c’est Lépine qu’il chargea de faire cogner sur M°° V... Le vaillant Louis s’acquitta de sa besogne en conscience, et ce ne fut pas de sa faute si ses argousins ne laissèrent pas la frêle M V.. sur le carreau. En 1911, lors des manifestations patriotiques de la Comédie-Française, que conduisirent les camelots du Roi, à l’occasion des représentations de la pièce Après moi, de l’auteur juif Henri Bernstein, Lépine chargea quelques agents en bourgeois, ou mieux (hambourgeois », de m’étrangler. Ils ratèrent leur coup, mais Lépine eut de la veine de ne pas se trouver en face de moi, au sortir du poste de police de la rue Villedo, où s’accomplit cette petite cérémonie. Je lui aurais passé le goût de la brutalité et de la popularité de mauvais aloi.

Or, à la Patrie Française on respectait et on ménageait systématiquement Louis Lépine. Aussi celui-ci s’en donnait-il à cœur joie de taper sur les patriotes. A l’Action française nous changeâmes tout cela et ce fut, pour nous, un jeu d’arracher à ce fantoche malfaisant son auréole de papier d’argent. Il apparaît aujourd’hui comme le grand désorganisateur de la police parisienne, qui, jusqu’à lui, s’était maintenue, en dépit du régime. Il fit de la Préfecture une sinistre boîte, où l’avance-

ment, réglé à la faveur, laissait dans l’ombre les bons serviteurs et portait au pinacle les incapables et les fourbes. L’avilissement de ce rouage essentiel de l'État a contribué au pullulement des espions allemands à Paris, entre 1905 et 1914.

A la Patrie Française — qui eût dû être bien outillée de ce côté, — la police était insuffisante. Lemaître et Syveton s’en plaignaient souvent, mais n’y remédiaient pas. On n’y eut jamais le moindre soupçon des manigances de Judet, par exemple, qui cependant crevaient les yeux; car j'estime que, dès 1901, et peut-être plus tôt, Judet était appointé par le gouyernement allemand. Le soir des élections de 1902, qui furent un désastre pour les nationalistes et la Patrie Française (eu égard surtout aux espérances), nous dînions, Lemaître, M”* de Loynes, Judet, sa femme et moi, au café dela Paix. De minute en minute, arrivaient les fâcheuses nouvelles : un tel, antidreyfusard, battu; un tel, du Bloc, élu. J’étais frappé du mauvais sourire de Judet, que l’on mettait alors sur le compte de envie, à mesure qu’il apprenait les échecs des copains. En sortant de table, nous allâmes rue de Grammont, au siège de la Ligue, où tous les assistants avaient la tête longue d’une aune : € Flambés, n’sommes flambés », répétait Judet, en se frottant les mains. € N’vons plus qu’changer l’fusil d’paule ». Il me produisit une telle impression que je ne pus m'empêcher de m’en ouvrir à Lemaître, qui me reprocha, en riant, mon excès d'imagination.

Axiome Î : en politique, on n’a jamaistrop d’imagination. Le plus grave défaut de la Pairie Française fut précisément de manquer de ceite faculté. L'idée qu’eut l’antisémite Jules Guérin de se barricader dans le « fort » Chabrol, rue de Chabrol, pendant le procès de Rennes, pour échapper à l'arrestation, était falote et tourna en eau de boudin. Néanmoins, elle échauffa Paris pendant plusieurs soirs. Il y avait beaucoup à faire, dans cet ordre de manifestations. Le jour des obsèques de Félix Faure, Paul Déroulède et Marcel Habert, timidement accompagnés de quelques conjurés, essayèrent, à la caserne de Reuilly, d’entrafner à l'Élysée le général Roget. La réussite d’un coup de force de ce genre suppose: 1° une ambiance; 2° une préparation et de sérieuses complicités dans la place. L’ambiance y était bien. Les complicités étaient absentes, comme le prouva l'attitude

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