‹ MemoriesChapitre 42 sur 121 · CLEMENCEAU, GOHIER · texte numérisé non relu

CLEMENCEAU, GOHIER

intrusion (au nom des Droits de l'Homme) de l’incompétence dans la compétence. En effet, l’art militaire n’est pas un vain mot, et nous le savons bien depuis 1914, alors qu’en 1897 on le niait. La Défense Nationale, ses secrets, ses nécessités parfois dures, tout cela n’est pas chimérique, tout cela tient aux entrailles mêmes dela nation, et la destruction de tout cela met la nation en péril, aggrave, dans de terribles proportions, le risque des hécatombes guerrières. Des hommes, qui ont passé leur vie dans l’étude de ces questions compliquées, sont naturellement plus aptes à les trancher, à porter jugement sur elles, que des ignorants, des passants dans la rue, ou des étrangers. Telle était la position des adhérents de la Patrie Française vis-à-vis des & intellectuels » de Clemenceau. Des centaines d'articles furent écrits, de part et d’autre, sur ce thème, où le bon sens et la logique appartenaient évidemment aux Lemaître, aux Drumont, aux Coppée, aux Rochefort. Clemenceau trouva un auxiliaire précieux dans Urbain Gohier, polémiste de grande allure, caractère altier et entier, dont le style bref, tranchant, classique, portait plus vite et plus profond que celui de Clemenceau, surchargé de génitifs en cascade. Je me suis demandé à quoi correspondait, chez Clemenceau, cet amour des génitifs abstraits, tels que «une vision de connaissance et de sagesse de conceptions » ou encore Qune paix civique de douceur et de juste aperçu des circonstances », qui jette, sur ses écrits d’alors, une sorte de brume. Ses articles de l’Aurore avaient une action politique supérieure à ceux de Gohier; ils ne les valaient pas littérairement.

Gohier était et est un intellectuel pour de bon, avec les changements et sautes d'humeur habituels aux pamphlétaires, sans lesquels il n’y aurait pas de pamphlet. Mirbeau aussi était un intellectuel et, par-dessus le marché, un artiste. En revanche, ces listes d’intellectuels que publiait l’Aurore, furent rapidement encombrées d’une multitude de juifs, — naturellement, — de métèques, de Suisses, de Scandinaves absolument inconnus et qui faisaient irruption dans cette affaire, exclusivement française et nationale, avec une impudeur inouïe. C’est là qu’on s’aperçut, avec stupeur, du nombre des étrangers installés chez nous et postés, comme par hasard, dans des points que j'appellerai stratégiques, socialement, politique-

ment, financièrement. Îl était à remarquer que h’importe quel thèmé, proféré par un dreyfusard obscur, maïs agissant, était aussitôt repris, à grand orchestre, par tous les copains, alors que la mêmé cohésion n’existait pas chez lés nationalistes. Les partisans de Dreyfus étaient constitués én secte, d’une étroite observance, obéissant à une discipline stricte. Les ligueurs de la Patrie Française avaient la supériorité numérique et disposaient, au début, de l’ambiance. Ils se reposèrent trop làdessus. Ils n’äccordèrent pas assez leurs instruments, je veux dire leurs journaux. Que de fois n’est-il pas arrivé, au cours de ces innombrables épisodes d’une lutte de neuf ans (1897-1906), que l’Echo de Paris, organe quasi officiel de la Patrie. Frarçaise, par la collaboration de Lemaître, fût en contradiction, sur un point capital, avec la Libre Parole de Drumont, /e Gaulois de Meyer, le Soleil (aux multiples avatars), l’inexpugnable Gazette de France, où s’éxprimait Maurras, l’/ntransigeant de Rochefort, la Patrie, etc.! D’un côté, — le mauvais, — cohésion et unité de plan, avec des chefs politiques rompus à la politique d’assemblée, un Clemenceau, un Waldeck, un Ranc. De l’autre, — le bon, — dispersion des efforts et magnifique mépris de la préparation comme de lexploitation du succès.

… Exemple : Alphonse Bertillon, fondateur et directeur du service anthropométriqué, homme de génie, s’il en fut, de conscience droite et de caractère inébranlable, avait conclu, dés premiers, à la culpabilité de Dreyfus, par la comparaison de son écriture avec celle du fameux Bordéreau, tombé aux mains de notre service de Renseignements. Il avait eu recours, pour ses recherches, à un procédé remarquablement ingénieux, tourné en dérision par les dreyfusards, mäis sur lequel âucune critique sérieuse ne parvint jamais à mordre, en dépit des ruses et de la mauvaise foi des magistrats associés aux politiciens. Deux officiers du plus rare mérite, que je connais bien, composèrent, à ce sujet, un rigoureux travail, dit « brochure verte », qui exposait la méthode de Bertillon d’une façon claire et irréfutable. Il fut décidé — c’est des deux collaboräateurs que je tiens ce récit — qu’ils feraient uné petite conférence aux chefs de là Patrie Française, afin de les méttre à même dé réfuter dés mensonges trop flagrants, ou des erreurs

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