DRUMONT
martre, au lieu d’une promenade à pied à travers Paris, indispensable à ma santé. Souvent, le petit et pétulant Joseph Ménard, avocat disert, se joignait à nous et palabrait longuement sur le péril juif, dont nous ne voyions que troples effets. Mais les difficultés commencçaient quand on cherchait, de bonne foi, le remède à ce que l’on appelait l'emprise sémite. Drumont s’en rendait compte et quand on lui proposait (il était alors député d’Alger) de déposer, sur le bureau de la Chambre, un projet de loi assimilant les juifs aux étrangers naturalisés, il haussait les épaules et maugréait : (Mais puisqu'ils ont la majorité, puisqu'ils disposent de la majorité, mon bon ami, à quoi voulez-vous que serve un tel projet? Le président de la Chambre le mettra au cabinet, et tout sera dit ». Drumont n’était pas éloquent. Il ne manquait pas d’une certaine timidité, due à sa myopie. Enfin il avait la nonchalance des violents concentrés et qui retombent sur eux-mêmes, quand leur eflort n’aboutit pas tout de suite.
La vie publique du Drumont, type fort représentatif de notre race, peut se décomposer ainsi :
De 1886, apparition de la France Juive, à 1892, fondation de Za Libre Parole quotidienne, ascension étincelante et rapide.
De 1892 (Panama, affaire Burdeau, etc.) à 1894 (arrestation de Dreyfus), période de succès, mais de succès stagnant. La Libre Parole se développe lentement.
De 1897 à 1904 (affaire Dreyfus et affaire Syveton), nouvelle ascension, légèrement entravée par l’entrée de Drumont à la Chambre. Point culminant : janvier 1905.
De 1905 à 1914, décadence du journal, dégringolade, puis oubli.
J’ai parlé, dans mes précédents Souvenirs, des deux premières périodes de la Libre Parole, vues du dehors. En 1900, j'ai donné mon premier article à ce journal indépendant et paternerlemenf dirigé, et j’ai continué cette collaboration régulière jusqu’au 21 mars 1908, fondation de l’Action française quotidienne. Pendant la même période, j'ai assuré la liaison intellectuelle et politique entre Lemaître et Drumont. Ce ne fut pas toujours commode. Lemaître considérait Drumont comme le premier historien français de notre époque, depuis
Fustel (il est d’ailleurs tout à fait différent et même, sur certain points essentiels, à l’opposé de Fustel); mais Drumont l’agaçait parfois par son inaptitude à modifier ses points de vue. L’ironie de Lemaître était légère et diaprée comme un matin d’été sur la Loire. Celle de Drumont avait les couleurs sombrement mordorées d’un couchant sur la Marne, alors que la rame à l’air de remuer une pâte d’or bruni. Quand ils dînaient ensemble, Lemaître ne pouvait s'empêcher de piquer Drumont de petites fléchettes, qu’accompagnait un rire bon enfant. Drumont, railleur derrière ses lunettes, allongeait alors la patte comme un ours. Ma femme et moi, au courant de ces oppositions de caractère, intervenions pour éviter que l’aimable joute ne s’envenimât. Car Drumont avait la colère soudaine, semblable à celle de l’éléphant qui déracine un arbre, tout à coup et pour commencer, s’il a cru saisir, derrière sa trompe, une offense.
Lemaître n’était pas superstitieux. Il était de même peu religieux et, à certains moments, pas du tout. Drumont raillait tendrement les superstitions, dont il avait adopté quelquesunes, et sa foi, pendant sa belle période, fut ardente. Elle diminua, quand il connut la première pointe des infirmités qui lui faisaient soupirer : «Le Bon Dieu n’est pas bien pour moi, qui l’ai tant défendu dans ma vie. Non, ce n’est pas bien de sa part de faire baisser ma vue, pour m'empêcher de lire. » Chose curieuse, à mesure qu’il avançait en âge, la philosophie pratique de l’existence, qui permet de supporter les embêtements et les maux, diminuait en lui. Il devenait bougon et morose. Il n’avait plus de ces bons accès de rire, qui mettaient en mouvement naguère sa barbe et ses cheveux rejoints, tandis qu’il se frottait les mains avec allégresse. Il y avait en lui comme la déception d’une grande entreprise non menée à terme.
C’est Clemenceau, alors directeur de l’Aurore, qui eut l’idée d’une protestation de prétendus «intellectuels » contre la prétendue illégalité du jugement condamnant Dreyfus. Politiquement et moralement, la tactique était habile, car elle consistait à décerner un brevet de haute culture au premier imbécile venu qui voudrait insulter les chefs militaires. Les signataires ne manquèrent point. La Pairie Française fut précisément une réaction de la véritable intelligence française contre cette