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CHAPITRE VI

Deux héros : le général Mercier et le commandant Cuignel. Un acte royal : le discours du duc d'Orléans à San-Remo, le 22 février 1899. — Comment et pourquoi les puissances d’argent finirent néanmoins par l'emporter sur le sentiment national. — Une victoire à la Pyrrhus. Une visite au souverain en exilen 1904. — La France, de 1899 à 1908. — Robert Vallier. — Le petit père Soury. L’antimaçonnisme. — La bonne blouse.

La Chambre waldeckienne et combiste et le pays.

EUX figures de héros du patriotisme se détachent nette-

ment sur le fond, sombrement grisâtre, de l’affaire Dreyfus : celle du général Mercier, celle du commandant Cuignet. J’ai eu l’honneur d’approcher l’un et l’autre et je voudrais vous les montrer au naturel, qui est un des charmes de leur grandeur.

Le général Mercier est de haute taille et se tient droit, en dépit de l’âge. Son accueil est d’une exquise urbanité, sous laquelle un caractère exceptionnellement ferme et concentré apparaît. Ses officiers l’appelaient « le Chef », sans plus. Le regard est direct, perspicace, bienveillant dans un visage inoubliable, où un nez fort et courbe surmonte une moustache fournie, et un menton têtu. La forme de la tête est ronde, les os apparaissent aux pommettes. La voix, nette et pleine, a des inflexions appuyées, que séparent de petits silences, étuis, chacun, d’une réflexion. Le geste est sobre, mais ponctue les phrases dans la même cadence que cet accent, parfois parcheminé et comme enchifrené. Je n’ai pas connu d’esprit plus clair, meilleur diviseur de difficultés, aussi méthodiquement cartésien, et qui suive son chemin avec plus de certitude, sans

se laisser distraire par aucun détail, ni aucune objection. Le général décrit, comme il expose, comme il discute, à la façon d’un grand dessinateur, qui ne laisse dans l’ombre rien d’essentiel. Il écoute attentivement les objections ou les remarques de son interlocuteur et y répond point par point, de sa manière unie et nuancée.

Le voici chez lui, rue de Cerisoles, recevant ses invités et ceux de l’accueillante et charmante M”° Mercier, dont un beau portrait orne le salon. Pour chacun et chacune, il a un mot aimable, une petite attention, un sourire. Il remarque tout. À sa table, il craint toujours queles verres-ne soient pas remplis, qu’on ait oublié quelqu’un au second service, qu’un convive demeure à l’écart de la causerie. Il n’use que rarement d’un exceptionnel ton d’ironie, que manifeste le coin de sa bouche, affectueuse mais avertie, et marquée du pli de Pexpérience. Il rit de bon cœur, sans éclats, avec retour rapide au sérieux. Il n’est pas distrait ni distant. Cet homme tant haï, et pour de si bas motifs, attire naturellement l’affection.

— Mon général, vous avez connu cet original, puissant et singulier, que l’on appelait Jules SouryP?

— Certainement. J’ai connu M. Soury. Il vint me faire Phonneur de sa visite, quelques jours après le procès de Rennes. Il était tard. La servante était sortie, j’allai moi-même ouvrir la porte. J’aperçus un petit homme glabre, qui tenait dans ses bras deux énormes volumes. C’étaient ses travaux sur le cerveau humain. Il me les remit avec un compliment bien tourné, mais ne consentit pas à s’asseoir, et nous demeurâmes ainsi, debout dans l’antichambre, assez embarrassés l’un de l’autre, pendant un bon moment.

— Avez-vous lu ces gros livres, mon général?

— J'y ai jeté les yeux, afin de remercier l’auteur. La technicité m’en a, je l’avoue, un peu rebuté. Je suis reconnaissant à la mémoire de M. Soury de ce qu’il a bien voulu écrire de moi.

Pour quiconque a connu cette petite souris étonnante de Soury, mélange d’hérédismes, d’érudition et de génialité, un pareil portrait est délicieusement exact. Il n’est aucun de ceux qu’a approchés le général, au cours de ces dramatiques années de l’Affaire, où il tint le premier rôle sans faiblir, qu’il n’ait scruté, pesé, observé et qu’il ne soit prêt à peindre méticuleu-

sement. La vision précise du savant rejoint, en lui, celle de l'artiste. Il a l'attitude intellectuelle, modeste et déterminée, des grands consciencieux, subordonnés au devoir.

Quelques jours après la première bataille de la Marne — en octobre 1914, — ma femme et moi rencontrionsle général Mercier dans la gare encombrée de Saint-Pierre-des-Corps. Il venait de Nantes et, pendant un arrêt du train, était allé chercher au buffet deux petits gâteaux pour M°*° Mercier. Il les tenait soigneusement d’une main, en nous expliquant l’importance et l’étendue de ce grand événement militaire, avec ce souci de l’exactitude qui émerveilla, au procès de Rennes, tous les assistants. J’ai connu, dans ma jeunesse, un style analogue à celui du général Mercier : celui du professeur Potain. Quand Pun ou l’autre vous a expliqué, vous avait expliqué quelque chose, c’est inoubliable et définitif. Un raisonnement ami dela mémoire est un raisonnement bien fait.

Et quel observateur pénétrant |

Vers la fin d’avril 1918, dans un des plus mauvais moments de la guerre européenne, alors que le général allemand Ludendorff creusait, dans notre front, ses fameuses poches, alors que la grosse Bertha tonnait sur Paris et que pleuvaient les torpilles des gothas, je vis entrer, dans mon cabinet de ? Action française, notre grand ami le général Mercier, accompagné de son petit chien. C’est toujours pour moi une joie de voir et d’entendre cet homme admirable, auquel nous devons le canon de 75 et qui a ainsi contribué à sauver la patrie. Il était, à son ordinaire, impavide et calme devant cette nouvelle ruée ennemie. Il s’assit dans un fauteuil, cala, en le caressant, son petit chien et me dit : «Je pense que vous remarquez tous ici les fautes qu’est en train de commettre le commandement allemand.

— Mon général, nous ne sommes pas assez savants; mais je suis charmé de connaître votre opinion sur l’offensive Ludendorff. Alors vous pensez qu’elle échouera P

— C’est certain. — Le général mit la main en avant, comme lorsqu'il pose un fait incontestable. — La facon dont s’arrête, au bout de quelques jours, l’attaque allemande, décèle un épuisement rapide. Ce n’est pas de l’élan vrai. C’est du désespoir. Qu'en pense le gouvernement P

— Mon général, il n’a pas l’air aussi rassuré que vous. On vient de me faire savoir discrètement que force sera peut-être aux journaux — si le bombardement ennemi augmente d’intensité — d’aller se faire imprimer en province. C’est mauvais signe. D’autre part, Clemenceau a déclaré l’autre jour à plusieurs députés, qui me l’ont répété : « Au besoin, nous les laisserons détruire Paris. Il y a bien eu jadis un roi de Bourges. » Avouez que ce n’est pas, comme perspective, fort régalant.

Boum... Baoumm... Boum, rugit Bertha, à ce moment de notre conversation. Le petit chien se mit à japper.

— Il appartient à un chef dé gouvernement de prévoir le pire, c’est plus prudent, — continua le général en souriant, car la rancune n’habite point son âme. — Néanmoins, je ne partagé pas ce sombre avis. On peut compter sur le général Foch pour avoir fait le nécessaire et ne rien laisser au hasard.

— Quelle est, selon vous, la nécessité qui contraint l’ennemi à brusquer ainsi les choses, à sacrifier et user ses meilleurs effectifs P *

— Une nécessité intérieure. Nous ne connaissons pas l’état réel de l’opinion allemande, derrière la façade des journaux et des déclarations officielles. L’effondrement de la Russie avait momentanément calmé les inquiétudes germaniques devant le cours de là guerre, si contraire à leurs espérances. La résistancé récente à la ruée, dont le succès immédiat était escompté, a tout remis en cause. Croyez bien que les dirigeants allemands savent ce que représente l’entrée en ligne de lAmérique. Or, la tentative forcenée de Ludendorff et de Hindenburg a obtenu ce résultat d’intensifiér la coopération américaine, dans des proportions considérables, en unifiant le commandement des Alliés...

Puis, après un silence : — L’unification du commandement, tout est là. La non unification était notre seule infériorité. Maintenant, il n’ÿ a aucune espèce dé doute que nous remportions la victoire. : . :

— Mon général, je vais faire l’avocat du diable. L’ennemi à le nombre et une puissante artillerie, dit-on.

— Nous avons le nombre. Nous l’aurons bientôt supérieur au sien. Notre artillerie est égale à la sienne quant au maté-

riel, et supérieure quant aux artilleurs. Nous avons les premiers pointeurs qui soient.

— L’ennemi use de moyens nouveaux, lance-flammes, gaz asphyxiants, tanks, avec une prodigalité plus grande que la nôtre.

— Ces moyens, que nous employons aussi, peuvent produire, ici et là, un premier effet de surprise. Ils ne sauraient assurer le gain d’une bataille. Celui-ci dépend, en fin de compte, de la manœuvre. Il n’y a pas de grand manœuvrier allemand. La guerre l’aurait révélé. Les généraux allemands sont de savants calculateurs, des moteurs de masses, des rassembleurs habiles : ils n’ont pas cette improvisation dans le combat, que possèdent chez nous un tel et un tel. Rappelez-vous la Marne, la course à la mer, l’Yser et Verdun, sans compter la défense de Nancy. J’ai une confiance absolue dans la supériorité de la manœuvre française. C’est elle qui aura le dernier mot dans cette affaire.

— Alors, mon général, c’est l’optimisme ?...

— Non pas. Le terme d’optimisme comporte une outrance, qui n’est nullement dans ma pensée. Dites plutôt la certitude. Nous l’emporterons certainement.

A ce point de la conversation, fidèlement rapportée, mais sans l’accent persuasif qui lui donnait tant de fixité et de prix, je risquai la question bébête de la durée, qui sent son pékin d’une lieue. L’impatience estun vice civil et n’a rien de militaire. Mais je savais l’indulgence sereine de mon interlocuteur : « Dans quel délai, mon général P »

Le grand chef réfléchit, avec un petit sourire. Il pesait les éléments du problème dont il n’ignorait aucune donnée, mais qui, comme toute chose humaine, oscillait entre des possibilités diverses. Finalement, il répondit avec tranquillité, comme s'il s'agissait de fixer un rendez-vous : &« Comptez, à partir de maintenant, deux mois et demi à trois mois. Le vingt et un mars, la balance a fléchi légèrement de notre côté, comme répercussion militaire immédiate, et difficilement évitable, de la défection russe. Actuellement, l’équilibre est rétabli, grâce à l’unité de commandement. Celle-ci commence seulement à produire des résultats, qui seront au maximum dans... oui, c’est cela.., dans deux mois et demi, trois mois, je suppose. »

Cette conversation, que je recueillis, sitôt après le départ

du général, fut publiée par moi — sans citer de nom — dans le numéro du lendemain de /’Action française, 27 avril 1918. La collection du journal en fait foi. On sait que la victoire décisive commença deux mois et demi après, le 17 juillet 1918. C’est un exemple remarquable — ce n’est pas le seul — de l’étonnante perspicacité du général Mercier.

Celle-ci est servie par une mémoire qui n’a jamais la plus petite lacune, ni la plus petite défaillance. Le Chef, à deux, trois, quatre ans de distance, vous rappelle un propos que vous avez tenu et vous cite la personne devant laquelle vous Vavez tenu. Sa déposition, au procès de Rennes, fut, à ce point de vue mnémotechnique et de souveraine clarté, un inimitable modèle. En outre, et j’y insiste, cet homme scrupuleux ne se laisse jamais entraîner par une conviction fondée sur des probabilités. Il lui faut la certitude de fait. C’est ainsi que les hautes vertus morales marchent chez lui de pair avec lintelligence. Dans quelque condition, dans quelque profession que la fortune l’eût placé, ce grand soldat eût brillé au premier rang et, par conséquent, ameuté contre lui les méchants, les envieux, les imbéciles, les hypocrites et les ennemis de son pays.

Rigide pour lui-même comme une barre d’acier, le général est indulgent pour autrui et un bon sourire éclaire son mâle visage, quand on fait allusion devant lui à un lâcheur, à un renégat, à un mou, à une larve politique quelconque. L’absence d’ambition coïncide chez lui avec la pleine acceptation de toutes ses responsabilités. Sa nature est fière et droite, comme il arrive chez les grands précoces, chez ceux qui ont eu, tout - jeunes, un caractère mûri et développé et, par conséquent, du temps pour se replier sur eux-mêmes. M"° Mercier a eu la bonté de me montrer, un jour, un portrait du général à l’âge de sept ans. C’était un enfant studieux etgrave, dont le regard était le même que celui du vieillard de maintenant. Supposez d’autres circonstances politiques, un autre régime, Mercier ministre de la Guerre du Roi de France. Nous aurions eu là un nouveau Louvois. Travailleur formidable, le Chef, rue Saint-Dominique, arrivait le premier et partait le dernier, abordable, affable, mais ponctuel. Les criailleries des parlementaires ne l’ont jamais impressionné, encore qu’il manifeste

rarement quelque mépris pour qui que ce soit. Je l’ai toujours entendu dire poliment, quand il parle de ces fantoches : «M. Reïinach, M. Waldeck-Rousseau, M. Trarieux, M. Scheurer-Kestner. » Il ne fait jamais la première allusion au drame qui a traversé son existence. Il ne refuse jamais la moindre explication sur ce drame et il en parle en historien, avec un détachement complet.

Pour juger les hommes qui soulèvent contre eux d’ardentes passions politiques, il suffit souvent de prendre le contre-pied de léur légende défavorable, ou hostile. C’est ainsi qu’accusé de cruauté, d’implacabilité, d’aveuglement et de prévention systématique par les dreyfusards, le général Mercier est au contraire le plus lucide, le plus équitable et ie plus humain — dans le sens homo sum — des justiciers que j’ai rencontrés. J’appelle justicier celui qui, dans une circonstance donnée, en présence d’un crime visant le pays, fait taire en lui tout autre sentiment qué celui du salut national. Au fond, cette histoire, qui à fait tant de bruit, est très simple. En arrivant au ministère de la Guerre (décembre 1893), le général fut mis au courant, par ce policier de génie qu’était le colonel Sandherr, du vaste système d’espionnage organisé déjà par les Allemands en France. Il comprit le danger et résolut d’y parer. Le système de surveillance qu’il organisa aboutit, en septembre 1894, à la saisie du Bordereau. Cette saisie ne fut donc pas un épisode accidentel. La deuxième phase de l’opération, c’est-à-dire la récherche du coupable, fut conduite elle-même avec des précautions infinies contre la possibilité d’une erreur de personne. Enfin, il est superflu d’ajouter que le général n’a jamais été, jusqu’à l’Affaire, de près ni de loin, antisémite, ni préoccupé par le problème juif. Il appartenait à une génération où ce problème n’était pas posé, et je n’ai jamais entendu, dans sa bouche, un sarcasme, ni même une phrase désobligeante à l'égard du peuple dont chaque citoyen, dépuis 1897, a cependant souhaité ouvertement, non seulement $sa mort, mais son supplice. Doué moi-même d’une bonne dose d’impassibilité vis-à-vis des attaques et des menaces, j’ai cependant été médusé — ce terme n’est pas trop fort — par l’indifférence totale du « Chef », quant à la haine d’autrui. Il l’a acceptée comme quelque chose de tout à fait normal et de naturel, et quand un

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