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LE COMMANDANT CUIGNET

jeune journaliste, exalté et imbécile, au procès de Rennes, le traita d’assassin, il ne‘tourna même pas la tête. Il aura été « assassin », le cher général, en ce sens qu’il n’aura pas voulu pérmettre qu'on assassinât impunément sa patrie. C’est du point de vue d’août 1914 qu’il faut se placer pour mésurer la grandeur des services rendus par l’éditeur du canon de 75, —dont en outre la fusée est son œuvre, — en même temps justicier de l’affaire Dreyfus. Le promontoire d’où l’on peut apprécier l’acte capital de cette existence, est situé, dans le temps, vingt ans après cet acte. Mais qu’est-cé que vingt ans, aux yeux de l'Histoire ?

L’Action française — et c’ést son honneur — a toujours eu un véritable culte pour l’œuvre et la personne du général Mercier. Le 20 juin 1907, à la salle Wagram, emplie à craquer d’une foule immense et enthousiaste, Henri Vaugeois, notre si regretté président et fondateur, remit au général une médaille d’or, destinée à commémorer son héroïsme et sa clairvoyance. Malheureusement, nous w’étions pas les maîtres de rétablir à ce moment-là lé deuxième büreau des Renseignements, sacrifié par Waldeck à la cause de Dreyfus et qui nous eût, sans doüte, épargné la défaite initiale de Charleroi, les 23 et 24 août 1914. Les racines de la terrible guerre plongent ainsi dans l’insanité juridique, politique et administrative qui, par le fait de la République, étouffa, chez nos gouvernants, le sens de l’intérêt national, de 1898 à 1911. Puisse, juste ciel, la sanglante leçon servir!

Elle le pourra, si le Roi revient. Sinon, elle sera perdue, comme les autres. Le suffrage universel est une poussière, où disparaissent vite la mémoire des morts et le sens des nécessités de salut public.

Le commandant Cuignet est de taille moyenne, avec une figure imberbe, creuse, expressive et tourmentée, une bouche forte et bonne, des yeux ardents, uné voix fortement timbrée. Dialecticien et orateur dé premier ordre, il suit sans dévier, devant les auditeurs frémissants, son raisonnement et son récit. Désespérant de le faire taire où de réfuter ses arguments irrésistibles, appuyés sur des souvenirs personnels, le généralministre André avait imaginé de le faire passer pour fou et de lé soumettre à un examen médical! Tentative à la fois scélérate

et ridicule, qui échoua misérablement, Cuigüet sut résister à la tentation de souffleter en public le hideux Tartuffe, délégué par Waldeck et les loges à la Défense nationale. J’ai déjà dit que ce ministère marquait le point culminant de la honte et de l’abaissement national. Mais il faudrait un volume pour énumérer les incroyables persécutions dont ce héros du devoir fut victime de la part des politiciens dreyfusards, acharnés contre lui, comme contre le plus dangerenx et le plus intraitable des témoins. Car c’est la caractéristique de ce héros : son obstination pour le vrai est imbrisable. Elle est de granit et aucun coup du sort, ni de l’adversaire, ne saurait en détacher une parcelle. Il faut lire ses Souvenirs de l’Affaire Dreyfus, notamment le Dossier Trarieux-Tornielli-Reinach, où se trouve l’étonnante visite au ministre Galliffet, pendant le procès de Rennes, pour apprécier à sa valeur cette nature trempée dans la lutte, et dont l’arme foudroyante est une sincérité nue et rigide. Avec cela, dans le courant de l’existence, une gaieté d'enfant, un bon rire, une loyauté toujours en mouvement. En octobre 1908, nous allâmes, le capitaine Frédéric Delebecque, le commandant Cuignet et moi, donner une réunion à Nîmes, pour protester contre l’inauguration scandaleuse d’un monument à Bernard Lazare, destiné à déshonorer l’admirable « Fontaine. » Afin de couper en deux le trajet d'Avignon à Nîmes, nous fimes halte, pour déjeuner, au pont du Gard. Le commandant Cuignet, un saucisson à la main, nous chantait des airs militaires, que nous reprenions à la tierce, et que nous renvoyaient les arches dorées par le temps et par le soleil. Arrivés à Nimes, à l’hôtel du Luxembourg, où nos chambres étaient retenues, le commandant s’aperçut bientôt qu'Hennion, le fameux Hennion de la Sûreté générale — qui plus tard, en août 1914, comme préfet de police, voulait livrer Paris aux Allemands et distribuait à ses agents des brassards aux couleurs de la Prusse! — le surveillait d’une chambre voisine. Alors, Delebecque : « Laissez faire, mon commandant. Je me charge, moi, de surveiller Hennion. » La réunion, grâce à Cuignet, fut un triomphe, et le bon peuple royaliste du Languedoc — dont le sang coule dans mes veines — nous accompagna en foule à l'hôtel, par les rues gardées militairement. Je dus même prononcer un discours au balcon, qu’écoutèrent les poli-

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