‹ MemoriesChapitre 5 sur 121 · LES REINACH · texte numérisé non relu

LES REINACH

Il a un frère, du nom de Théodore, célèbre pour s'être laissé prendre à la supercherie dite de la tiare de Saïtapharnès, et qui lui ressemble, en moins volumineux, avec le même timbre, les mêmes gestes, la même horrible obséquiosité, les mêmes yeux globuleux et pédiculés, ainsi que greffés d’un homard. Quand ils entrent dans un salon, l’un derrière l’autre, l’effet simiesque est prodigieux. C’est Orang qui précède Outang. L’autre frère s’appelle Salomon et travaille dans l’archéologie. Joseph d’ailleurs est laborieux, il pond ses trois, quatre, cinq colonnes comme rien et il nous a arrosés, pendant la guerre, dans le Figaro, de « Polybes » (c'était son pseudonyme) sans miséricorde. Jusque dans les milieux sémites, cependant blindés sur ce chapitre, on célèbre son manque de tact et son indiscrétion. [1 est, même pour les siens, un phénomène à la fois tératologique et rituel. On raconte qu’Alphonse de Rothschild ne pouvait pas le sentir, ce qui s’explique matériellement, à cause d’une odeur forte etaudacieusement masquée. Ce qui s’explique aussi moralement, parce qu’il y a, des Rothschild aux Reinach, la distance de la Restauration à la Troisième République. Les Rothschild ont eu l’étape, qui a manqué aux Reinach, et leurs manières ne sont pas les mêmes. Le juif, comme marchand et argentier, et confiné dans ces métiers où il excelle et où il prend toutes les couleurs, même nationales, le juif, surveillé par un pouvoir aussi clairvoyant que le monarchique, serait tolérable et presque comestible. Il ne devient immangeable et odieux que quand il se mêle de politique révolutionnaire, ou s’ingère en maître dans un État qui n’est pas le sien, pour le combattre et Pamoindrir, pour y jouer au fermentinternational etanarchique.

Persécuter Israël serait impolitique et odieux. Lui tracer des limites de bienséance et d’action politique, dont il recueillerait bien vite le bénéfice moral, serait une bonne et même une très bonne chose. Beaucoup d’israélites intelligents le reconnaissent volontiers et demandent à ne pas être confondus avec ceux qu’ils appellent, génériquement et méprisamment, les «lévys », c’est-à-dire les éternels mécontents, les éternels agitateurs. Beaucoup d’israélites, intelligents et prévoyants, commencent à sentir, eux aussi, le besoin de l’ordre, d’un ordre qui les mettrait, cordialement, mais fermement, à leur

place et à leur plan.

De très nombreux politiciens républicains ont été nécessairement mêlés à l’affaire Dreyfus. J’en prendrai d’abord cinq : Hanotaux, Casimir-Périer, Félix Faure, Waldeck-Rousseau et le général de Galliffet.

Hanotaux ne manque ni de finesse, ni de culture; mais il a un vice, qui est la peur. Celle-ci, que dissimule mal un petit rire en «hé-hé », accompagné d’un affinement de la barbiche, est à la fois servile et féroce, selon celui, ou celle, qui lui fait peur. Quand il a fini de craindre à gauche, il se met aussitôt à trembler à droite, frissonner en avant et foirer par derrière, jusqu’à ce que, cerné de tous côtés par les ennemis que lui fait sa frousse des ennemis, il se jette brusquement dans une action vile. Un trait le juge : ayant séduit autrefois une pauvre et honnête jeune fille par sa faconde et ses plaisanteries, d’autant meilleures qu’elles sortaient du fauteuil de Talleyrand, il la fit saisir et molester par la police (dont-le préfet, un certain abruti du nom de Louis Lépine, était son ami) un jour que la malheureuse se rendait à une séance de l’Académie, où il devait parler. Ayant vécu chez les radicaux de l’entourage de Victor Hugo, j'ai vu Hanotaux, qui les détestait et les lâcha ensuite avec délices et orgues, à croppetons devant eux, obséquieux et bas. Je me rappelle à Londres, en 1896, la stupeur de Balfour et de Morley, quand mon-père leur dit en riant qu’Hanotaux était (ce qui se faisait de plus pleutre en matière de politicien ». Ils n’en revenaient pas. Ils se répétaient de l’un à l’autre: « De pliou pleutre!» Voilà une fameuse définition! Qu’un pareil collectionneur d’avanies ait été ministre des Affaires étrangères et académicien, cela est tout à fait normal sous la Troisième République, où une langue charnue et mobile est, pour les misérables, un instrument de reptation et d'avancement.

— Savez-vous lécher les bottes et les parquets, mon cher Gabriel Hanotaux P

— Mettez-moi à l’épreuve, et vous verrez: lécherai-je courbé, couché, ou assis P

— Alors votre fortune est faite.

Hanotaux donnait indistinctement du « cher maître » à Challemel-Lacour, à Allain Targé, à Lockroy, à Constans, à Goblet, à leurs chefs de cabinet et garçons de bureau. Beau causeur, il ébahissait les convives par des citations de Join-

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