LA BONNE BLOUSE
quoi, de cette assistance introuvable. C’étaient, non des ouvriers, mais des mendigots, qui auraient écouté patiemment une lecture en hébreu ou en turc, uniquement attentifs à la quête de la sortie, aux bottines et aux pantalons expédiés par ballots aux adhérents et auditeurs. «Oui, monsieur lecomte.…., hélas! non, madame la duchesse..., oui, mon cher maître...» On n’entendait que cela, accompagné de malédictions contre les mauvais esprits de la Bourse du Travail qui voulaient cham:barder tout «sans savoir quoi mettre à la place ». Une abonnée de la Libre Parole s’approcha de moi, toute joyeuse : « Monsieur, Monsieur Daudet, je viens de faire une conversion. Un anarchiste, un vrai, m’a promis, après avoir entendu Joseph Ménard, qu’il allait se faire baptiser.» Devant mon mouvement de surprise, la charmante femme ajouta : «Je m’occupe de lui depuis six mois, je réponds de sa sincérité. Il avait résisté à tout, mais il n’a pas résisté à Joseph Ménard. » Or, j'avais dormi, je l'avoue, pendant la harangue trop bien balancée de Joseph Ménard, pavot sonore.
Drumont, en dépit de son ironie naturelle, croyait dur comme fer aux Travailleurs Libres de Bougival, et, devant mon scepticisme quant au résultat : « Vous:avez tort, mon bon Léon, ces gens-là sont des simples, commeils disent, et très dévoués à leurs bienfaiteurs.
— Mais, patron, s’ils étaient des simples, ils ne se qualifieraient pas eux-mêmes de simples. La bonne foi du camarade X.. n’est pas en cause. C’est l’efficacité du remède antirévolutionnaire qui me semble douteuse. »
J’ai vu s'intéresser successivement aux 7'ravailleurs Libres de Bougival des fils de banquiers, des polémistes célèbres, des hommes politiques, des princesses, des ecclésiastiques. À un moment, cette institution, devenue florissante, sinon effective, avait le téléphone et tout ce qu’il faut pour écrire. Il ne lui manquait que des adhérents sérieux. Je proposai à Joseph Ménard et à Devos de nous habiller, respectivement, en charpentier, en électricien, en plombier, afin de remplacer des travailleurs tellement libres qu’ils en étaient absents. Cette innocente blague parutde mauvais goût.
Autre invention destinée à sauver la société; les syndicats jaunes de Biétry. C’est à propos de Vélection de Biétry à Brest
qu’Arthur Meyer inventa « la bonne blouse » et divisa la société française, d’après la coiffure, en trois zones : le haut de forme, le melon, et la casquette. Il donnait mandat aux jaunes de réconcilier ces trois zones. Cette distinction, absurde et maladroite, provoquait, chez Lemaître, des grincements de dents : « Quel animal, ce youpin mondain!…. (s'adressant à M°° de Loynes). Il faudra planter un clou au plafond, madame, et l’y pendre par les pieds. » L'idée de Biétry était d’opposer les jaunes, c’est-à-dire les bons ouvriers, aux méchants, c’est-àdire aux rouges. Maurras ayant déclaré qu’il ne consentirait jamais à installer la guerre civile entre ouvriers français de couleurs différentes, Biétry en conçut du mécontentement. Il avait fondé un journal, le Jaune, rédigé d’ailleurs de façon intéressante, et où étaient hebdomadairement dénoncés les méfaits des syndicats rouges. Mais cette entreprise n’eut pas beaucoup plus de succès que la Ligue antimaçonnique, ou que le Grand Occident de France, pour d’autres raisons. L’entrée à la Chambre de la « bonne blouse » ne produisit pas de résultat social appréciable.
Que le waldeckisme et le combisme — pères du caillautisme — soient en grande partie responsables des malheurs de la France, voilà ce que personne ne conteste plus aujourd’hui.