‹ MemoriesChapitre 51 sur 121 · LE .PETIT PÈRE. SOURY · texte numérisé non relu

LE .PETIT PÈRE. SOURY

Comme dit le proverbe, on ne se refait pas. Cette perpétuelle espérance — et même certitude — soutient en moi l’homme d'action et empêche qu’il ne soit embêté par le rêveur. Déformant prosaïquement le vers de Baudelaire, je dirais volontiers :

- «Je sortirai, quant à moi, sans plaisir, d’un monde où l’action

- est parfois la sœur du rêve. » Du reste, ne dépend-il pas de

- nous, en grande partie, que cette fraternité du réve et de l’action soit plus fréquente ? Il faut agir selon son rêve, voilà tout.

Le petit père Soury, déjà nommé, meublé de toutes les

- connaissances possibles, clérical athéeet détestantles concierges — ce qui est le grand signe de la misanthropie, — était nationaliste, parce qu’il considérait cette chère cause comme désespérée. Il murmuraït, en sifflant les ss..…, des pronostics hor-

- ribles, son chapeau haut de forme campé sur ses genoux, le

- torse droit, les jambes pudiquement repliées sous la chaise, ou le fauteuil. Il appelait à la rescousse de son raisonnement, tran-

- chant et bleuâtre comme le couperet de la guillotine, toutes

-Jes annales des cités mortes : Babylone, Ninive, Athènes, - Byzance, Carthage. Il y avait en lui du corbeau, tel-que nous le peint Edgar Poë, dans sa fameuse pièce en « jamais plus»...

- « never more »... que le bon Blémont traduisait «hiver mort ».

* On:sait que ce brave petit père Souryn’avait jamais approché Ja femme, considérée par lui comme un objet de damnation. Je - pense que c’est cette virginité encombrante, anormale, qui le

poussait ainsi au noir, et je me suis toujours demandé si une 5 piqueuse de bottines ou de chapeaux n’aurait pas modifié “sa fatale vision. Cet Ezéchiel en redingote, ce Jérémie dela rue Cassette (il changeaïit:sans cesse de logement à cause des

- concierges toujours maudits, toujours renaissants), m’a donné

- souvent de rudes courbatures, ‘et je n’oublierai jamais /les

regards dont il foudroyait, en entrant chez nous, — nous-étions

jeunes mariés, ma femmeet moi, —notrepetite servante inter-

- loquée.

$ A côté de l’antisémitisme, l’antimaçonnisme, accompagné

d’une crainte panique :des francs-maçons, a joué un rôle dans

“l'affaire Dreyfus. Sansentrerdanscesexagérations,j’admets fort

“bien que le cabinet Waldeck:etlecabinet Combes aient été des

. combinaisons maçonniques, plus formées dans les loges (ces

| petits cénacles moisis et fanatiques)que dansles couloirs et com-

missions du Parlement. Autrement ils n’auraient pas pu tenir un mois contre le sentiment général du pays. La démocratie est un système éminemment favorable aux sociétés, plus ou moins secrètes, qui jouent le rôle de pilotis dans la vase instable des intérêts particuliers déchaînés, et empêchent ainsi les éboulements. Je vais plus loin et j’estime que les loges allemandes ont inspiré les loges françaises, pour le choix de Waldeck et de Combes. Les loges allemandes ont dû faire croire à leurs congénères de chez nous que c’était là le chemin de la paix universelle et définitive entre les peuples. C’est un point de vue qui demanderait de longs développements et que je signale, en passant, aux historiens et aux chercheurs de l’avenir. : Mais de là à admettre que la franc-maçonnerie soit une puissance surnaturelle, contre laquelle, une fois déchaînée, il n’y ait plus rien à faire qu’à attendre en tremblant ses arrêts... je prétends qu’il existe une certaine marge. J’ai connu des antimaçons professionnels, aussi poussiéreux, dans leur genre, que ceux qu’ils prétendaient combattre. À un moment donné, il fut même question de fonder, par opposition au Grand Orient, un Grand Occident de France destiné à lutter contre le premier. Tactique enfantine et qui n’a jamais donné et ne pouvait donner aucun résultat. Ceux qui voient partout la main des francsmaçons ressemblent à ceux qui voient partout la main des jésuites. J’ai lu les nombreux et fort intéressants travaux consacrés à l’illuminisme et aux sectes en général. Ils ne m’ont pas convaincu de l’omnipotenee, ni de l’origine satanique des frères triplement ponctués. Drumont acceptait l'intervention de la maçonnerie dans les affaires humaines, à condition qu’elle eût le numéro 2, après l'influence juive, laquelle, en effet, semble prédominante dans les coutumes et préoccupations des maçons. Ce qu’on peut dire, c’est que, chaque fois qu’il se produit soudainement un événement inattendu ou inexpliqué en politique démocratique, cet événement est issu d’une résolution des loges, qui savent imposer le silence à leurs adhérents. Je ne crois pas aux arrière-loges, c’est-à-dire à un pouvoir international mystérieux, qui commanderait lui-même aux loges.

Si l’on admettait cette supposition, l’histoire entière ne serait

plus qu’une série de luttes entre les projets de la maçonnerie infernale et les volontés de la Providence.…., ce qui semblerait

. lsrmditité.

L'ANTIMAÇONNISME 133

légèrement sommaire, comme explication générale de l’univers.

De même, il me paraît que c’est faire la part trop belle aux francs-maçons que de les supposer capables d’anéantir leurs ennemis. Il est bien vrai — comme nous le dirons tout à l’heure — que Syveton, ennemi de la maçonnerie et révélateur des fiches de délation, est mort mystérieusement; mais j’ai porté, en pleine guerre, un coup plutôt dur à la politique des loges, en dénonçant la trahison de Caillaux et de Malvy, le premier, ancien président du Conseil, le second, ministre de l’Intérieur, et je n’ai pas été zigouillé dans les trois mois qui ont suivi. Comme je ne puis croire que ce fût indifférence de la part de mes adversaires maçonniques, je suis bien forcé d'admettre. que ce fut incapacité de me tuer. Ma méfiance quant à la thèse omnimaçonnique s’en est accrue. La secte donne des mots d'ordre, souvent obéis. Elle est incapable de donner «dronos », comme il est dit dans Rabelais. À moins — car il y a toujours des exceptions — que celui qui a rudement contrecarré les loges et leurs adeptes, ne commette une grave imprudence ou une folie.

Le plus simple, si l’on a peur des juifs ou des francs-maçons, est de ne pas faire de politique et de planter ses choux. Mais le plus sage, si l’on fait de la politique, est de n’avoir peur ni des juifs, ni des francs-maçons, ni de personne, et d’aller tranquillement son chemin. De chemin, mon ami, fais ton petit bonhomme. La vraie cuirasse, c’est la bonne foi.

L'affaire Dreyfus, avec ses complications successives, sortant, ainsi que des diables, de tant de boîtes échelonnées, a rendu fols et hypocondriaques pas mal de gens. Chez les uns, ce maboulisme a pris la forme torpide et lente d’une neurasthénie mélancolique. On vit des hommes politiques, des écrivains, des savants, portant sur eux le Bordereau et des comparaisons d’écritures de Dreyfus et d’Esterhazy, qui abordaient les passants dans les rues, pour les convaincre. Chez d’autres, cette agitation cérébrale prit la forme maçonnique ou antimaçonnique, soit qu’ils se fussent affiliés et fumassent la fameuse pipe de lycopode, ceints du tablier à bavette, soit qu’ils enregistrassent, dans des ouvrages compacts, les horribles projets de la maçonnerie universelle. Il y en eut quiabandonnèrent la

maçonnerie, sous l’empire de la crainte et du dégoût, et devinrent aussi embétants, par leur propagande antimaçonne, que les prêtres défroqués, qui débinent partout le clergé et le pape. Il y en eut qui revinrent aux loges, après un tour dans les sacristies, à limitation de feu Léo Taxil, jetant le désarroi dans les cœurs simples. Que de bonnes dames dupées, juste ciel ! Que de vieux généraux fourrés dedans! Quel saccage de candeurs! Je ris encore quelquefois en y songeant.

C’est de l’Affaire que date aussi, sous sa forme contemporaine, le désir, éminemment bourgeois, « d’aller au peuple », de résoudre, à l’aide de telle ou telle formule empirique, la question sociale. C’est là un généreux sentiment, mais naïf, qui risque d’être exploité par des charlatans, ou tourné en marotte par des rêveurs. Il y eut donc, par le biais de la grande querelle touchant les juifs, une sorte de recommencement des mirages et des fantaisies économico-politiques de 1848, des tentatives de Fourier, de Considérant, de Cabet. Justice, Vérité, Lumière, ces mots, dépouillés de réel, dansaïent à la cime des imaginations débiles ou malades et menaienttout droit à une recrudescence d’iniquités, de mensonges et de ténèbres. Car l’antiphrase préside aux efforts déréglés, qui n’ont point pour base le divin bon sens.

Un brave garçon, un parigot, le camarade X..., à la fois subtil et simpliste, avait imaginé — pour faire pièce au syndicalisme naissant — de fonder les Travailleurs Libres de.…., mettons de Bougival. Ce devait être, dans son esprit, une agglomération d'ouvriers « bien pensants », de ceux qui trouvent que le patron araison et que le salaire est très suffisant, que les «rouspéteurs» sont des « feignants » et qu’on doit être toujours content de ce qu’on a. Appuyé sur l’obligeant Devos, Drumont et /a Libre Parole, cet homme du peuple, comme on n’en fait plus, groupa

effectivement un certain nombre de purotins, qui assistaient

religieusement aux réunions, où des personnes de la meilleure société venaient moraliser les masses, à l’aide de petites comé-

dies de salon, de récitations de poèmes et de morceaux de

musique. Mais je ne sais pas trop à quoi travaillaient, dans la journée, les Travailleurs Libres de Bougival. Je pris la parole à une de ces réunions, à la demande du président, et je n’ou-

blierai jamais l'expression confite, et prête à applaudir n'importe

Page 1