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CHAPITRE VII

L'affaire Syveion (Suite et fin).

E service mortuaire de Syveton fut célébré à l’église Saint- Pierre de Neuilly, au milieu d’une assistance considérable. Le bruit d’une tragédie possible, due à certaines circonstances scandaleuses, avait commencé à se répandre dans le public, notamment dans le monde de la presse, et je voyais, pendant les chants funèbres, à l’abri du Dies iræ, les gens se rejoindre et chuchoter avec des yeux ronds. A la sortie, Coppée me prit le bras et me demanda ce qu’il y avait de vrai dans ces rumeurs et si Lemaître était informé. Je lui répondis, quant au second point, que Lemaître avait l’air plus abattu que l’avant-veille et que, certainement, il avait appris quelque chose de nouveau. Je lui racontai les quelques mots de Dausset à l’autopsie et lattitude gênée du D' Tolmer, qui m’avait fait l’effet d’un brave homme. Il me conseilla de pousser les choses plus avant de ce côté-là et de chercher à obtenir des précisions. Je lui répondis que ce n’était pas chose aisée et que ce médecin, en admettant qu’il eût des lueurs ou des lumières sur le drame de avenue de Neuilly, était lié par le secret professionnel.

La cérémonie étant terminée, nous sortions de l’église par un temps sec. Le caveau de famille se trouvait au cimetière Montparnasse ; le cortège devait traverser une grande partie de Paris, de Neuilly à l'Étoile, de l'Étoile aux quais et des quais aux Invalides, puis à la gare Montparnasse. J’ai vu jusqu’à présent trois enterrements accompagnés par une foule immense : celui d’Hugo, celui d’Alphonse Daudet, celui de Syveton. Le premier avait un caractère d’apothéose ; le second de recueillement ému (à cause de la réputation d’immense cha-

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rité et de bienveillance pour les petits, qui accompagnait justement mon pauvre père). Le troisième se déroula, à travers la grande ville, dans une atmosphère de douloureuse horreur. La masse avait percé le mystère. Elle était convaincue de lassassinat. Mais, dans cet océan de corps et de visages, il y avait des îlots, se croyant déjà renseignés, et qui penchaient vers l’explication par le suicide et par la honte. Sans ces flots, la circonstance eût été favorable à une émeute de caractère politique, vu l’agitation créée par l'affaire des fiches et la colère de tous les patriotes. je ne parle pas seulement ici des nationalistes. Toutefois le chef manquait et le seul homme de la Patrie Française qui eût pu etsu tirer parti de cette effroyable aventure pour délivrer le pays du joug maçonnique et juif, du joug républicain, était précisément celui couché dans le cercueil.

A un moment donné, je me trouvai au milieu du petit groupe de lAction Française, vers lequel je me sentais invinciblement attiré, et qui comprenait Maurras, Vaugeois, Léon de Montesquiou et Lucien Moreau. Nous échangeâmes nos réflexions, qui n’étaient pas couleur de rose, et qui coïncidaient. Vaugeois et Moreau étaient allés présenter leurs condoléances à M°° Syveton et avaient été stupéfaits, comme moi, de son apparente insensibilité. [ls n’en revenaient pas. Nous remarquions, sur tout le parcours, les mines tendues, irritées, de ce peuple laborieux et confiant, mobile et méfiant, soudain et même subit qu’est le peuple, unique en son genre, de Pantruche, ou, comme l’on dit depuis la guerre, de Paname. Il eût suffi d’une étincelle pour faire déflagrer toutesles indignations, accumulées depuis sept ans. De temps en temps des : « Vive Lemaître ! Vive Coppée! Vive Rochefort! Vive Drumont! » traversaient l'air vif et froid, comme des flèches envoyées vers le disque de l’espérance. D’autres voix, plus prudentes, reprenaient : « Chut, chut, silence », couvrant du respect dû à la mort leur crainte d’une échauffourée. Jamais je n’ai vu tant de gardiens de la paix. Il en sortait d’entre les pavés. Il en suintait des murailles. Leur nombre augmentait à chaque coin de rue. Devant la gare Montparnasse, il y eut des « Vive Syveton! » retentissants, hélas! et une légère bousculade s’ensuivit.

Auparavant, javais rejoint la voiture de Drumont, vrai coupé

d’évêque, antique et solennel, que conduisait le fidèle Jean et j'étais monté à côté du grand polémiste, bougon, plongé dans ses réflexions moroses et solitaires. Il-:me demanda, d’un air inquiet : «Où est Méry P », car il craignait toujours une scène de jalousie de ce brave Gaston Méry, que ma présence, auprès de notre commun patron, horripilait. Je mis Drumont au courant de la nouvelle version qui circulait. Cela excita sa verve sombre, comme lorsqu'il touchait le fond de lignominie humaine; car sa création la plus vive était l’ironique : « Ah! mon bon Léon, nous y voilà, nous y sommes en plein ! C’est le truc maçonnique classique, la pelletée de boue sur la mare de sang. Les crapules, les sales crapules ! Il ne leur suffit pas de tuer. Il faut encore qu’ils déshonorent ! » Je fus enchanté de le voir dans cette disposition d’esprit, bien convaincu qu’il s’y tiendrait et qu’il entraînerait, ou au moins maïntiendrait ses lecteurs. Ce fut en effet ce qui arriva. Il avait flanché pour la gifle à André. Il ne flancha pas pour la cause du mort, et la Libre Parole défendit vaillamment la mémoire de l’infortuné Gabriel Syveton.

Au cimetière Montparnasse — le plus lugubre, sans contredit, de ses congénères, — la Sûreté avait mobilisé tous ses agents en bourgeois, pantalonnés de noir comme des ramoneurs, mais reconnaissables à leurs étonnants croquenots, qui leur faisaient des pieds longs d’un mètre. Un vent glacial soufflait, annonciateur de pneumonies. Je m’arrêtai derrière un marbre quelconque et écoutai de-là le discours, ému mais assez timide, de Lemaître, qui n’était pas l’homme des circonstances violentes, ni des appels à la vengeance et à la rebellion. Comme nous sortions de la nécropole, désemparés et navrés, Léon de Montesquiou, de sa forte voix, cria : « À bas les assassins! » Une centaine de personnes, des étudiants pour la plupart, répétèrent ce cri, et l’on put croire, l’espace d’une seconde, que le mouvement espéré allait se déclencher. Une dizaine d’agents se jetèrent sur Montesquiou et l’entraînèrent au poste. A défaut des assassins de Syveton, et des ministres infâmes comme André et Combes, c'était un héros qu’ils coffraient, un héros qui devait tomber, onze ans plus tard (attaque de Champagne, 25 septembre 1915), pour la défense de la Patrie menacée. Homme d’État dans toute acception du mot, auteur de

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ce livre prophétique, 1870, les Causes politiques du Désastre, et d'ouvrages incomparables sur Auguste Comte et Le Play, clairvoyant et généreux, ramenant tout à l’essentiel et au direct, Léon de Montesquiou ne séparait point la pensée de l’action et payait toujours de sa personne. Il a payé jusqu’à la mort, et la France a dette envers sa haute mémoire.

Or, trois jours après l’enterrement de Syveton, le mardi 13 décembre 1904 (voir la collection du journal à la Bibliothèque Nationale), paraissait, en tête des échos du Gaulois d'Arthur Meyer, sous ce titre : Echos de Partout, et avec ce sous-titre : Les Irois dernières journées de M. Syveton, la note scélérate que voici :

On continue à beaucoup parler de la mort mystérieuse de M. Syveton, ou plutôt on ne parle pas d’autre chose.

Il nous a été communiqué les renseignements les plus circonstanciés sur les dernières journées du malheureux député de Paris.

Nous ne pouvons pas les publier, par égard pour les siens comme par égard pour nos lecteurs, et nous espérons qu’ils ne le seront jamais.

Si l’on s’en tient aux définitions du Dictionnaire, ce ne serait ni un accident, ni un suicide, ni un assassinat, et pourtant !…..

En tout cas, pour retrouver quelque chose d’analogue à ce drame poignant, il faudrait se rappeler certains épisodes et certaines manœuvres qui ont précédé le départ du général Boulanger.

Et, dans le numéro en date du 15 décembre de la Vouvelle presse libre de Vienne (correspondant, pour Paris, le juif Berthold Frischauer, membre du comité d’honneur du monument Zola), paraissait le filet suivant, traduit de l’allemand et dénoncé par la Libre Parole :

Paris, 12 décembre.

Les journaux nationalistes se taisent sur les motifs de la mort de Syveton. Ils ne parlent plus d’assassinat. Ils savent maintenant que Syveton s’est jugé lui-même pour expier un abominable crime qu’il a commis dans sa propre famille. Sa victime était … Syveton a commis contre cette jeune personne un abominable attentat et, pour cacher les suites de son crime, il en a commis un deuxième, par lequel la vie de sa victime a été mise en danger... Après les indica-

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tions données par des journaux républicains, Syveton avait tous les motifs de craindre que, pendant son procès devant les assises, tous ces agissements seraient dévoilés.

Le procès politique, une fois terminé, aurait été suivi d’un autre procès sans gloire politique.

D’après une nouvelle du Matin, le juge d’instruction Boucard avait déjà connaissance de cette affaire. Le jour même de la mort, M. Boucard reçut une dépêche disant : « Ne parlez pas, laissez dormir en paix le mort. »

Mais le juge, dans l’intérêt de la morale publique, sera forcé de parler tout de même, pour dresser du héros national clérical un tableau qui atteindra tout le nationalisme. On saura alors pourquoi les journaux de Rochefort, Drumont, Lemaître, Coppée, Daudet et Arthur Meyer n’ont pas cessé de crier : « À l’assassinat ! »

Le rapprochement de ces deux filets donne, à mon avis, la clé de l'affaire Syveton, de l’assassinat de Syveton, combinaison ou, plus exactement, concert de police internationale, allemande et française. Dans un sentiment que l’on comprendra, j’ai supprimé, de l’abominable texte austro-boche, des noms aujourd’hui sans intérêt.

Qui avait porté au Gaulois cetfe note perfide? Comment Meyer, si habile journaliste, et qui les connaît toutes, l’avait-il laissée passer ? C’est ce que nous nous demandions, les uns et les autres, avenue des Champs-Élysées, dans cette fin de journée, plus pathétique encore que les précédentes, où nous voyions, lancée par un journal nationaliste, par le Gaulois de Meyer, l’infâme insinuation dont retentirait, le lendemain, toute la presse antifrançaise, gouvernementale et maçonnique. Nos amis, scandalisés, étaient accourus.

— C’est infâme, répétait l’honnête Delafosse, collaborateur, comme moi, du Gaulois.

— Une trahison, ajoutait Houssaye.

— Ce Meyer est un crétin ou un misérable !

— Sans doute ne l’a-t-il pas fait exprès.

— Allons donc! Vous ne l’avez pas entendu avant-hier, ici même, déclarer qu’il se chargeait, avec quatre-vingt mille francs, d’obtenir le silence de la presse gouvernementale.

— Comment, il a dit cela P...

—— Devant vous.

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— Ïi faut le faire venir et l’exécuter, ou qu'il s'explique.

— On n’exécute pas une boulette de papier mâché.

— En attendant, le mal est fait. Comment le réparer ?

Je proposai de courir au Gauloïs, de laver la tête à Meyer et d'obtenir de lui l'insertion d’une note rectificative. Lemaître fut d'avis que c'était le plus sage. M" de Loynes aussi. Une voix déclara : « Il faut battre ce juif pendant qu’il est chaud. » J'étais curieux d’entendre les explications de ce brave Arthur et surtout de connaître le nom du personnage qui avait apporté la note.

Je trouvai le directeur du Gaulois, notre « cher directeur », assis dans son cabinet entre Mazereau, Mitchell et Teste, qui lui faisaient part évidemment du sinistre effet produit, car il était pâle, d’une pâleur d’ivoire japonais, la bouche ouverte en O, entre les favoris tremblants. Son aspect était minable et faisait peine. Comprenant que je venais de l’avenue des Champs-Élysées, il pria Mitchell et Teste de sortir et, quand nous fûmes seuls : « Je devine la raison de votre visite. Il s’agit d’une déplorable erreur de rédaction, sur laquelle vos amis et vous êtes en train de greffer une déplorable erreur d'interprétation. » Car il possède l’art des formules et un certain laconisme oratoire, tel qu’un Tacite du ghetto : imperatoria brevitas.

Je répliquai : « Je vous assure que vous ne vous rendez pas compte de l’irritation légitime de tous les amis de Syveton, devant une pareille traîtrise. »

Il eut un haut-le corps : « Le mot est faible, croyez-le. Comment! la maçonnerie assassine ou fait assassiner le dénonciateur des fiches, le justicier d'André, et c’est le Gaulois qui se fait l'éditeur et l'interprète des infamies destinées à pallier et à recouvrir ce crime, en sauvant les criminels ! Car c’est indubitablement un crime.

— La note ne dit pas le contraire, affirma Meyer, de plus en plus blême. Elle prévoit même le cas.

Je coupai court : &«Relisons-la ensemble, voulez. »

Je la relus, en appuyant sur les pires passages. Le juif était devenu de bois, appuyé de la main à sa table, avec une expression indéfinissable de terreur sournoise. Il convint que le procédé n’était pas reluisant, mais refusa de dire qui avait apporté

ce papier de police, auquelil n’avait — prétendait-il — attaché qu’une importance médiocre. Il me proposa : primo, de publier, sous ma signature, un démenti, cela dès le soir même; secondo, d'insérer un contre-écho rectificateur.

Je rédigeai séance tenante le démenti, avec toute la crudité désirable, et telle qu’on pouvait y lire, entre les lignes, l’horreur que nous avait causée la perfidie judaïque. Voici le texte du contre-écho paru dans le numéro du Gaulois du mercredi 14 décembre 1904, et signé A. M. (Arthur Meyer). Il ne respire

pas précisément la bonne conscience :

Un entrefilet qui nous a été apporté hier, à la dernière heure, a causé, paraît-il, quelque émotion parmi nos amis par son ambiguïté.

Nous avons prié l’auteur de la note (qui cela P on ne l’a jamais vu ni connu) de s’en expliquer, il l’a fait avec la plus grande netteté.

L’auteur de l’entrefilet entendait faire allusion, sans les adopter, aux bruits que les ennemis de M. Syveton font courir sur les dernières journées du député de Paris et il ajoutait que, même en accordant quelque créance à ces. insinuations invraisemblables, l'hypothèse d’un crime maçonnique ne disparaissait pas, bien au contraire.

Il est, en effet, plusieurs façons de se défaire d’un ennemi; directement, en l’assassinant, indirectement en le poussant à des résolutions désespérées, et c’est à ce propos que nous invoquions le souvenir du général Boulanger.

Cette déclaration spontanée de notre collaborateur rassurera, nous l’espérons, les nombreux amis du Gaulois s’il en est qui se sont émus parmi les défenseurs de l’idée française.

Cependant le filet empoisonné faisait son chemin et un flot d’histoires ordurières, issu concurremment de la presse autrichienne et allemande et des loges, commençait à rouler sur la mémoire de l’infortuné Syveton. En pareil cas, les imbéciles viennent en aide aux calomniateurs posthumes, inventant, de toutes pièces, des détails effroyables, ou amplifiant et déformant des racontars malintentionnés. Il ne m’appartient pas de rechercher ici ce qu’il pouvait y avoir de fondé dans les

amours de Syveton et d’une personne de son entourage immé-

diat, que tout lui commandait de respecter ; ni dans quelle mesure cet homme jeune, ardent et concentré, avait enfreint

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