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le commandement le plus impérieux qui règle notre existence morale. S'il y eut faute de sa part, on peut dire que cette faute fut exploitée par les personnes les plus inattendues, au premier rang desquelles M"° Syveton.
En effet, nous apprîmes tout à coup que cette étrange épouse s’apprêtait à nous convoquer chez elle, membres de la Pairie Française ou journalistes, afin de nous donner lecture d’une sorte d’exposé, accablant pour la mémoire de son mari, et établissant la nécessité où il se serait trouvé de choisir entre le suicide et la fuite. Je reçus en effet cette invitation, à laquelle je ne me rendis pas, mais qui eut lieu et aggrava considérablement le scandale. Vers le même temps, M" Syveton vint trouver Lemaître et M”* de Loynes, et leur restitua une somme de quatre-vingt et quelques mille francs, que son mari aurait, d’après elle, soustraite aux comptes de la Pairie Française. J’avoue qué cette démarche, plus que stupéfiante, nous donna beaucoup à réfléchir. En dépit des mes supplications — car le piège me paraissait flagrant, — Lemaître crut devoir accepter cet incroyable remboursement. Son trop bon cœur n’a jamais voulu admettre certaines noirceurs, ni certains sombres concerts. Dès la première heure, M" de Loynes et lui, voyant cette veuve inquiète et désemparée, avaient placé auprès d’elle, comme conseil, Michel Pelletier, avocat de grand talent, enclin, comme ses pareils, à défendre passionnément ses clients et clientes et qui entra, tout de suite et à fond, dans la thèse, à mon avis absurde, de M”° Syveton. Car, primo, le scandale familial — si scandale il y avait — n’aurait jamais amené un lutteur, tel que Syveton, à disparaître à la veille d’un procès politique, où ce scandale ne pouvait en aucune façon être évoqué ; secondo, il était invraisemblable que Syveton eût disparu volontairement, se fût suicidé en avalant un poison ou du gaz d’éclairage, sans laisser un mot, écrit de sa main, garantissant sa femme et son entourage contre toutes les sales insinuations, ou accusations possibles.
Bien entendu, le juge Boucard, depuis magistrat sur le siège, trop heureux de régler cette ennuyeuse aflaire au mieux des intérêts du gouvernement, avait accepté, illico et sans examen, la thèse — propice à l’étouffement — du suicide; ce
qui m’amena à lui dire, dans la Libre Parole, des choses désagréables, que je n’ai pas trop regrettées. Depuis, ayant été en relations, à propos des affaires Malvy, Almereyda et compagnie, avec plusieurs juges d’instruction et même avec une commission d'instruction, je me suis rendu compte de la répugnance qu'ont les hommes de loi, en général, à accepter l'explication criminelle, quand ils ont, à portée de la main, l'explication suicidaire. Toute différence gardée entre un héros et un condottière, il s’est passé pour Syveton, en 1904, du point de vue de l’enquête judiciaire, ce qui s’est passé, en 1917 et 1918, pour Almereyda, directeur du Bonnet Rouge, mort étranglé à la prison de Fresnes, où il était interné, sous l’inculpation de commerce avec l’ennemi. Almereyda, complice du régime, n’était pas moins dangereux pour la République que Syveton, adversaire du régime. Mon avis est qu’il fut supprimé par ordre, comme Syveton, bien que d’une manière différente. La vérité m’amène à reconnaître que sa femme, loin d’imiter M”° Syveton, défendit la mémoire de son indigne mari avec un courage et une obstination magnifiques, qui lui ont valu le respect et l’admiration de tous. La grandeur d’âme, comme l'esprit, souffle où elle veut.
On devine le désarroi et le trouble que ce drame soudain avait amené au sein de la Païrie Française. Dausset, dont la conduite fut au-dessus de tout éloge, se multipliait pour maintenir ce groupement politique qui, néanmoins, privé de son centre et de son chef reconnu, fit, en quelques jours, eau de toutes parts. Je n’oublierai jamais le lugubre repas, chez M”: de Loynes, où Coppée, la voix étranglée par l’émotion, déplora le mauvais sort qui semblait s’acharner à la cause française et abattre ses meilleurs serviteurs. La sensibilité, chez ce délicieux Coppée, emportait tout. Il ne voulait pas croire les infamies, sans mesure ni vraisemblance, qui couraient sur la conduite privée de Syveton ; mais il souffrait, dans sa loyauté naïve, qu’elles ne fussent point — chose impossible — réfutées sur-le-champ et point par point. Quant à Lemaître, voyant son œuvre détruite en quelques jours, alors qu’elle lui avait coûté tant de soins et de peines, il avait la mine désespérée du père qui assiste, impuissant, au naufrage de son enfant. Vaugeois, Maurras, Lucien Moreau venaient
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me trouver le matin, rue Saint-Simon, et me conjuraient de le remonter et de le réconforter, ce que je tentais de mon mieux, en vain ; M“ de Loynes, elle-même, plus naturellement politique que lui et plus vigoureusement trempée, demeurait impuissante à le consoler. Par là-dessus venait l'influence de Michel Pelletier, s’exerçant en faveur de sa cliente, dans le sens que j’ai dit, ce qui n’avait rien que de très professionnel et de très légitime.
Désireux d’y voir un peu plus clair dans ce tohu-bohu d’inventions délirantes, j’allai rendre visite au D' Tolmer, médecin de la famille Syveton, à Neuilly. Je trouvai un homme entièrement angoissé par la tournure que prenaient les choses, qui devait en savoir long, maïs impénétrable, et lié par le secret professionnel, ainsi qu’il était à prévoir. Il me déclara cependant que Syveton était, à ses yeux, incapable d’une indélicatesse en matière d’argent et que tout ce que Von disait à ce sujet était faux.
Drumont continuait à mener campagne pour la mémoire de Syveton. Malgré le manque de réaction de la Chambre, je veux dire des nationalistes à la Chambre, lesquels étaient comme hébétés par cette aventure, nous serions peut-être arrivés, dans nos journaux, à remonter le courant de la calomnie posthume déchaînée, quand une hargne imprévue de Rochefort vint démolir tout nos efforts et nos projets de contre-attaque. Au fond, la Patrie Française était une coalition d’opinions trop différentes pour résister à un choc pareil, et l’on peut dire qu’en cette circonstance le régime démocratique et parlementaire a eu, comme en plusieurs autres, de la veine.
Rochefort n’aimait pas Lemaître, qui l’avait traité cruellement dans ses articles de critique rosse du début. Rochefort n’oubliait jamais — je dis Jamais — un procédé, mauvais, ni bon. C’était le contrepoids de ce polémiste magnifique et léger. Lemaître non plus n’aimait pas Rochefort et lui coupait parfois les pointes de ses bons mots, d’un petit rire ironique. Ma femme et moi, qui admirions avec tendresse Rochefort et Lemaître, maintenions, tant bien que mal, une cordialité apparente entre ces deux hommes. Mais la conférence donnée par M": Syveton mit hors de lui le Sagittaire. Expansif et fréné-
tique, despote par-dessus le marché, il engloba dans sa réprobation tous les auditeurs de M" Syveton, dont Lemaître. Cela commença par quelques lignes aigres-douces dans l’/ntransigeant, suivies bientôt d’une attaque en règle, où remontaient de vieux griefs. Cela continua par des outrages caractérisés et fort injustes, car Lemaître, en toute cette affaire, écouta la voix de sa conscience. Là-dessus il était doucement intraitable.
Or, M" de Loynes, qui vivait en retrait, détestait la publicité et avait pour Lemaître une affection quasi-maternelle, s’effraya de cette polémique. De santé délicate, ébranlée par ces coups successifs, elle laissa paraître, malgré sa fierté, des signes de douleur et d’angoisse profondes. Lemaître voulait, à ce moment, envoyer ses témoins à Rochefort, ce qui eût été lamentable. Je l’en dissuadai. Nous avions bien, comme élément de conciliation, Léon Baïilby, parisien aigu et expérimenté, directeur véritable de l/’Intransigeant, ami de M”° de Loynes, et qui déplorait ce déchaînement. Mais, Rochefort une fois lancé sur la piste de guerre, il était très malaisé de l'arrêter ; et il se fâchait et même s’enrageait contre ses meilleurs amis, s’ils intervenaient entre lui et sa proie. Alors, que faire P La situation tournait au tragique et les gens de Combes et d'André commençaient à s’amuser ferme.
Ma jeune femme, avec cette calme décision que connaissent nos amis, résolut d’affronter le fauve et de l’attendrir. Elle escomptait la complicité de la généreuse M"° Rochefort, laquelle en effet ne lui fit pas défaut. Un beau matin, elle prit son manteau, son chapeau, et courut rue Pergolèse. Aussitôt introduite, elle mit M*° Rochefort au courant de ce qu’elle allait tenter, et toutes deux donnèrent l’assaut. Ce fut, ainsi que je l’imaginais, une discussion orageuse, comme chaque fois — j’en sais quelque chose — qu’il s’agit de retirer à un polémiste un os auquel il tient. Rochefort tenait à dévorer Lemaître et, par-dessus le marché, M*° de Loynes. Il criait, en agitant son coupe-papier : « Je le connais, ta ta ta ta, c’est un haïneux, c’est un envieux, il me déteste d’ailleurs, mais parbleu, parbleu, il ne peut pas me sentir. Votre oncle Alphonse Daudet le savait bien. Ah! celui-là, par exemple, quelle perte !.. »
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Ma subtile arrangeuse de conflits entre nationalistes saisit le joint et, nièce et belle-fille d’Alphonse Daudet, assura qu’il aurait supplié, comme elle, Rochefort de ménager ce compagnon de lutte, qui n’était ni haineux, ni envieux, et qui admirait « l’archer fier, le hardi sagittaire, dont la flèche est au flanc de l'Empire abattu ».
— Ta ta ta ta, il souhaite ma crevaison, voilà tout. Et M°: de Loynes tout autant que lui.
Bientôt, néanmoins, il commençait à rire, ce qui était la moitié de son désarmement ; et le pittoresque de cette petite dame, osant le rappeler au devoir d’entente entre partisans et de pitié envers une femme âgée, d’une-noblesse d’âme connue de lui, — M**° Rochefort appuyant la requête, — tout cela finit par l’attendrir : « Allons, allons, il est entendu que c’est uniquement pour vous plaire : je laisserai désormais M°° de Loynes de côté.
— M°° de Loynes... et aussi Lemaître.
— Ah! Lemaître..., mais parbleu non, il me déteste, ta ta ta ta, c’est un envieux.. Hein, quoi? vous y tenez beaucoup P Toi aussi, Marguerite ?... qu’est-ce que ça peut te fiche que j'empoigne Lemaître P...
— Je joins mon instance à celle de M*° Daudet.
— Oui, oui, je vois ce que c’est : une conjuration. Léon en est, Coppée est dedans aussi, avouez-le.
Ma femme avoua que Coppée — elle évita soigneusement de parler de Drumont, que Rochefort n’aimait pas, — que le bon et sensible Coppée en était malade de chagrin.
— Dites lui qu’il guérisse et tout de suite. Je n’en pense pas moins, certes, mais je promets de ne plus prononcer le nom de Lemaître. J’ai tort, d’ailleurs, absolument tort. C’est un haineux. Il me fera une rosserie à la première occasion ; il déclarera que je suis une vieille bête, que j'ai toujours été une vieille bête. Et il aura raison, car je me serai laissé attendrir. »
Ainsi fut renversé l’encrier redoutable. Ainsi fut donnée l'assurance solennelle que le pacte, conclu en 1899, ne serait pas déchiré publiquement en 1905. Mais Rochefort ne revit plus Lemaître et aucune réconciliation n’intervint entre eux.
En une autre circonstance, ma femme, Coppée et moi-même eûmes encore à intervenir, auprès de Drumont cette fois, à
l’occasion du mariage d'Arthur Meyer, qui épousait une charmante jeune fille, portant un des plus grands noms de France. Drumont, poussé par Gaston Méry, préparait un article très désagréable. Nous courûmes le relancer à Moret, dans le majestueux mais triste Château Saint-Ange, où il habitait, solitaire et sombre. Il fallut vingt-quatre heures, un déjeuner en plein air, — Coppée grelottait dans une « maison de campagne », une couverture sur les jambes, — un perdreau admirable, deux bouteilles de son fameux bourgogne et une belle promenade en voiture pour le décider. Finalement l’article ne parut pas, ou du moins fut remplacé par un « zut », sans venin, et qui s’adressait au genre humain en général, dans la personne du directeur du Gaulorïs.
Brusquement, l’on put croire que l'affaire Syveton allait entrer dans une phase nouvelle, grâce à l'intervention du beau-frère de Syveton, le D' Barnay.
Un noble caractère, ce D' Barnay, qui n’aimait point M*° Syveton et qui habitait, en haut de Vaugirard, une petite maison grise, où j'allais lui rendre visite. Il fit certainement tout son possible pour tirer au clair l’effroyable mystère et parer au nonlieu de Boucard, que nous sentions venir à pas de géant. Que les familles sont de singuliers agglomérats! Cet intérieur du D' Barnay, tranquille, sans flafla, composé du médecin, au visage sérieux et bon, de son aimable et clairvoyante compagne, et du charmant vieux père de Syveton,aux mains tremblantes, mais au regard demeuré intelligemment vif, cet intérieur faisait un heureux contraste avec la demeure tourmentée de l’avenue de Neuilly, son falot concierge, ses servantes ténébreuses, le couple Ménard et la belle M”° Syveton. Le pauvre Gabriel s’était en somme fourvoyé, avec son mariage, dans un milieu qui n’était pas le sien, et qui ne convenait pas à sa carrière, ni à sa famille, ni à ses antécédents bourgeois, ni à ses aspirations politiques. Telle fut la morale de ce drame, demeuré mystérieux, au moins dans ses modalités immédiates, et j’entends encore le D' Barnay la tirant avec mélancolie, dans son salon du rez-de-chaussée. Il y avait, sur un guéridon, une belle photographie de Gabriel Syveton, plein de jeunesse, d’ardeur combative et d’espérance. Dans son fauteuil, le vieux papa pleurait maintenant, les deux mains frémissantes à plat sur
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les yeux, et nous avions, le docteur et moi, bonne envie de limiter.
Je passe sur les nombreux épisodes accessoires, comiques ou tragiques, qui se greffaient, chaque jour, sur les molles, bien molles enquêtes de la justice, et que relevaient les journaux. Jaurès déclara qu’il ne pouvait croire au suicide de Syveton, comme conséquence de ses mauvaises mœurs, et admit l’explication par l’assassinat, non politique certes, maïs concerté. Cette recrue imprévue jeta le désarroi dans le monde parlementaire, et acheva d’ébranler le ministère Combes, qui, finalement, donna sa démission à la fin de la première quinzaine de janvier 1905 et fut remplacé, le 23 janvier, par un cabinet Rouvier. La formation du cabinet Rouvier coïncida avec le non-lieu de Boucard, qui mettait fin au semblant d’instruction et scellait la pierre du secret éternel sur le trépas de notre pauvre ami. Quelques semaines plus tard, — 31 mars 1905, — c'était l’alerte allemande de Tanger, le premier son de cloche de la catastrophe européenne, qui ne devait éclater que neuf ans plus tard. Une plainte en assassinat contre X.., qu'avait déposée le père de Syveton, ne fut pas suivie. Je n’ai jamais vu une plainte contre X... aboutir à quoi que ce fût. C’est là un artifice juridique, sans risques, mais inopérant.
Le soir de la chute du cabinet Combes, ou plutôt la nuit — car la séance de la Chambre s'était prolongée fort tard — nous étions devant le Palais-Bourbon, mélés à la foule, ma femme et moi. La brume d’hiver était presque tiède. Nous considérions les fenêtres éclairées du monument, où ont pris naïissance les principales tragédies du régime républicain. De demiheure en demi-heure, des journalistes sortaient et disaient aux impatients où ça en était : &« Un tel est à la tribune... On procède maintenant au scrutin. » Finalement, le ministère fut en minorité de deux voix. Des acclamations retentirent : les patriotes croyaient sortir d’un cauchemar. En réalitéils allaient entrer, avec Rouvier, dans les préliminaires de l’avant-guerre, qui va de 1905 à 1914, avec de rares reculs et de nombreux arrêts, jusqu’au grand «charrassement » final. Nous échangions nos observations. Je disais à ma chère et clairvoyante com-
pagne :
— Syveton a emporté le ministère de la déchéance nationale
immédiate. Il y a laissé sa vie. Guyot de Villeneuve est malade. Aucun député nationaliste n’a eu le courage d’interpeller Combes sur ce qui, aux yeux de tous les gens sensés, est un assassinat. La Patrie française, en fait, n’existe plus. Nous connaissons assez Lemaître, Coppée, Rochefort et Drumont, écrivains et patriotes admirables, chefs médiocres, pour être bien persuadés qu’ils ne la galvaniseront pas. Seule, avec le D' Barnay, une femme âgée et isolée, M"° Lebaudy, a convenablement défendu la mémoire, trahie et salie, du héros disparu. Mais quel est, selon toi, le mot de l’énigme ?P »
Elle me répondit : « C’est Bourget qui doit avoir raison : la police internationale a assassiné Syveton.
— Avec la connivence, active ou passive, de certaines personnes de son entourage.
— C’est vraisemblable. Mais, en fait de police internationale, tu répètes souvent qu’il n’y a que la police allemande d’organisée. Sans doute, en cherchant bien...
— Tu ne dis pas cela pour Boucard..., il n’a rien cherché...
— Certes non, en cherchant bien, on aboutirait à la police allemande. :
— Précisons : à une entente de la police allemande et d’une partie de la police combiste et dreyfusienne.
Là est, selon moi, la clé du drame. Les fiches de délation étaient, dans l’esprit du gouvernement allemand, une préparation à la guerre, éventuelle mais rapprochée, puisque nous n'avions pas fait alliance, France et Allemagne, contre l’Angleterre, au moment de Fachoda. Le synchronisme de la chute du cabinet Combes et de l’alerte de Tanger est, à ce point de vue, significatif. Guillaume IT cherchait un casus belli immédiat et ne supposait pas que le régime républicain serait assez lâche pour débarquer, sur son ordre, « zum befehl », le ministre des Affaires étrangères Delcassé.
Je puis ajouter, pour les personnes curieuses de relier les effets aux causes, que l’affaire des fiches de délation-trahison et l'assassinat de Syveton m'ont amené, une fois directeur de l'Action française quotidienne, à inaugurer et poursuivre la campagne dite de l’Avant-guerre. Pendant plusieurs années, j'ai réuni, silencieusement et méthodiquement, les preuves de lenvahissement allemand chez nous, cependant que Maurras
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exposait, avec sa vue d’aigle royal, le fléchissement fatal et continu de la politique démocratique. Nous voyons aujourd’hui, en pleine lumière, le service éblouissant que Syveton rendit au pays : d’abord, en révélant, d’accord avec Guyot de Villeneuve, l’effroyable machination boche du Grand Orient : ensuite, en giflant le général André.
J'entends la question que me pose le lecteur : « Soit, mais pensez-vous que les policiers allemands et dreyfusiens auraient eu raison de Syveton, s’il n’y avait pas eu, dans la vie et les mœurs du héros nationaliste, une païlle sérieuse P »
Ma réponse est fort simple : en mettant les choses au pire, on peut admettre que le tort de Syveton fut de ne pas avoir su choisir la compagne de sa vie et de ses idées. Il a expié ce tort cruellement. Deuxième point : la Patrie française n’était pas organisée pour mener la terrible lutte dans laquelle elle était engagée. Elle avait de l’argent, certes, mais on vit bien, en décembre 1904, que l'argent, s’il est nécessaire, n’est pas suffisant. Quand un groupement politique a la chance de posséder un chef de la valeur de Syveton, son devoir strict est de le garder, et, si un accident survient malgré tout, tenant à la malignité des hommes, de le venger. Syveton — Guyot de Villeneuve mis à part — était seul, seul, déplorablement seul. La police dreyfusienne et la police allemande étaient au courant de cette circonstance. C’est ce qui les enhardit à travailler. Je pense qu’il existait, à la Sûreté générale, un dossier concernant la situation de famille de Syveton, les bizarreries de son milieu, tous les clous sales, en un mot, auxquels on pouvait accrocher un meurtre, un scandale.
Les circonstances ultérieures ont mis entre mes mains, ou fait passer sous mes yeux, un grand nombre de « pelures » de la Préfecture de police et de la Sûreté générale, concernant des hommes politiques et des journalistes en vue. C’est ainsi que j'ai connu la véritable carrière d’espion de Jacques Rosenthal, dit « Saint-Cère », qui fut, pendant de longues années — Ô ironie! — chargé de la politique étrangère au Figaro de Francis Magnard. C’est un roman prodigieux que cette carrière criminelle, qui ouvre des vues du plus haut intérêt sur toute la conduite diplomatique de ce que j’ai appelé le clan des Ya, des financiers et parlementaires français acquis à la cause alle-
mande. Je n’ai malheureusement jamais vu passer, parmi ces pelures, celle de Syveton, et ceux qui me documentaient m’ont affirmé qu’elle avait été détruite, parce qu’elle contenait des renseignements trop compromettants.. pour la République. On sait queles policiers patriotes, très nombreux dans les deux administrations distinctes de l’Intérieur et de la Tour Pointue, ont coutume de consigner, avec une fausse candeur, dans leurs enquêtes, des faits et précisions, quelquefois terribles, pour leurs maîtres et ministres éphémères. C’est ainsi que les pièces colligées sur Waldeck-Rousseau, Combes, et concernant surtout leur entourage politique, renferment de quoi monter une Haute Cour soignée contre les manœuvres antipatriotiques, antinationales, menées à l’abri du pouvoir, de 1899 à 1905.
À côté de cela, il convient de noter l’insuffisance apparente de la police française dans les affaires touchant à la politique ; je dis « apparente », parce que cette insuffisance tient en réalité à la pusillanimité et à la servilité de la magistrature, à tous ses degrés.
Affaire du Panama : mise au jour par Jules Delahaye. Quelques coupables sont pris sur le fait. D’autres, très nombreux et très importants, échappent aux investigations trop mollement menées.
Affaire Syveton : les coupables échappent à l’action de la justice ; alors que les efforts faits par eux pour déshonorer la victime, ou les désignaient suffisamment, ou permettaient de les rechercher efficacement.
Affaire Steinheil : les meurtriers demeurent inconnus. Le policier qui était sur leur piste meurt subitement. C’était un fort brave homme, très intelligent, du nom de Müller. Il avait vu une automobile stationner sur le lieu du crime, à l’heure du crime, et noté le numéro de cette automobile. On sait que cette affaire criminelle était reliée indirectement à l’amoureux trépas de Félix Faure.
Affaire Calmette : ici, le crime est patent. Mais ses dessous politiques, d’une importance capitale pour le pays, sont escamotés en Cour d’assises et la criminelle est acquittée.
Joignez à cela les étonnants tours de bâton, échelonnés par les dreyfusards, à tous les paliers juridiques de l'affaire Dreyfus ; et vous conviendrez, avec moi, que la justice, en
ne
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République, devient inexistante aussitôt qu’elle rejoint, de près ou de loin, la politique. Il faut conclure de ce qui précède, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens mal renseignés, que la police est demeurée, en France, beaucoup plus solide que la justice, a beaucoup mieux résisté que la justice à l’action délétère des partis. La raison en est que la police est discrète ou secrète — le Préfet lui-même ne sait pas ce qui se passe au service des Renseignements généraux, le ministre de l'Intérieur ignore tout ce qui se passe à la Sûreté générale, — alors que la justice demeure béante aux interventions gouvernementales.
Le jour où la France reviendra au régime normal et indispensable à son relèvement, qui est le monarchique héréditaire, il y aura, je pense, intérêt à réunir, dans une seule et ferme main, la justice et la police. L’une ne va pas sans l’autre, les services s’entr’aident mutuellement : et, cette réforme une fois opérée, on ne verra plus les présidents de tribunal ou de Cour manquer des éléments d’enquête existants et indispensables à l'établissement de la vérité.
1er mars 1920.
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