GALLIFFET
avec lui chez M Adam, en 1893. La grande Française réunissait autour de sa table, ce soir-là, le duc d’Aumale, Alphonse Daudet, Freycinet, Francis Magnard, Henry Houssaye, Gaston Calmette et quelques autres personnalités littéraires et politiques. Galliflet, par son inconsistant bavardage, sa vanité de paon, son obséquiosité sans bornes, le tout mêlé de plaisanteries de corps de garde, produisit une impression sinistre. «Quel mufle ! quel cabot ! » disait Magnard en sortant de table. C'était aussi l’avis de mon père et, je crois bien, de tous les convives. Je vois encore cette face creuse aux pommettes cirées, ce nez taillé à biseaux, ces regards à la fois violents et inexpressifs, tels que du lézard dit « furibundus », j'entends cette voix tranchante et brève, découpant à l’emporte-pièce les âneries et les flatteries. Le courtois et cordial duc d’Aumale en avait l’air tout gêné; mais l’autre ne s’en apercevait pas, et continuait à jouer les soudards sur talons rouges, comme au théâtre de la Porte-Saint-Martin. O relief du second Empire, époque nulle entre les pires, où les destinées de la France furent jouées aux dés, sur le tapis vert, comme sur les champs de bataille, par une génération sans cervelle! Chaque fois que ce Galliffet ouvrait la bouche, où tremblotaient quelques chicots pourris, le pauvre Henry Houssaye s’esclaffait et se lissait la barbe à deux mains, avant d’engloutir un verre de champagne, qui rendait effervescente son âme enfantine.
Il était écrit que Galliffet finirait entre les pieds de Reinach, numérotant et suçant ses oignons et œils de perdrix, sous le regard mort de Waldeck. De toutes les charges de cavalerie qu’il avait menées, la moins bonne, mais la plus fructueuse, fut celle de « l’innocence » de Dreyfus. On raconta à l’époque, admirativement, dans la presse vénale, que ces deux compères avaient lié connaissance aux bords de la Seine, vers Corbeil, où tous deux pêchaient à la ligne. Quand je pense à quelquesuns de leurs auxiliaires, au Parlement, dans la magistrature et dans la presse, je me dis qu’ils ont en effet tiré de la nasse de fameux poissons; à commencer par Alfred Edwards, beaufrère de Waldeck (celui-là même qui jeta ou fit jeter dans le Rhin, au cours d’une saoulerie, la malheureuse petite actrice Lantelme), pour finir par Gérault Richard, directeur de /a Petite République, cornac de Jaurès et qui mourut directeur
du Mont-de-Piété de Monte-Carlo. Mais le roi des requins dreyfusards fut assurément Albert de Monaco lui-même, seigneur de la Roulette, prince des suicidés, et qui, lors du retour de l'Ile-du-Diable, avait mis son château de Marchais à la disposition d’Alfred Dreyfus. Ce Monaco faisait la navette entre Guillaume II et ce que nous appelions, à l’époque, le clan du Bordereau, ou, plus simplement, le Syndicat.
Le Syndicat…., c’est-à-dire la caisse allemande. Car ce que nous savons, aujourd’hui, des centaines de millions consacrés, avant et pendant la guerre, à la propagande du Kaiser, nous laisse deviner ce qui fut dépensé pour l’anéantissement de notre service de Renseignements et de nos services d’État- Major !
Il est regrettable que les nationalistes n’aient pas eu, dès le début, une police bien faite, comme nous en avons eu une à l'Action Française, de 1911 à 1919, une police capable de suivre les fonds boches, depuis leur source berlinoise jusqu’à leur embouchure ou empochement à Paris. J’ai entendu maintes. fois exprimer ce regret par Syveton, dont une telle organisation eût sans doute empêché la fin tragique.
Quelle que soit, dans les temps modernes, l’entreprise politique poursuivie, son principal levier est la presse, dont l’importance dépasse et prime tout. Cela est tellement vrai
que tout mouvement, bon ou mauyais, a à sa tête, et à son origine, un journaliste, un écrivain. L’antisémitisme a eu Drumont. Le dreyfusisme a eu Zola. La restauration monarchique a Maurras. Sans un champion, sans un organe quotidien, une cause ne passionnera jamais l’opinion, ne sera active ni victorieuse. La puissance de l’imprimerie est immense et souvent décisive; à condition, bien entendu, que celui qu’on imprime sache son métier et s’exprime de façon intelligible. Le délicieux Mallarmé, auteur « difficile », comme disait Mendès, souhaitait d’écrire au Petit Journal, mais il n’y aurait pas été lu.
Voyons donc l’état de la presse parisienne entre 1894 et 1900, au moment de l’arrestation et de la dégradation de Dreyfus, puis pendant les trois ans de silence, puis à l’éclatement
de Affaire. Ce rapide examen ne sera pas, pour nous, du temps perdu.