HENRI ROCHEFORT
Après Drumont, dont l’action est plus profonde et aussi diffuse, le polémiste le plus goûté du public est Henri Rochefort, revenu de son second exil — l’exil Boulanger — peu d’années auparavant, mal réconcilié avec les socialistes, qui l’ont autrefois tant vilipendé, plein de verve et de bon sens. Le tirage de l’Iniransigeant est, comme celui de la Libre Parole, considérable. Sans méthode ni visée politique bien nette, Rochefort engueule quotidiennement les parlementaires, et cela enchante son public, demeuré boulangiste après le suicide sentimental du charmant et vaillant général à la barbe blonde. Comment ne pas aimer Rochefort, ses yeux vifs sous son toupet blanc, sa voix griffée par un « chat » chronique, son rire d’enfant heureux, ses blagues toujours amusantes à l’à-pic extraordipaire avec lequel il tombe sur un sujet d’actualité et ressort victorieux en cent lignes (rarement davantage), le scalp de son adversaire à la main!
Il était à prévoir que, dans la grande querelle pour ou contre Dreyfus, Rochefort prendrait le parti de la France. Ce révolutionnaire et ancien communard était au fond un réactionnaire qui s’ignorait. [l aimait passionnément son pays, ce que ce pays unique produit de beau et de bon : la gentillesse de ses gosses, la grâce de ses femmes — (aucune n’a été plus charmante, n’est demeurée plus belle que M” Henri Rochefort, infiniment plus jeune que son illustre mari), — la vaillance et l'intelligence de ses chefs militaires, la verve de ses écrivains et la vision équilibrée de ses artistes. En outre, Israël lui tapait sur les nerfs et la vue de Reinach lui enlevait lappétit. C’était, en tout et pour tout, un artiste au tempérament de frondeur, qui démélait le faux semblant, la combinazione et le mensonge masqué d’humanitarisme, à quinze pas. À yant grande confiance
dans son instinct, il était buté dans ses avis et inaccessible aux
objurgations. Comme Drumont, comme Lemaître, il exécrait la littérature de Zola, qu’il comparaît à un pot de chambre plein; il gardait, à l’Allemagne et aux amis de l’Allemagne, une haine vigoureuse et railleuse, d’un accent sobre et fort. De premier ordre dans l’invective, riche en trouvailles de mots et de SuENOMS, Come Un Chamfort, il laissait glisser sur lui les injures et menaces avec une indifférence de grand style, qui ajoutait à la vaine rage de ses ennemis. Mais
les démonstrations précises le fatiguaient et l’embêtaient, et, pas plus à l’{ntransigeant qu'à la Libre Parole, le poste technique de réfutation assidue des fables dreyfusardes n’était tenu. C'était une faute, que les dreyfusards ont largement exploitée.
La presse socialiste, à l’époque, était presque uniquement représentée par la Petite République, que dirigeait. Gérault Richard, et à laquelle collaborait Jaurès, lequel ne dut plus tard la direction de l’Humanité qu’à la libéralité de douze juifs richissimes, partisans de Dreyfus. La pseudo-réconciliation de Rochefort et de Jaurès, opérée sur le dos de Casimir-Périer, dura peu. Gérault Richard, robuste garçon, jouisseur, bon tireur à l’épée, sans scrupules, se remit vite à insulter Rochefort, qui lui rendit la pareille avec usure et s’amusa à secouer la Petite République et ses collaborateurs d’une poigne solide de presque septuagénaire, dur à cuire et à enterrer. Cette série, vraiment aristophanesque, demeurera parmi ses meilleures, et aucun contemporain n’oubliera les sagettes, prodigieusement et comiquement empoisonnées, dont il cribla la Sociale au service de Waldeck et d'Israël, sans oublier Reinach, qualifié par lui de « boule de juif », et Zola. On a beau dire, l’esprit, mis au service du bon sens, c’est quelque chose, et l’adhésion complète d'Henri Rochefort fut un appoint sérieux pour le nationalisme.
Vers 1900, Alfred Edwards, fondateur du Matin, Ne de Waldeck, imagina, pour embêter celui-ci, de fonder un autre journal socialiste, intitulé le Pekit Sou, qui dura peu, malgré l’adhésion de quelques purs. Alfred Edwards, levantin sinistre et coprophage, eut en effet l’imprudence d’exhiber, à cette occasion, sa propre et effrayante trogne sur une estrade, dans un quartier populaire. En suite de quoi, une demi-douzaine de commères accouchèrent et les collaborateurs parlementaires d’Edwards furent priés par leurs électeurs affolés de démissionner illico. Qu’on vienne nier, après cela, l'influence du physique sur le moral! Cette authentique histoire de l’apparition, puis de la disparition du Petit Sou, démontre qu’il est un certain point d'horreur morale et faciale qu'un aventurier, même archimillionnaire, ne doit à aucun prix dépasser. J’ai rencontré, dans ma vie, bien des monstres; aucun aussi stupéfiant