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CHAPITRE VI

Quelques considérations sur notre journal, la politique et la polémique-entre 1908 et 1914.

ES sept années qui vont de 1908 à 1914 ont été — nous le L voyons clairement aujourd’hui — des années d’avantguerre, pendant lesquelles l'Allemagne se prépare à la guerre qu’elle a résolue, et pousse, chez nous, à l’aveuglement d’une part, de l’autre à la révolution. Le régime républicain est celui de la politique rouge, à l’intérieur comme au dehors. A l’intérieur, maçonuisme, anticléricalisme, guerre aux curés, et antimilitarisme. Au dehors, « rapprochement franco-allemand », c’est-à-dire prime à cet envahissement allemand, qui annonce historiquement l’invasion, et dont le représentant le plus notoire est Caillaux. Ce qui fait la force de la politique rouge, son étai, c’est la finance juive internationale, de tendances germaniques et qui a ses racines à Francfort, la ville du traité de 1871. Cette finance tient et contrôle, ou inspire, ou bride, de nombreux journaux français et le parlement. Elle a mené l'affaire Dreyfus, dont le double but était la destruction de notre Service de Renseignements (Waldeck, 1899) et la déconsidération de notre État-Major. Elle n’a atteint que le premier, mais elle croit avoir atteint le second. C’est cette ploutocratie qui manœuvre la démocratie chez nous.

Nous avons fondé notre quotidien pour montrer au pays les intentions ét les méfaits de la politique rouge, — qui mène à la guerre, — combattre cette politique et ramener le Roi, principe de stabilité et de paix, à l’intérieur comme en Europe. Chacun de nous, qu’il soit royaliste d’origine comme Maurras, où venu de la République à la Monarchie comme Vaugeois,

est bien convaincu de cette nécessité de salut public. Nous ne nous dissimulons nullement les difficultés de l’entreprise, qui tiennent surtout à l'ignorance de la masse et aux absurdes préjugés des classes dirigeantes. Mais notre foi dans l'avenir du pays est entière et nous soutiendra. Dès 1909, première alerte au sujet de la Bosnie-Herzégovine. Cette crise ne dépasse guère les milieux diplomatiques et les chancelleries. En 1911, avec le coup d’Agadir, c’est plus sérieux, et nous sommes à deux doigts de la guerre. Celle-ci éclate trois ans plus tard. Dans l’intervalle, une multitude de menues et moyennes humiliations, que nos gouvernants avalent et digèrent en silence. Ils ont l'habitude, depuis Bismarck !

Ici une question se pose : la guerre était-elle évitable P Si l’occasion s’était trouvée de remplacer la République par la Monarchie entre 1910 et 1914, l’agression allemande d’août 1914 aurait-elle été épargnée à la France?

J’en suis convaincu. Pour quiconque connaît le caractère allemand, et à la lumière des faits, il n’y a aucun doute : l’Allemagne nous a fait la guerre parce qu’elle avait chez nous de nombreuses prises financières, politiques, industrielles et commerciales ; parce qu’elle croyait à l’omnipotence du nombreux et puissant parti germanophile, dont le chef était Caillaux et le sous-chef Malvy ; parce qu’elle comptait que le clan des Ya lui apporterait, sur un plat d’or, les clés de Paris. Elle nous a fait la guerre, l'Allemagne, parce qu’elle croyait que, grâce à ses agents sédentaires et à la politique rouge, elle n’aurait à effectuer, du Rhin à Paris, par la Belgique, qu’une simple promenade militaire. Là-dessus les témoignages allemands surabondent et il n’y a pas lieu d’y insister, cette vue juste étant devenue banale. Mais si, à la faveur des événements, le régime traditionnel et national de la monarchie héréditaire avait été rétabli en France, avec un souverain tel que le duc d'Orléans, entre 1910 et 1914, quelques mesures très simples et très efficaces auraient détruit le nid de guêpes, coffré ou dispersé le clan Caïllaux, le clan des Ya; et l'Allemagne, privée de ses soutiens, auxquels elle attachait une importance décisive, comprenant qu’elle était devancée, aurait renoncé automatiquement à son projet.

Les politiciens imbéciles qui dirigaient la République (con-

! ‘es. hi

formément aux instructions financières juives-allemandes de Francfort) croyaient que les concessions écarteraient le fléau.

. Elles l'ont, au contraire, précipité comme nous l’avions prévu.

Du numéro du 21 mars 1908, qui inaugure l Action Française quotidienne, au numéro du 31 juillet 1914, vous trouverez, si cette recherche vous intéresse, la trace constante de notre préoccupation centrale : épargner à nos concitoyens le fléau de la guerre, en nationalisant l’État par le Roi. Sous mille formes, en nous servant de toutes les circonstances de l’actualité, nous n’avons cessé de le répéter. Maurras, Bainville, Léon de Montesquiou, Vaugeois, Pujo, Bernard de Vesins, Dimier, de Boisfleury, Moreau, Delebecque, Léon Daudet ont sonné, tiré la cloche d’alarme, au risque de casser la corde, tant qu’ils ont pu. Sans compter les livres publiés sur le même sujet. Lisez le Précis de l’Affaire Dreyfus de Dutrait-Crozon, lisez AÆiel et Tanger de Maurras, lisez le Coup d’Agadir de Baïnville, lisez les Causes politiques du Désastre, ce chef-d'œuvre de Léon de Montesquiou, et vous serez convaincus. D’ailleurs il n’était pas fort difficile de voir où nous menaient les compromissions et les concessions qui forment la trame de la politique républicaine, de 1909 à 1914. Il suffisait de consulter les leçons de l’histoire des rapports entre la France et l’Allemagne, telles que Bainville les a consignés, depuis, dans ce chef-d'œuvre : Histoire de deux Peuples. Mais le régime parlementaire est aveugle. Avant d’être député, je ne comprenais pas les raisons de cet aveuglement, que je constatais, chaque jour, dans notre journal. Aujourd’hui, je les connais à merveille : les assemblées ne tiennent aucun compte des avertissements, ni des prévisions menaçantes. Elles considèrent ceux qui les donnent et qui les font comme des gêneurs et des raseurs. Elles ne les écoutent pas, ou, si elles les écoutent, elles les prennent en méfiance et en grippe. Je me demande comment le vieux Caton faisait admettre sa fameuse ritournelle sur la nécessité de détruire Carthage : Afiamen credo delendam esse Carthaginem. Il devait la répéter devant les banquettes, quand les représentants du peuple romain avaient déjà levé la séance. Ce n’est pas possible autrement.

Savez-vous ce que veut la meilleure des assemblées, celle où il y a le plus de patriotes, dont chacun, dansle privé, peut être

vigilant et même clairvoyant ? Elle veut dormir. Elle désire

qu’on lui fiche la paix avec l’alerte politique, financière, éco-

homique et militaire. Elle ne demande pas mieux que de tra- :

vailler dans les commissions, que de s’intéresser, en séance, à de beaux et bons discours bien ordonnés, que de clabauder dans les couloirs, mais, quant à l’essentiel, elle préfère dormir. La politique rouge sait cela et elle joue de cette tendance. Quand elle a découvert un bon endormeur, comme cet étonnant et hybride président du Conseil qui a nom Aristide Briand, elle ne le lâche plus. C’est le porte-pavot numéro un. Dans les journaux officieux, c’est-à-dire dans les quatre cinquièmes de la presse (y compris celle qui se dit révolutionnaire), le dit somnifère, quant à la menace extérieure, devient un être d’une habileté rare, unique, géniale, capable de conjurer le plus grave péril en soufflant ou, plus exactement, en parlant dessus. Dans ces conditions, pourquoi s’effrayer et effrayer les autres ? Dors, bon petit parlement, bercé par les accents mélodieux d’un tel ou d’un tel! Il sera toujours temps de te réveiller, pour te dissoudre, quand le cataclysme sera là. L’opinion publique, de ce point de vue, participe un peu du parlement. Combien de fois, entre 1908 et 1914, ai-je entendu des gens raisonnables nous dire : « Pourquoi criez-vous au loup chaque matin ? — Parce que le loup est là. — C’est égal, vous devriez donner un répit à vos lecteurs. — Nous ne sommes pas là pour les amuser. Nous sommes là pour leur rendre service. — Cet effet s’usera peut-être. — Tant pis. C’est alors que la guerre aura lieu ». Personnellement j’ai horreur de jouer les Cassandre, et cette horreur est partagée par tous nos amis. Mais on aurait pu croire qu'après l’alerte de 1911, par exemple, les Français se tiendraient pour avertis et que l’assemblée se réveillerait. Eh bien! pas du tout! De nouveau, la consigne spontanée a été de ronfler, sur toute l’étendue du.territoire — sauf peut-être, et pour cause, à la frontière de l’est, — notamment au Sénat, où il y a des fauteuils commodes, et à la Chambre, où il n’y a que des bancs rembourrés. C’est même une des raisons pour lesquelles le prétendu gouvernement du peuple par lui-même est une blague. Un peuple est toujours gouverné par quelqu'un qui n’est pas lui. Quand il ne l’est pas par un prince de son sang, il l’est par un prince étranger, ou

par des financiers internationaux. Ce régime masqué conduit à la guerre. Le régime direct, le régime royal, assure les conditions de la paix.

Pour mettre nos concitoyens en méfiance contre la politique rouge, nous avions un monde à soulever ; donc une propagande intense était nécessaire. Or nous avions fort peu d’argent, assez pour vivoter et gagner la jeunesse, pas assez pour contrebalancer les ressources, quasi indéfinies, de nos adversaires. Jaurès, fondant /’Humantiié, avait trouvé aussitôt les ressources de douze grands capitalistes juifs, aux yeux desquels la révolution est toujours uneaubaine, qu’elle fonctionne à leur profit, dans les lois, ou contre le patriotisme, dans la rue. En revanche, les grands capitalistes non juifs se désintéressaient de lAction Française et préféraient porter leur argent à l’Éclair du sinistre Judet, embarqué jusqu’à la trahison — comme la suite le fitbien voir — dans la politique rubéo-boche, sous couleur de libéralisme. La tendance des conservateurs, en général, à soutenir ceux qui les combattent sournoïsement, est bien connue. Inutile de perdre son temps à récriminer contre elle. Mais il est divertissant de la constater. Le monde conservateur a cru malin de soutenir Briand et de subventionner Judet. Il entre là-dedans beaucoup de crainte, de léporisme. On s’imagine qu’il est moins dangereux de combattre de biais un fléau que de le combattre de front; alors que c’est le contraire qui est vrai. Le biais est un parage dangereux, où foisonnent les dupeurs du peuple et les aigrefins. Combien en avons-nous vu, de ces braves gens du centre-droit, qui, se croyant de profonds Machiavels, n’étaient au fond que des Gribouilles !

En politique intérieure, comme en politique étrangère, PAction Française quotidienne avait et a une doctrine, alors que les journaux républicains ou n’en avaient pas, ou (exemple du Temps) en avaient une flottante, au gré des circonstances et de l’actualité. Du 21 mars 1908 à aujourd’hui, notre doctrine n’a jamais varié et les événements n’ont cessé de lui donner raison. Alors que le principe démocratique n’a cessé de recevoir tous les camouflets de l’expérience et des expériences.

Que prétendaient en 1914, à la veille de la guerre, les journaux républicains P

— Que la démocratie, c’est la paix. Pourquoi cela? Parce que les peuples des autres pays (et notamment le peuple allemand), naissant à la vie consciente, se tournent naturellement vers le pays de la Grande Révolution et des Droits de l'Homme et refuseraient, le cas échéant, de le combattre.

— Que le monde va à la démocratie, que la monarchie est un régime aboli et dont les peuples se détournent avec horreur. Quand les peuples seront les maîtres de leurs destinées, toute hypothèse de guerre sera exclue.

— Que la démocratie, c’est le progrès indéfini, c’est la liberté totale, c’est le paradis entrevu, puis conquis.

Que prétendions-nous dans le même temps ?

— Que la démocratie, en développant dans un peuple les germes de l’antimilitarisme, expose ce peuple à la guerre plus que tout autre régime. Ses voisins en concluent, en effet, qu’il est mûr pour la défaite et l’asservissement.

— Que la solidarité prolétarienne internationale est une blague, ou, pour parler poliment, un mythe.

— Que le monde va au nationalisme, au resserrement des nationalités et donc à la doctrine du chef héréditaire. Il y avait plus de républiques en Europe (remarque de Bainville) au dix-septième siècle que maintenant.

— Que la théorie du progrès indéfini est un trompe-l’œil dangereux. Elle amène des hommes d’État à innover dans des domaines où l’expérience a fait ses preuves, et sans tenir compte de la formule immortelle : Vrhil innovatur nisi quod traditum est. Traduction libre : on n’innove rien que dans le fil de la tradition.

De même que les causes politiques sont immuables, par lesquelles on diminue autant que possible les chances de guerre pour un peuple, de même, la guerre une fois déclarée et la victoire obtenue, il est des règles traditionnelles pour cueillir le fruit de cette victoire. La monarchie observe ces règles. La démocratie prétend s’y soustraire et, ce faisant, détruit le bénéfice de la victoire. Par elle, la paix devient un armistice. Nous avons vu, par le traité de Versailles, qui devait être une des grandes nouveautés de l’histoire et qui en est le pire scandale, à quoi aboutissait la collaboration de trois démocrates, Wilson, Clemenceau, Lloyd George, imbus des principes que l’Action

Française a toujours combattus. Ici encore la preuve par neuf est faite de la justesse et de la solidité de nos doctrines. C’est qu’elles reposent sur la réalité et l’expérience, au lieu que les thèmes démocratiques ne sont que des lubies, transmises, ilest vrai, d’âge en âge par des esprits d’une forme particulière, captés par les grands mots et fermés au réel. J’ai baptisé jadis ces esprits de « primaires », quel que soit le degré de leur instruction et de leur culture, parce qu’ils s’en tiennent aux raisonsonnements que l’on tient à l’école primaire laïque, sans vouloir admettre les leçons de l’histoire, ni la complexité des choses d’ici-bas. Quiconque croit que le monde commence à lui, ou a commencé en 1789, est un primaire. En revanche, beaucoup d'hommes de petite instruction, mais de bon sens naturel et qui ont observé la vie, tels la plupart de nos paysans français, sont tout le contraire de primaires. Leurs dictons et proverbes d’une si haute sagesse en sont la preuve.

Sous mille formes diverses, ces principes essentiels étaient et sont exposés chaque jour dans notre quotidien. Nous avons posé cet axiome : « politique d’abord », exprimant par là que les mots dont nous souffrons, dans la société française et l’État français, sont tous d’origine politique et appellent des remèdes politiques. On connaît le beau mot du comte de Paris sur les institutions qui corrompent les hommes. Jusqu’à nous il était admis dans la plupart des organes d’opposition (Libre Parole, Écho de Paris, etc.) que nous n’étions pas véritablement en République et que le régime actuel n’était qu’une caricature de la démocratie. D’où la nécessité d’améliorer la République et (comme disait le boulangiste Georges Thiébaud) de « décloisonner la démocratie, en amplifiant le suffrage dit universel ». A quoi nous répondions qu’on n’améliore pas le mancenillier, qu’il n’y a aucun espoir de tremper une bonne soupe avec le cyanure de potassium. Le waldeckisme et le combisme, issus de l’affaire Dreyfus, ne représentaient-ils pas, tout au contraire, l'aboutissement normal du régime démocratique ? Que de controverses sur ce thème, avec Drumont, Déroulède, Thiébaud, Rochefort, Joseph Ménard, Méry, etc.! Lemaître nous soutenait, et ses arguments auraient à la longue ébranlé Drumont, mais n’auraient pas entamé le bon et entêté Déroulède. Ici je vais vous faire une confession. J’ai horreur des discussions poli-

tiques dans le privé, ayant remarqué qu’elles n’aboutissent jamais à autre chose qu’à une aigreur réciproque, ou à un froid. Il faut, par la parole ou par l’écrit, mettre les gens à même de se faire une conviction raisonnée ; un point, c’est tout. Nous n’avons pas fait autre chose pendant treize ans, reprenant chaque matin l’argument de la veille et opposant patiemment une vérité politique, qui vagissait quand nous avons commencé, qui criait en 1911, qui hurlait en 1914, qui à volontairement baissé la voix péndant la guerre, qui tonne comme un tocsin géant aujourd’hui.

Lorsque Déroulède revint d’exil, ayant eu une réception triomphale à la gare d'Orléans et dans Paris, il s’imagina qu’il allait être l’arbitre de la situation. Au bout d’un mois, il devait déchanter, n’ayant plus autour de lui que ses fidèles ligueurs et quelques admirateurs de son noble caractère. Mais on lui aurait remis les clés du régime, avec pleins pouvoirs, qu’il n'aurait pu, respectant ses institutions funestes, les améliorer en quoi que ce fût. Même réflexion pour le colonel Marchand, qui, à la suite de Fachoda, bénéficia, pendant dix-huit mois, d’une popularité formidable, dont son loyalisme républicain Pempêcha de profiter. Je ne parle pas de Drumont lui-même, qui eut aussi son heure de quasi toute-puissance (l’élection d'Algérie) et n’en usa point. Ayant participé à toutes ces fièvres, nous en connaissions l’inconsistance et la courte durée, et nous souhaitions, pour notre pays, quelque chose de moins éphémère que la dictature ou le consulat. Cette attitude nous aliénait évidemment le public plébiscitaire et les tenants de la cause napoléonienne, et nous privait journalistiquement de leur clientèle. Mais le journal était pour nous un moyen, non un but. Nous pensions qu’on ne peut rien faire, dans les temps actuels, sans un quotidien combatif et doctrinaire. Nous pensions que l’essentiel était une propagande telle que l’élite du pays, à tous les niveaux sociaux, entrât dans nos vues et collaborât, avec nous, au retour du Roi. Notre point de vue n’a pas varié. |

Maurras incarne la doctrine, mais il ne la sépare point de .

l’action. C’est là sa grande force politique. Chaque jour, ses articles, portant sur un seul point (comme dans les premières années de l’Action Française), ou sur plusieurs (comme main-

* SLR

tenant), vont faire appel, à la fois, à la logique et à la volonté de ses lecteurs. Il apprend simultanément à comprendre et à vouloir. Il sème infatigablement les dents du dragon. Son public n’est pas seulement d’hommes faits, de gens instruits et qui réfléchissent. C’est aussi le vaste public des inquiets du destin du pays, des résolus à sortir de cette inquiétude. La tâche, qu’il a assumée, de réfutation de tant d’erreurs, scolaires, journalistiques, historiques, etc., accumulées volontairement et mêlées à tant de mensonges, était formidable. Il avait à labourer un sol de cailloux, à retrouver la terre ensemençable sous les gravats et matériaux d’une longue démolition. Il l’a entreprise avec une ardeur, un ressort, une ténacité, une puissance qui donnent une fière idée du caractère latin. Avant d'écrire ce livre, qui est une vue panoramique de leffort maurrassien, j'ai relu un grand nombre de ces pages que j’ai vues se former dans l’imagination de mon cher « complice », comme nous nous appelons l’un l’autre, Elles ne sont pas refroidies. Elles sont demeurées étonnamment actuelles et pressantes, C’est qu’elles sont conformes à ce qu’on appelait jadis la physique des individus et des sociétés. Pendant plusieurs années, sous le pseudonyme de Criton, Maurras a fait, à /’Ackion Françaïse, la revue quotidienne de la Presse, extrayant de chaque feuille amie, indifférente, ou adverse, le bon et le mauvais, ne négligeant rien, mettant sa griffe critique sur tout ce qui en valait la peine, signalant le talent naissant, l’éclair de justesse, refoulant l’ignare et le cuistre. Je sais certains de ces « Criton » qui évoquent les Provinciales de Pascal — bien que dans un sens différent et uniquement politique — par la vivacité classique du ton, par l’escrime mentale irrésistible, et aussi par la bonne humeur sous-jacente au sérieux des arguments.

C’est une bien grande sottise de dire et de croire que « la mauvaise foi est l’âme des polémiques ». C’est là un de ces dictons imbéciles que répètent de prétendus malins, et qui rappellent le « débarrassez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis ». La première condition de la polémique, qu’il s’agisse de personnes ou d’idées, ou d’idées portées par des personnes, c’est la bonne foi. Si vous ne pensez pas fortement ce que vous écrivez, si ce n’est pas votre sincérité et votre réflexion qui parlent, vous n’ébranlez pas l’adversaire et vous

perdez votre temps. Par ailleurs, vos lecteurs s’aperçoivent vite que vous escamotez la difficulté, ou que vous prêtez à l'adversaire un raisonnement qui n’est pas le sien. L'autorité d’un écrivain digne de ce nom est proportionnelle à sa bonne foi. Celle d’un Maurras est irrésistible.

En général, Maurras répond à tout et à tous, sans tenir compte de l’objection : &« Vous allez faire un sort, en la réfutant, à telle ânerie ou à telle calomnie ». C’est un point sur lequel, parfois, nous différons. J’ai une propension à laisser tomber certaines attaques trop viles, ou trop absurdes. Sa méthode lui a réussi et la mienne m’a donné de bons résultats. On nous a prêté à l’un et à l’autre — du jour où nous sommes devenus gênants, puis dangereux, puis très dangereux pour nos ennemis, qui sont aussi ceux du pays, — toutes les tares, tous les vices, et quelques crimes. Je me demande si Drumont et Rochefort ont été aussi injuriés et menacés que nous deux. Je ne le pense pas. Il y a des journaux qui se sont donné comme tâche de nous traîner dans la boue quotidiennement, ou hebdomadairement, pendant des semaines, des mois, des années, comme s'ils n’avaient point d’autre objectif. D’autres incitaient leur public à se débarrasser de nous d’une façon quelconque, braves gens qui n’osaient pas opérer eux-mêmes. Personnellement, j’ai été traité de diffamateur, d’assassin, de maître chanteur, de captateur de testaments (?), d’agent des Jésuites, de l'Autriche, de Rome, d’exploiteur de vieillards, de femmes et d'enfants, de buveur de sang, de belliciste, de poltron, de pantouflard, de dévergondé, de débauché, de falsificateur de documents, de faussaire, de bandit, de mufle, de goinfre, d’ivrogne, de dément furieux, d’ignoble, d’inexistant, de barbare, de sauvage, de porc, de veau, de cafard, de rat d’égout, de brute sans nom, de chambellan, de courtisan, de suppôt de sacristie, d’estampeur de nobles, de douairières et de curés, de fourbe, de chouan, de procureur du Roi, de bourreau, de monomane, de sadique, de pantin, de fantoche, de chauvin, d’ignare, de paresseux, de menteur, de crapule, de canaille, de tartuffe, …, — et je m'excuse d’une énumération si incomplète.

Je dois à la vérité de reconnaître que ces attaques, loin de me nuire, m'ont plutôt rendu service, vu les circonstances où

elles se produisaient et les individualités de ceux qui s’y livraient; et il en fut de même pour Maurras. Ceci pour une raison très simple : la position nationale, qui est la nôtre, nous donne, comme adversaires implacables et acharnés, les adversaires implacables et acharnés du pays, leurs sportulaires et leurs créatures. Il arrive forcément une minute où ceux-ci se dévoilent, se démasquent, apparaissent tels qu’ils sont. Du même coup, leurs attaques forcenées à notre adresse deviennent autant de titres à la reconnaissance et à la sympathie de nos concitoyens, qui ne se privent pas de nous les manifester. Une remarquable coïncidence démasque ainsi le bas mobile de la pègre boueuse, ou dorée, — l’une payant l’autre, — à laquelle nous avons affaire. Ainsi ce qui tendait à nous discréditer et à nous amoindrir nous apporte, sans cesse, de nouveaux partisans, et une des deux palettes, non la moins active, du moteur qui nous mène au résultat cherché est faite de la haine que nous inspirons à la tourbe de l’Anti-France.

À quelqu'un se destinant à la polémique et à la politique active de restauration monarchique, je conseillerai de rester célibataire, à moins qu’il n’ait une compagne comme la mienne, indifférente à tous les contrecoups des tempêtes déchainées autour de son mari et qui a foi dans l'étoile dela Grande Cause. Du temps que la bande allemande du Bonnet Rouge essayait de nous faire sortir de nos gonds et de provoquer, de ma part, un éclat, Pampille recevait chaque jour un numéro de cette feuille de bagne, où était marquée au crayon rouge la nouvelle ignominie nous concernant. Peine perdue : le torchon scélérat allait immédiatement au panier. L’arme de l’indifférence et de l’impassibilité est, à certaines heures, la plus redoutable de toutes. Lorsque je manifestais quelque impatience devant ce déversement d’ordures, dépassant ce que l’on peut imaginer, Maurras me disait fraternellement : « Mon cher ami, laissez donc faire la logique de la vie. C’est elle qui vous vengera, et avant peu ». Comme d’ordinaire, il voyait juste.

Même remarque pour ?’ Éclair de Judet, contraint à un peu plus de réserve, à cause de sa clientèle, maïs qui, à la veille de la guerre, sur l’ordre de ses patrons allemands, nous vilipendait tant qu’il pouvait. Il y avait belle lurette que Baïnville,

lisant attentivement entre les lignes de l’Ernest Judas aux pantalons de drap militaire, déclarait, de son ton uni : « Maisil fait le jeu des Boches. C’est clair comme le jour ». Il le faisait, du reste, en bien mauvais français. Juste ciel ! quel pathos et et quel patagon! On se demande ce que ce grand dépendeur d’andouilles de trahison avait appris à l’École Normale.

La hargne raisonnée de Judet valut même à une de ses collaboratrices une mésaventure fâcheuse.

Celle-ci avait pris en grippe l’Action Française pour une raison inconnue et la vilipendait dans ses petits livres. Rien de plus normal et ilne nous venait pas à l’idée de nous formaliser des innocentes plaisanteries, légèrement chevrotantes, qu’on nous décochait, Mais voilà-t-il pas qu’au moment des élections de 1914 parut, sous cette aimable signature, un supplément illustré de Éclair, où j'étais représenté en pitre de l’Avani- Guerre (avec caleçon fleurdelisé, naturellement) et où Maurras, habillé en prestidigitateur, jonglait avecles gobelets de Xïel et de Tanger. Malheureuse idée, si l’on songe que, quatre mois plus tard, nos prévisions étaient réalisées.

Je cite ce fait insignifiant pour montrer à quel point Judet avait su en imposer à son entourage et abuser de la candeur d'autrui. |

La fureur qui animait Judet l'Allemand contre nous tenait à une question de boutique. Quand il avait pris la direction de l'Éclair (au sortir du Petit Journal, où il opérait auparavant), l’agent de Jagow et de Lancken avait sollicité le concours des capitaux royalistes, en même temps que celui des capitaux libéraux, notamment dans la région du nord. Il avait pris, à ce sujet, certains engagements politiques, que naturellement il ne tint pas. Les royalistes, en général, s’étaient méfiés, mais l’apparition de notre quotidien, ouvertement et carrément royaliste, laissa penser au grand Ernest de Berlin que son métier à double face allait cesser d’être fructueux. Son ire augmenta, quand il vit Lemaître nous apporter sa collaboration. Car Lemaître, c'était l’ancienne Patrie Française, qu’il avait longtemps exploitée. À chacun des articles qu’il nous consacrait, il déclarait, en bredouillant, que c’était la dernière fois qu’il daignait, lui géant, s’occuper des pygmées sans consistance que nous étions. Puis, trois jours après, il recommencçait.

Entre temps, il avait partie liée à la fin avec Briand et avec Caillaux, réconciliés depuis, alors rivaux, et il allait de l’un à l'autre, selon le jeu des fonds secrets. Il finit dans les bras de Caiïllaux et dans la poche de Lancken.

La haine de ce hideux personnage ne se trompait pas : le concours de Lemaître, sa collaboration, son adhésion à la monarchie, eurent un retentissement énorme dans le public, quel que fût le silence de la presse en général sur cet événement. La Pairie Française avait échoué, mais son président était demeuré cher à tous les patriotes et, parmi ceux-ci, à un grand nombre de républicains. Le fait qu’il venait à nous, lui, le pondéré par excellence, qu’il reconnaissait le retour du Roi comme une nécessité de salut public, qu’il saluait la haute intelligence, le sens politique et l’énergie du duc d'Orléans, ce fait inattendu les remplissait de stupeur et les inclinait à la réflexion. Onze articles de Lemaître ont été réunis par nous en brochure de propagande, sous ce titre Lettres à mon ami. Voici leurs titres :

L’Action Française. — Comment je suis devenu royaliste. — De quelques avantages de l’état d’esprit royaliste. — Des caractères de la royauté française. — Le Roi et le clergé. — Le Roi et la noblesse. — Le Roi et le peuple. — Le Roi et l’armée. — Le Roi et les juifs. — Le Roi et la France. — Philippe VIII.

Aujourd’hui, je ne me rappelle pas sans émotion l’arrivée de ce cher Lemaître, nous apportant son premier article avec cette petite hésitation modeste de l’œil, de la voix, de la main, qui était dans sa manière : « Hein! Léon, croyez-vous que cela satisfera Maurras ?P Si ça n’allait pas, on me le dirait.

— Mais, parrain, comment voulez-vous que ça n’aille pas P

— J'irai, de toutes façons, corriger mon épreuve à l’imprimerie, comme un débutant. Ne suis-je pas un débutant royaliste P

Il vint, en effet, à onze heures du soir — c’était en automne, — dans son paletot de montagnac et nous trouva tous réunis, à l'imprimerie, rue du Croissant, autour de quelques bouteilles de vin de Gaillac (qui est le Sauternes de la rue Montmartre), de petits biscuits et de verres. Le metteur en pages était notre pauvre Adolphe Belval, mort depuis, à la suite des fatigues de la mobilisation (ilappartenaïit à la réserve de la territoriale), profes-

Dauper. Souvenirs, Il. 19

sionnel très iritelligent, connaissant son difficile métier comme personné, et, pour nous tous, les rédacteurs, comme pour les typos, sés collègues, un charmant camarade. Sa voix, sans bégayer précisément, hésitait un peu au début des syllabes, et il disait avec un œil noir et malicieux : « Monsieur Vau...geois à été encore un peu en re...tard ce soir ». Léon de Montesquiou adressa à Lemaître, comme il savaït le faire, quelque exquises paroles de bienvenue. Lemaître répondit : « Eh bien ! voilà... ça devait arriver. On ne résiste pas à la dialectique de Mäurras. Me voila conspirateur, moi aussi. Si jamais je vais en prison, çe séra bien de votre faute ». Puis il demanda les épreuves et corrigea son papier à côté de Boisfleury, lequel donnait précisément, ce soir-là, une chronique militaire dont Lemaître citait ensuite une phrase avec ravissement, car il aimait les choses de l’armée. On entendait, au premier lointain, les coups de battoir d’Adolphe, tirant une morasse du papier tant attendu. Vers minuit, nous descendîmes à la clicherie et aux rotatives, afin de suivre jusqu’au bout la prose du nouveau converti. Lemaître donnait l'impression du capitaine quiregarde son vaisseau appareiller. Un petit déclic, un léger ronflement.…, à-Dieu-va!

« Permettez-moi, mon cher ami, de reprendre ici, sous forme dé lettres, les profitables entretiens que j’eus avec vous il y a cinq ans.

« Ne croÿez-vous pas comme moi que, pour qui essaye de bien voir les choses, l'événement politique le plus important de l’année, le plus neuf, le plus riche de signification et le plus gros de conséquences, c’est très probablement la fondation du journal ?’ Action Française P

« Puisque je n’y entre qu’aujourd’hui, je puis encore dire, des amis que j'y rejoins, ce qu’ils ne pourraient décemment dire d’eux-mêmes. Vous avez déjà senti, n’est-ce pas, que ce journal est surprenant et qu’il ne ressemble à aucun autre ?

«Il n’est à aucun égard une entreprise commerciale, mais une œuvre de penséé, et aussi d'amour et dé haine. Il est le plus entièrement libre des journaux, et sur tous les points ; et il le fait assez voir à qui sait regarder et comprendre. Et ce journal royaliste est totalement royaliste. Il l’est jusque dans les faits divers et dans là chroniqué de la mode. »

RE her à

C'était vrai, Pampille faisant alors la chronique de la mode, avec cette délicieuse fantaisie, qui né suivait pas toujours la mode, mais les élans d’un esprit et d’un cœur ardemment royalistes. Car les femmes clairvoyantes et vaillantes, qui conçoivent la vérité politique, ne s’y consacrent pas à moitié. Elle est si belle, si entraînante, cette vérité, et elle donne de telles satisfactions, intellectuelles et morales, à ses adeptes, qu’on s'explique aisément la généreuse, active et gracieuse armée, sans cesse accrue, que /’Ackion Française, depuis ses débuts, possède dans tous les rangs de la société féminine, de l’est à l’ouest et du nord au midi. Le discret dévouement dés jeunes filles et des femmes a quelque chose d’aussi flambant à certaines heures que le dévouement masculin, et le premier achève, par une grâce irrésistible, la victoire que donne le second. Ce que femme veut, Dieu le veut, disaient nos pères.

Chaque année, une vente organisée par les Jeunes Filles Royalistes, avec l’ingéniosité et le zèle qui les caractérisent, apporte, à nos abonnements de propagande, des sommes parfois considérables. Contrairement à notre réputation, nous n’étions pas riches; nous ne pouvons pas l’être — toute nouvelle ressource étant immédiatement attribuée à une nouvelle dépense, que nécessite un nouveau service. La plupart dés formes de publicité auxquelles recourt la presse non doctrinaïire, la presse d’affaires, nous étaient interdites. Dans les milieux gouvernementaux et dans tous ceux qui touchent, de près ou de loin, au gouvernement, on nous boycottait tant qu'on pouvait. C’est dire que la fonction d’administrateur délégué, que remplissait alors notre Bernard de Vesins, n’était pas une sinécure. Il lui fallait surveiller minutieusement les annonces, résistér aux démandes d’augmentation, serrer les cordons de la bourse quant au secondaire et aux dépenses futiles, les desserrer, au contraire, pour les dépenses nécessaires. Nous constations régulièrement, aux séances du conseil d'administration, et nous n’avons cessé, en nous agrandissant, dé constater que notre mouvement était, périodiquement, entravé ou ralenti par là modicité de notre budget. Mais cela ne nous a jamais découragés.

Un autre académicien osa aussi, dès nos débuts, nous témoigner une sympathie active ét mettre sa signature dans

notre feuille royaliste : le premier romancier de ce temps, intellect de diamant, Paul Bourget. Je dis « osa », car celui qui, à cette époque, s’affirmait nettement royaliste et résolu à ne pas se laisser brimer, dans ses opinions ni dans ses croyances, par la démocratie-ploutocratie censée triomphante, pouvait être considéré comme une sorte de héros.

Dans cette décomposition, intellectuelle et morale, de certaines parties de la société française où se recrutèrent les milieux libéraux, il était de bon ton, entre 1900 et 1908, de flirter, sous couleur deralliement, avec les politiciens radicaux et révolutionnaires, ou, tout au moins, de subir patiemment les injures, outrages, nasardes, qu’ils distribuaient sans arrêt aux traditionalistes, catholiques, patriotes, avecles subventions de la finance juive internationale. Drumont et la Libre Parole avaient bien réagi, à un moment donné, contre cet affaissement d’un trop grand nombre de gens bien pensants ; mais le maître de l’antisémitisme, en vieillissant, avait mis, comme il arrive, de l’eau dans son vin, et son journal s’en ressentait. Le Gaulois de Meyer n’était qu’une fallacieuse apparence de résistance au « sectarisme », comme il disait, et une boîte à encaisser les camouflets. On l’avait vu, lors de l’assassinat de Syveton (voir Au temps de Judas), aux ordres de ceux qu’il prétendait combattre et le premier à déverser la calomnie sur la tombe du chef réel de la Patrie Française. L'Écho de Paris, bien que demeuré l’organe habituel de Jules Lemaître et de Barrès, n'avait plus l’ardeur combative qu’il montrait au temps de l'affaire Dreyfus et demeurait, tout en protestant contre « les abus », sur le terrain constitutionnel et républicain. Le Soleil était tombé. Ceci explique que notre apparition, et surtout notre durée, suscitèrent une sorte de scandale. Le fait que nous rendions, et même avec usure, les coups pour les coups, provoquait, chez les ralliés, une stupeur indignée, avec la crainte que notre attitude ne fit leurs garde-chiourme et tourmenteurs républicains plus méchants. Ils nous désavouaient tant qu’ils pouvaient, ces braves types, ou, plus exactement, ces types fort peu braves, espérant ainsi amadouer les maîtres du jour. Si bien que nous prîmes le parti, pour secouer ces poux en redingote, de diriger sur eux des jets de poudre insecticide, en même temps que nous secouions la République comme un pru-

nier et que nous étrillions quelques politiciens républicains. Ce fut l’origine des échos signés « Rivarol ».

Au bout de trois ou quatre ans, les choses se tassèrent. Clemenceau, Briand, Monis, Doumergue, Caillaux lui-même se rendirent compte qu’ils ne nous feraient pas taire aussi aisément qu’ils l’avaient cru, et que la clairvoyance des royalistes représentait, pour le régime, un danger. Non qu’ils imagipassent la possibilité d’un renversement direct des institutions démocratiques. Mais, sous les coups de Maurras, le décor doctrinaire, dont ces institutions avaient vécu, s’effritait, s’effrondrait, en même temps que tombaient les préjugés amoncelés contre le Roi par quarante ans de presse quasi serve (la Gazette de France et la Libre Parole mises à part) et d’instruction « laïque », c’est-à-dire kantienne et protestante, c’est-à-dire fortement embochée. Comme on ne pouvait pas nous tuer ni nous disjoindre — vu notre solidarité, — ni tuer nos adeptes, dont le nombre croissait, il fallut bien s’habituer à notre rude critique, imprimée ou agjie, et tâcher vaguement de la réfuter. Le Tempss yemployatimidement(Adrien Hébrard vivait encore), en nous désignant par d’amusantes périphrases telles que « les derniers tenants de l’ancien régime », ou « les énergumènes de l’extrême droite », ou «les ultimes partisans de l’orléanisme », périphrases dont nous nous délections. Lemaître et Bourget n’étaient pas les derniers à en rire, mais leurs collègues de l’Académie (sauf Barrès, demeuré notre ami littéraire, à travers les divergences politiques) les prenaient, Dieu me pardonne, au sérieux. Alphonse Daudet, dans /’Immortiel, fait cette remarque que « les corps constitués sont lâches ». Cette lâcheté, avec le temps, les met en péril. Imaginez-vous l’Académie Française, si la République durait, isolée, avec ses richesses léguées, sur un piton terriblement en vue, d’où la guigneraient tous les révolutionnaires et tous les financiers qui subventionnent la Révolution ? Ne voyez-vous pas d’ici le beau décret d’expropriation, auquel devraient, tant bien que mal, se rallier, à la longue, les ralliés immortels P

Du point de vue purement journalistique, nous nous sommes toujours efforcés de mettre au premier plan les questions essentielles, en commençant par laÿ politique, et les informations

d’une réelle importance. Alors que les feuilles à grand tirage cherchaient surtout leurs lecteurs en les entretenant de chiens écrasés, de gens et de choses de théâtre et de prétendus scandales mondains. Aujourd’hui les choses ont changé et le Matin, le Journal, le Petit Parisien, le Petit Journalregorgent d'articles politiques et sociaux, souvent fort intéressants et bien rédigés. Le niveau de l'esprit public a été sensiblement éveillé et élevé par les cruelles perspectives de la guerre et de ses conséquences économiques et financières. On a peine à se représenter l’enfantillage de monsieur Tout le Monde en 1913, et la puérilité des tartines que lui servaient, sauf exception, les organes plus haut cités. Une atmosphère de pacifisme béat, traversée de larges ondes anticléricales émanant des pouvoirs publics, radicalisés ou socialisants, une phraséologie de loge maçonnique, une ironie lourdement sémitique, de toutes façons étrangère, l’hyperbole dans la louange, l'absence de goût et de mesure, la tendance à l’obscène et au trivial, telles étaient les pentes du papier imprimé dans les quelques années précédant la tourmente. Quiconque élevait la voix pour demander qu’on se méfiât un peu du nuage noir montant sur l'Europe, était considéré comme un gêneur et comme un cuistre, un insupportable pédant. Au théâtre, le grand homme était Rostand, qui était le comble de l’artificiel et de l’apoétique, chez qui l’inspiration était remplacée par le jeu des mots, le cliquetis métaphorique, l’allitération. La Société se ruait au cours de Bergson, esprit ingénieux, mais philosophe de dixième ordre, comme chaque fois qu’on prétend instaurer, aux lieu et place de la raison prédominante,une métaphysique du sensible. Nous montrâmes le vide lyrique qui se cachait derrière le succès de Rostand, le vide métaphysique qui se cachait derrière le succès de Bergson. Chargé de la critique littéraire, Pierre Lasserre défendit les droits de l’esprit français, de la clarté et de la culture de chez nous, avec cette solidité d'arguments, cette verve drue, cette allure vivante et nuancée, qui charmaient Lemaître et font l’effet d’un bon vin d’un de nos meilleurs crus, après tant de boissons frelatées. Même effort du côté de la critique dramatique ; et Dieu sait dans quel piteux état se trouvait la scène française à ce moment-là ! Nous pouvons bien dire, sans fausse modestie, que nous

avons, les uns et les autres, travaillé de notre mieux à remonter le courant, dans la mesure de nos moyens, et à créer l’ambiance au lieu de la subir. C’est que tout se tient ici-bas et que le mal démocratique (voir l’Avenir de l’Intelligence de Maurras) finit par saper et dissoudre la création et la critique littéraires et scientifiques, sous toutes leurs formes, Qui donc a dit que la fausse doctrine des localisations cérébrales, aujourd’hui abandonnée, mais qui régna pendant trente ans, faisait partie du dogme matérialiste républicain P C’est tout à fait exact. Le savant médecin et chirurgien qui tenait chez nous la rubrique médicale et scientifique, sous le pseudonyme de Vésale, nous donnait, à ce point de vue, des chroniques remarquables et qui, depuis son silence, n’ont jamais pu être remplacées. Elles avaient, dans nos colonnes, un très grand succès. Bref notre organe était et est demeuré cohésif. Cette cohésion nous attirait les lecteurs attentifs et écartait de nous les lecteurs superficiels.

La question de présentation, ou, comme on dit, de « l’œil » d’un journal, ne doit pas être négligée. Je persiste à penser que le nôtre, dans les débuts, était un peu terne et ne sacrifiait pas assez à la mode des titres en gros caractères, devenue courante et même indispensable. Mon opinion, au début, ne prévalut pas et ce ne fut qu’au bout de quelques années que nous nous mîmes, sur ce point, à l’unisson des confrères, lesquels abusaient d’ailleurs de « l'affichage ». Il y a un autre écueil, en effet, qui consiste à faire, d’un quotidien, une suite de titres énormes et ronflants, lesquels semblent accorder la même importance à tout. Lucien Moreau a, là-dessus, des vues très justes et auxquelles finalement nous nous sommes tous ralliés. Mais, avant d’en arriver là, que de discussions amicales! « Vous ne trouvez pas que, ce matin, la Chambre, chez nous, était invisible? J’ai mis deux bonnes minutes à la trouver. — Mais l’article de Maurras, en première page, était précisément sur la Chambre. — Ce n’est pas la même chose. Maurras, c’est le commentaire politique. Mais la Chambre, en soi, avait son intérêt. — Nous y veillerons désormais. »

Il faut, quand on dirige un journal, tenir compte de certaines critiques, mais on ne peut pas tenir compte de foules les critiques, lesquelles d’ailleurs sont contradictoires. Dans les pre-

miers temps, ceux qui étaient chargés de la confection matérielle de Action Française se gendarmaient contre les observations trop répétées. Ensuite, ils prirent le sage parti de dire « oui, oui, mais certainement voui », et de laisser tomber, comme disent les soldats. Personnellement, je m’accuse d’une certaine tendance à la routine. J’aime bien recommencer, le lendemain, ce que j’ai déjà fait la veille ou insister, le lendemain, sur ce que j'ai déjà exposé la veille. La répétition, en variant la forme, parbleu! est un procédé de polémique dont je me suis souvent bien trouvé; vu que l’attention du lecteur est toujours plus fragile qu’on ne le suppose. Maurras en use aussi, à sa façon, qui est de varier les sujets, au cours d’un même article, et de servir, chaque matin, en plusieurs paragraphes, un menu politique presque complet. Bainville, au contraire, déclare que son idéal serait de modifier complètement la physionomie et l’allure du journal d’un jour sur l’autre, quant aux dehors, bien entendu.

Maurras travaillant toute la nuit et passant presque toute la nuit à l’imprimerie (ce qui est phénoménal et unique dans les annales de la presse !), Action Française est le seul journal dont les nouvelles soient contrôlées. Chez la plupart de nos confrères, ces nouvelles, transmises par les agences, sont insérées en vrac, par le secrétaire de la rédaction, sous la rubrique « Dernière heure », et c’est au lecteur à sa débrouiller dans leur énoncé blafard, absurde, contradictoire, ou confus. Rien de tel chez nous : l’œil de Maurras, servi par une mémoire effarante, a vite fait de relever l’erreur de fait et de la corriger, l'interprétation tendancieuse et de la barrer. On n’imagine pas l'utilité de cette surveillance, surtout dans les moments graves ou critiques.

L’Action Française n’est pas seulement un quotidien. Elle est aussi une ligue et un organisme d’action. Elle a des ramifications innombrables dans tous les milieux et dans toutes les provinces. D’où la nécessité, pour elle, d’insérer les communiqués de ses amis et les comptes rendus de ses manifestations, de ses réunions, des mille formes de son activité politique. Aussi arrive-t-il fréquemment qu’entre onze heures du soir et minuit, une heure du matin, il faille faire de la place à un événement, à un incident qui nous sont propres, bien que d’un

intérêt général, et sur lesquels nous sommes les seuls à avoir des détails exacts. Que de fois furent ainsi rédigés des papiers bâtifs, des bulletins de succès royalistes, obtenus ici et là sur les républicains, cependant que de nombreux manifestants, chauds encore de leur bonne besogne, s’épongeaient dans un coin de l’imprimerie! Pujo, chef de l’action et sortant d’en prendre, déclarait qu’il lui fallait une colonne et demie, au grond désespoir du secrétaire de rédaction, obligé de faire sauter un papier important. Mais vous connaissez bien Pujo: quand il a une idée en tête, il s’y tient, et heureusement ; attendu que l’idée qu’il a foncièrement, dans sa tête dure et clairvoyante de Rouergat, est le rétablissement de la monarchie. Alors, zou! il n’y a plus qu’à lui accorder la place qu’il demande, et vivement, dût-on, pour cela, supprimer le feuilleton. Notez que cette suppression est une faute grave.

Maurras revoit plusieurs fois ses épreuves. En mettant bout à bout ses corrections, on obtient ce qu’il appelle « le tœnia », un ruban de plusieurs mètres d’imprimé. Je ne change rien à mon texte, trop heureux de n’avoir plus à y penser. Ceci compense cela et prouve que la nature et la Providence nous avaient destinés là-dessus à collaborer. Mon écriture est presque aussi peu lisible ou difficilement lisible que la sienne, ce qui fait que notre vieil ami et collaborateur Bartoli a bien du mal à nous corriger. J’ai un certain goût pour les coquilles, toujours pittoresques. Une des plus belles, demeurée célèbre chez nous, est celle qui fit insérer, dans un article de Maurras, bien en vue et en italiques, comme une citation latine importante, ces deux mots mystérieux : ÂVacus compum. Maurras avait écrit : «Chacun comprend » !

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