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dans ces circonstances, les oreilles de Geffroy ont dû, comme on dit, tinter souvent.

On sait que Geffroy a publié une sorte d’encyclopédie des musées d'Europe, qui est le plus beau, le plus complet et le meilleur des cicerones de notre temps, battant, à cent encolures, tous les ouvrages similaires. Ce qu’il a écrit sur Rembrandt, sur Hals, sur les maîtres italiens, notamment Léonard, sur les espagnols, notamment Velasquez et Goya, dépasse de beaucoup, en chaleur, vivacité, pénétration, connaissance du sujet, Fromentin, Taine et C*. Le Breton intellectuel et visuel apporte à la critique ces qualités de souplesse, d’intuivisme, de sympathie compréhensive, qui vont avec sa mélancolie naturelle, son sens de l’eau, des nuages, des rochers. J’en parle savamment, étant mâtiné moi-même, bien que né à Paris, de languedocien, de breton et de tourangeau. Pour aimer et comprendre la peinture, il faut être un contemplatif, savourer les déformations des lignes dans la brume de lumière ou la brume d’eau. Pour aimer et comprendre la sculpture, il faut aimer et comprendre les roches corrodées, éboulées, trouées, en forme d’êtres humains, d'animaux, de cathédrales, qui courent tout le long de la côte bretonne, et que rappelle tellement l’art de Rodin, avec son rythme souverain, et à peine sensible, ainsi que celui de la mer. C’était un triton, ce Rodin, nu et debout sur une plage ensoleillée, et dont le génie dégoulinait et ruisselait, comme l’eau des baisers d’Amphitrite.

Ce que j'écris ici de Geffroy et de ses prodigieuses facultés critiques aurait dû être écrit depuis longtemps, si les hommes de lettres étaient moins rebelles à reconnaître la compétence sur tel ou tel point, ou l’éminente supériorité de l’un d’eux. Je connais beaucoup les hommes de lettres, étant des leurs et les ayant toujours fréquentés. Ils sont moins envieux, méchants et injustes, mutuellement, à mon avis, que dans la plupart des professions libérales; mais ils n'aiment pas que l’un d’entre eux dépasse la toise et ils ne s’en vont pas crier volontiers sur la place publique : « Celui-là, ce Geffroy que vous voyez là, dépasse la toise ». Cependant cela est, et cela doit être affirmé.

J’ai toujours eu beaucoup de sympathie pour Lucien Descaves, précisément en raison de son humeur littéraire, parfois hérissée ou bougonne, mais sans mesquinerie ; vu que c’est

pour le compte d’autrui qu’il se fâche, parce qu’il pense qu’on aurait dû donner le prix à celui-ci ou à celui-là. Il est profondément bon et sensible et l’on peut le mécontenter sans le vouloir ; mais, quand il reconnaît s’être trompé, il revient vivement sur son jugement, avec cette grâce particulière aux consciencieux. Il penche vers les idées révolutionnaires, parce que le sentiment de l’équité est blessé chez lui quotidiennement — comme chez tous ceux qui observent, — et il ne veut pas voir que la Révolution, faite ou à faire, blesse l’équité encore bien davantage, en brisant, par-dessus le marché, cet ordre qui, seul, donne du prix à la vie en société. Son livre sur la Commune de Paris est, à ce point de vue, des plus intéressants, et atteint, par certains côtés, à l’ampleur de l’histoire. Geffroy et Descaves sont les deux hommes que j’ai vus — avec mon père — les mieux documentés sur cet épisode tragique, sinistre et flamboyant, du drame de 1870-1871, sur cet essai de guerre civile, où se mélèrent, en un extraordinaire mélange, le communisme et le nationalisme. Il y eut, chez les Communards, des tempéraments héroïques et dévoyés, comme Rossel, Flourens et Delescluze, des bêtes féroces comme Raoul Rigaud, des frénétiques comme Cluseret et Courbet, des illusionnés et des naïfs : &« Un phénomène obsidional », disait Auguste Brachet, qui avait été le condisciple de Rossel ; mais encore, selon moi, quelque chose de plus, une convulsion sociale avortée.

Léon Hennique était particulièrement cher à Alphonse Daudet et à Edmond de Goncourt. Il a un tempérament d’auteur dramatique, une imagination ardente et concentrée, qui lui a fait écrire de belles pièces sauvages et passionnées. Mais elles étaient d’un vin trop fort pour les faibles esprits de lentre-deux-guerres. Je pense qu’il était dépaysé dans le milieu des Soirées de Médan et que la tendance naturaliste n’était nullement la sienne. Très lettré et jusqu’au tuf, très distant et vite refermé, s’il sent chez autrui la même distance, observateur implacable des défauts, des travers et des vices, c’est une personnalité originale et âpre, qui n’a pas eu encore toute son expansion. Il est de ceux qui soudainement écrivent le drame, ironique et pathétique, de leur génération, où elle se retrouve comme dans une glace. Toutefois, ce drame, Hennique est fort capable de le garder misanthropiquement dans

son tiroir, avec, à la cantonade, un : « Zut! ils m’embêtent. »

Ces quelques aperçus, concernant les premiers académiciens de la Goncourt, expliquent l’intérêt de nos réunions. Nous avons plusieurs fois changé de « café » — je veux dire de restaurant, — mais l’atmosphère est demeurée la même, cordiale généralement jusqu’à la confiante amitié. Il s’est dit là beaucoup de choses intéressantes, sur notre métier, que nous aurions bien dû recueillir. Ce métier est peut-être le plus complet de tous, par les antennes qu’il pousse dans les diverses profondeurs de l'esprit, du corps, de la société, de l’histoire, par les racines frémissantes qui l’attachent au langage, au verbe, à l’essentiel de l’homme.

L'homme de lettres est devenu singulièrement puissant, en bien comme en mal, dans la société moderne. Puissant par sa raison, si cette raison est celle d’un Maurras, dispensateur de bienfaits politiques et critiques ; puissant par son instinct, si cet instinct est celui d’un Zola, dispensateur des méfaits de Panarchie sociale et de l’ignorance ; puissant par sa folie, si cette folie est celle d’un Jean-Jacques, et semant la mort au nom des droits de la vie. La personnalité de l’homme de lettres — s’il a, bien entendu, le don d’émouvoir, de toucher la fibre publique — est plus transmissible qu’une autre. Elle prête sa forme aux pensées flottantes dans la masse, aux sentiments du Forum, mal exprimés, ou incomplètement exprimés. Elle frappe des maximes, justes ou fausses, dont le rayonnement peut être immense. Elle appelle des réponses mystérieuses, comme un cri ou un coup de sifflet jetés, la nuit, dans les bois. Elle peut déterminer des actions lointaines. C’est pourquoi Alphonse Daudet avait raison de dire que la responsabilité de l'écrivain est une des plus réelles et des plus pressantes.

D’autre part l’homme de lettres garde en général, jusqu’au terme de son existence, le goût et l’amour de sa profession. J’ai vu de nombreux médecins se dégoûter, avec l’âge, de la médecine, qui obsède l’esprit d’images funèbres, et impose à ses adeptes la fréquentation constante de la douleur physique et morale. On a vu des auteurs dramatiques (et les deux peutêtre les plus grands du cycle moderne : Shakespeare et Racine) renoncer à écrire des drames, las, sans doute, de lambiance des comédiens et de la lutte constante contre le

factice. Il arrive que le bactériologiste, l’astronome prennent en dégoût leurs infiniment petits ou leurs infiniment grands, que le mathématicien se détourne du haut calcul, et aussi le philosophe de la philosophie. Mais plus l’homme de lettres avance et plus il chérit son encrier, sa plume et son papier, et l'écoulement de sa pensée sur ce papier, dans la solitude peuplée de la création. Mon père, qui se savait atteint d’une maladie grave, travaillait avec acharnement, le jour même de sa mort, et il fallut, à l'heure de ce dernier repas, que ma mère l’appelât deux fois. Il me répétait : « L’exercice de l’observa-

tion littéraire est une joie dont on ne se lasse point ». Edmond

de Goncourt éprouvait à écrire des délices de plus en plus grandes à mesure que sa vie avançait. Dès qu’il avait un moment, en villégiature, à la campagne, il écrivait. Quel est l'homme de lettres, romancier, critique, journaliste, maussade, souffrant, plein de grippe et d'humeur, qui n’ait senti la force lui revenir au moment où, s’asseyant à sa table, il se croyait à nouveau maître de sa destinée? Comme Antée retrouvant sa terre, le littérateur, retrouvant sa page, ruisselle aussitôt d’une énergie renouvelée : « Mettez à mon côté ma plume », . recommandait Veuillot à ceux qui l’enseveliraient.

L’amour du succès, de la gloire, des avantages qu’ils procurent, des désillusions qu’ils donnent, des sympathies ou des antipathies qu’ils suscitent, ne vient qu'après. La réelle volupté de l’homme de lettres est dans l’expression, dans la forme donnée à la fantaisie qui vient de lui monter à la tête. Une telle volupté ne s’use pas, et elle dépasse en intensité tous les autres plaisirs connus ; je dis fous. Elle est un excellent remède aux peines de ce monde, après la prière et la méditation.

Certains écrivains ont le sens de la perfection et sont tourmentés par lui. Notre collègue Élémir Bourges est de ce nombre. Il veut que ce qu’il écrit soit irréprochable comme ligne, mouvement, dosage du feu, équilibre de la pensée. C’est une préoccupation respectable et magnifique, et je ne m’assieds jamais à côté de ce grand homme sans un petit frémissement admiratif. Si vous désirez connaître un chef-d'œuvre, lisez les Oiseaux s’envolent et les fleurs tombent ; un autre, d’un genre différent, lisez la Nef. Bourges est lui-même un grand lecteur et il passe des journées à la Bibliothèque Nationale,

cherchant à apaiser cette curiosité mentale que rien jamais n’apaise. D’autres écrivains sont tourmentés par une fécondité sans limites; c’est le cas de Rosny aîné. Il produirait trois mille ouvrages qu’il lui en resterait trois mille à produire. Son imagination crépite sans trêve, jetant, dans une seule étincelle d’un millième de seconde, la matière d’un volume. Sa causerie — surtout quand il est gai — est une création continue. Mirbeau, qui se défendait d’être « gendelettre », l’était profondément, passionnément, et jusqu’à chérir ses propres sautes de caractère, ses & rats » de toutes couleurs et de toute vitesse, Enfin Huysmans, tout en pestant contre les médiocres ou les raseurs, dont est encombrée notre chère profession, — laquelle n’a les siens ? — apportait à la confection de ses ouvrages un scrupule infini et touchant. Il recherchait même les sujets précis, où une pénible documentation préalable est nécessaire.

A la mort d’'Huysmans, — succombant à une cruelle maladie et dont la fin fut exemplaire et héroïque, — l’Académie élut Jules Renard, qui disparut au bout de quelques années et fut remplacé par M°° Judith Gautier.

Au moment de l'attribution du prix de cinq mille francs, Jules Renard arrivait à notre dîner (c’était alors un dîner) avec une liste des ouvrages parus et, en face de chacun d’eux, ses critiques. Sa conscience de juge apparaissait là. Il défendait son candidat, de sa forte voix aux inflexions rustiques, penchant sur son papier son front bombé. Lui aussi chérissait les lettres, avec cette pointe de vénération que les sceptiques et les incroyants placent toujours en un angle quelconque de leurs occupations ou préoccupations. Quand deux romans, parus dans l’année, lui paraissaient d’un mérite sensiblement égal, il était malheureux. Il y avait, dans sa nature, une sorte de contradiction intérieure qui, se transmettant à autrui, portait les gens à le dénigrer hors de saison, ou à le louer sans mesure. Républicain accentué en politique, il était traditionnel en littérature, ainsi qu'un Paul-Louis Courier plus aigu. Mais il n’avait ni la haute sagesse de La Fontaine, ni la pénétration morale de La Bruyère, ses deux modèles, ses deux maîtres. De tendances aisément lyriques, il était de nature guetteuse, crêtée, ombrageuse et recroquevillée, D'où le double goût que

remarquent en lui les connaisseurs, et qui leur plaît, en déroutant le grand public. Je pense, à quelques-uns de ses propos, que Renard eût aimé la vaste célébrité et que la limitation de son succès à une élite l’agaçait. Mais il était trop fier pour chercher à ajouter des cordes à son juste et précis petit arc. Son visage s’éclairait quand on lui faisait un compliment, d’ailleurs senti. Car nous ne nous distribuons, entre nous, aucune espèce de pommade, comme on pense. Si nous trouvons qu’un camarade a réussi à écrire une page hors pair, nous lui disons : € Tu as écrit — ou vous avez écrit — une page hors pair. » Il est rare, en ce cas, que ce ne soit pas l’avis des dix, ou de huit sur dix.

Car il y a un excellent, un médiocre et un mauvais en littérature, et le critère n’y est pas subjectif. Que de fois nous Pavons constaté ! C’est ce qui fait que ni la camaraderie, ni les influences, ni les recommandations n’obscurcissent en rien l'esprit de justice, dans l’attribution de notre prix. Quand un candidat vient nous trouver, sollicitant notre lecture et notre suffrage, nous lui répondons invariablement : & Votre travail sera apprécié en équité ». [Il nous croit, ou il ne nous croit pas; c’est cependant la vérité. L'homme de lettres a naturellement plaisir à découvrir et prôner un talent inconnu, soit dans sa ligne, soit dans une ligne différente. Chez nous, ce plaisir n’est combattu par aucun autre sentiment. À l’Académie Française, il y a le respect humain, qui fait qu’une œuvre un peu vive, dans la forme ou le fond, n’a pas chance d’être couronnée. Une certaine convention est requise dans le sujet et dans la forme. Notre péché à nous serait plutôt d’aller en sens inverse et nous n’y avons pas toujours échappé. Cela vaut mieux que de faire un sort à ce que j’appellerai la littérature empaillée. I ne nous arrivera jamais d’élire parmi nous ou de couronner . un Jean Aicard. Nous ferons d’autres sottises ; pas celle-là. Nos travers sont ceux des hommes de lettres. Les travers des Quarante sont plutôt ceux des gens du monde.

Quelle est la différence? C’est bien simple. Il n’est pas € monde » d’avoir un avis tranché, sur quoi que ce soit, ni surtout de l’exprimer. Du point de vue social, cela se comprend. Les convenances préservent de la petite guerre civile.

Du point de vue littéraire, une pareille retenue est funeste. On arrive, par cette voie de la concession, ou de l'hypocrisie à perpétuité, à mettre dans le même sac Fustel de Coulanges et Frédéric Masson ; Luchaire et Hanotaux ; de Curel et Brieux ; l'excellent et le médiocre, le substantiel et l’insignifiant, la truffe et le salsifis. A la longue, l’infériorité de ces choix finit par discréditer une vieille, respectable et utile institution. Puis il arrive que ces « choix » eux-mêmes distribuent les prix, couronnes et lauriers, à des médiocres qui leur ressemblent, ou s’efforcent dé leur ressembler. L'Institut dépersonnalise, c’est aujourd’hui son plus grave défaut; et mon père Pavait signalé dans /’?mmoriel. Le monde aussi dépersonnalise. Il ne faut pas confondre « le monde » avec l’aristocratie, qui, elle, au contraire, personnalise. L’aristocratie fait des hommes et crée des types, quelquefois des originaux ; aussi bien l’aristocratie sociale que celle des métiers et des professions. Le monde ne fait que des salonnards, esclaves de conventions changeantes, mais molles et négatives.

Jules Renard mourut prématurément, pleuré par ses collègues et les lettres françaises. Judith Gautier, qui lui succéda, ressemblait étrangement à son père, l’illustre Théo. Même facies léonin et fondu, même allure souple dans la graisse, dont parlent les Goncourt dans leur Journal. Cette forte personne, d’une extrême simplicité, comme suspendue et hésitante entre le rêve et le réel, avait une voix chantante de petite fille, une bonté visible, beaucoup de charme. Elle racontait languissamment d’admirables histoires de bêtes et de gens. C’est ainsi qu'ayant acheté une carpe magnifique, pour un dîner de douze personnes, elle n’avait pas eu le courage de la voir occire et plonger dans le court-bouillon. Elle Pavait conservée, dressée, domestiquée, si bien que la carpe la connaissait et marquait, quand elle s’approchaït, sa joie par des bonds et culbutes dans la poissonnière. Judith Gautier — dont on connaît le beau talent de prosateur, riche, étoffé, lumineux, — menait donc une existence à la fois mélancolique et féerique, ainsi que dans un conte allemand du début du x1x* siècle. Je la situais dans une petite cour germanique, au milieu d’animaux parlants, et servie par des gnômes en

casaque dorée, Elle ne fit que passer parmi nous. Son successeur fut son beau-frère, Émile Bergerat, que j’ai bien connu dans mon enfance, rare lettré qui à rendu célèbre le pseudonymé de Caliban ét écrit quelques centaines de chroniques étincelantes. Auteur dramatique malheureux, ses démélés avec Porel sont demeurés célèbres, mais d’un tel embrouillamini que mon père lui-même déclarait n’y plus rien comprendre. Aujourd’hui, notre collègue Bergerat, devénu philosophe, ressemble à un marin, avec ses yeux vifs sous ses cheveux blancs, à un marin qui aurait exploré l’archipel artistique et littéraire, connaîtrait tous les dialectes des sauvages, tous les rites de l’anthropophagie spéciale, et se nourrirait, en souriant, d’un pétit pain et d’un verre d’hydromel. Ceux chez qui habite cette divine fantaisie, dont l’habit, couleur du temps, est tissé de sourires et de larmes, ne vieillissent pas en se desséchant, comme les autres hommes. Ils demeurent compréhensifs, attentifs, bienfaisants et railleurs. La flamme, qui était aux regards de Banville, se retrouve aux regards de Bergerat et s’allume, chaque an davantage, au spectacle, demeuré merveilleux, dé la vie. L’esprit est l’introducteur du bon sens.

Jean Ajalbert.…., ce nom évoque pour moi tant de joyeuses parties de rirés, de chansons, de bouteilles débouchées ét vidées, de journées lumineuses, que je ne l’écris pas sans nostalgie. Nous étions, il y a quelque vingt-cinq ans, un groupe de jeunes gens des deux sexes, que les circonstances ont séparés, mais qui ne sauraient oublier ces heures d’or, insouciantes, pérégrines, londoniennes, guernesiaises, hollandaïses, provençales, pleines de poésie et d’imprévu, où sonnaient toutes les fanfares de l’insouciance. Nous avions nos défauts, certes, — je parle pour les hommes, car il est entendu qué les jolies femmes n’ont pas de défauts, — et ce sont ces défauts qui nous ont disperséset meurtris, en même temps que le fait d’avoir été trop précocement gâtés par la vie. Mais nous ignorions le vice êt la méchanceté, nous aimions la poésie et la joie et nous étions sans maussaderié envieuse. Ajalbert me rappelle tout cela, quand il demande au sommelier, avec l’autorité du véritable connaisseur, si 1911 fut, oui ou non, une bonne année pour lé Champignÿ. Un des premiers livres de cé vieux Jean avait pour titre En Auvergne. Je vois encore la couverture,

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avec le « En Auvergne » écrit en travers, comme dans une lettre à un copain. Mon père raffolait de ce bouquin, où il y avait de la mélancolie et du bleu grave, ainsi que dans les paysages de Vic-sur-Cère, décrits par l’auteur. Il en lisait tout haut une page saisissante et sobre, l'assassinat d’un petit berger. Edmond de Goncourt s’écriait : « C’est rudement bien, mon petit ! » C’étaient là, en effet, de belles promesses, qui ont été tenues.

Après une journée passée aux Saintes Maries, nous rentrions à Arles pour dîner et débarquions à l’hôtel du Forum. Pendant que les jeunes dames changeaient de corsage, et que leurs maris se lavaient les mains, je descendis subrepticement à la caisse, réunis le personnel et déclarai ceci : «Je suis un prince indien. Je voyage incognito avec ma suite. C’est donc moi la personne la plus importante. Mes ordres seuls comptent. Je dois passer avant tout le monde, et je vous prie de vous en souvenir ». On s’assied à table, et, naturellement, je suis servi le premier. Vient un poulet, dont on m’apporte cérémonieusement les deux ailes, cependant que le garçon dépose, auprès de moi, la bouteille de champagne mollement étendue dans son hamac d’osier. «(Quelle est cette plaisanterie ? demande Ajalbert.— Ce n’est pas une plaisanterie, monsieur. Nous nous occupons d’abord de la personne la plus importante ». Mon affreux truc une fois découvert, je passai illico à l’état de la personne la moins importante et n’eus plus que les bas morceaux, avec la chambre donnant sur la cour.

Henry Céard appartient à la génération antérieure à la

mienne, comme Hennique, Gefiroy et Bourges. Je le connais

depuis mon enfance, alors que nous demeurions place des Vosges, et qu’il habitait rue du Trésor. Sa loyauté dissipa souvent des malentendus entre les trois célèbres écrivains dont il se trouvait être l’intime : Daudet, Goncourt et Zola. — Sa loyauté et sa discrétion. — D’une envergure d’esprit bien raré chez ceux de son temps, d’une érudition immense, connaissant, homme par homme, tous ceux qui ont tenu une plume entre 1850 et 1900, avec une mémoire des circonstances et des groupements extraordinaire, Céard a relativement peu produit, ou, plus exactement, peu publié. Mais tout ce qu’il a écrit est significatif, issu d’une observation implacable, que l’humanisme

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distingue et ennoblit. Comprimée en lui par je ne sais quelle pudeur intime et les préjugés de sa jeunesse antilyrique, la poésie s’est dressée tout à coup à ses côtés, avec son corps souple et sa chevelure éblouissante. Il a longtemps vécu au bord de la mer bretonne, il y a écrit un livre amer et fulgurant; mais les rythmes et les embruns de l’Océan, pénétrant en lui à son insu, l’ont emporté jusqu’au vers fambique de quatorze pieds, avec, au sommet, l’écume déferlante. Ainsi que dans l’élan célèbre d'Arthur Rimbaud :

Elle est retrouvée !..…. Quoi ? L'Eternité.

C’est la mer mêlée au soleil.

Avec Céard s’est trouvé complété le grenier Goncourt, au moins dans ses éléments primordiaux et selon l’intention du vieux maître. Cela fait maintenant près d’une vingtaine de romans ou recueils ou nouvelles, que nous avons couronnés depuis 1903, depuis la Force Énnemie de Nau. A vrai dire, je n’avais pas voté pour Nau. J’avais voté pour un livre de Camille Mauclair, intitulé la Ville Lumière, que je trouvais mieux composé; et, pendant des années, régulièrement, je reçus la carte de Nau, auquel je ne voulais pas faire l’impolitesse de répondre : « Mais je n’avais pas voté pour vous! » Comment vous en seriez-vous tiré à ma place ? Quelques-uns de nos lauréats ont conquis depuis une réputation méritée, notamment Claude Farrère et les frères Tharaud. D’autres sont demeurés en route. À tous le prix Goncourt a mis le pied à l’étrier. C’est en somme une utile institution et dont l’avantage, à mon avis, ira se développant sans cesse.

Elle fait des mécontents, parbleu ! Tout ce qui est vivant et actif fait des mécontents, et c’est heureux. L'Académie Goncourt a ses détracteurs, quelques-uns d’un acharnement divertissant. Je vais tâcher de les ranger par catégories. Mais il est bien entendu qu’un même Acerbe peut loger dans deux de ces catégories, même dans trois.

1° I y a celui qui nous reproche de ne pas interpréter comme elles devraient l’être les volontés testamentaires d’Edmond de Goncourt.

Ici deux subdivisions, que je désignerai, comme l’excellent

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professeur de philosophie A. Charpentier à Louis-le-Grand, par « petit a et petit b » :

a) de ne pas interpréter ces volontés de façon conforme, quant à la composition de l’Académie ;

b) de ne pas les interpréter de façon conforme quant à l’attribution du prix. Tantôt notre lauréat est trop jeune, tantôt ilest trop vieux, tantôt il est soupçonné de « revenus suffisants », Terrible grief, aux regards de ceux qui n’admettent de couronne que pour un purotin dûment certifié tel, que pour un indigent patenté,

Lorsqu'une allusion quelconque est faite à ces grognements fielleux, j'ai coutume de répondre : « Non seulement je m’en fiche, mais je m’en contrefiche ; et même je m’en hyperarchicontrefiche ». Il arrive aussi qu’on nous reproche les opinions politiques ou religieuses du lauréat, considéré, par ses concierges et voisins de quartier, comme réactionnaire et homme de droite. Car il existe encore en France, en 1921, une critique radicale socialiste, qui vitupère les tendances cléricales et néoroyalistes ! Inutile d’ajouter que je trouve ces tendances excellentes, mais qu’elles ne déterminent pas mes préférences artistiques et littéraires. Je ferai seulement remarquer qu'Edmond de Goncourt était nettement antirépublicain et détestait cordialement les politiciens. Il s’est exprimé là-dessus, devant témoins, non une fois, mais cinq cents fois. Il considérait le dogme laïque, le prétendu progrès, comme une farce (voir sa pièce À bas le Progrès!) et la démocratie comme un fléau, Son héroïne de prédilection était la Reine martyre Marie- Antoinette, à laquelle il a consacré un livre qui est un chef: d'œuvre.

2 Il y a celui qui nous reproche de ne pas publier tout de suite les parties réservées du Journal des Goncourt, où les amateurs de scandales espèrent trouver quelque divertissement. À quoi nous répondons qu’une semblable publication risquerait de blesser ou de mécontenter telles personnes, survivantes, qui maudiraient ensuite la mémoire de Goncourt, et de donner lieu à des procès au moins superflus. C’est affaire aux hommes compétents de décider dans quelle mesure et dans quel délai la publication intégrale est possible sans inconvénient.

Dauprr. Souvenirs, IL. 18

Nous connaissons assez les sentiments d’Edmond de Goncourt, à cet égard, pour penser que notre réserve serait approuvée par lui. C’était l’homme le plus discret, le plus plein de tact, le plus réservé de la terre; et la crainte d’avoir causé un tort, même indirect, à une ie ou à quelqu'un, le rendait positivement malade. Lorsqu’il lui arrivait, à propos de ce fameux Journal, de se voir reprocher une échappée de plume, il en était affligé pendant des semaines.

3° Il y a celui qui nous reproche d’être une petite chapelle littéraire, pleine de partis pris. C’est très faux. Nous n’avons qu’un parti pris : celui du talent, quel qu’il soit, sous quelque forme qu’il se manifeste.

4° Il y a celui qui nous reproche..., mais vous connaissez la fable du Meunier, son fils et l'âne et l'impossibilité de contenter tout le monde et son père. Nous avons pris le sage parti de rire entre nous de ces querelles qu’on nous fait et de n’y jamais répondre. C’est le meilleur tour à jouer aux chercheurs de poux.

En fait, l’attribution du prix Goncourt a lieu de la façon la plus simple et la plus tranquille, chaque année, dans le courant du mois de novembre, autant que possible, ou au début de décembre, afin que le lauréat ait le plein de son succès avant la période creuse du jour de lan. A la précédente réunion, nous avons déjà parlé des livres qui nous paraissent les plus intéressants, discuté leurs mérites réciproques. Nous sommes dix votants. En cas d’équilibre des voix, celle du président (Gustave Geffroy) compte pour deux. Mais il n’a guère à user de ce privilège, car ce cinq contre cinq est infiniment rare. En général, il y a plusieurs tours de scrutin. Aussitôt nous signons une lettre collective, annonçant à notre confrère un tel qu’il a obtenu le prix, et nous avisons du résultat les journalistes attendant à la porte de la salle du déjeuner, ou du dîner. Pendant une dizaine d’années, les feuilles dites de grande information — dont le métier est en réalité de taire les grandes informations et de grossir démesurément les petites — ont raconté que nous nous mangions le nez et les oreilles, à l’occasion de ce vote, qu’on entendait nos cris du corridor, les miens et ceux de Mirbeau notamment, que nous étions très excités, rouges, ivres, débraillés, etc.,etc.. Ne sachant

plus qu’inventer, un petit juif affirma que je portais, pour la circonstance, un « ignoble complet marron ». Ce complet fatidique est demeuré célèbre parmi mes enfants qui l’appellent abréviativement « ton ignoble ». La vérité est que toute discussion est bannie de cette courte et décisive séance et qu’elle n'aurait aucune raison d’être. Nous sommes, les uns et les autres, assez grands garçons pour avoir une préférence marquée et pour nous en tenir à cette préférence. J’ai vu tel ou tel d’entre nous chagriné de ce que son candidat ne décrochait pas la timbale ; mais cela sans aucune animosité, et il prenait très vite son parti de cette petite déception.

Il est seulement regrettable que cette solennité rituelle ait lieu dans un cabinet de restaurant, non dans un local approprié, dans un petit hôtel — comme celui qu'Edmond de Goncourt occupait boulevard Montmorency, — où nous rangerions nos archives. Nous vivons ainsi en camp volant, tantôt au Café de Paris, tantôt chez Drouhant, à la façon du dîner Magny ou du dîner des Spénopogones, et notre Compagnie mériterait mieux que cela. Nous ne demandons pas une coupole. Un toit, qui serait nôtre, suffirait, sous lequel nous pourrions nous rencontrer et tenir séance au besoin, deviser à loisir sans être interrompus à chaque instant par un maître d’hôtel qui entre ou qui sort. oc eral in votis. Si nous faisons de bons et heureux choix littéraires, la Providence y pourvoira. Il serait bien souhaitable aussi que nous pussions disposer d’une caisse discrète, afin de soulager les infortunes, souvent terribles, des confrères tombés dans la débine, ou, si vous préférez, dans la mouise, ou, si vous préférez encore, dans la purée. Il y a, surtout depuis la guerre, d’affreuses détresses d'hommes de lettres, auxquels personne ne s’intéresse et pour lesquels personne ne fait rien. Notre trésorier, qui aime sincèrement les pauvres bougres — et qui a peint leur situation comme personne, — grapille tant qu’il peut sur nos recettes imprévues, reproductions, etc., pour soulager les besoins les plus pressants. Mais son budget de sauvetage est pitoyablement limité ; il s’en plaint et nous nous en plaignons avec lui.

J’ignore ce que peut être la production littéraire dans les autres pays. En France, elle est nombreuse et riche en qualité. Il paraissait, bon an mal an, avant la guerre, une trentaine

de romans intéressants et d’une petite ou grande originalité, Pendant la guerre — où ont été fauchés, hélas! tant de jeunes et vigoureux talents! — puis depuis la guerre, ont paru de nombreux ouvrages traitant de la tragique épreuve, directement ou indirectement, et ajoutant ainsi une littérature à une littérature. Le besoin de se raconter, de s’extérioriser, de fixer ses impressions, est devenu incontestablement plus fréquent. Le ton est devenu ou plus lyrique, ou plus amer. Le style paraît avoir gagné en raccourcis et en vigueur. En même temps, un certain genre abscons, intermédiaire entre le réel et l’abstrait, et qui n’est pas sans mérite, s’est développé dans ces régions que Sainte-Beuve appelait le Kamtchatka littéraire. Tout cela se décantera. Il me semble, à première vue, que la littérature d’analyse a pris le pas, actuellement, sur la littérature de composition et de synthèse, que le stendhalisme l’emporte sur le flaubertisme et le balzacisme. Or Stendhal est horriblement desséchant. Flaubert, c’est l’océan de génie, et l’on doit s’y noyer (si l’on n’est bon nageur) ou s’y vigorifier:

L'influence des Goncourt eux-mêmes — puisqu'il est ici question de leur Académie — semble aujourd’hui très réduite, alors qu’elle était active et ample, il y a vingt-cinq ans. Mais je suis tranquille sur leur compte, Il y a en eux, en dehors même du roman et de la critique d’art, où ils ont produit des chefsd’œuvre, il y a une verve, une force historique, non encore reconnues et admirées comme elles méritent de l’être, par lesquelles leur gloire se rallumera, Je m’en suis rendu compte récemment en écrivant un article sur le Grenier Goncourt pour la Revue Universelle de Jacques Baïnville, J’ai relu, à cette occasion, la trentaine de volumes qui constituent l’œuvre des Goncourt, y compris le Journal. Les parties devenues caduques ne sont certes pas les plus importantes. L'ensemble de cet immense labeur m’est apparu avec ses proportions réelles, son architecture intérieure et aussi ses tendances parfaitement saines, J’ai aperçu, derrière lui, une lueur d’aube,

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