LE PÈRE DE PASCAL ET DOM BESSE SAS
et bons, railleurs aussi, et le nez assez fort. Il donnait le profond plaisir d’un esprit droit, d’un jugement net, d’une vaste culture. Il franchissait la sottise et l’ignorance, ou les bousculaitavec une merveilleuse bonne humeur, etson large rire était contagieux. Je le voyais avec plaisir entrer dans mon cabinet, même si j'étais très occupé, et je pensais toujours qu’il s’en allait trop tôt. C'était une de ces âmes généreuses et réalistes, qui ont pris leur parti de l’infirmité humaine et de la méchanceté, sans renoncer, pour cela, à les combattre. Dom Besse, père bénédictin, gros, souple et vif en ses mouvements, avec une voix doucement persuasive et un sens politique aigu, se moquait de tous les obstacles terrestres à ce qu’il pensait être le devoir, individuel où national. Les difficultés, les persécutions, les calomnies, il foulait tout cela d’un pied solide, les yeux au but, quand il ne priait pas, les ÿeux au ciel, quand il priait, donnant confiance et foi par son seul aspect. La presse anticléricale et révolutionnaire, ayant remarqué le nom de ce saint homme dans nos colonnes, et d’ailleurs ignorant tout de lui, l’avait pris comme tête de turc, ou plus exactement de « jésuite », et lui prêtait mille complots imaginaires. Ces aboiements l’amusaient, ou le laissaient indifférent, suivant les heures. Impliqué à tort dans une histoire confuse de documents officiels, du reste sans intérêt, qui m’avaient été apportés, un jour, pendant la guerre, à l’Action Française, et que javais rendus aussitôt au visiteur, un ecclésiastique, il ne se défendit même pas. L’officier qui instruisait cette plaisanterie, terminée, bien entendu, par un acquittement général, me déclarait : « Le Père Besse n’aurait eu qu’à répondre qu’il ignorait tout de cette histoire, comme il l’ignorait en effet. Mais il ne me le répondit point ». C’était un pèlerin de la vérité, sous toutes ses formes, toujours par monts et par vaux, dissipant une erreur en quelques mots justes, et d’une modestie égale à sa charité.
Ces deux religieux, d’un tour d’esprit différent, d’une envergure intellectuelle égale, se rassemblaient par la fermeté de leur raison. J’ai remarqué que la théologie donnait au caractère une trempe spéciale, qui tient à la solidité de ses bases. Elle diminue ou supprime la crainte de la mort, à laquelle sont reliées toutes les autres craintes, y compris celle de la clair-
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voyance. Elle fait des âmes souriantes et prêtes aux pires traverses. Elle chasse les ombres, exorcise les phantasmes, ce qui est le grand point. On prétend que les mystiques connaissent, en esprit, des délices exceptionnelles, qui les rendent insensibles aux morsures de la vie courante. C’est la seule euphorie qui ne se venge point par une mélancolie subséquente. La théologie, premier palier de la mystique, me paraît jouir du même privilège. Il m’est arrivé bien souvent d’envier le sort de ceux qui s’y adonnent et qui y puisent une telle sérénité. Les êtres les plus heureux, les plus tranquilles, je dirai presque les plus uniformément gais que j'ai connus, étaient des religieuses et des religieux. À côté d’eux, les autres ont l’air de tourmentés, d’énervés, de fiévreux. Il est vrai que le vœu de chasteté supprime, avec les principaux embêtements de l’existence, le poids morne que ceux-ci laissent dans l’imagination.
Vous voyez, même à travers ce rapide exposé, que la doctrine d'Action Française, dans un temps relativement rapide, a trouvé les énergies et les compétences susceptibles de la promulguer et de lui procurer une vie accélérée. Car une doctrine qui ne progresse pas sans cesse, ou qui se scinde, dépérit et meurt. C’est une flamme qui court vers un résultat, à laquelle il faut un aliment perpétuel. Si vous ne mettez pas du bois dans le feu, le feu s’éteindra. Les uns disaient : « À quoi bon l’action ? Les manifestations dans la rue, dans les prétoires, dans les assemblées, si elles sont molles, n’ont pas d’effet, si elles sont vives, détournent de vous les esprits rassis ». Aux yeux de beaucoup de personnes, l’action est toujours un peu scandaleuse. Les autres disaient : & À quoi bon uninstitut, une librairie, une revue, du moment que vous avez des Camelots du Roi, une ligue, des tracts, brochures et affiches P » J’ai même connu des mélancoliques qui trouvaient le quotidien superflu et regrettaient le temps de la revue bleue d’Action Française — d’ailleurs remarquable — qui avait succédé à la petite revue grise du début. Eh bien ! pour une entreprise de salut national, telle que la nôtre, tout le clavier de l’apostolat est indispensable. De même que pour faire la guerre, il faut toutes les armes, depuis l’infanterie et l'artillerie jusqu’à l’aviation. On ne sait jamais sur quel point se déclenchera le succès final, sur quel terrain, par quelle portion du vaste organisme.