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CHAPITRE VIII

La politique républicaine, l'Action Française, et l'Allemagne, du coup d'Agadir à 1914.

La campagne de l’Avant-Guerre.

La période des. grands procès.

L'hommage à Louis XIV et l’affaire de Versailles. Réunions avant le cataclysme.

E numéro de l’Action Française du dimanche 2 juillet 1911

mentionne l’envoi, par l’Allemagne, de la canonnière Panther devant Agadir. Bainville écrit à ce sujet : « Ceux qui trouvent que cet état de choses est bon, ou simplement tolérable, n’ont pas le don de la prévoyance». Il l’a, lui, ce don, au plus haut point et il l’appliquera aux intérêts de son pays, quotidiennement, sans une défaillance, de cette date à la déclaration de guerre, avec une maîtrise probablement unique dans les annales de la rubrique « Politique étrangère ». Les beaux volumes de Jacques Bainville sont aujourd’hui dans toutes les bonnes bibliothèques. Mais sa besogne au jour le jour, entre le fait immédiat et la page où l’encre sèche, est peut-être encore plus surprenante. Pour écrire un livre, on a du temps devant soi. La décision à prendre, intellectuelle ou diplomatique, en présence d’un événement comme le coup d'Agadir, est immédiate. Si la République avait eu, à la place qu’il fallait, en juillet 1914, un Jacques Bainville, la face des événements aurait changé.

Désormais, pour nous tous, si le régime dure, la guerre est inévitable. Montrer au pays inattentif ou peu attentif — en dehors des milieux que nous pénétrons — le péril qui le menace, immédiatement cette fois, telle va être notre princi-

pale besogne. Nous tenons conseil, selon notre habitude, nous déterminons la direction générale de l’impulsion que nous allons donner à nos groupements, ligueurs et sections ; et nous nous mettons à l’œuvre tout de suite. Ce début de juillet 1911 aété, pour nous tous, un branlebas de combat. Depuis la fondation du journal, nous nous attendions, je l’ai dit, à une telle alerte.

La force et la concentration de l'Allemagne ne nous échappaient point. Les accointances d’un certain nombre de politiciens français, Caillaux en tête, avec le gouvernement allemand (clan des Ya) ne nous échappaient pas davantage. Nous avions, les uns et les autres, le pressentiment d’un sourd travail de mine accompli dans le sol national : finances, industrie et commerce. Il s’agissait de sortir des généralités, de préciser en quoi consistait exactement cette sape, et sur quels points elle portait. Ce fut l’origine de la campagne, dite de l’Avant- Guerre, dont je fus le porte-plume, mais à laquelle tout le monde s’attela. Les Camelots du Roi, postés dans un grand nombre de métiers et de professions et suivant les événements avec une vigilance patriotique, m’apportèrent de nombreux documents et me furent d’un puissant secours.dJe les en remercie ici une fois de plus. Peu à peu, leur exemple dégela quelques fonctionnaires, qui, eux-mêmes, en entraînèrent d’autres. Au débui, mes correspondants, qui me signalaient telle ou telle emprise boche, redoutaient d’être « brûlés » et me faisaient mille recommandations. Ils s’aperçurent bientôt que j'étais un homme discret et qu’ils pouvaient avoir toute confiance. D’autant mieux que, le document une fois utilisé, je détruisais la lettre du correspondant et j'oubliais volontairement son nom, Que de fois j’ai reçu la visite de braves gens me disant : « Je suis un tel. C’est moi qui vous ai renseigné sur Diélette, sur les agences de renseignements, sur ceci ou cela ». Je feignais de me rappeler, mais en somme ils étaient trop. Aucun d’eux, que je sache, n’a eu, par ma faute, le moindre embêtement.

Je me suis aperçu, à cette occasion de l’indifférence remarquable de la plupart des fonctionnaires, quant aux institutions républicaines. J’ai eu le sentiment qu’ils en savaient plus qu’ils n’en écrivaient, ou n’en racontaient. Mes premiers

articles ont dû bien faire rire les officiers du Grand État-Major allemand, qui avaient la charge de l’espionenvahissement chez nous : « C’est tout çaP Eh bien! il n’en sait pas lourd! » Mais, peu à peu, le champ de mes investigations s’étendit, je gagnai aussi en profondeur et, dès le milieu de l’année 1912, tel l’anatomiste ou l’histologiste courbé sur son travail, sur sa pièce, sur son microscope, j’aperçus, avec une certaine épouvante, l’importance de la lésion. Je faisais part de mes découvertes à Maurras, à Bainville, à Vaugeois, à Pujo, à de Vesins, à M de Mac Mahon, qui m’engageaient à continuer. Bientôt je ne doutai plus d’un plan concerté, tel que je lai exposé dans la préface de mon ouvrage. Au moins nos concitoyens seraient-ils avertis.

La grande presse d’information et la presse officieuse faisaient sur nos révélations — dont quelques-unes impressionnantes — le silence complet. Ce silence, sauf quelques honorables exceptions, et notamment le républicain Rappel, dura jusqu’à la guerre. Il s’expliquait en partie par la crainte des procès que pouvaient faire les entrepreneurs ou financiers boches, en partie par la crainte d’atteindre ou de démasquer, à ma suite, certains hommes influents du régime, notamment Caillaux. Car, de 1911 à 1914, Caïllaux ne cesse de prendre de plus en plus d'importance dans les milieux parlementaires. Les radicaux ne jurent que par lui. Les socialistes lui font risette et Jaurès a tout un programme d’alliance avec le financier de l’impôt sur le revenu. Il a gagné jusqu’aux libéraux, qui admirent sa poigne. Amer, Briand constate l’ascension de ce rival ambitieux, remuant, privé de patriotisme et de bon sens, mais qui sait grouper des partisans, et peupler l'administration de ses créatures. Il aime la combinaison, la manœuvre secrète, et il a l’art de brutaliser, de bousculer ses collègues. Il ne semble pas que Clemenceau, ni Poincaré, à cette époque, aient eu, quant à son action secrète, la moindre méfiance. Bien entendu, les conservateurs commençaient à dire que nous avions enfin une espèce de César, prodigieusement calé en finances, et auquel les hommes d’ordre avaient tout intérêt à se rallier. En attendant, nous le combattions comme il faut, sans nous laisser influencer par les bruits de Haute-Cour qu’il faisait courir sur notre compte, lui le futur

th

condamné de la Haute-Cour! Nous combattions surtout le catllautisme.

Qu'est-ce que le caillautisme ? Qu’était-ce que le caillautisme, de 1911 à 1914 et ultérieurement P Une thèse absurde, d’après laquelle on eût pu éviter la guerre en se rapprochant, après Agadir, du gouvernement allemand. Or, ce rapprochement eut lieu, en fait, au sein des conseils d'administration, et aussi dans certains conseils du gouvernement. C’est lui qui nous à valu la guerre brusquée. Attendu qu’il est dans le caractère boche de vouloir toujours, quoi qu’on lui cède ou concède, plus que ce qu’on lui cède ou concède. Le Boche est insatiable. Accordez-lui un siège, il exigera votre maison, puis votre femme, puis votre peau. Il ne comprend que la doctrine et le droit du poing.

Quand nous écrivions cela dans A. 2 les socialistes nous accusaient de vouloir la guerre. Pauvres gens ! Dans le même temps, ils écoutaient les assurances de leurs Kamarades de autre côté du Rhin, qui leur promettaient encore le 31 juillet 1914 (visite de Müller au groupe unifié de la Chambre) de ne point voter les crédits de guerre : « Das mann für die Kriegskredite stimmt, ich für ausgeschlossen ». L’aveuglement de Jaurès, sur ce point, était quelque chose de formidable. Cela tenait, je pense, à la culture pro-allemande philosophique qu’il avait reçue, comme tous ceux de notre génération, mais qui, chez lui, avait fait plus de ravages que chez quiconque. Il est même curieux que ce Latin ait été à ce point imprégné de la plus lourde et confuse métaphysique qui soit au monde. Nous n’avons jamais, dans le journal ni ailleurs, poussé à la suppression de ce tribun sans clairvoyance, qui a eu le suprême honneur de tomber pour ses idées — comme l’a dit Maurras, au lendemain de sa mort violente, — mais nous avons toujours vivement relevé son immense erreur, quant à l’Allemagne et quant aux intentions véritables de l'Allemagne. Les hommes qui parlent beaucoup et bien finissent par croire que leurs paroles créent les événements qu’ils désirent et ils oublient que les congrès humanitaires, entre nations rivales ou adverses, n’ont jamais abouti qu’à des coups de canon.

Avec la campagne de l’Avant-Guerre commença pour A. F. la période des grands procès, dont certains ne sont pas encore

éteints, à l’heure où j'écris. Procès qui nous conduisirent, avec des fortunes diverses, devant toutes les juridictions et que plaidèrent, suivirent, documentèrent avec chaleur, aux côtés de maîtres de Roux, Magnier, Durnerin, Challamel, Raymond Maignien, — celui-ci mort depuis, hélas! — les jeunes avocats de talent vigoureux attachés à nos doctrines et mêlés à notre mouvement. Plusieurs ont été tués à la guerre, de ces chers compagnons de prétoire ; d’autres sont heureusement demeurés parmi nous. Je compte, Deo volenie, raconter un jour en détail cette lutte d’une forme spéciale contre l’ennemi tapi à l’intérieur, plus ou moins habilement masqué, ses créatures, ses auxiliaires et ses garants; lutte où nous sont apparus les grandes qualités, et aussi les trous de la magistrature, tantôt clairvoyante, tantôt aveugle, et les lacunes d’un code ancien, ignorant des ruses germaniques et des conditions de l’envahissement moderne. Ces affaires, étendues bientôt aux sommets de la politique républicaine, me valurent, de la part du socialiste Sembat, le titre honorifique de Procureur du Roi. Il me le décernait, bien entendu, en dérision, ironiquement, et sans trop de sympathie. Plût au ciel que je l’eusse mérité!

Le monde du Palais est un monde à part, ainsi que le milieu parlementaire, avec lequel d’ailleurs il communique largement. Le talent et l'intelligence y abondent, Mais, là comme à la Chambre — et cela tient à l’avachissement du régime, — les affaires sont rarement suivies jusqu’au bout. Une aimable lassitude circule à travers ces froids couloirs, où s’agitent les toges noires de Daumier et de Forain, s’assied à ces tribunaux où viennent aboutir tous les conflits, tous les drames, toutes les misères d’ici-bas, somnole en ces chambres du conseil, où délibèrent secrètement les juges de la forme et ceux du fond. Lassitude que masque, aux regards peu perspicaces, une animation toute de surface, participant du salon et du Forum, Les choses procédurières sont dirigées, cloisonnées, capitonnées, de façon à amortir les esclandres et à empêcher que les citoyens ne se mangent le nez en public. La conception populaire, rude

et décisive, de la justice, n’est pas celle de ceux qui la rendent

et qui semblent imbus de sa relativité. C’est le pays de la cote mal taillée, du « Monsieur a raison, mais vous n’avez pas tort», des accommodements entre le vrai et le faux. Il est bien réel

es

que le justiciable apporte à sa cause une passion qui ne saurait être celle du Tribunal ou de la Cour ; mais il est bien certain aussi que le ministère public n’a plus la verdeur et la décision que, dit-on, il avait autrefois. Il représente la Société, et la Société actuelle a une tendance à éviter de se prononcer, de s’affirmer. C’est pourtant une belle et noble entreprise que de dire le Droit.

Je n’ai pas fait d’études de Droit. Mes appréciations, en cette matière, sont celles d’un profane. J’admire le génie juridique d’un de Roux, la force d'arguments, la précision d’un Magnier, d’un Challamel, le coup d’œil à l’aide duquel ils font le tour de la question la plus complexe. Je suis, sur le visage des magistrats, ce qui porte et ce qui ne porte pas, le cheminement d’une pensée cherchant à déméler l’essentiel du secondaire. Là s'arrêtent mes facultés de procédure. Quant aux accusations que j'ai portées, dans ma carrière de journaliste, contre tel ou tel, je ne l’ai jamais fait à la légère, ni autrement que sous lempire d’une certitude profonde. Il a pu m’arriver de me tromper. Je n’ai point la ridicule prétention d’être infaillible. Il ne m'est jamais arrivé d’attaquer un homme sans motifs sérieux, ou pour un motif personnel, ou à côté. Bien souvent le souci de mon repos aurait pu m’inciter au silence ; mais je percevais alors, au dedans de moi, une voix qui me forçait à marcher, à libérer ma conviction patriotique.

C’est ainsi que fut composée cette œuvre collective, ?’Avant- Guerre, sous l’empire d’une véritable obsession, celle du péril que courait le pays. Je me rappelle la conversation que j’eus avec un jeune officier, fils lui-même d’un général connu, au sujet des fermes de la frontière occupées par des Allemands, et du risque qu’elles présentaient pour nos troupes de couverture. En suivant, sur la carte, le liséré de ces fermes, nous avions le sentiment d’une installation méthodique, la perception d’une froide volonté. Quelques-unes d’entre elles communiquaient téléphoniquement. À qui faire part de ces découvertes ? Au ministère de la Guerre le Service des Renseignements n’existait plus. J’avais trop de raisons de me méfier de la Sûreté Générale, et de la Préfecture de Police, où s’était installé le caillautisme. Il ne me restait donc que la voie du journal et de la librairie.

Dauper. Souvenirs, [[. 21

Ce dut être dans les premiers jours de janvier 1913, par un ciel de neïge et de bise, que je portai à Valois le manuscrit de mon bouquin l’Avani-Guerre. Depuis le 16 octobre 1912, l'Action Française était installée 17, rue Caumartin, dans un petit hôtel déjà bien trop étroit pour tous nos services. Tellement que l’Institut et les Étudiants logeaient rue Saint-Andrédes-Arts, où ils sont encore, et nos collections je ne sais où. La Nouvelle Librairie Nationale se trouvait rue de Médicis, 11. De ressources modestes, elle était riche de labeur, d’intelligence, d'initiative, de volonté et donc d’avenir. Je dis à Valois : « Cher ami, voici le paquet. Il y a là une possibilité de procès et de condamnation, représentant plusieurs centaines de mille francs. Car les Allemands et les germanisants sont puissants en France, vous ne l’ignorez pas.

— Bah ! — me dit Valois en allumant une petite cigarette — il est vraisemblable que ces lascars ne bougeront pas. S'ils bougeaïient, nous aviserions, nous prendrions le public à témoin. Je crains bien plutôt le silence. La grande presse ne marchera pas. Il faut que je réfléchisse à une autre forme de publicité.

L'ouvrage « sortit » — comme on dit — le 5 mars 1913. La librairie fit promener dans Paris une automobile de livraison, portant l’annonce sur quatre panneaux, que la police arrêta et emmena en fourrière. Néanmoins le coup était porté. Plusieurs milliers d'exemplaires furent enlevés en quelques jours. Le silence de nos confrères fut, selon nos prévisions, hermétique ; et cependant, chose extraordinaire, invraisemblable, abracadabrante, il y eut quelques lignes approbatives dans le Temps ! J’ai toujours pensé qu’elles étaient dues à l'initiative personnelle d’Adrien Hébrard, vieux patriote républicain, qui m’avait, peu de temps auparavant, félicité de ma campagne, en ajoutant que je ne serais pas suivi. Du reste l’Avant-Guerre est un ouvrage de forme austère, tout en documentation, sobre de développements, et plutôt fait pour rendre service à un gouvernement digne de ce nom, et soucieux des intérêts de la Défense Nationale, que pour charmer des désœuvrés. Ni le public, ni les assemblées n’aiment qu’on dénonce un péril général, qu’on demande un effort d’ensemble pour le conjurer. Nous ne reçûmes aucun papier timbré. La consigne, chez les

Boches et proboches signalés, était évidemment de se taire, de faire le gros dos, et d'attendre que ça passit.

Oui, mais au moment de la déclaration de la guerre et surtout à partir de la victoire de la Marne, le bruit se répandit, je ne sais comment, qu’un ouvrage avait paru, l’Avant-Guerre, annonçant, dix-sept mois à l’avance, tout ce qui allait arriver. Ce fut comme si un ouragan soudain se déchaînait à la MNouvelle Librairie Nationale, enlevant les exemplaires par ballots. La légende s’en mêlant, des gens affirmèrent que, non content d'annoncer la ruée par la Belgique et la vallée de l'Oise, ce qui était exact, j'avais prédit, dans ses moindres détails, la bataille de la Marne, ce qui était faux. De la zone de l’intérieur, la rumeur parvint aux armées. Je recevais, chaque jour, des paquets de lettres de combattants, demandant qu’on leur envoyât mon bouquin, ou me félicitant de l’avoir écrit. Les confirmations pleuvaient, notamment quant aux fermes allemandes de la Voivre et de la frontière. La librairie ne savait plus où donner de la tête, pour satisfaire à toutes les commandes. Cinquante mille exemplaires environ partirent ainsi, entre la fin de l’année 1914 et le début de l’année 1916. Les Boches s’en mélèrent et leurs journaux entretinrent leurs lecteurs de l’horrifique Vorkrieg, et de sa damnée canaille d’auteur, « le fils du célèbre écrivain Alphonse Daudet et directeur de la royaliste Action Française ». C’est dans le même temps que commencèrent les abjectes attaques du Bonnet Rouge et que le ministre de l’Intérieur Malvy fit interdire les conférences où je commentais /’Avant-Guerre, cependant qu’il autorisait et favorisait la propagande révolutionnaire |

Telle est, en résumé, l’histoire dramatique de ce livre, que je n’aurais jamais pu écrire sans le journal et les Camelots du Roi, que je n’aurais jamais eu le moyen de publier, sans Valois. On m’assure qu’il a rendu des services au moment de la mobilisation. Il eût pu en rendre davantage, si l’État en avait tenu compte dès son apparition.

De 1911 à 1914, laissant à mes amis orateurs le soin de commenter la politique générale et de tirer la leçon royaliste des événements courants, je me consacrai, plus particulièrement, au cours de nos réunions parisiennes et provinciales, à l’exposé des menées allemandes en France et des tractations crimi-

nelles du clan des Ya. Vaugeois, Bernard de Vesins, M”* de Mac Mahon, Étienne de Resnes, Paul Robain, de Roux, Lucien Lacour, Maxime del Sarte, Noël Trouvé; de Barral, Maurice Pujo, Louis Dimier, Jules Lemaître, moi, bien d’autres encore, parcourions le pays dans tous les sens, sautant du train dans un cirque, une salle de théâtre, de cinéma, de banquet, au milieu des cris de « Vive le Roi », exposant la nécessité de la monarchie, remontant dans le train et recommençant la semaine suivante. On nous disait, au journal, que nous avions la bougeotte. En fait, nous sentions, de plus en plus pressante, la nécessité de pousser au nationalisme intégral, à la concentration patriotique. La fièvre qui nous animait était celle qui précède les catastrophes, auxquelles on peut encore porter remède. Il n’est pas une ville de quelque importance, où nous n’ayons fait, pendant cette période, au moins une apparition. Les républicains ne réagissaient plus du tout et les révolutionnaires réagissaient assez peu, sauf vers la fin. Je pense que nous étions les seuls à nous rendre compte de la proximité de la tragédie. On prétendait alors, au Parlement et chez les politiciens, que j'étais atteint & d’espionnite ». Plus tard, je fus qualifié de « dément furieux ». Les œillères de la démocratie sont en plomb.

La dernière conférence donnée par l’A. F. au grand cirque de Reims, avant la guerre, m’est demeurée étrangement présente. Nous étions allés, le matin, avec Paul Robain, M"° Paul Robain et ma femme, assister à une réunion sportive et athlétique, aux portes de la ville; des groupes de gymnastes, jeunes filles et jeunes gens, manœuvraient en plein air, comme des soldats, avec un ordre, une vigueur, une souplesse admirables. Le spectacle était enthousiasmant. Ensuite, la grand’messe, à la Cathédrale, nous reporta vers les pensées qui nous sont chères, vers le Sacre de nos Rois, vers Jeanne d’Arc, vers les . augustes souvenirs dont le décor était demeuré intact, et vers nos espérances nationales. Le déjeuner se ressentit de cette atmosphère. Il fut allègre et bref ; la réunion commençait de bonne heure. Nous allâmes au cirque à pied, par ces belles rues, anciennes et modernes, où régnait l’animation joyeuse du dimanche. Paul Robaiïin est naturellement gai, et l’habitude qu’il a de l’éloquence la plus naturelle et entraînante fait

qu'avant de bouleverser les foules il est lui-même sans émotion. Je ne suis point particulièrement morose. Les Rémois qui nous accueillaient étaient aussi de bonne humeur. Le soleil brillait. Pourtant, à peine le président, se levant au milieu du cirque, comble jusqu’au faîte, eut-il donné la parole aux orateurs, qu’une sensation, sérieuse et grave, plana audessus de l’assistance. Ce sont là des impressions indéfinissables, que connaissent tous ceux qui parlent en public. On peut les suivre dans les regards et dans les attitudes des auditeurs. L’évocation des préparations allemandes était à peine commencée que les citoyens de cette magnifique ville, exposée aux coups de l’ennemi, témoignaient déjà de leur assentiment, de leur intérêt passionné, aussi de leur résolution. On ne remarquait en eux aucun scepticisme. Ils regardaient le danger en face. L’allocution émouvante de M”*° de Mac Mahon, prononcée avec cet accent de cristal qui monte aisément jusqu'aux plus hauts gradins, avait bouleversé un des gardiens ou agents. Je le vois encore, ému sous sa casquette, et tordant sa moustache d’une main nerveuse. Notre grande amie n’avait jamais été plus applaudie. À un moment, toute la salle se leva et lui fit une ovation. Quand vint le tour de Paul Robain, ce fut du délire ; les cris de : « À bas la République » et de : « Vive le Roi » l’empêchèrent, à plusieurs reprises, de continuer. Nos amis étaient radieux. Ils ne s’attendaient point, vu lafflux populaire, à une pareiïlle unanimité. Jeanne d’Arc, sûrement, s’en était mêlée.

Je me suis demandé depuis ce qu’avaient pu penser nos milliers d’auditeurs, s’ils avaient gardé la mémoire de cette réunion, quand ils avaient vu réalisée cette invasion, contre les préliminaires de laquelle nous les mettions en garde. Caril n’y a pas à prétendre que, le duc d'Orléans montant sur le trône en 1913, par exemple, les choses se seraient passées de la même façon. Des précautions élémentaires, d’ordre militaire, immédiatement prises aux points signalés, eussent empêché la ruée ennemie de commettre les effroyables dégâts qu’elle a pu commettre, avec la complicité de ses agents discrets ou secrets. La restauration immédiate du bureau des Renseignements, détruit par Waldeck et Galliffet sur l’ordre d’Israël, eût opposé une barrière à des préparatifs guerriers (organisation des carrières

du Soissonnais par exemple) qui se faisaient presque à ciel ouvert. Qui nous dit que l'Allemagne, devant ce redressement soudain d’une politique française de Défense Nationale, renseignée sur ses intentions, eût persévéré dans son dessein P La preuve est faite que les concessions, les abandons républicains ne firent qu’exaspérer ses convoitises et sa haine. Je suis convaincu que notre résistance monarchique, que le retour simultané de notre Roi et de notre fierté traditionnelle, l’eussent bridée. Elle aurait cessé de nous sous-estimer. Elle aurait compris à quel formidable adversaire elle s’attaquait. Elle n'aurait pas confondu le sang français, historiquement redoutable et le premier du monde pour la valeur, et les institutions démocratiques, qui sont celles du démantèlement et de la peur.

Cependant Reims a pris rang parmi les villes martyres. Elle est devenue un cimetière de maisons. Sa cathédrale, outragée par l’artillerie boche, n’a été à peu près sauvée, en tant que silhouette, que par miracle. Son industrie séculaire a été ruinée, sa région dévastée. Les éboulis, les gravats ont remplacé les riches demeures. Elle se relèvera sans doute, par un patient effort, avec le temps. Mais il ne faut plus qu’elle subisse jamais une pareille épreuve. Or, il est malheureusement certain que la continuation de l’erreur républicaine, du gouvernement des partis, de la discussion parlementaire remplaçant la décision, du pouvoir soumis à l’électif et de l’autorité indéfiniment morcelée, il est certain que la continuation du régime sans père ni fils, sans prévision, ni entrailles, et, par-dessus le marché, dénationalisé, ne peut que ramener, d’ici quinze ans et plus tôt peut-être, une nouvelle catastrophe. Je l’écris avec une certitude aussi ancrée que j’ai écrit les chapitres de /Avani- Guerre. I] n’y a pas d’exemple que les mêmes causes n’aient pas produit les mêmes effets.

Gens des villes du nord et de l’est, qui lisez ces lignes, réflé-

chissez cinq minutes, rappelez vos souvenirs, regardez autour de vous, et vous reconnaîtrez que nous avons raison, que la préservation du territoire national, que le salut ne peuvent vous venir que du Roi.

Le 1°” décembre 1913 avait eu lieu à Versailles, dans les salons de l’Hôtel de France, un grand banquet pour la clôture du cinquième congrès de l'Action Française, particulièrement

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