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L’AFFAIRE DE VERSAILLES

nombreux et ardent. La foule était telle que les convives, serrés les uns contre les autres, avaient du mal à lever leurs fourchettes et leurs couteaux sans donner des coups de coude à leurs voisins. L’entrain était général. On sortit. Le temps était froid, sec et beau. Dans la grande cour du Palais, où se dresse la statue équestre de Louis XIV, chargée de couronnes par les Camelots et Ligueurs, nous eûmes tout à coup l’idée, Vaugeois et moi, d’adresser une allocution au Grand Roi, en le priant de provoquer les circonstances capables d’amener rapidement le retour de son successeur Philippe VIII. Louis XIV nous ententit certainement, car aussitôt une bagarre éclatait entre un contremanifestant bizarre, qui se trouvait là à point nommé, et un de nos amis. La police accourut, ainsi que quelques militaires, accompagnés d’un sergentclairon. Maurras s’interposa, déclarant qu’il fallait, avant tout, respecter l’uniforme. On cria « vive l’armée » et tout le monde se dispersa, laissant Louis XIV à ses réflexions.

Or, le lendemain, le bruit nous parvint qu’une plainte était déposée contre Maurras, au sujet de cette manifestation, puis ce fut un mandat de comparution devant le juge d’instruction Fredin, à Versailles, inculpant « M. Moras de coups et blessures, de port d’armes prohibées et de menaces sous conditions ». Maurras apprit ainsi qu’il avait menacé le sergent accouru d’un revolver de nacre (!), qu’il lui avait dit «je te brûle » et qu’il Pavait roué de coups de canne, lui cassant un dentier en or, d’une valeur de 200 francs! L’invraisemblance funambulesque de ces paroles, dans la bouche de Maurras, et de ces actes de brutalité vis-à-vis d’un soldat, firent, pendant quinze jours, la joie des milieux parisiens, royalistes ou non. Les articles, d’une vengeresse ironie, consacrés par Maurras à son juge fantoche, augmentèrent l’hilarité générale. Cependant l'affaire suivit son cours. Le 25 janvier 1914, le tribunal de Versailles, présidé par le juif Worms (auquel Maurras, plutôt que de le récuser, avait refusé de répondre, parce que juif sur le siège, et, comme tel, non qualifié pour juger un Français), condamnait Maurras à huit mois de prison! Ce même Worms, mort depuis, avait condamné antérieurement Bernard de Vesins à deux ans de prison, à l’occasion des Inventaires. Il allait fort! Peu de jours après, de nouveaux témoi-

gnages de confrères, démontrant en surcroît l’absurdité de l’inculpation, anéantissaient ce jugement sur le Sinaï qui marque une date et que j’ai toujours pensé — vu la propagande qu’il nous fit — être dû à l’intercession du roi Louis XIV en faveur de l’Action Française.

A cette même date, nous étions à Nancy, ma femme, Vaugeois et moi, à l’occasion d’une grande réunion, tenue salle Déglin, sous le patronage et avec la présence effective des généraux Cardot, de Morlaincourt, de Nonancourt, de Lardemelle et Cherfils. Il y avait aussi le colonel Royal, qui s’est illustré, comme l’on sait, dans les deux guerres de 1870 et de 1914. Un grand nombre d'officiers, de sous-officiers, de soldats en uniformes assistaient à cette manifestation patriotique, qui fut extraordinairement vibrante. C’était la première fois que je rencontrais ce célèbre homme de guerre qu'était le général Cardot, environné du respect de tout l’'État-Major, où il comptait de nombreux élèves. Il connaissait les préparatifs de l'Allemagne, qui attestaient suffisamment ses projets, et il ne dissimulait nullement ses convictions politiques. Sa voix, son allure, sa parole, décelaient un caractère inébranlable, un jugement d’une sûreté infinie. Dans le regard brillait une flamme, courte et fauve, qui saisissait aussitôt l’argument de l’interlocuteur. La maîtrise habitait ce beau soldat.

Après la réunion, il y eut un banquet, où il ne fut naturellement question que de l’iniquissime condamnation de Maurras, dont la nouvelle nous était parvenue à l’hôtel, dès la nuit précédente. Le Malin, averti par un de ses rédacteurs, absent de Paris, mais qui avait assisté à la bagarre de Versailles, annonçait & une erreur judiciaire ». On nous téléphonait du journal que le flot des adresses à Maurras présageait un fort mouvement d’opinion. Vaugeois exultait, son œil étincelait : « Pampille, Léon, nous avons le vent dans les voiles ! » Il fut décidé que nous irions, le lendemain, faire une grande course en automobile, dans la vallée de la Moselle et jusqu’à la frontière, en compagnie d’un officier de nos amis.

Cette promenade est demeurée dans la mémoire des trois survivants — notre Vaugeois nous ayant quittés pour l’autre vie — comme quelque chose d’intermédiaire entre le réel et l’hallucination. Le temps était beau, avec un pâle soleil, emmi-

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