‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 1 sur 95 · E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

PALAIS-ROYALf 49, OALEftlE D^ORLEANS

iNTRODUCTiON.

On n'est rien sans les mœors.

( Voltaire , les Pélopidet, acte 1 r , scène ii.)

Net de rouvrage. — Ck>mineot les rationalistes et les catholiques jugent le xTiii« siècle. — Pourquoi les incrédules et les catholiques ont demandé une enquête sur la moralité des philosophes. — Coup d'œil sur les mœurs des rois, maîtresses, philosophes, TaToris, ministres, courtisans, généraux et magistrats du iTiii* siècle eo France et en Europe. — Gomment ddit être fait un ouvrage sur Voltaire.

Pourquoi ce nouveau volume mr Voltaii-e ? — En voici Ja i-aiiion.

J'avais dit, à la page 294 de mes Études sur les grands hommes . « A Potsdam, Voltawre se feit assurer deux bougies par jour et tant de livres de sucre, de café, thé et chocolat. 11 faisait vendre les douze hvres de bougies qu'on lui donnait par mois; et, pour s'éclairer chez lui, il avait soin tous les soirs de revenir plusieurs fois dans son appartement, sous différents prétextes, et de s'armer chaque fois de Tune des bougies allumées dans les salles de l'appartement du roi, bougies qu'il ne rapportait pas. Ayant un deuil de cour à porter , et ne voulant point feûre la dépense d'un habit noir, il emprunta celui d'un négociant, qui n'osa le lui refuser. L'habit était bien pour la longueur, mais il était trop large. Voltaire le fit rétrécir, et, après s'en être servi , le renvoya au négociant, qui ne s'aperçut de la manœuvre quie quand il voulut remettre son habit noir. »

Ces lignes , qui décelait chez Voltaire des habitudes de lésine et de friponnerie, ont blessé la susoeptilnlité de deux journalistes, qui ont daigné consiicrer un article à mes Etudes sur les grands hommes, 11 a semblé à Tuii que j'avais regardé comme une autorité une Vie de Voltaire qu'il n'abandonne iju'aux sots et aux malveillants. L'autre n'a j)as été moins sé\ ère. Parce que les anecdotes précitées lui pavais-

VI LES GOLKS ET LES SALOiNS

sent invraisemblables et un conte de portière , il m'a traita d Vspiit léger et ci^édule. Si ces jugements n'étaient qu'individuels, je ne m'y serais pas arrêté. Il serait lidicule de répondre à des personnalités. Qui s'occuperait de si peu de chose ?

Mais ce qu'ont écrit deux journalistes qui ne sont pas sans c^jnnaissances, beaucoup d'esprits le pensent encore et répéteraient \olontiers que rien n'est moins vraisemblable et ne ressemble plus à im conte de portière que les anecdotes précitées et d'autres analogues, et qu'il n'appartient qu'aux sots et aux malveillants de s'en prévaloir pour noii'cir celui qui a fait , défait et refait tant de réputations pendant soixante-dix ans. Est-ce à dire que Voltaire a été injustement accusé ou suflBsamment justifié ? non, puisque la critique ne m'oppose aucun ouvrage où la question ait été tranchée au nom de la science. Le caractère de Voltaire reste donc encore Inconnu. Il n'est pas sans exemple qu'un honune célèbre se soit enrichi par des voies ridicules > invraisemblables ou Ulicites. De toutes les passions, l'avarice n'est certes pas la moins ingénieuse. Il ne serait par conséquent point impossible que Voltaire , malgré ses immenses talents, n'eût été qu'un avare et un fripon»

Mois il répugne d'admettre qu'un homme avare et fripon ait exercé un empire absolu sur toute son époque. Le xvui* siède a-^il été assez vertueux et assez généreux pour qu'il soit téméraire de juger qu*il n'aurait pas refusé de se laisser conduire aveuglément par un caractère vil et bas? Doit-on regarder comme le modèle de la probité et de la délicatesse un siècle qui ne laissa que des ruines, qui finit par voter la destruction de toute propriété, l'anéantissement de toute distinction, et ne remit ses pouvoirs qu'entre les mains de la Teireur fièrement assise sur une guillotine déjà arrosée du sang d'un roi, d'une reine et d'une myriade de princes, de prélats, de Inagistrats, de généraux et d'individus de tout Age, de tout mxe, de ioutë condition?

Les historiens ont évité jusqu'à présent de sonder cette plaie. De là la diversité des opinions sur le caractère du xvin« siècle. Aux yeux des cathoUques, c'est l'époque la plus honteuse. Les rationalistes atl contraire la célèbrent comme l'ère du progrès et la perfection de la Civilisation. Aussi, dans la dernière leçon de son cours sur YUistoire générale de la civilisation en Europe^ M. Guizot n'a-t^il pas hésité de déclarei* que , kj'il avait à opter entre tous les ûèck:^ chiétiens qu'il

Al XVltl* SlÈCLt:. ■ vil

avait étudiés, ?ans doute, avant de le? apprécier, il donnerait Ks coiiclusions.en &veur du xvui* siècle, parce ([ue ce siècle lui paraissait un des plus grands siècles de Thistoire , celui peut-être qui a rendu à rhumanité les plus grands services y qui lui a fait faille le plus de progrès et les progrès les plus généraux y bien que sa prodigieuse hardiesse et son aversion illégitime con^e les faits établis et les idées anciennes ne Talent conduit qu'à Terreur et à la tyrannie. Si M. Gttizot a raison, il s'ensuit que le christianisme a été inutile au monde, puisque le siècle qui aurait fait le plus de progrès serait pi*é- Gisement celui qui se Confiait d'abjiu*er tout principe religieux. M. Louie Veuillot n'était que Torgane des catholiques quand il écri* vait, dans Y Univers du ^ janvier 1854 : « Dans le milieu de la àemière moitié du xvur siècle, TEurope tout entière n'offrait qu'un ^lectacfe de scandale. Jamais, depuis que la société chrétienne avait une existence politique, la souveraineté ne s'était signalée par un pareil et plus unanime oubli de ses devoirs. Les noms des rois de eette époque sont autaht de souvenirs de débauche, de frivolité, d'irréligion , de despotisme. Sous un vernis général de philosi>phie ^ de littérature , c'était pailout le mépris de Dieu et le mépris de Ttaie humaine poussé aussi loin qu'il peut aller. Le pontife i*omain, contemfJant Tumyers , n'y voyait debout que des ennemis. »

U serait injuste et ridicule de séparer Voltaire d'un siècle tpr'tl animait du souffle de sa pensée , qu'il illuminait des clartés de son génie, qu'il dirigeait ou contenait par son audace, qu'il séduisait par la finesse de ses flatteries ou qu'il châtiait d'une main impitoyable avec le fouet de ses sarcasmes.

Avant d'examiner si l'histoire est favorable ou hostile à Voltaii'e, ù eik justifie ou condamne ceux qui l'accusent de n'avoir été qu'un avare et uu fripon, il n'est pas sans intérêt de rechercher quelle était la naiHalité des philosophes au milieu desquels il a vécu près d'un

9D0ie*

Or, tous ces j^ilosophes se regardaient comme l'élite des honnêteê §em* La postérité doit-dle leinr oonservel* ce surnom qu'ils se dcm* jmessA entre eux? \\& se piquaient de mépriser tous les préjugés, et par préjugé ils entendaient tout principe religieux. Ont -ils été aussi sages qu'ils étaient fiei'S d'ailichei* l'incrédulité? Rst-ce fi dire cjuë Tira^été eofiuitc phis de vertut» y\\\\* la f<.i? Lrs écrivains qui ne croyaieut pas en Dieu et n'aspiraient qu'au néant ; ont-ils été supé-

VIII LES COURS ET LEtf SALOS

rieui-ft en moralité aux catholiques qui > comme Pascal , llacine , Ck>nieille^ Boileau, M*» de Sévigné, allaient à la messe, fréquen*taient les s&crements, ce ([ui ne les a pas empêchés de composer des pages qui terrassent encore d'admiration bien des gens qui ne suivent pas leur exemple? Voilà la question à résoudre; elle n'est pas indigne d'attirer l'attention d'un historien. Chose digne de remarque, elle a vivement préoccupé et Voltaire et M. Louis Veuillot. Dans ses Libres Penseurs , M. Veuillot a dit : « Je demande un avocat sans causes, car j'ai besoin qu'il soit honnête, et je le prie de me faire un livre qui rendra de grands servic^es à l'humanité. Il étudiera la vie privée des grands hommes anciens et modernes , de tous ceux dont le monde admire le plus les actions et les livres , et il les jugera , témoins et eux-mêmes entendus , au point de vue du code pénal. 0 ne s'occupera point de la politique , qui a toujours fait perdre les plus honnêtes gens pêle-mêle avec beaucoup de gredins (jui sont d'ordinaire les plus admirés; il ne s'occupera que de la simple morale. Il rapportera le fait, et il ajoutera tout uniment, comme les robes noires du parquet : prévu par tel et tel article du code pénal portant telle peine. Je maintiens que peu de réformateurs en seraient quittes pour cinq ans de galères, et que beaucoup de moraUstes n'échapperaient pas à la perpétuité. » C'est le 86 juin 1765 que Voltaire avait mandé à Helvétius : a Nous aurions besoin d'un ouvrage qui fit voir combien la morale des vrais philosophes l'emporte sur celle du christianisme. 11 vous serait bien aisé d'alléguer un nombre de faits très-intéressants qui serviraient de preuves : ce serait un amusement pour vous, et vous rendriez service au genre humain. »

Je n'ai point Thonneur d'être avocat et pas même bachelier eslettres. Mon patrimoine ne vaut pas tout à fait les vastes domaines dllelvétius. Cependant je me hasarderai à remplir le programme de Voltaire et de M. Veuillot. Je ne sais si l'humanité et le genre hiunain daigneront regarder conune un service les recherches auxquelles je me suis livré ; mais il me semble qu'un ouvrage dont le sujet a été dicté par Voltaire au nom de l'impiété, et recommandé par M. Veuillot au nom du cathoUcisme, pourrait être un de ces accidents de grâce et de lumière dont M» Sainte-Beuve conseille à tout écrivain de se hâter de profiter, car c'est peut-être la première fois que les incrédules et les cathohques aient demandé la même enquête et acclamé celui qui aui^ait et la patience et le courage de répondre à

AU XVII1« SràCLK. IX

leur attente. Quand on est sûr dés suffrages des catholiques et des incrédules ; on peut hardiment lAcher la main^ si elle est pleine de Térités, puisqu'on n'a pas à craindre^ comme Fontenelle, de déplaire à qui que ce soit. Ce ne sera pas ma faute si les faits très-intéressants de mon dossi^ sont destinés à servir de pièces justificatives aux Conférences de Notre-Dame , et permettent aux catholiques triom- ^lants de redire aux philosophes confondus ce beau mot de Bossuet ; t Crève donc , orgueil humain ! crève donc ! »

Comme le xviip siècle fournit assez de faits irès^ntéressants pour combler les vœux des cathoUques et des philosophes, nous laisserons de côté tous les siècles précédents. Abuno disceomnes. Pour trancher la question proposée en la traitant sous toutes ses faces, j'avais envie de retracer l'histoire des philosophes au point de vue des sept péchés capitaux. Ce sujet m'entraînerait trop loin. Je me contenterai donc de rediercher et de divulguer les friponneries des honnêtes gens, avant de passer à celles de Voltaire.

Commençons d'abord par recueillir quelques confidences qui aide* font à éclairer les faits trè^intéressants qu'exige Voltaire,

Or, dès 4751 , Voltaire disait de Ninon de Lenclos : a Elle était la personne qui avait le plus de vertu, à prendre ce mot dans le vrai sens; et cette vertu lui mérita le nom de la belle gardeuse de cassette. » Il crut pouvoir, sans blesser les convenances, faire de cette belle gardeuse de cassette l'héroïne de sa comédie du Dépositaire. Ces éloges ne parurent point exagérés, car, à cette époque, il n'était pas conunun de rencontrer un honnête homme, remarque La Harpe, à l'article qu'il consacra dans son Lycée au cardmal de Bemis,

Dans le mois de mai 1764, M. de Brosses écrivait de Paris : « Tous les honnêtes gens d'ici sont des fripons (i). »

Le 20 septembre 1773, M"« Du Deffand mandait à Horace Walpole : c Le nombre des fripons est grand, et l'estime est un sentiment dont on a peu d'occasion de faire usage. »

Quelque temps après, Schiller, encore sous la férule de ses maîtres, composait son drame des Brigands. Cette pièce parait, et grand nombre de jeunes gens de bonne famille brûlent de s'enfoncer dans l'épaisseur des forêts pour y détrousser les voyageiu*s, violer les femmes, piller les riches, terrifier les pauvres et égorger quiconque leur

(t) Uprésidenide Bnottes, |Mr Tb. Fotsset, i84S, pftg. 16S.

X LES COims ET LES SALONS

résisterait ou les poursuivrait. Beaumarchais fait représenter le Bat^ bief' de Séville, et la foule vienl atj^plaudit à Figaro définissant k prolHté du docteur Bartholo « tout juste autant qu'il en faut pour n'être point pendu, » et «goûtant : « La maison que j'occupe appartient au docteur qui m'y loge gratis; et moi, en reconnaissance^ je lui promets dix pistoles par an, gratis aussi, o

Dans une lettre à un de ses amis, Wa^ngton jugeait ainsi ses associés dans la lutte de l'indépendance : « Si j'avais à tracer une peinture des hommes et de l'époque d'après ce que j'ai vu, entendu et appris, je dirais d'un mot que la paresse, la dissipation et l'extravagance se sont emparées de tous; que la spéculation, le péculat et une insatiable soif de richesses semblent l'emporter sur toute autre considération dans tous les rangs de la société; que les disputes de partis et les querelles personnelles sont la grande affaire du jour. »

Maintenons, compulsons les archives de l'histoire; feuilletons attentivement les mémoires et les correspondances les plus authentiques du XVIII» siècle ; tâchons de n'en extraire que des faits très^ntéressants et équivalant à une démonstration. Nous les grouperons autour de ces deux chefs : l'esprit des cours et l'esprit des saloa<«

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