‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 2 sur 95 · ESPRIT DES COURS · texte numérisé non relu

ESPRIT DES COURS

Le 17 auguste 1760, Voltaire écrivait au roi Stanislas : « Les hommes ne peuvent être heureux que quand les rois sont philosophes, et qu'ils ont beaucoup de sujets philosophes. » Le 30 septembre 1767, il mandait encore à Dalembert : « Celui qui dit le premier que les hommes ne pourraient être heureux que sous des rois philosophes, avait sans doute grande raison.» Cependant Frédéric le Grand se piquait de philosophie comme tous ses confrères couronnés, et il avait dit, dès le 8 février 1742, à Voltaire : a La supercherie, la mauvaise foi et la duplicité sont malheureusement le caractère dominant de la plupail des hommes qui sont à la tête des nations, et qui en devTaient être l'exemple. » Était-il moins clairvoyant que Voltaire? Comme ce dernier lui avoua, dans le mois de juillet 1742, qu'on n'est jamais loué que par les faits, étudions les faits, poiu* savoir si nous devons épouser l'opinion de Frédéric ou celle de Voltaire,

AC XVIII* SliUILE. Xî

Portugal.

Besenval et Desoleux nous riprésentent le roi Jean Y oomaorant dea sommes immenaee h ramaseer des livres qu'il ne lit points battant les ministres qui le contredisent^ allant tous les matins à matines chez les DomiBicains avec un bâton de deux à trois pieds qu'il jette à k tète des frères endormis, vivant pobliquement avec une religieuse^ étalant un grand faste et négligeant néanmoins d'entretenir ses troupes et de leur payer la solde. Elles étaient en si mauvais état, que très-s(mvent sa garde était couverte de haillons et manquait de chaussures. Lorsqu'il rencontrait quelques-uns de ses soldats, il les appelait ses pauvres disgraciés, et continuait son chemin sans aviser aux moyens de prévenir les désordres que la milice devait nécessaire* ment commettre dans une telle pénurie.

Sous Joseph I** , les troupes ne furent ni mieux payées , ni mieux vêtues, m mieux noinries. On les laissa quelquefois des années entières sans solde, sans vêtements, et presque sans aliments. Les soldats qu'(m licenciait ne recevaient aucime retraite , quoiqu'ils eussent vieilli sous les armes. Ceux qui avaient fait quelques fautes étaient hennés dans des prisons , d'où ils ne sortaient que pour èlre transportés dans llnde. Tous les domesiâques du roi n'étaient pas traités avec phis d'égards. H y en eut un qui tomba d'inanition près du cavroese de son maître ; il prouva qu'il n'avait rien mangé depuis longtemps et qu'il ne portait plus de chemises, parce qu'il y avait plusieurs années qu'on refusait de lui donner ses gages. Joseph, de même que Jean V, mourut endetté. Cependant, à peine eut-il fermé les yeux qu'on s'empressa d'ouvrir ses cofiRres; on y compta cait quatre-vingt-quinze milhons. Comment expliqua ces faitst Le marquis de Pombal avait régné sous le nom de Joseph. Son pouvoir avait été sans bornes et sans contrôle. Mattre absolu du Portugal , il songea avant tout à ses propres intérêts et ue recula devant rien pour assouvir toutes les passions qui le dévofatent. Son premier soin fut de iiavailler à sa fortune et d'en imposer au peuple par ses titres. Il se créa conseiller d'État , surintendant général des tnances et de la reometruction de Lisbonne, protecteur des vins de la compagnie de Porto, gmiid-maitre de ITnivetsité, lieutenaAt général de toutes les troupes , secrétaire d'État, premier ministre ,

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oommandeur de plusieurs ordres. Il parvint aussi facilement à devenir le plus riche personnage de tout le royaume. Quels moyens employa-t-il pour accumuler tant de trésors? Il s'empara des biens de sa propre mère^ la réduisit à la mendicité, puis la confina dans un couvent 9 afin de n'être plus importuné de ses gémissements , et d'être délivré du souci de pourvoir à sa subsistance. Il se rendit maiti'e du testament d'im de ses oncles , et menaça de châtiments sévères ceux qui réclamèrent les legs que ce testament leur assurait. Il se porta héritier de l'opulence d'un ministre d'État, sans pouvoir représenter un papier qui l'y autorisât. Avait-il besoin d'argent, il forçait des fabricants de lui prêter 50,000 livres; un jom* c'était à des directeurs des lagunes , un autre à des reUgieux qu'il extorquait 375,000 livres : emprunts qu'il n'aurait jamais remboursés, s'il n'y eût été contraint plus tard. Il détournait du trésor des sommes considérables , quelquefois jusqu'à 625,000 livres, pour bâtir des maisons dont il conservait ensuite la propriété. Convoitait-il de superbes domaines, il en prenait possession et envoyait les seigneurs languir et s'éteindre dans des cachots malsains. C'est ce qui explique pourquoi , parmi les 9,640 personnes qu'il emprisonna, exila, ou brûla, il y en eut 3,970 auxquelles ou ne put reprocher le moindre délit , lorsqu'elles furent admises à demander justice des mauvais traitements qu'elles avaient essuyés. Quand Pombal ne volait pas, il achetait à vil prix. 11 consacra soixante* cinq millions à se défaire des Jésuites. Il avait commencé par les incarcérer; il trouva plus conunode et plus convenable de les bannir de lem* patrie, afin de n'avoir rien à dépenser pour leur subsistance. Il n'oublia pas de confisquer au profit de l'État tous leurs biens, meubles et immeubles, mais il s'en réserva une partie, pour sa peine, sans doute. Il recevait avec joie l'argenterie et les objets précieux que ses suppôts pillaient dans les couvents. Il ordonna de lui expédier dix^neuf caisses pleines d'argenterie et de pierres précieuses enlevées au célèbre tombeau de saint François-Xavier. Il fit aussi sentir son joug de fer aux autres classes de la société. Il accaparait les blés, et ne les vendait qu'à un prix exorbitant; il n'en remettait pas même la quantité payée d'avance, et de la qualité stipulée. Une fisunine s'ensuivit à Lisbonne ; la populace sans pain fut réduite à se jeter sur tout ce qui lui tombait sous la main; au heu de lui distribuer des aliments , le monopoleur condamna au gibet tous ceut qui

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forent convaincus de s'être livrés au brigandage. Après la farine, le vin attira son attention. U arracha les vignes d'un grand territoire, afin de donner plus de valeur à celles de Porto. La vente des vins de Porto ainsi que celle des eaux-de*vie fut acomiée exdu^vement h une compagnie de négociants dont Pombal se déclara le protecteur. Il puisa dans la caisse de l'État pour creuser un canal destiné à faciliter ce commerce 9 dont il tirait le plus gros bénéfice. Ce monopole lui rapporta d'aboitl 300,000 livres pai» an. Dans toutes ses entreprises, il trouva des gens dignes de le seconder. Il laissa à la tète de l'inquisition un individu pourri de débauches , et qui mourut en blasphémant. U imposa pour supérieurs aux couvents des religieux qui ne s'occupaient que de les dépouiller pour enrichir leurs propres familles, et trafiquaient de toutes les dignités dont ils disposaient. Un décret promettant 50,000 livres de récompense à quiconque dénoncerait ceux qui auraient dénigré la conduite du ministre, fermait la bouche à toutes les victimes de ses cruautés. Par ses espions, Pombal était instruit de tout ce qui se disait; il ouvrait les lettres à la poste ; une Ugne suspecte provoquait sa vengeance. Ce despotisme dura vingt ans. Joseph expiré, il fut permis de porter plainte contre Pombal; tous les sujets se levèrent comme un seul homme pour l'accuser; il vit toutes ses créatures destituées; il lui fallut restituer tout ce qu'il avait pillé et extorqué. Traduit devant des juges, il fut déclaré criminel et digne d'un châtiment exemplaire. Cette sentence, rendue après un long et minutieux examen de l'administration de Pombal, ne paraîtra pas trop sévère, si l'on prend en considération toutes ces particularités extraites du jésuite François Gusta. U est difficile de les révoquer en doute, car aucune n'a été réfutée par Desoteux , qui a consacré quatre volumes à justifier Pombal et à le magnifier à propos de tout ce qu'il a projeté ou exécuté , mais s'est bien gardé de répondre directement et par des faits authentiques aux Mémoireg qui nous ont servi pour cette esquisse.

Pendant que Pombal décimait la noblesse, torturait les Jésuites, opprimait le clergé, affamait le peuple , que faisait le roi Joseph? Suivant Wraxall , à chaque repas, il mangeait beaucoup et buvait encore mieux ; quand il quittait la table , il allait assister au combat des taureaux ou chasser au tir ou au faucon. Si le temps était mauvais, il jouait aux cartes ou raclait du violon avec ses filles. Le soir, il entendait un morceau de musique à l'opéra ou dans son salon; il

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ne consacrait pas moins d*im million à cette distraction. Avant de se concher, il signait tout ce que Pombal lui disait de signer ^ puis il s'endormait et ronflait jusqu'au matin. Il ne se réveTllait et ne se levait que pour vivre^ comme il avait £Ddt la veille (I).

Angleterre.

Cinglons vers la Grande-Bretagne, où, depuis Voltaire, tant d'esprits se vantèrent d'avoir appris à penser, mais sans en devenir meilleurs citoyens. Ils afiTectèrent de la proclamer le sanctuaire de la justice et de la liberté; mais ils se gardèrent bien de dévoiler tous les abus qu'ils eurent le loisir d'y remarquer. Aussi n'ont-ils pas gémi mie seule fois sur le sort de cette malheureuse Irlande, abandonnée la plupart du temps à des êtres cori'ompus, affamés d'or, asservis aux caprices de la cour, n'ayant d'autre désir et d'autre occupation que d'opprimer le pays qu'ils avaient à gouverner. Là les catholiques étaient nombreux; néanmoins ils n'avaient aucune existence politique ; ils étaient exclus de toutes les fonctions publiques, de tous les emplois dans le gouvernement; ils n'avaient pas même le droit d'élection, et se voyaient contraints d'envoyer leurs enfants faire leur éducation dans les pays étrangers. Us étaient traités comme des cadets de famille, pour ne pas dire comme des parias. Leur liberté , leur fortune , leur temps , leur santé , leur commerce , leur avenir étaient sacrifiés à la prospérité des protestants.

Qu'attendre d'un gouvernement qui avait deux législations , deux poids et deux mesures, suivant la religion de ses sujets?

Georges I" avait brûlé le testament de sa femme et celui de son beau-père, qui tous deux avaient nommé Georges II leur héritier. Il avait traité sa femme avec la plus grande inhumanité , et l'avait enfermée dans un chAteau pour le reste de ses joiu^. Une fois séparé d'elle , il vécut publiquement avec ses maîtresses , la comtesse de Darlington et la duchesse de Kendal. Celle-ci parvint à le subjuguer et à tenir les rênes du gouvernement. Elle fit argent de tout, trafiqua de sa faveur avec les ministres et leurs ennemis , avec les

(1) Mémoires du baron de Bèsental, 1805, loin. I , pag. ttl. ^ Mémoire kiêto* riquês de mon Umps^ par William WraxaU, 1817, tora. I, pag. 10 àes. — Mémoires de Pombal f par François Gusta, traduits par Gattd, 1784, 4 vol. in-1i. — VAdmi-^ nish'ntion de Pombal, par Dcsoteux, 1788, 4 vol. în-8«».

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ambasé^deais ^trangei^!^ , avH^ le» fçenô d'affaired, et oimanta tom les traités. Elle troava dm imitateur» parmi ce cortège d'étrangors qui avaieirt quitté le Hanovre avec Georges W. Ils ne se coUteatteent pas de tirer des sommes immenses de la vente des enq^lois et des efice» publics , et de tous les titres honorifiques. Lear avariée n'épargna pas même les colonies. Ils y nommaient ou conservaient les gouver^ neinrSy nooyennant de fortes remises; ils se permettai^ai même de s'emparer des traitements affectés à ces places, et laissaient les titu* laires se dédommager de ces pertes par les exactions qu'ils commet^ talent dans les pays lointains. Ils finirent par accaparer tous les pos« tes ; ils les gardaient ou les cédaient^ suivant leurs intérêts. Il y eut de ces coiulisans qui pm*ent ainsi disposer de plusieurs centaines de ^nécures. A l'exception du baron de Gor\z j tous les ministres ne songèrent qu'à amasser des richesses et à épuiser les trésors de l'État. Les autres fonctionnaires ne furent pas plus sciiipuleux. Un grand nombre furent poursuivis et destitués à cause de leurs mal* versations. Mais ils ne furent pas punis comme ils le méritaient; car c'était en quelque sorte sous le patronage des pei'Sonnages les plus influents qu'ils agissaient. Le prince (te Galles et des dues lavorisalent des compagnies d'agiotage. Quand on s'avisa de sévir contre tous ceux qui avaient négocié des actions de la compagnie du Sud^ on remarqua que sur deux mille inculpés^ dignes de châtiments exem* plaires^ il y en avait près de trois cents qui étaient membres du Parlement et jouissaient d'un grand crédit. Aus^ se relÂcha-t-on peu à peu des mesures sévères qu'on s'était pr<qK>sé de prendre à leur égard. H n'y eut pas un coupaUe qui ne fût traité avec la plus grande indulgence. Georges V^ profita de cette circonstance pour obtenir les fonds nécessaires au paiement de cinq c^it cinquante mille livres sterling dues par sa liste civile , quoicfu'elle et^t im revenu fixe de sept cent mille (I).

Ce témoignage de la bienveillance des chambres, Georges I*'' en fut redevable à l'habileté de Robert Walpole. Rien ne résistait à ce ministre. U avait été chassé de la chambre des communes et

(I) Mémoirei des dix dernières années du règne de Georges II , d*après les ma* mucrits originaux d'Horace Walpole^ traduits par Cohen , 18S8 , tom. II, pag. 581. — WnnU, toM. II, pi|^. t7. ^ Mémoires de Jean Ker de Kerslandy 1716 , tom. I , pif. 189, et tom. II, pag. 141 et 148. -^ Mémoires d'Anghterre sous te règne de Qearget /*', pur PbiHppe-Hfmri de Limiers, 4729, tom, TII , pa?. 404 , et tom. IV, PBg.MàW.

XYl LES COTmS ET LEâ SALONS

enfermé à la Tour, après avoir été, convaincu de coniiption notoire et de grande malversation dans sa charge de secrétaire d'État aia département de la guerre. Depuis cette condamnation, Toffre de près de deux millions qu'il avait faite pour l'acquisition d'une vaste propriété prouva jusqu'à quel point il avait abusé de sa portion. Cela ne l'empêcha point de devenir un potentat. Pendant vingt ans, il fut dans les chambres maître des voix , parce qu'il acheta toutes celles qui étaient à vendre. 11 ne s'oublia pas. 11 sut se défaut à temps de toutes ses actions. Quand il fut obligé de déposer son portefeuille, il allait de nouveau être convaincu de n'avoir régné que par la corruption et d'avoir détourné les fonds publics. Georges 11 ferma la bouche à ses ennemis, en les comblant d'honneurs et de sinécures. Dès lord Robert Walpole put jouir tranquillement de toutes ses friponneries au milieu des pairs (i).

Ce n'est pas que la générosité f&t le trait caractéristique de Georges II. Suivant la Vie de Garricky par Davies, quand le peintre Hogarth lui présenta l'un de ses meilleurs tableaux , il crut bien le récompenser en lui donnant une guinée. Toute sa vie il ne songea qu'à thésauriser. Aussi eut-il soin de faire augmenter sa liste civile de cent mille livres sterling. Quand on lui remit le testament de son père, il se hâta de l'anéantir, afin d'être dispensé d'en acquitter les legs. Mais il en existait un double. Chesterfield en eut connaissance; il attendait de fortes sommes de ce testament; il réclama, il menaça même d'intenter un procès au roi. Celui-ci lui donna vingt mille livres sterling, et il n'en fut plus question. Dans les Œuvres posthumes de Frédéric II , il lui est reproché d'avoir refusé de payer les denrées et les fourrages fournis à ses troupes dans les pays étrangers. U n'accorda qu'une pension modique au prince de Galles , et le laissa à la merci de son entourage, de sorte que ce prince contracta des dettes considérables dont son père ne s'occupa jamais. Quoique plein de déférence pour la reine , Georges 11 eut des Uaisons assez publiques avec ses maltresses. L'une d'elles, la comtesse d' Yarmouth, lut accusée d'avoir abusé de son crédit et d'avoir vendu jusqu'à des pairies à son profit (2).

(1) Bistoire du ministère du chevalier Robert Walpoie, pftr Dop«y-De«iiM»rtes, 1764, tom. I, pag. 58, 118, 157, 197, ft09, et tom. III, pag. 48a.

(S) Dupuy-Demportes, tom. III, pag. 96. — Horace Walpole, tom. U, pêg. 597 et 531.- Wra\all,tom. H, pag. 88 et 53.— Mémoires de }\aldegrave, 1815, ptg. 7 et 9.

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Il faut louer Geoi^ges III d'avoir donné le plus bel exemple de la fidélité conjugale; il faut aussi le louer d'avoir généreusement secouru les émigrés irançais. Mais il faut le blâmer d'avoir maintes fois violé te droit des gens, de n'avoir point pxmi ceux qui lançaient des chiens contre les esclaves des colonies insurgées , et de s'étré obstiné à repousser tout bill favorable à l'émancipation des catholiques, n faut aussi le blâmer de n'avoir payé ni les dettes de son père , ni celles du prince de Galles, ni les siennes ; en 1769 il devait cinq cent mille livres sterling; en 1777 il devait aussi six cent mille Uvres sterling; dans ces deux circonstances, il s'adi'essa aux cham« bres et obtint de leur générosité tous les fonds nécessaires pour satisfaire ses créanciers. 11 finit par faire augmenter sa liste civile de cent mille livres sterling. Il est difficile de conciher ces dettes et ces demandes avec les éloges donnés à ses vertus privées. On est naturellement amené à concliu*e qu'il n'eut besoin de tant d'argent que pour corrompre ses chambres, et acheter des consciences vénales. D est digne de remarque que presque tous ceux qui parvinrent au ialte des grandeurs, affichèrent la plus grande immoralité. Les comtes de Rochford et de Sandwich, lord Weymouth, lord Barrington, lord Thurlow étaient loin d'être des modèles de vertu dans les premiers postes de l'État qui leur furent confiés. Sir François Dashwood fut nommé premier baron d'Angleterre, sous le titre de lord Le Despenser, et chanceUer de l'échiquier , quoiqu'il eût fondé une société dont le but était de travestir toutes les cérémonies de la reUgion au milieu des plus sales orgies. Le général Burgoyne tirait du jeu une subsistance régulière et brillante , et demem^, pour le reste de sa vie, iniàme et satisfait de l'argent qu'il avait reçu du duc de Grafton pour ta vente d'un emploi supérieur dans les douanes. Les Lettres de Junius, des 29 novembre et ii décembre i 769 , portent à trois mille cinq cent Uvres sterling la sonune exigée du duc de Grafton pour ce marché (1).

Déjà Bute ne s'était signalé que par sa corruption. Il l'introduisit dans la chambre des communes. Pour y régner il épuisa les fonds de la liste civile, et ne négligea aucun moyen pour s'assurer la majorité des voix, remarque Frédéric II dans ses Œuores Posthumes*

(l) Georges Ili, sa cour et sa flmilte^ traduit de rangUis, 1838, pag. lxx, lixxvii, KI1I , IM, t!t8 , M7 et 315. — Ànnates du règne de Georges lll, traduites de John '

XVUi LES COIRS) ET LES SALONS

Le duc dé Nôwcastle avait eu un patrimoine de trente mille livres sterling ile rente. Sa santé , son incapacité semblaient Tavoîr condamné h Tobscurité. L'ambition s'empara de «a tète. Il voulut gouverner et occuper les premiers postes. Pendant cinquante ans, on le Vit à la <éte des affaires. Gomment put-il s'y soutenir? en dissipant cinq cent mille livres sterling, suivant une lettre du marquis d'Argens à Frédéric , du mois de juin J762 , à coiTompi'e les électeurs et les chambres (4).

Lord CLatam dut à des testaments une fortune qui le mit dans la plus gi*ande indépendance. Gela ne l'empêcha point de mourir accablé de dettes. Les chambres en payèrent pom* vingt mille livres sterling (2).

William Pitt , le second de ses fils, avait cinq mille livres sterling de rente. D aiBcha la plus grande intégrité ^ et poussa le désintéressement jusqu'à refuser les pensions et les sinécures qu'on le pressa d'accepter. Mais avide de pouvoir, il voulut le conserver à tout prix. U distribua aux hommes dont il voulait stimuler le zèle ou acheter le concours , les emplois ^ les commissions et la pairie, il gouvernait le monde, et il ne savait pas régir sa maison. Il songent à tout, excepté à ses affidres. Sa sœur tint sa maison. Tant qu^elle en conserva la direction, on y remarqua de l'ordre et de l'économie. Elle se maria et quitta son frère. Dès lors , tout resta en souffrance dans l'hôtel de Pitt. « Ge grand financier, l'aconte Chateaubriand, dans le tome III de ses Mémoires d'Outre^Tcmbe , n'avait aucun ordre chez lui ; point d'heures réglées pour ses repas ou son sommeil. Oiblé de dettes , il ne payait rien , et ne se pouvait résoudre à feire l'addition d'un mémoire. » U se fit un besoin de l'usage immod^é du vin et des plaisirs de la table. Quand U était attablé avec Thurlow, Dundas^ Jenkinson^ lord Rutlaad et lonl Gower, c'était à qm boirait le plus de bouteiUes. Il se présenta une fois dans un tel état d^ivresse à la tribune, qu'il lui fut impossible de suivre les débals. Gette intempérance acheva de ruiner sa constitution. H avait vécu criblé de dettes; il moumt

Aikin y par Eyriès, 1820, tom. I , pag. lOÎ et Î38. — Wraxall , (oin. I , img. 124 , el tom. II , pàg. 5f, 186 et 164.

(1) Walpolc, loin II, pag. lîU. — Waldegrave , pag. 17.

(i) Estai hi9iot%gue sur les deux Pitt^ par lo baron Louw de Vicl^Cat^lcl , 1846 , tom. 1» pag. 4flcl177.

AU XVJIl* SlÈCliE. XXX

criblé (le dettes. Les chambres en payèrent pour quai»iité mille livres sterling (1).

Malgré tout ma esprit ^ Shér idan ne sut jamais régler ses dépenses sur ses i*evenus. 11 lotirait d'immenses prc^ts de son théAtre. Ils ne suffirent pas à sa dissipation. U avait (rois maisons montées ^ où il vivait en prince. U consacrait des sommes considérables aux paris; une seule année , il s'exposa ainsi à perdre onze cents guinées. Souvent sans argent , il prenait des équipages , et donnait des festins splendides sans songer à la nécessité de les payer. U se mettait de même en voyage et se trouvait forcé de s'arrêter dans des auberges poui' attendre des secours. Il ne vivait que d'emprunts. Quand il eut épuisé toutes ses ressources , il lui fallut vendre son théAtre , se délaire de ses meubles les plus précieux , du portrait même de sa femme, et mettre en gage jusqu'aux livres qui lui avaient été donnés. Vivement poursuivi par ses créancière, il ne vit d'autre moyen d'éch^per à leurs contraintes que 4e s'expatrier. Revenu en Angle^ terre, il ne fut pas plus économe. En vain le prince de Galles lui donnft-tr-il quatre mille livres sterling pour le mettre à l'aise. Stuixi'^ dan fut arrêté daas la maison d'un huissier. Quand la débaudie avança l'heure de son trépas, il était assiégé d'exploits. Des huissiers l'auraient emmené rendre le dernier soupir dans Une pîson, si son médecin ne les eût attendris sur son sort. C'est au milieu de ces disputes qu'il termina sa vie. Il passait pour l'un des plus mauvais payeurs. On fut étonné qu'il ne laissât que cinq mille cinq cents livres sterling de dettes. Rien n'était plus coonu que les singuliers expédients auxquels il recourait pom* tromper ses fomnisseurs , et extorquer des guinées à ses amis (2).

Lord Holland avait été payeur des troupes. U fut destitué à cause de ses exactions; il fut poursuivi pour des millions par Téchiquier; on réclama deux cent mille Uvres sterling à sa succession. Quoique rognée^ elle s'éleva à des miUions. Le troisième des fils de lord Holland , Charles -James Fox , ne pardonna pas cette action au gouvernement. 11 ne fut pas moins indigné d'être privé d'un emploi

(1} Viel-Castel , tom. II , pag. 68, 28t, 868 et 879. — Wraial , tom. Il, pag. 888. ^Mémoirts de la margraw d'Ànspach, trftduits ptr PaHsot, 1826, tom. If, pag. %H

(S) Mémoires sur la vie privée, politique et littéraire de Shé^idan, par Thomas Huurc, traduits par Parisot, 1816, i vol. in-S».

XX LES COURS Et LES SALONS

lucratif qui lui avait été donné de bonne heure à la Uvsorerie. Gepen-»dantilne paraissait presque jamais dans les bureaux; quand on avait quelques papiers à lui faire signer, il fallait les lui porter dans des maisons de jeu ou dans les courses. H avait un manège de trente coiu^iers et suivait avec avidité toutes les coiuses. 11 ne fut pas moins passionné pour tous les genres de jeux. Il pariait jusqu'à mille guinées à croix ou à pile. Avant sa majorité, dans un de ses voyages à Naples , il avait dissipé 384,000 francs. Héritier d'un bénéfice honnête, d'un superbe château, de vastes propriétés, et jouissant d'un revenu de quatre mille livres sterling , il contracta des dettes immenses et se mit en relations habituelles avec des juife, de sorte qu'il avait une chambre de Jérusalem exclusivement consacrée à les rece^ voir. Ils y alBuaient. Quand Fox n'eut plus de garanties à leur offirir, il fut obligé de leur abandonner tout ce qu'il possédait. A trente ans^ il était i*uiné. Il recouvra sa fortune au jeu et aux courses. Bientôt il fut dépouillé de nouveau de tout ce qu'il avait geigne , et resta absolument sans argent. Ses amis se cotisèrent et lui assurèrent une rente viagère de trois mille livres sterling , constituée de manière à le mettre dans l'impossibilité de la dissiper au jeu. Sans cette attention, il serait mort de misère , probablement (1).

Le jeu et la débauche firent connaître leuj*s suites funestes à Rodney. Pour échapper à ses créanciers , il se vit forcé de s'expatrier. Il passa même poiu* avoir été détenu à Paris pour dettes. Le duc de Biron lui prêta soixante mille francs; ce qui lui permit de revenir occuper sa place dans les chambres , car il n'avait pu obtenir aucun secours de ses amis, quoiqu'il les eût mis au courant de ses eiffaires , par l'intermédiaire de sa femme (2).

Le général John Irwin éprouva le même soH. 11 avait occupé des emplois très- lucratifs. Mais ses dépenses fuirent presque fabuleuses. Dans un festin, U servit une pièce montée qui avait coûté quinze cents livres sterling. Ses folies le réduisirent à s'expatrie^ ix)ur échapper aux tracasseries de ses créanciers. Le roi lui envoya mille livres sterling pour le secoimr. Cela ne l'empêcha pas de mourir

(1) Vie poli Liqu9, littéraire et privée de Charles'Jatnes Fox, par Ralph Fell, traduite par Martiuet, 1807, 1 vol. in-8«.

(i} Wraxall, tem. I, pag. 910.— Mémoires séants ^ par le coinlc (rAlloiuilIci rtiS, tom. l , pûg. 103. - Smvcnh's et Portraits, par de Levis, 1813, pag. 193,

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banqueroutier en Italie , après avoir joui cependant de toutes les fiiveurs de la cour (4).

Nelson ambitionnait ime place à côté de ces illustres personnages. Il serait parvenu aU terme de ses désirs , si une mort glorieuse n'ïBût point sitôt terminé sa carrière. Ses victoires lui avaient valu des aigrettes^ des épées^ de richeé efifets garnis de diamants^ des piansionS) et un beau duché de trois mille livres sterling de revenu. Il touchait un fort traitement. Tout cela ne lui suffit pas. Il avait une femme qu'il aimait et estimait ; il la délaissa pom* vivre avec une ancienne grisette qui le subjugua et lui fit contracter des dettes. Il n'eut pas le courage de la renvoyer^ et lui sacrifia son bonheur, son honneur et son repos. U devint triste et attendit presque avec impatience Tocca^ sion de finir une vie dont il était honteux (2).

Gibbon aurait eu le temps de jouer im rôle pendant les huit sesaons auxquelles il assista. Il jugea à propos de garder le silence, et justifia sa conduite par sa timidité. L'opposition espérait l'attirer sous ses drapeaux. Il avait déclaré publiquement que l'Angleterre ne pou-^ vait espérer de salut qu'en faisant déposer les têtes de six des meneurs du conseil privé sur les bureaux des deux chambres du parlement pour servir d'exemple. Le roi, craignant qu'il n'écrivit l'histoire de la honte de la Grande-Bretagne, crut qu'il n'y avait pas de moyen plus sûr, pour paralyser sa plume, que de donner une place à cet historien. Gibbon se trouva heureux de devenir lord du conseil du commerce et de jouir pendant trois ans d'un traitement de sept centcinquante livres sterling. Telle est peut-être la véritable cause de son mutisme (3).

Que dirai-je du champion de l'opposition, du héros de ladémago^ gie, du plus véhément, du plus insolent, du plus redoutable des li-^ bellistes? Une fut donné à aucun Anglais d'exciter phis de tumulte^ d'inquiéter plus vivement le gouvernement, de fixer davantage l'attention publique, de recueillir plus de sympathies et d'applaudis-^ sements, de jouir d'une plus grande popularité. Pitt ne craignit paa de traiter Wilàes de blasphémateur de son Dieu, de calomniateur de son prince, d'être indigne d'appartenir à l'espèce humaine. Était-ce

(1) WrtxaU, tom. H, pag. 8Uà 818.

(t) Vie dt Horace Nelson, traduite de .Robert Soulhcy, «8Î0, l vol. in-8». (8) Mémoires de Gibbon, traduits par Mariiiié, tom. I, pag. id4 h 207, Ml, 989, et tm. U, p8g %\i, i78, 855. • FeU, pag. 97. - Wraiall, tom. II , pag. U8.

XXII LEi) COUHS ET LES îJALONS

avec raison? Wilkes était aux gages de la France, suivant la lettre d'Horace Walpole à Georges Montagu, du 29 mars i763. 11 avait été membre de la société des Franciscains, fondée par François Dashwood. Il dissipa dans des orgies toute sa fortune et celle de sa fenmie, et contracta une dette de vingt mille livres sterling. Une fois ruiné, il ne pouvait rien faire de mieux que de déblatérer contre les abus du pouvoir et de s'en faire acheter. Aussi, dans une des Lettres de Junius, du 34 juillet 1771, il lui fiit reproché d'avoir demandé le gouvernement du Canada ou de la Jamaïque, ou l'ambassade de Constantinople^ et en cas de refus d'avoir menacé de renverser par ses écrits le ministère; d'avoir chargé Thomas Walpole de solliciter pour lui, sur TétabUssement irlandais, une pension de mille livres sterling pour trente ans, et d'avoir déclaré qu'il se montrerait satisfait de cette pension ; d'avoir accepté une pension clandestme et pi'écaire, une espèce d'aumône du ministère de lord Rockingham^ et d'avoir extorqué cent livres sterling de ce dernier, et4)areille somme du duc de Portland pour retourner en France, comme ils le désiraient. Chassé plusieurs fois de la chambre, il se vit autant de fois rééUre membre de la chambre des communes. On ouvrit ime souscription pour payer ses dettes et une amende à laquelle il avait été condanmé. U fut comblé d'honneurs et porté en triomphe, et il finit par devenir lord maii'e de Londres. Désormais satisfait, il vécut dans la plus gtande obscurité, et n'eut d'autre préoccupation que de faire sa cour au roi.

C'est dans l'intimité de la plupart de ces membres du parlement, et notanunent dans la compagnie de Fox et de Shéridan, que le prince de Galles passa sa jeunesse. 11 fut le compagnon de toutes leurs orgies, adopta toutes leurs folœs, épousa tous lairs principes; il les accompagnait dans les tavernes, et se vit une nuit arrêté, pris de vin, par des hommes du guet et enfermé dans un corps de garde. H na manqua pas de contracter des dettes. Sa situation préoccupa vivement les chambres en i787. Elles vinrent à son secours, parce qu'il proinit de changer de conduite. Cependant en 1795 il était obéré de quinze millions. Le parlement le tira de nouveau d'embarras. En 1803, encore des dettes. A cette époque le prince était marié, et avait dû par conséquent réformer sa maison. Le parlemcïnt se garda bien dé flétrir cette vie déréglée. Comme le prince de Galles n'avait eu de cappcais qu'avec les orateui'sles plus influents de lopposilion, ce fut

AU XVIII* SIÈCLE. XXlit

par leur intermédiaire qu'il obtint trois fois les fonds néceésaires à racipûttement de ses dettes. La princesse de Galles suivit son exemple, et fut poursuivie pom* la somme de soixante-quinze mille livres sterlÎBg (1).

Feat-étre ces documents aideront^ils à expliquer pourquoi, malgré la prétendue perfection de la CùnstittUwn britwmiquey les impôts et la dette publique ne firent qu'augmenter chaque année ; pourquoi les États-Unis s'insurgèrent et se proclamèrent indépendants; pourquoi les Irlandais cherchèrent si souvent à suivre leur exemple , et pour* quoi tant d'individus de tout âge et de toute condition s'expatrièrent pour trouver dans les pays étrangers la liberté et le bonheur que leur refusaient des rois et des ministres libéraux.

Du roitelet de Lunéville et des princes d* Allemagne.

Pendant trente ans Stanislas fut maître de la Lorraine. 11 vivifia cette province et s'y fit aimer de tous ses siyets. 11 y mérita le surnom de Philosophe bienfaisant. Il eut des vertus qu'on ne saurait trop louer ; mais il est difficile de concilier toutes ses pratiques de piété avec l'empire qu'il laissa prendre à la marquise de Boufflei*s, qui occupait une partie du château de Lunéville, où il résidait habituellement; elle paraissait jouir de toute la faveur d'une maltresse nominale. Il est encore plus difiicile d'excuser certains abus qui se commettaient presque sous les yeux de Stanislas, et qu'il ne pouvait ignorer. Ainsi, sur la fhi de sa vie , il se retirait chaque soir à neuf heures. « Son départ, raconte William Wraxall,page 90 du tome ^' de ses Mémoires , était le signal pour commencer le faro. Toutes lés personnes des deux sexes composant sa cour et sa maison s'occupaient alors de ce jeu, et le continuaient , sans interruption , jusqu'à une heure avancée. Une circonstance presque incroyable , c'est que ta rage de ce jeu devint générale , et s'empara de tous les habitants du pftlais , y compris les marmitons et les valets. Assemblés autom» de la table , ils jetaient leurs écus sur les cartes par-dessus les tét<»8 des

(1) Fell , pftg. U4. — Moore, toro. I , png. 838, 346, et tom. Il , pag. 196. — John Alkîii« tom. Il, pog. H , 107 et 841. ^ Margrave d'Anspach, toni. Il, pag. 8H. — AUoa>Uie, tom. VI , pag, 73.

XXIV lEà cotas ET LES SdLO^'S

personnes de la société. Un tel fait prouve assez le relâchement de mœurs qui avait lieu à la cour de Loii-aine sous Stanislas. »

L'Allemagne était pleine de princes aussi indépendants que Stanislas, mais moins vertueux que lui. Quelques-ims se permettaient de chasser leiu^ sujets de leiu*s possessions pour faire de la place à leurs cerfs et à leurs sangliers. La table ne lem* coûtait pas moins que leur passion pour la chasse. Pour satisfaire toutes leurs convoitises, ils accablaient leui's peuples d'impôts et empruntaient continuellement de l'argent partout où ils en trouvaient. Us ne songeaient à réformer leur train que quand ils avaient peixlu tout crédit et étaient criblés de dettes. Le prince de Darmstadt avait un revenu de 2,760,000 livres; il dut en consacrer une partie à acquitter d'anciennes dettes. Pour le même motif , le mai'grave de Bade se contentait d'un palais de bois, vendait les fleurs de son jardin, et poussait Téconomie jusqu'à l'avarice , quoiqu'il jouît de 2,640,000 livres de rente. De folles dépenses avaient réduit à \me gêne aussi grande presque toutes les cours d'Allemagne (1).

Ces cours étant trop nombreuses et trop peu connues pom» qu'il nous soit permis de lem* consacrer une mention, nous nous bornerons à parler du duc de Wmiemberg , de l'électeur Palatin et du souverain de la Saxe.

Charles-Eugène, duc de Wiulemberg , était le prince le plus riche de l'Allemagne , après les électeiu's. Il jouissait de 6,600,000 livres de revenu. Il ne sut jamais s'en contenter. 11 voulut que sa cour de Stuttgard fût aussi brillante que celle de Versailles. Il la i*empUt d'un essaim de favoris et de maltresses ; chaque jour il leur oiirait des bals, des concerts^ des spectacles, des chasses, des festins ; il leur prodigua les trésors de l'État. Il dépensa ainsi des miUions. Le» états se permirent de lui faire des remontrances; il les traita d'irrespectueuses et continua le même train de vie. Il fut menacé d'être ciié au ban de l'empire. Cette fois il rentra en lui-même. Il avait cinquante ans quand il s'avisa de réformer sa maison , et de notifier à ses sujets qu'il allait s'occuper de leur prospérité. Ses dissipations l'avaient entraîné à prendre de l'argent de toutes mains, à hypothéquer toutes ses propriétés. Quand il jeta \m coup d'œil sur l'état de ses

(1) Voyage en AHeniagne^ par le baron Riesbeck, 1788, tom. 1, pag. 18 à 16, S9, 88, éttom. ni, pag. 196.

AU XVIir SIÈCLE. XXV

aflaires, Il s'aperçut qu'il lui restait Î8,800,000 livres de dettes (i). Voltaire fut un de ses créanciers. Il en obtenait difficilement ses rentes. Nous le verrons forcé de recourir au roi de Prusse pour toucher les arrérages qu'il réclamait aussi éloquemment qu'inutilement au duc. C'est à cette occasion que Frédéric écrivit, le 43 auguste 1777, à Voltaire : a Ce prince , à l'exemple des grandes puissances , a embrouillé le système de ses finances de telle sorte , que peut-Atre ses arrière-héritiers seront occupés à payer ses dettes. » Dans m^ autre lettre, du 10 février de la même année, il lui disait : a Je jouis de peu de crédit à cette cour , et son Altesse Sérénissime , surchargée de dettes , a une fluxion d'oreilles qui l'assourdit toutes les fois qu'elle entend le mot payez; et prononcé par ma bouche, ce mot lui répugnerait encore plus que par celle d'un auti^e. Il était réservé à votre éloquence victorieuse d'amollir le cœur de bronze dudit duc, et de le persuader à délier en votre faveur le cordon de sa bourse.»

Voici un autre débiteur de Voltaire : c'est Charles-Philippe-Théo* àùte de Sultzbach, électeur palatin. Il était doux , modéré et même dévot, n cultivait les sciences et les beaux-arts. Il s'appliquait à former de magnifiques collections de gravures et d'antiques. Il rendit son orchestre et son opéra des plus celèlu^s de l'Europe. Il avait fixé sa résidence à Manheim ; il avait une maison de plaisance à Schwetzingen. Il étalait un faste vraiment oriental Quoiqu'il n'eût qu'un revenu de 7,040,000 livres, il consacrait annuellement 440,000 livres à son opéra et à sa musique. Chaque année l'entretien de ses jardins de Schwetzingen s'élevait à 88,000 livres, et celui des châteaux de Manheim et de Schwetzingen à 132,000 livres. La chasse lui coûtait i 76,000 livres et ses écuries ^0,000. Il n'abusait pas de son autorité, mais ses courtisans ne manquèrent pas de le faire. Ils étaient si nombreux qu'ils pullulaient dans les pièces de la cour; tons les grades étaient multipliés à l'infini; il y avait autant de chefs que de subordonnés. Comme le prince ne s'occupait pas du gouvernement, ses ministres vendaient leur faveiu» et trafiquaient de toutes les places. Les commis à leur tour se permettaient toutes sortes d'exactions. Leur luxe attestait les richesses qu'ils extorquaient au peuple. Ils ne négligèrent aucun moyen de le pres8iu*er. Il n'est pas

(1) Rieslieck, (om. I , pag. 21 à 24. — Mémoires de U baronne d*0berkircb, Paris , 1853, chez Charpentier, tom. I , pag. 27» ei tom» Il ^ ptg. 240,

XXVÎ LES COmtS ET LES SALONS

jusqu'au bois qui ne devint un sujet de monopole. La taxe s'étendit à tout; il fut impossible de faire quelques pas sans avoir des droits à payer à la douane. Aussi la moitié des sujets émigrèrent; le reste mourait de faim^ parce qu'il succombait soua le poids des impôts. Il n'y avait personne pour plaider sa cause, car Charles -Théodore n'avait point d'états, et n'était en relaticm qu'avec des nobles qui ne vivaient que de friponneries. En 1777, il hérita du cercle de la Bavière. Il quitta incontinent Manheim pour se rendre à Mimich , capitale de ses nouveaux États. Qu'y trouva-t-il? Le dernier électeur ♦ Charles* Maximilien -Joseph, venait de laisser 60 millions de dettes. Il avait cependant joui d'un revenu de près de 15 millions. Mais il n'avait jamais songé à mettre de l'ordre dans ses affaires, et avait semblé ne vivre que pour chasser. Il avait tout abandonné à un essaim de ministres, de conseillers, d'intendants ; car à cette cour on ne voyait que des gens galonnés. Il y avait un amu*al pour deux vaisseaux , un général pour chaque régiment, et dans chaque compagnie le quart des militaires portait les épaulettes d'officier. Les ministres multipUaient toutes les sinécures, parce qu'ils les vendaient. Ils favorisaient des loteries et augmentaient journellement les impôts. Us n'encourageaient que les manufactures de porcelaine^ de tapisseries^ de soieries. Us négligèrent l'agriculture et laissèrent de vastes terrains incultes. Tout le pays offrait un spectacle désolant. 11 n'était pas donné à Charles-Théodore de le vivifier. U n'y réforma aucun abus , quoiqu'U pass&t pour im phUosophe éclairé (1).

De la cour de Mimich, dont le dernier électeur payait des taux exorbitants à Voltaire , passons à la cour de Dresde, dont la détresse ne fut pas inutile à la fortune dé Voltaire. Sous Auguste U, le palais de Dresde devint le sanctuaire des arts, des plaisirs et d'un iaste scandaleux. U y eut une galerie où Ton pouvait contempler pour quarante -quatre millions de porcelaines. Auguste lU ne fut pas moins magnifique. U porta le nombre de ses tableaux à douxe cents; l'un d'eux lui avait coûté 500,000 livres. Il n'hésita pas à donner plus de deux millions de la coUection du duc de Modène. il consa^^ crait annueUement près de 800,000 livres à la musique^ à l'opéra et à la danse. U n'épargnsât rien pour que sa table fût bien servie; pendant ses i^epas^ U s'amusait à laisser battre des bouffons. Toutes

0) Ricsbeck, tom. I, pag. $0 à 118, et tom. IH, pQg, «46 à 25S.

AU XVIIP SIÈCLE. XXTIt

ee& dépenses étaient encore surpassées par celles que lui occasionnait son goût pour la chasse. Il n'avait pas moins de quatre mille personnes employées à la garde de ses forêts. Uniquement préoccupé de son plaisir^ il fermait les yeux sur tous les abus qui se commettaient dans ses bureaux. Il était content de tout^ pourvu qu'on lui ibamlt continuellement l'argent nécessaire pour mener une vie dissipée. Mais s'il ne manquait de rien , il n'en était pas de même de tons ses sujets. Les officiers passèrent jusqu'à quinze mois sans toucher leur solde. Le trésor de l'État une fois épuisé ^ il fallut emprunter des capitaux à raison de dix pour cent d'intérêt : on chargea la banque de plus de billets qu'elle ne possédait de fonds. Les impôts furent augmentés^ mais la cour ne changea rien à ses halntudes. Aussi , à sa mort, Auguste III laissa-t-il 62,400,000 livres de dettes, quoique le revenu de la Saxe fût de près de quinze millions. Tant qu'il avait vécu , il avait abandonné la direction de toutes les affaires au comte de Bruhl. Celui-ci ne se maintint au pouvoir que par le soin qu'il eut constamment de ne jamais rien refuser à la prodigalité de son maître. Il aima aussi l'ostentation et se permit des dépenses qui tenaient de la folie. Sa bibliothèque de ^0 pieds de long, sa galerie de tableaux, ses jardins, ses châteaux étaient dignes d'admiration. Il ne comptait pas moins de trois cents personnes à son service; il avait le même nombre de chevaux dans ses écuries. Personne n'avait plus d'habits, démontres, de dentelles, de bottes, de souliers et de pantoufles , a dit le roi de Prusse. En effet, il possédait trois cents habits complets et le duplicata de chacun d'eux , parce qu'il changeait de vêtement l'après-dinée , et ne voulait pas que son costume du soir fût différent de celui du matin. Tous ces habits, avec chacun leur canne et leur tabatière, étaient exactement représentés dans un grand livre que le valet de chambre de son excellence lui apportait le matin, afin qu'il déterminât l'habillement du jour. C'est en ruinant la Saxe que Bruhl parvint à éblouir les yeux par son luxe. Cependant il mourut banqueroutier, après avoir dépensé annuellement près de i ,400,000 livres (1 ) .

(1) Rieshôck, tom. Il, pag. 163 à 165, 181 et 182. — Walpole, tom. H, pag. 535 à i41. ^ Voyagei de John Moore en France, en Suisse et en Allemagne , traduits par liu« de Footenay, 1806, tom. Il , pag. 200. -^ Journal d*un voyageur en Allemagne, par Guibert, 1803, tora. ï, pag. 151. — Histoire de l'anarchie de Pologne , par Rnltilère,fiv. IH.

XXTIÎl LES COmS ET LES SALONS

Danemarck,

Frédéric V était depuis longtemps le patron du génie ^ de la science et des lettres , et Tidole de son peuple. Tout à coup un changement extraordinaire se fit remarquer dans ses habitudes et dans ses manières : il perdit le goût qu'il avait eu pour les nobles travaux auxquels il s'était jusque alors livré. 11 s'entoura de gens débauchés et leur prodigua ses trésors au milieu des orgies. Il s'abandonna à ime ivresse excessive et continuelle ; elle affaiblit ses facultés morales et physiques et hÂta Theure de son trépas. Son fils Christiem VU lui succéda. Il n'avait que dix-sept ans. Il était plein de grâces, affable y généreux. D'ignobles passions détruisirent les séduisantes qualités qu'il avait reçues de la nature. Il donna son amitié à une foule de libertins de son âge. Il prit plaisir à les suivi*e dans des maisons de débauche et dans les cabarets; il y cassait les vitres, battait les domestiques, brisait les meubles. Cette conduite lui valut d'être plusieiu^ fois traîné la nuit dans des corps de garde. Il épousa la princesse Mathilde; elle était ravissante, elle devint mère. Ghristiem continua de se vautrer dans la fange. Il voulut visiter les pays étrangers; en six mois il y dissipa cinq millions. Il avait parcouru la Hollande, l'Angleterre et la France. Quel fruit tira-t-il de toutes ces courses? A Amsterdam et à Londres, ce fut dans les guinguettes et les lieux de prostitution qu'il passa les heures dont il put disposer. De Paris 11 rapporta une maladie honteuse qu'il communiqua à la reine. II revint dans ses États étiolé, presque épuisé. Il s'appliqua à forcer la nature. Il l'ecourut à des restaurants et à des stimulants. Il s'adonna de plus en plus au vice. Rien ne le retint. La présence de ses domestiques ne l'empêcha pas une fois de s'avilir. Bientôt il passa de la puberté à la décrépitude la plus dégoûtante. A vingt-cinq ans, c'était un vieillard. Il était mort vuîlement, physiquement et moralement. Il tomba dans l'imbécilUté la plus complète. Il ne savait plus ce qu'il signait , ou plutôt ce qu'on lui apportait à signer. Il fut gardé à vue; ses domestiques eurent ordre de ne j^ais lui adresser la parole; on se contenta de lui laisser des vitres à casser, des porcelaines à briser. La seule compagnie qu'il eût, ce fut un chien , nourri comme lui , traité comme lui , au point qu'il y avait

AU xvrn* srtcLE. xxix

on carrosse de^tim^ à rer^^voir ce chien à la suite du carrosse où oa flanquait le roi quand il voyageait. Pendant ce temps-là^ la reine Mathilde se soigna. Le médecin Struensée lui avait rendu la santé. Par reconnaissance la reine s'attacha à lui. Struensée obtint son cœur, et avec ce cœur les rênes du gouvernement. Il était aussi athée que dis^ solu; il eut soin de pervertir sa royale maîtresse , afin de régner despotiquement. La cour se déprava. Mathilde abdiqua toute pudeur , et n'iq>pela autour d'eUe qu'un essaim de jeunes prostituées. Son palais se transforma en temple de la volupté. Chaque jour fut un jour de tèie, les affiûres furent sacrifiées aux divertissements; les trésois ne servir^at qu'à alimenter toutes les passions. Le scandale fut porté si loin, que toutes les femmes qui se respectaient afiectèrent de déserter la cour. On éloigna tous les gens austères. Cependant, de toutes les mesures ordonnées par Struensée ^ il en est qui méritent d'être louées. Il avait tout à redouter des nobles , qui ne voyaient pas sans jalousie son élévation si rapide et son empire absolu. Or, comme ces nobles étaient criblés de dettes , il autorisa leurs créanciers à les arrêter; cette ordonnance obligea presque tous les mécontents de se retirer dans leurs {provinces. On ne lui pardonna pas de froisser ainsi les esprits. Une conspiration éclata. La reine fut précipitée du trône , répudiée et condamnée à un exil perpétuel. Struensée avait pour ami intime Brandt, qui partageait et ses principes et ses inclinations. Ils furent arrêtés. Une commission fut chargée de les juger; elle avait le pouvoir et le désir de les tuer. Elle les tua en vertu d'une sentence aussi insensée que longue , appuyée sur des motifis avec lesquels on pourrait envoyer à l'échafaud tous les fonc* tionnaires publics. L'exécution des deux potentats ne doit être regardée que comme un assassinat juridique. Le peuple respira et attendit des jours meilleurs. La reine douairière avait excité cette révolution; elle avait été soutenue par des ambitieux qui, en se prêtant à ses bassesses, espéraient s'emparer du pouvoir. Mais elle jugea h propos de le conserver pour elle. £lle paya quelques dettes, elle réforma quelques abus, elle diminua quelques dépenses; mais elle prétendit avoir le droit de ne relever de personne , quoiqu'elle se fût servie de ce prétexte pour renverser Struensée. Elle succomba ksoa tour. Les affaires furent ainsi dirigées par plusieiu*s personnages intrigants qui parvinrent à s'arracher les uns aux autres Tautorité qu'ils convoitaient. Le roi n'était dérangé dans l'isolement où il

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