‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 88 sur 95 · T SA COLONIE DS PERN£Y. S · texte numérisé non relu

T SA COLONIE DS PERN£Y. S

mander à son maçon , comme d'autres commandent une paire de souliers à un cordonnier, rapportent les Mémoires de Backmammt, du tt décembre 1774. Aussi, en 1777, dans une lettre où il rappelait à M. Le Pelletier de Morfontaine ces mots du livre premier de Y Enéide:

Felkef qneii mœnia f orgont I

il disait « : ce vers de Virgile m'a coûté quinze cent mille livres. » Il y aurait sans doute beaucoup à rabattre de cette addition. Mais il n'est pas moins vrai (pie la population avait augmenté.

Dès 1766, suivant sa lettre du 20 décembre à M. Chardon, il croyait que son territoire était peuplé de trois fois plus d'habitants qu'en 1758. En 1769, il se flattait d'avoir (juadruplé le nombre de ses paroissiens (1). A la vue de tout ce ramassis , en 1771, il ne craignit plus de parler de son hameau comme d'une ville (2). Qu'on juge de sa joie et de son orgueil en 1778, où on pouvait y afficher un dénombrement de douze cents persomies, au lieu des quarante-neuf malheureux paysans qu'il y avait trouvés dans la pauvreté lorsqu'il y vint pour la première fois ! Dans son Cœnmentaire historique, il certifie qu'elles étsiient toutes à leur aise , comme il l'avait dit à Berger dès le 25 février 1765. Il n'avait rien épargné pour augmenter et le nombre de ses maisons et celui de ses paysans. Nous avons vu que, quand ses revenus ne lui arrivaient pas à échéance, il supprimait la pension de ses neveux (3), et tout l'argent qu'il attendait et qu'il recevait était toujours censé destiné à la prospérité de Femey. Aussi en vint-il à confesser qu'il avait fait dés efforts au-dessus de son état et de sa fortune (4).

Mais comment pouvait-il dire qu'il servait l'État (5) en donnant au roi de nouveaux sujets t

« Figurez-vous , disait-il à d'Argeutal , le 4 mai 1767, que j'ai fondé une colonie à Femey; que j'y ai établi des marchands, des artistes , un chirurgien ; que je leur bâtis des maisons. » Il regardait cette entreprise comme la plus belle qu'on eût faite dans le mont Jura (6). Ses nouveaux hôtes étaient des horlogers français ci-devant établis à Genève (7). Voltaire compta, le 24 avril 1770, quarante ouvriers employés chez lui à enseigner l'heure à l'Europe (8). Le lendemain.

(1) Lettre à Saint-Lambert , dn 7 mart 1709.

(1) Lettre au duc de Richelieu , du 99 afril 1771. — (8) Idem,

(4) Lettre à U^ de Saint-Julien , du il septembre I77i.

(5) Lettre à U^ du Deflknd, du tt ami 1770. ^ (0) Idem.

(7) Lettre à d*Argental, du U afril 1770,

(8) Lettre h Hennin , du U ami 1770,

194 TOLTAI&K

il pariait ie oinquanie familleg nouveUement reeueillies chez lui (I). Quelques mois plus tard^ il s'agissait de plus de cent Genevois avec leurs familles (2). Trois ans plus tard y c'était une colonie de cinq à six cents artistes (3).

Pourquoi tous ces ouvriers tombaient-ils deux à deux, quatre à quatre au beau milieu de Femey? Voltaire nous rapprendra. Le ii mai 1770^ il écrivait au cardinal de Bemis : o M. le duc de Choiseul établit une ville nouvelle à deux pas de mon hameau. On a déjà construit sur le lac de Genève un port qui coûte cent mille écus. Les bourgeois de Genève ont conçu une grande jalousie de cette ville, qui sera commerçante; et ils ont craint que je ne convertisse leurs meilleurs ouvriers ^ et que je ne transplantasse leurs ouailles dans un nouveau bercail , comme de fait la chose est arrivée. Il y eut beaucoup de tumulte à Genève il y a trois mois. Les bourgeois assassinèrent quelques Genevois qui ne sont que natifs : les confrères des assassinés, ne pouvant se réfugier dans la ville de M. le duc de Choiseul, parce qu'elle n'est pasbàtic, choisirent mon village de Ferney pour le lieu de leur transmigi*atiou; ils se sont aussi répandus dans les villages d'alentour. Ce sont tous d'excellents horlogers; ils se sont mis à travailler dès que je les ai eu logés. Notre dessein est de ruiner saintement le conunerce de Genève , et d'établir celui de Ferney. »

La fortune tendait les bras à Voltaire; il se garda bien de lui tourner le dos. Il comprit tout le parti qii'il pouvait tirer de ces fatales circonstances. Dès que son plan fut conçu, il se hâta de l'exécuter et parvint à tout convertir en or. Il avait sous la main une colonie entière d'excellents artistes en horlogerie; il commandait aussi à des peintres en émail (4). 11 prêta de l'argent à tous ces ouvriers pour les aider à travailler, et leur confia une manufacture de montres (5). Elle devint considéi*able (6) et attira une foule de marchands de toute espèce (7). Il y en eut bientôt deux pour les montres et une troisième pour les étoffes de soie (8). Le commerce ayant pris du développement, on en compta plus taril quatre pour les montres et trois autres petites pour d'autres objets (9). En juillet n7î, ou en remarquait

(1) Letf rd à d'Argentol , da 25 a^rU «770.

(2) LcUre au duc de Richelieu , du 11 juillet 1770.

(3) Lettre à d'Argeutal, du S4 octobre 1774.

(4) Lettre au duc de Richelieu, du 11 juillet 1770.

(5) Lettre àd*Àrgeotal, du 15 avril 1770.

(6) Lettre à de U Borde, du 16 avril 1770.

(7) Uttre au duc de RicbeUeu , du 11 juUlet 1770.

(8) Uttre à M«* du DeflDuid, du 11 octobre 1770.

(9) Lettre à d'Argentaly du 10 septembre 1771.

BT SA COIOK» tt PEEMIT. N^^qI^Î^ ^*

Burtout six , dont une pour les blondes (1 ). Quelques mois plus tard , il était question d'une grande quantiië de manufactures (3). • Dans presque toutes ces raanufactiu^s , on ne fabriquait que des montres ; bien que faites en six semaines (3) , elles étaient très-jolies, très-bonnes et à bon marché (4). Toutes les conditions du succès se trouvant réunies, ce fut Voltaire qui se chargea de la commission. 11 passa tous les commis et courtiers passés. Le 16 mail 770 , il écrivait à d'Argental : a Je suis bien fâché que les prémices de ma manu- £usture ne puissent être acceptées. J'avais envoyé à M»* la duchesse de Choiseul une petite boite de six montres charmantes, et qui coûtent très-peu. La phis chère est de quarante-six louis, et la moindre est de douze ; tout cela coûterait le double à Paris. J'aurais voulu surtout que le roi eût vu les montres qui sont ornées de son portrait en émail , et de celui de Mgr le dauphin. Je suis persuadé qu'il aurait été surpris et bien aise de voir que , dans un de ses plus chétifs villages, on eût pu faire , en aussi peu de temps, des ouvrages si parfaits, o Voltaire obtint la récompense due à sa courtoisie. Le roi lui acheta plusieurs montres et lui assura sa protection pour la nouvelle colonie (5), tant il avait été ravi de l'échantillon mis sur son compte par le duc de Choiseul (6) !

Celui-ci portait le plus vif intérêt à la prospérité de Femey. Dès 1766, Voltaire lui disait : «Je vous dois tout, car c'est vous qui avez rendu ma petite terre libre. C'est par vous que mon désert horrible a été changé en un séjour riant ; que le nombre des habitants est triplé, ainsi que celui des charrues, et que la nature est changée dans ce coin, qui était le rebut de latene. » Le 7 juillet 1770, c'était à Dalembert qu'il en parlait en ces termes : a M. le duc de Choiseul me soutient de toutes ses forces , il fait son affaire de la mienne ; M"* la duchesse de Choiseul l'encourage encore , et nous lui avons les dernières obligations. » Aussi le 18 septembre 1769, envoya-t-il à cette dame les premiers bas de soie fcdnîqués à Ferney. Il ne cessa de se reconunander à elle dans tous ses embarras; Le 9 avril 1770, il lui écrivit : « A peine Mgr. Atticus-Corsicus- Pollioit (le duc de Choiseul) a dit, en passant dans son cabinet : Je consens qu'on reçoive les émigrants, que sur-le-champ j'ai fSodt venir des émigrants dans ma chaumière. A peine y ont-ils travaillé, qu'ils ont fait assez de montres pour en envoyer ime petite caisse en Espagne. C'est le commencement d'un très- grand commerce.

(1) LeUre à M»« de Saint-Julien , des 31 Juillet et 21 septembre i17S. — (f ) Idem.

(8) Lettre à de la Borde , du 16 avril 4770.

(4) Lettre à de Bernif , du It mai 1770. — (5) Idem.

(8) Lettre à d*ArgeiiUl , dn fi JoiU«t 1T79,

196 TOLTÀIRS

J'envoie h caisse à Mgi*. le duc parce courrier , afin qu'il voie conv» bien il est aisé de fonder ime colonie , quand on le veut bien. Noua aurons dans trois mois de quoi remplir sept ou huit autres c«is8es. Je me jette à vos gros et grands pieds , pour vous conjiu^er de favoriser cet envoi , pour que cette petite caisse parte sans délai pour Cadix , soit par la terre (le texte de diverses éditions porte par Vair ; c'est par erreur^ autrement Voltaire aurait dit ime absurdité ), soit par la mer ; poiu* que notre protectem-, notre fondateur y daigne donner les ordres les plus précis. J'écris passionnément à M. de la Ponce (secrétaire du duc ) pour cette affaire^ dont dépend absolument un commerce de plus de cent mille écus par an. Je glisse même dans mon paquet un placet poiu* le roi. J*en présenterais im à Dieu, au diable^ s'il y avait im diable.» Le 25 avrils Voltaire apprit à d'Argental qu'il craignait beaucoup que sa caisse pom* Cadix n'eût pas été £bivo>rablement accueillie du duc. Mais le SI juillet suivant, il mandait au même d'Argental : « Je vous supplie de communiquer à M. le duo de Choiseul mon étonnement dont je ne suis pas encore revenu. J'avais pris la liberté d'envoyer sous son enveloppe, en Espagne, une caisse des ou\Tages de ma manufacture. Il daigna se charger de la faire passer par la poste à Bordeaux , et de l'adresser à un patron de vaisseau pour la rendre à Cadix; et voici qu'il m'envoie luimême le reçu du patron : mon protecteur devient mon commissionnaire. D

Sur ces entrefaites, il ayait envoyé le 5 juin cette circulaire a tocs LES AMBASSADEURS .* a MonsicuT, j'ai i'honneiu* d'informer Votre Excel* lence que les bourgeois de Genève ayant malheureusement assassiné quelques-uns de leurs compatriotes , plusieurs familles de bons horlogers s'étant réfugiées dans une petite terre que je possède an pays de Gex, et M. le duc de Choiseul les ayant mises sous la protection du roi , j'ai eu le bonheur de les mettre en état d'exercer leurs talents. Ce sont les meilleurs artistes de Genève; ils travaillent en tout genre, et à un prix plus modéré qu'en toute autre fabrique. Ils font en émail , avec beaucoup de promptitude , tous les portraits dont on veut garnir les boites des montres. Us méritent d'autant plus la protection de Votre Excellence, qu'ils ont beaucoup de respect pour la religion catholique. C'est sous les auspices de M. le duc de Choiseul que je supplie Votre Excellence de les liaivoriser, soit en leiu* donnant vos ordres, soit en daignant les £Edre recommander aux négociants les plus accrédités. Je vous prie , monseigneur , de pardonner à la liberté que je prends, en considération de l'avantage qui en résulte pour le royaume. » Voltaire accabla de lettres non moins pathétiques toutes les personnes de sa connaissance. Le duc de Choiseul ^«^'étant chargé de l'expédition des caisses à» montres pour Rome ,

ET SA GOLœaB ]« P£RNET. 207

Voltaire manda » le 1 1 mai i 770 y au cardinal de Beroid : a La bonne œuvre que je supplie Votre Éminence de faire est seulement de daigner Mre cherdier par un de vos valets de chambre, ou parquel* que autre personne de confiance, un honnête marchand établi à Rome j qui veuille se charger d'être notre correspondant. Je vous réponds qu'il y trouvera son profit Les entrepreneurs de la manufacture lui feront im envoi dès que vous nous aurez accordé la grâce que nous vous demandons, d Le cardinal de Bernis n'ayant pas pris cette afiEsùre à cœur. Voltaire lui écrivit de nouveau le 28 décenû)re suivant : « Je ne peux m'empêcher de vous dire que vous m'avez profondément afOigé. Je n'ai point mérité cette diureté de votre part; je m'en plains à vous avec une extrême douleur. Vous avez cru apparemment que ma colonie n'était qu'une licence poétique. Il n'y a point d'ambassadeur qui ne se soit empressé de nous procurer des correspondances dans les pays étrangers. Vous êtes le seul qui nonseulement n'ayez pas eu cette bonté , mais qui ayez dédaigné de me répondre. Que vous en coûtait-il de faire dire un mot au consul de France que vous avez à Remet J'attendais cette grâce de la bienveillance que vous m'aviez témoignée. Si vous aviez voulu pour vous ou pour quelqu'un de vos amis quelque jolie montre aussi bonne que celles d'Angleterre, et qui aurait coûté la moitié moins, vous l'auriez eue en dix jours par la poste de Lyon. x> En même tempo Voltaire pressait le duc de Praslin de faire parvenir des montres au dey et à la miUce d'Alger, au bey et à la milice de Timis (i). Il eut soin de recommander sa colonie à la bienveillance de l'impératrice de Russie, dont on grava le portrait sur des montres, comme on l'avait fait pour le roi et le dauphin; en peu de temps il lui expédia pour 39,238 livres d'orfèvrerie (2). Dans le Commentaire historique il régla son compte à cinquante mille livres. Dès l'année 4771 , il eut la consolation d'entrer en relation avec l'Espagne, lltalie, la Russie, la Hollande (3). Il pénétra même dans les murs de Constantinople (4) ; et en i773 il finit par se faufiler dans la Turquie et jusque dans le Maroc (5) et l'Amérique (6). Ses lettres des 6 mai et 18 octobre 177i, à la fameuse Catherine, prouvent qu'il songeait à établir une succursale sur les frontières de la Tart^ùrie et de la Chine. Mais il n'oubliait point Paris. Le 20 septembre 1771 , U pria d'Argental de plaider

(1) Lettre à d^ArgeDtal , du i6 septembre 1770.

(i) Lettres à Catherine, des «a décembre 1770 , 80 atrU et !9 Juia 1771.

(8) Lettre au duc de la VrUlièrâ , du 9 mai 1771.

(4) Lettre au comte de Saint-Priest, du 17 juin 1771.

(5) Lettre à d*ArgenUl, du i8 juin 177i.

(0) Lettre à U^ du Deflknd, du 6 juin 177t.

988 TOLTAIBE

éloquemment sa cause auprès des intendants des menus-plaisim An roi. Le 9 septembi*e 1774, il tri^ita aussi avec le célèbre L'Épine, horloger du roi. Il ne négligea rien non plus pour fournir des landes de ses fabriques aux premières maisons de modes de la capitale (i).

Tant de démarches devaient être couronnées de succès éclatants. Voltaire avait espéré voir aflDuer cent mille éous tous les ans à Femey . Dès 1773 ses manufactui'es envoyaient poui* cinq cent mille livres de marchandises au bout du monde (2). En 1774 , on fit un invaitaire de 450,000 livres (3) , et on ne désespéra pas de parler bientôt d'un million (4), En 1776, il était question déjà de six cent mille livres (5). Femey alors était déjà vanté comme une ville et même une très-jolie ville (6) ; on y comptait douze cents âmes (7) ; on y remarquait un médecin et plusieurs bourgeois qui avaient acheté des maisons de six mille , de douze mille livres et d'autres plus considérables (8). Tous les jours il y arrivait des artistes; Voltaire leur bâtissait des habitations et leur avançait de fortes sommes d'argent (9). Il leur proourait jusqu'à des lingots d'or (10) ; il se chargeait de tous leun remboursements et de leurs attires en souffrance dans les pays étrangers (11). Il obtint du roi qu'ils ne payassent aucun impôt (là) et qu'ils eussent toutes les facilités possibles pour leur commerce (13) ; déserte que personne ne pouvait travailler mieux et à meilleur compte (14) , et qu'il n'y avait qu'un tremblement de terre qui fût capable de ruiner un établissement si puissamment soutenu (15). Grâce à la protection du duc de Richelieu et de M-* de Saint^ulien , dit Wagnière (p. 65), Voltaire avait la faculté de se servir de Tenvelof^du baron d'Ogny , intendant général des postes , pour expédier sans frais tous les objets d'horlogerie et de b^outerie qui seraient fabriqués à Ferney , dans toute la France et les pays étrangers^ et même jusque dans la Turquie et le Maroc.

(I) Lettre à M»* de Saint-Julien , du 81 juiUet 1771. 1%) Lettre à M-* du Deffiuid, du tS août 1778.

(8) Lettre à de Vaines , du 6 septembre 1775. (4) Lettre à L'Epine, du 9 décembre 1774. • (8) Lettre à M»* de Saint-Julien, du 1« Juin 1776.

(6) Lettre au duc de Richelieu , du 18 octobre 1778.

(7) Lettre à de Bacqueocourt , du 4 octobre 1776.

(8) Lettre au marquis de Florian , du 8 janvier 1777.

(9) Lettre à d^ArgenUl , du 28 juin 1778.

(10) Lettre à de la Borde, du 18 afril 1778.

(II) Lettre à d*Aigeatal, du «juin 1778.

(If) Uttre au duc de U Vrillière , du 9 mai 1771. (18) Lettre à de Pomaret , du 14 octobre 1771.

(14) Lettre à Catherine, du 9i jauTîer 1771.

(15) Lettrée M** du Deflknd, du 8 aoftt 1770.

ET SA GOLOUfflB Itt FEBNEY. 309

Il eet fisM^ile de deviner combien Voltaire devait recheroher la proteetkm des ministres. Il avait recommandé ses manuiactures avec une persévérance infiettigabie au duc de Choiseul (1); celui-d étant diih gracié) Voltaire tàdia de bien mériter de son successeur. Il crut que le duc d'Aiguillon avait juridicliûii sur Femey . Aussi le 10 septembre 4771 y il écrivit à d'Argental : « ^ dans roccaâon» mon cher ange peut faire qudque éloge de nos colonies à M. le duc d'Aiguillcm , il nous rendra un grand service. Figurez-vous que nous avons fait un lieu considérable d'un méchant hameau où il n'y avait que quarante misérables, dévc»*és de pauvreté et d'écroueUes. Loin d'avoir le moindre iiïbérêt dans toutes ces entreprises Je me suis ruiné h les encourager, et c'est cela même qui mérite la protection du ministte*e. Le single historique d'un désert a&eux changé en une habitation florissante et animée est un sujet de conversation à table avec des ministres. M. le duc de Choiseul avait daigné acheter quelques-unes de nos montres pour en faire des présents au nom du roi. Nos fabri:* quants les venident à un tiers meilleur marché qu'à Paris. Presque tous les horlogers de Paris achètent de nous les montres qu'ils vendent impudemment sous leur nom , et sur lesquelles ils gagnent , non-seulement ce tiers , mais très-souvent plus de moitié. Tout cela sera très-bon à dire quand on traitera par hasard le chapitre des arts. x> Trois jours après , Voltaire chargea le duc de Richelieu de la m^e commission ^ en lui représentant sa colonie comme un ol]{)et de commerce intéressant pour TÉtat^et digne d'attirer l'attention du ministère. Mais il ne laissait pas d'être inquiet. Le ii octobre ; il manda à d'Argental : «Ma colonie , qui n'est plus protégée , me donne de très-vives alarmes. Je me suis ruiné pour Tétar hlir et pour la soutenir; j'ai animé un pays entièrement mort; j'ai £iit naître le travail et l'opulence dans le séjour de la misère , et je suis à la veille de voir tout mon ouvrage détruit. Je vous demande en grâce de parler à M. le duc d'Aiguillon ; vous le pouvez , vous le voyez tous les mardis; je ne vous demande point de vous eompromettre, j'en suis bien éloigné. Je lui ai écrit, je lui ai demandé en général sa protecti(»i; j'ose dire qu'il me la devait; il ne m'a point fait de réponse; ne pourriez-vous pas lui en dire un mot? 11 vous est assurément très-aisé de savoir, dans la conversation, s'il est favorablement disposé ou non. Voilà tout ce que je conjure votre amitié de faire le plu» tôt que vous pourrez dans une occasion si pressante. Si M. le maréchal de RicheHeu était à Versailles, il pourvût lui en dire quelques mots, c'est-à-dire en faire quelques plaisanteries, tourner mon entreprise en ridicule,

(i) Lettre au due de RkbeUeu , da M avril 1771.

300 TOLTAIKB

se bien moquer de moi et de ma colonie ; mais mon ange sentiim mon état sérieusement et le fera sentir. » Le i6 octobre , Voltaire pria aussi la ducbesse d'Aiguillon de le rappeler au souvenir du duc« n n'oublia pas non plus le duc de la Vrillière^ dans le département duquel se trouvait le territoire de Femey et l'entreprise de Verso7(i). Enfin il finit par supplier le prince de Condé de ne pas l'abandonner (2). Dès que Tiurgot fut porté au faite du pouvoir par le ikt irrésistible de l'opinion^ Voltaire tressaillit d'espérance , et pensa qu'une colonie dont il ne croyait pas l'existence inutile au royaume allait être encouragée (3). Le 24 octobre 1774 ^ il en parlait ainsi à d'Argental : a M. Turgot ne m'a point écrit. Il m'a fait dire qu'il avait entre les mains la requête de ma colonie. J'attendrai le résultat de ses bontés. Je présume que vous verrez M. Turgot à Fontaine* bleauy et que vous pourrez lui dire en général quelques mots qui réveilleront son attention pour un établissement digne en effet d'être protégé par lui. » Dans le mois de novembre i775, il vanta les Éditt de Sa M«yesté Louis XVI pendant l'administration de M. Turgot. Ce n'était point sans raison. Presque tout ce qu'il demanda lui Ait octroyé » bien qu'il lançât requêtes siur requêtes. Ainsi il oomposa, de 1774 à i776, les pièces suivantes: Au roi en son comeH; Lettre écrite à M. Turgot par MM. les syndics généraux du clergé, de la noblesse et du tiers-état du pays de Gex; Petit écrit sur f arrêt du conseil du i3septemàre illA, qui permet le libre commerce des Mes dans le royaume ; Notes concernant le pays de Gex; Mémoire sur le payi de Gex; Mémoire du pays de Gex, à M. Turgot, ministre d'Etat; Mémoire à M. Turgot ; Délibération des États de Gex, du U mars i 776, à M. le contrôleur général; A M. Turgot; Remontrances du pays de Gex au roi; Au roi en son conseil. Grâce à l'appui de Turgot, la province de Gex devint libre et heureuse^ et délivrée de toutes les vexations et charges dont Voltaire n'avait cessé de se plaindre. Femey reconnaissant, dit Wagnière (p. 64) , frappa une médaille en l'honneur de Turgot, et, dans son Commen/atreAiifort^, Voltaire l'appela le bienfaisant ministre. Quand celui-ci fut destitué, Voltaire avoua à de Vaines, le 15 mai 1 776, qu'il était atterré et désespéré. L'élévation de Necker acheva de l'accabler. Le 30 octobre i 776 , il apprenait à M"»» de SaintnJulien qu'il comprenait que les intérêts de Femey étant opposés aux intérêts de Genève , Necker serait obligé de donner la préférence à sa patrie.

Voltaire avait prévu que le jour où le gouvernement ne le favo*

(i) Lettre au duc de U Ynllière, du 9 mai «771.

(t) Lettre à M»* de Saint-Julien , du 15 novembre 1776.

(8) Lettre à d^Argental, du U «q^mbre 1774.

LIT SA C^iONI£ DE FERNEt. %)i

riserait plus serait le coiuinencemeat de sa ruiné (1), puisqu'il lui était impossible, sans le secours du gouvernement, de parvenir à faire tomber le .commerce de Genève (2). Le duc de Choiseul l'avait encouragé de tout son crédit; Turgotlui avait donné toutes les facilités qui se conciliaient avec les lois, et l'intendant d'Ogny continuait de lui accorder la franchise de la poste pour toutes les caisses de montres fabriquées à Femey (3). Mais il suffisait que le ministère ne prit plus ses affaires à cœur, pour que Voltaire se crût perdu. Dès le 30 octobre i776, il se plaint à M"« de Saint-Julien de ruine entière, fl n'écrit plus une lettre sans déposer son bilan. Nous avons vu comme il développa ce thème pour remuer et attendrir ses débiteurs, et aiguillonner le zèle de son notaire (4).

Le gouvernement pouvait-il accorder plus de privilèges qu'il n'a fait, sur les instances de Voltaire? Évidemment non. Il avait eu l'in* tention de ruiner Genève en fondant Versoy. Il fut ti*op préoccupé et trop appauvri pour continuer cette entreprise. Voltaire escamota cette idée. 11 tenta à Ferney ce qui devait être exécuté à Versoy. Tous les ministres, toutes les puissances le secondèrent. Il avait sondé leurs intentions, avant de se mettre à l'œuvre. Dès qu'il fut persuadé de n'être point abandonné, il profita des circonstances. Le bon de l'affaire fut de convertir en question d'État une habile spéculation.

Nous savons pourquoi et comment Voltaire parvint à faire regarder toutes ses entreprises à Ferney comme un objet intéressant pour l'État. Il s'agit de prouver maintenant que sa conduite dans cette opé^ ration ne fut qu'une spéculation.

Voltaire ne convenait point de cette vérité. Ainsi il déclarait, le ai octobre 1771, à M"* du Deffand qu'il avait tout fait par pure vanité. Il disait qu'il avait tout entrepris à ses dépens , sans se réserver un denier de profit pour ses peines (5) ; qu'il prêtait tout son argent sans intérêt (6). U répétait qu'il n'avait acheté un domaine que pour le vivifier (7), et que c'était la pureté de ses intentions qui devait lui mériter la protection de Moyse-Turgot (8). Dans ses mo* ments d'ennui , il se consolait dans la pensée qu'il avait toiyours été

(1) Lettre à d*Argental , du U juin 1770.

(f) Lettre au contrôleur général des finances, de novemhre 177t.

(8) Lettre à Baudeau, d^atril 1776.

(4) Lettres au duc de Richelieu et à du Tertre , des 18 et iO Janvier 1777.

(5) UUre à d*Àrgental , du 16 Juin 1770.

(6) Lettre à de la Borde , du 16 a? ni 1770.

(7) Lettre à Bandeau, d'atril 1776.

(8) Lettre à de Vaines , du 6 septembre 1^76. .

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entraîné par le seul désir de faire du bien (i). Rien de jAus certain que le contraire.

Du moment que Voltaire eut acheté Femey, il était de son intérêt de défricher et d'améliorer ses terres , puisqu'elles rapportent en raison du soin qu'on prend de les travailler.

Un concours inouï de circonstances hii fit espérer de parvwiir i changer son hameau en ville. Il le tenta et réussit. Femey lui «ppàrtenait; il est évident que les propriétés augmenteraient de valeur suivant le nombre des habitants. C'est ce qui arriva. Le domaine qiie Voltaire avait acheté près de cent mille livres, sa nièce le vendit deux cent trente mille livres. En attendant, Voltaire ne n^;ligeait point de réclamer la dime (2), et il se récria contre son curé, qui loi réclamait ce bénéfice (3). Il avouait que ses maisons lui rapportaient des lods et ventes considérables (4), qui étaient probablement de 8 p. 100 , si nous en jugeons par ce qu'il fut obligé lui-même de payer pour l'acquisition de Femey. C'était lui qui les avait con»- ^*uites; il avait l'habitude de les vendre. Perdit-il dans ces marchés? Luchét (t. n. p. 145) prétend que ces habitations étaient jdutdt données que vendues. Mais Wagnière (p. 65), mieux informé que Luchét, nous apprend qu'elles n'étaient cédées que moyennant une rente viagère à cinq , ou six, ou sept pour cent. La preuve qu'elfes étaient vendues tout lem* prix, c'est qu'à la mort de Voltaire, » nièce fut obligée d'accorder de fortes réductions sur toutes ces rentes, quoique l'intendant d'Ogny n'eût point cessé de permettre l'usage de son couvert, et que les fermiers généraux ne demandass^t point les droits qui leiu* revenaient. Quant à l'argent qu'il prêtait à ses colons, il en retirait quatre du cent d'intérêt suivant Wagnière, inieux informé encore siu* cette questicm que Luchet, qui parle d'un •taux modique.

Toutes les spéculations coûtent d'abord quelques saerifices. Vdtaire dut certainement en faire quelquefois pour attirer les étrangM «et se les attacher. Mais ne perdait-il pas à ne leiur prétei- de Targent ^'à quatre du cent , et à leur vendre des naaisons à cinq, six ousept du cent? C'est ee qu'il faut examiner.

Tous les ans il lui restait des sommes inunenses à utiliser. A qui allait-il les prêter? A l'étranger? mais ces placements exigeaient beaucoup de formalités ; leurs remboursements étaient difficiles et 'occasionnaient d'énormes frais de change. A Genève? mais tout y

(1) Lettre au duc de Richelieu , du 30 Janfier 1777.

(t) LeUre à Bertrand » du 19 décembre i760.

(8) Lettre à Damilafille, du t3 août 1768.

(4) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosses, pag. 868.

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était en révolution; on s'y poursuivait dans les rues , où s'y livrait des batailles avec des seringues chargées d'eau bouillante , à défaut de canons et de mortiers. En France, TÉtat , les capitalistes , les propriétaire ne jouissaient pas d'un grand crédit. Ainsi la Ck)mpagnie des Indes penchait d'heure en heure vers sa ruine. Le bon temps des fermiers généraux était passé ; on les avait tellement accablée de cronpes et de charges que leur position devenait de plus en plus précaire. L'État n'était qu'im abime insondable qui engloutissait tous les capitaux et ne revomissait pour intérêts que quelques chiffons de papier de nulle valeur sur la place. Les changements de ministères n'amenaient que de nouveaux impôts toujoui^s plus écrasants; les perpétuelles dilapidations de la cour, en temps de paix conmie en temps de guerre, avaient habitué le gouvernement à ne plus rougir, et à ne rien négliger pour extorquer tout l'argent dn royaume, de sorte que les arrêts du conseil semblaient échappés à la caverne de quelque bande de brigands. Le 18 février 1770, le paiement des rescriptions fut suspendu ; cet acte enleva 200,000 livres à Voltaire. Sous im régime oti les caprices des prostituées devenaient des lois que s'empressait de signer im monarque abruti par le vin , les propriétés foncières avaient tout à redouter. Les deux tiers de ces propriétés appartenaient aux couvents et aux nobles. Si les couvents étaient opulents, ils n'avaient pas besoin d'emprunter; ils n'auraient pu le faire sans autorisation. Bien qu'ils pussent offrir hypo-* thèque, ils devaient appréhender un refus, s'ils s'étaient hasardés à demander des fonds. Les Jésuites avaient été riches et puissants; on les avait réduits à la misère en les chassant de leurs maisons, en g'emparant de leurs portefeuilles. Jamais leurs créanciers ne furent remboursés. Dans son Histoire de Russie, Voltaire loua Pierre le Grand et Catherine II d'avoir dépouillé le clergé de presque tout ce qu'il possédait; maintes fois, de concert avec tous les encyclopédistes^ il provoqua le gouvernement à suivre cet exemple en France. Il était fiicile de copjecturer qu'on ne se bornerait pas à diminuer le nombre lies couvents, et qu'on (mirait par les supprimer tous sans s'occuper de leur passif. C'est ce qui explique pourquoi Voltaire , si attentif à rechercher des débiteurs qui offrissent toutes les garanties possibles^ n'eut point de rapports avec les couvents. Il préféra toiyoïnrs les grands seigneurs destinés à recueillir quelques lots du partage des immeubles de l'Église. Sans doute ils étaient solvables, puisqu'ils possédaient de vastes domaines; ils avaient encore l'expectative de toutes les dignités et de toutes les sinécures qui leur étaient réservées; ils trouvèrent toujours moyen de s'octroyer des pensions, des gratifications ordinaires et extraordinaires» de n'être jamais compris dans les réformes, et même de transiger avec les fermiers généraux

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pour les sommes qu'ils étaient forcés de vei'ser dans les coffres du fisc. Mais rien n'égalait leur audace et leur mauvaise foi pour continuer de se vautrer dans la débauche. Aussi étaient-ils si las de payer de gros intérêts à Voltaire, que ce n'est qu'après plusieurs ann<^ de sollicitations et d'exploits qu'il eu arrachait ses rentes. Il était si éloigné d'eux, qu'il ne pouvait traiter de puissance à puissance avec eux que par l'intermédiaire d'un notaire et d'im homme d'affaires auxquels il fallait donner des honoraires; il avait besoin d'eux, et se voyait encore obligé de ménager leur susceptibilité. Ses colons , au contraire, travaillaient sous ses yeux et n'avaient rien à crauidre des édits du conseil ; s'il leur avançait des capitaux , tout les portait à les faire fructifier, afin d'obtenir de nouvelles avances et gagner davantage; il ne devaient espérer de nouvelles faveurs qu'autant qu'ils s'aquitteraient des engagements qu'ils avaient contractés. Ontrils été fidèles à leur pai'ole? Oui, puisque jamais Voltaire ne s'est plaint de leur négligence, de leurs banqueroutes , et qu'il n'a cessé de leiu* abandonner tous les ans l'argent dont il disposait.

Voltaire ne pouvait prudemment et raisonnablement prêter de l'argent à ses anciens débiteiu^s que par contrats et sur hypothèques : or ces contrats étaient sujets à des droits de plus en plus exorbitants. Plus ces chai*ges augmentaient, plus l'intérêt du capital devait diminuer. Ferney étant exempt de tous ces impôts et de toutes ces vexations dont Terray avait accablé toutes les propriétés. Voltaire pouvait y placer ses économies à de meilleures conditions qu'ailleurs. De plus, il avançait des fonds sans crainte sur des billets à terme à ses colons , suivant qu'il axait confiance dans l'emprunteur. Par là il s'épargnait des frais considérables, qui rognaient toutes des rentes qu'il touchait ailleurs, comme son Lm^et Tindique.

En prêtant de l'argent à quatre pour cent à ses colons , Voltaire lem* fatsait-il une grâce ? non. Il s'était réduit à ce taux avec le duc de Wurtemberg. Il n'aurait pas obtenu de plus forts intérêts ailleurs, à cause des frais dont nous venons de parler. Mais rien ne prouve qu'il se contentât toujours de ce quatre poiu* cent avec ses colons. U leiu* vendait des maisons moyennant ime rente viagère à cinq ou six ou sept pour cent, c'est-à-dire autant qu*il pouvait. De même il devait en exiger tout l'intérêt qu'il pouvait retirer des fonds qu'il leur avançait. Son Livret nous apprend qu'au besoin il s'élevait souvent au cinq pour cent. Par conséquent, soit qu'il vendit des maisons en viager à ses colons, soit qu'il leilr prêtât de l'argent pour des époques fixes. Voltaire touchait tout le profit qu'il avait droit d'en attendi'e.S'il a beaucoup prêté à quatre pour cent, il est facile d'en trouver la raison. Ce taux n'était pas sans exemple en Eiux)pe. Laveaux nous apprend, page n5 du tome I. de son Histoire de Pierre III.

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qu^aumoineui OÙ cet empereur fut précipté du trône et assassiné par les or Jres de Catherine U, il allait créer une banque où leg commer* çants auraient pu emprunter de Tardent à raison de quatre pour cent d'intérêt. Je lis à la page 3(52 de V Histoire de Joseph II, par M. Faganel^ que ce monarque prohiba tout placement de fonds sur particuliers à un intérêt plus fort que quatre pour cent. U alla même jusqu'à défendre au mont-de-piété de prendre plus de quatre pour cent sur les effets qui ne sont ni or ni argent (I). En France, unéditduroi, du mois de juin, enregistré le 29 août 1766, fixa l'intérêt de l'argent à quatre pour cent pour tout le royaume. A la vérité un autre édit du roi, du mois de février, enregistré le 23 février 1770, annula l'édit précédent et permit les placements à raison de l'ancien cinq pour cent. Mais sous ïurgot, le quatre pour cent d'intérêt redevint sinon le taux légal, du moins le taux le plus commun (2). C'est ainsi que le clergé, par lettres patentes du 21 octobre 1775, les États de Bourgogne, par letti^es patentes du \% décembre 1775, ceux de Languedoc, par arrêt du 19 février 1776, et ceux de Provence, par arrêt du 10 mars 1776, furent autorisés à emprunter de fortes sonunes à quatre pour cent Aussi le l*' novembre 1775, les Mémoires de Bachaumont faisaient cette remarqiie : ' « L'intérêt de l'argent se remet comme naturellement à quatre pour cent. Tous les fermiers généraux, receveurs généraux des finances et autres gens riches dans le cas d'avoir des fondai étrangers et de renouveler leurs engagements à la fin de l'annéer suivant Tusage, ont déclaré qu'ils ne donneraient plus désormais un intérêt plus fort, et que les propriétaires seraient maîtres de les reti»rer, si cette condition ne leur convenait pas. En sorte qu'il n'est aucun doute, si la paix subsiste, que ce taux ne devienne la loi générale du royaume incessamment. »

Ne perdons point de vue que chaque fois que les maisons qu'il avait vendues en viager à ses colons changeaient de propriétaires. Voltaire touchait des lods et ventes cwisidérables. Or, comme ces lods et ventes étaient probablement de 8 et peut-être de 4 pouf 100, ils le dédommageaient de ce qu'il perdait en ne vendant en viager ses maisons qu'à raison de cinq ou six ou sept pour cent d'intérêt, et en ne prêtant des fonds qu'à quatre pour cent à une époque où les placements d'argent étaient si difficiles, puisque TÉtat osait tout pour échapper à une banqueroute inévitable; où les couvents s'attendaient à être supprimés, où les capitalistes étaient dans des transes perpétuelles , où le commerce languissait et était entravé dans toutes

(1) Tableau de l'administration de rempereur Joteph I! pendant Vannée I7M. Colog063 178ÏI, io-li, pag. «5..

(i) Mémoires sur la vie et les ouvrages de Turgot {Mir Dapont de Ncmoais. Phi- UdeipUe, i7S), ia-8*, «om. Ut pag. 340.

ses spéculations, où les grands seigneurs qui pouvaient ^mprunU^r sûrement et hypothéquer leurs domaines se faisaient un honneur dé Vivre endettés et de mourir insolvables , et oti quiconque avait le courage de faire des remontrances se voyait enlevé et plongé danfe les cachots de la Bastille , en vertu d'une lettre de cachet. Qu'on se rappelle les pertes et les banqueroutes que Voltaire essuya à Cadix et en France, et on s^expliquera facilement pourquoi les vingt dernières années de sa vie il prit tant à cœur la prospérité de Femey.

Grâce à ce concours inouï de toutes les circonstances dont il nous a déroulé le tableau dans sa correspondance , Voltaire a tellement animé du soutYle de sa fécondation tout Ferney , que Femey ne respire que lui. C'est là qu'on peut jauger la capacité de ses facultés positives. Il y a déployé une puissance de volonté , une audace de moyens qu'on serait tenté d'assimiler à des scènes de comédie. Là il a prouvé combien il excellait dans l'action aussi bien que dans le conseil; qu'il était aussi propre à diriger qu'à exécuter; qu'il était né pour élever plutôt que pour détruire. Là il donne à présumer quel beau rôle il eût pu jouer sur un plus vaste théâtre, si on eût daigné l'employer, comme il l'avait si ardemment désiré et si souvent demandé.

îl fut donc le fondateur de Femey ; mais cette entreprise ne fiit qu'une habile spéculation. Nous le regarderions avec joie comme le Inenfaiteur de ses colons s'il nous était permis d'oublier qu'en leur vendant des maisons, et en leur avançant des sommes considérables, il tirait le meilleur et même le seul parti possible de sa fortune.

Le rôle de Voltaire à Ferney est donc celui du plus rusé des spéculateurs, du plus actif des capitalistes, du plus retors des propriétaires.

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