‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 87 sur 95 · ET SA COLONIE DE FEEXEY · texte numérisé non relu

ET SA COLONIE DE FEEXEY

d'avouer que sa fondation se perd dans la nuit des temps^ et que les nuages les plus épais nous voilent ses faibles déveloi^ments. Qui lui prêcha la foi ? Qui posa la première pierre de sa chapelle? Qui éleva son manoir? Quel rôle joua-t-il sous les Mérovingiens , les Carlovingiens, les Capétiens? Quel part prit-il aux croisades , à Taffranchissement des communes ? Telles sont les questions qu'il serait important d'examiner; mais aucun bénédictin n'ayant songé à les approfondir y nous nous bornerons à relater ce qu'était Femey en 1758.

Il y avait alors un château^ une église^ quelques maisons^ par conséquent un noble, un prêtre , et un peuple ôtant son chapeau à M. le comte, marquis ou baron , et faisant un salut encore plus profond à M; le curé. Remarquait-on autre chose dans les villes de l'ancienhe France? M. de Bonald exige-t-il davantage pour constituer un État? Femey n'attendait donc point un premier occupant.

Voltaire prétend, dans son Commentaire historique, que sa passion avait toiyours été de s'établir dans un canton abandonné pour le vivifier. Il est certain, au contraire, que sa passion avait toujours été de s'établir à Paris, et que c'est après plusieurs années employées en vain à solliciter de la cour la permission de rentrer à Paris, qu'il se décida à chercher un domaine au meilleur marché possible, et qu'il n'acheta Ferney qu'à une époque où il avait perdu tout espoir de venir se prosterner aux pieds du roi son seigneur, et vivre dans les boudoirs de la favorite. De plus, cette passion innée ferait présuma que Voltaire désirait s'identifier avec la populace, mettre sa main dans la main calleuse du paysan en sabots, en blouse bleue et en bonnet de laine. Or, il nous apprend lui-même que nul n^avait plus d'aversion et de mépris pour ces classes nombreuses, qui gagnent leur vie à la sueur de leur front, a Nous ne nous soucions pas» mandait-il le i 3 auguste i 763, à Hel vétius, que nos laboureurs et nos manœuvres soient éclairés, o Voilà pour l'instruction , voici pour le travail : « Oui , disait-il, je crie contre les fêtes, je fais travailler les fêtes. Il est abominable d'avoir soixante jours consacrés à l'ivrogne*rie. C'est une affaire dont tous les parlements devraient se saisir (1)» Le roi devrait , je ne dis pas permettre les travaux champêtres ces jours-là , mais les ordonner, d Sevrer les ouvriers de toute instruction , leur supprimer leurs seules heures de repos et de bonheur, n'estrce pas les assimiler à des bêtes de somme? Ces maximes de Voltaire ne sufRsent-elles pas poiu* prouver combien il serait volon-» tiers i:esté indifférent au sort de quelques malhem-eux?

(1) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosêee^ pag. Mé.

Ml voltaIre

Ferney était-il cet endroit où il avait toiyours pensé à s'établir (\)t Dans son Commentaire historique y il n'en parle que comme d'un désert sauvage. Le ^0 décembre 1766 il se plaignait à M. Chardon de n'y avoir trouvé que des terres incultes, de la pauvreté, des écrouelles. S'il en eût été ainsi , pourquoi l'avait-il acheté si cher? Un domaine en si mauvais état lui eût-il rapporté de suite ce qu'il se vantait d'en retirer?

Mais, du moment qu'il eut jeté un regard de pitié sur Ferney, il le couvrit du manteau de sa renommée , et s'appliqua à le vivifier; de sorte que le nom de Voltaire reste confondu avec celui de Ferney, et que citer Ferney c'est rappeler Voltaire, comme se souvenir de Voltaire c'est se reporter à Ferney.

Le 15 auguste 1760, Voltaire écrivait au roi Stanislas : a Le devoir des princes et des particuliers est de faire, chacun dans son État, tout le bien qu'il peut faire. » En a-t-il agi ainsi à Ferney ?

Il commença par défricher des bruyères immenses, et il obtint du conseil du roi qu'on desséchât les marais qui infectaient sa province et qui y portaient la stériUté (2). Ce soin le préoccupa longtemps. Le 1*' février 1765 , il mandait à DamilaviUe : « Vous ne savez pas ce que c'est que la manutention d'une terre qu'on fait valoir. Je rends service à l'État sans qu'on en sache rien. Je défriche des terrains incultes ; je bâtis des maisons pour attirer les étrangers; je borde les grands chemins d'arbres à mes dépens, en vertu des ordonnances du roi , que personne n'exécute. » Plus tard il implora les bontés de M. de Trudaine pour faire paver deux grandes routés qui traversaient Ferney, et sa demande lui fut octroyée (3).

En même temps qu'il travaillait à défricher et à améliorer ses terres , il continuât à bâtir des maisons. En 1767 , dans sa lettre du 9 janvier à Montyon , il en comptait onze. Le 20 septembre 1771, il parlait à d'Argental de vingt nouvelles maisons qu'il venait de construire de fond en comble. En 1775 encore vingt autres de pierre de taiUe (4). Il éleva pour le marquis de Florian un pavillon qu'il vantait comme plus frais et plus joli que celui de Marly ; bientôt il en fit quatre ou cinq dans le même goût pour ceux qui les lui avaient demandés (5). En i778, il portait à quatre-\ingt-quatorze le nombre des habitations qu'il avait construites (6) ; car il avait fini par en com-

(I) Lettre à d^Argental, du If 'Juin 1762.

(f ) Lettre à M«* de Fontaine , du l«r fémer 1761 .

(8) Lettre à M»« de Saint-Julien , du If Juin 1776.

(4) Lettre à de Vaines, du 5 septembre 1775.

(5) Lettre à d'Argental, du f4 octobre 1774.

(6) Lettre an même , du 8 fétrier 1778.

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