‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 90 sur 95 · X. Voltaire et les libraires · texte numérisé non relu

X. Voltaire et les libraires

Dans son Art poétique, Boileau avait dit :

Je sais qa'un noble esprit peut, sans honte et sans crime, Tirer de son «raTtil an tribut légitime.

Au X viii^ siècle , aucun écri^ ain ne se faisait un scrupule de vendre le firuit de ses ^ eilles. La propriété littéraire était reconnue dans toutes les classes de la société. Elle s'était mise sous la protection des lois. A la requête de Crébillon, qui s'était plaint de ce qu'on avait saisi sa part d'auteur de Catilina entre les mains des comédiens^ et la somme pour laquelle cette pièce avait été cédée au libraire Prault pour la publier, il fut rendu, le 21 mars 1749, un Arrest du Conseil d' Estât du Roy, qui déclara que les productions de l'esprit n'étaient point au rang des effets saisissables.

Quelle était alors la valeiu* d'ime propriété littéraire? Pour éclaircir cette question, il faut prouver que le nombre des lecteurs était loin d'être considérable.

Le Mercure de France était le journal le plus répandu de l'Europe ; quand on en tira 7,000 exemplaires, La Harpe en parla dans sa Correspondance littéraire (t. H. p. 300) comme d'un succès sans exemple.

L'ouvrage qui fit le plus de bruit fut V Encyclopédie , dont chaque volume revenait à un louis. Elle ne compta d'abord que 3,000 souscripteurs; en septembre 1764, Grimm, dans sa Correspondance littéraire y regardait ce nombre comme im prodige. V Encyclopédie eut mille peines à atteindre le chiffre net de 4,000 abonnés.

Beaucoup» d'ouvrages eurent un succès prodigieux, mais n'enrichirent guère leurs auteurs.

Dans sa letti'e du 27 mai 1750 au marquis de Stainville , Montesquieu nous apprend que son Esprit des lois eut vingtrdeux éditions en dix-huit mois, et fut traduit dans toutes les langues. Ses lettres du 7 mars 1749 au grand-prieur Solar, du 27 juin 1751, et du 4 octobre 1752 à l'abbé de Guasco, attestent que le seul profit qu'il en retira fut de vendre beaucoup de vin de son crû aux Anglaisi

DeliUe ne retira que 400 francs de sa traduction des Géorgiques. Les Mémoires de Grammmit ne furent vendus que 1,500 fr. Par l'intermédiaire de Daleml)ert , Bernardin de Saint-Pierre remit (1) le manuscrit de son premier ouvrage pour im billet de mille livres.

(t) Peignot, Amusements philologiques* Dijon ^ 184t, t»*8«, pag. 1(MI et S74«

Dans salettre du 18 août 1749 à Georges Montagu, Horace Walpole nous apprend que Fielding ne retira d'abord que 600 livres sterling de son Tom Jones.

Crébillon vendit quarante louis sa pièce de Xerxès, au dire de Collé (t. 1. p. 72). Quant à son Catilina, attendu avec la plus vive impatience depuis trente ans^ et dont les morceaux les plus saillants avaient été lus dans des séances de TÂcadémie française ^ U lui valut 3,600 francs (1).

Ck)llé fit imprimer à ses frais son Tliéàtre de société. « En comptant tout, dit-il, il me revient à 3,077 livres 10 sous; il se vend 8 livres 8 sous les deux volumes. Le produit net pour moi sera de 6 livres par chaque exemplaire. » GoUé n'obtint pi*obablement pas ce bénéfice , car il laissa au libraire Gueffier le soin de publier une seconde édition de son Théâtre en trois volumes; elle ne fut tirée qu'à 1,500 exemplaires, comme il Tavoue lui-même (t. III. p. 370),

d J'étais Ué avec l'abbé de Condiilac, raconte Rousseau au livre VU de ses Confessions. Je suis le premier peut-être qui ait vu sa portée, et qui l'ait estimé ce qu'il valait. Q travaillait à V Essai narVorigi$ie des connaissances humaines, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé , l'embarras fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui c^ommence, et la métaphysique, alors très-peu à la mode, n'ofirait pas im sujet bien attrayant. Je parlai à Diderot de CondiUac et de son ouvrage. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de Tabbé, et ce grand métaphysicien eut de son premier volume, et presque par grâce, cent écus qu'il n'aurait peutrètre pas trouvés sans moi. »

Ouvrons les Confessions de Rousseau pour savoir ce que lui valut le métier d'auteur. « Pissot, mon libraire, rapporte Rousseau, me donnait toujours très-peu de chose de mes brochures, souvent rien du tout ; et, par exemple, je n'eus pas im liard de mon premier Discours; Diderot le lui donna gi*atuitement. 11 fallait attendre longtemps et tirer sou à sou le peu qu'il me donnait. — Après avoir demeuré longtemps sans entendre parler de V Emile, qui m'avait coûté vingt ans de méditation et trois ans de travail, depuis que je l'avais remis à M"« de Luxembourg, j'appris enfin que le marché en était conclu à Paris avee le libraire Duchesne, et par celui-ci avec le libraire Néaulme d'Amsterdam. M"* de Luxembourg m'envoya les deux doubles de mon traité avecDuchesne pour les signer .Je reconnus l'écriture pour être de la même main dont étaient celles des lettres de M. de Malesherbes, qu'il ne m'écrivait pas de sa proja^ main.

(i) Bulletin du biblwphUt, d« 1850.

Cette certitude que mon traité se faisait de Taveu et sous les yeux du magistrat me le fit signer avec confiance. Duchesne me donnait de ce manuscrit six mille francs, la moitié comptant, et, je crois,, cent ou deux cents exemplaires. En attendant, je mis la dernière main au Contrai social, et l'envoyai à Rey, fixant le prix de ce manuscrit à mille francs, qu'il me donna. — Je pris le parti de céder pour douze louis mon extrait de la Paix perpétuelle à im certain M. Bastide, auteur d'un journal appelé le Monde. Notre accord était qu'il s'imprimerait dans son journal ; mais sitôt qu'il fut propriétaire de ce manuscrit, il jugea à propos de le faire imprimer à part. Mon Dictionnaire de musique m'avait valu cent louis comptant et cent écus de rente viagère. 0 se présenta une'oompagnie de négociants de NeufcMtei pour l'entreprise d'une édition générale de mes écrits. J'avais^ tant en ouvrages imprimés qu'en pièces encore manuscrites, de quoi fournir six volumes in-quarto; je m'engageai à veiller sur l'édition ; au moyen de quoi ils devaient me faire une pension viagère de seize cents livres de France, et \m présent de mille écus une fois payés* L'entreprise s'évanouit. »

Suivant La Harpe (l. I.p. 189), Diderotobtintcentécusdulibraire auquel il remit son premier ouvrage. Plus tard , raconte M** de Yandeul , il composa V Essai sur le mérite et la vertu, les Pensées philosophiques, V Interprétation de la nature, les Bijoux indiscrets, les Lettres sur les soiâds et les aveugles; chacun de ces manuscrits ne lui rapporta que cinquante louis. Pour douze cents francs par an , il se diargea de la direction de V Encyclopédie. Aussi Voltaire disait-il, le 26 février 1758, àd'Argental : a Des engagements avec les libraires ! Est-ce bien à un grand homme tel que lui à dépendre des libraires ? C'est aux libraires à attendre ses ordres dans son antichambre. Cette entreprise vaudra donc à M. Diderot environ 30,000 livres! Elle devait lui en valoir 200,000 (j'entends à lui et à M. Dalembert, et à une ou deux personnes qui les secondent); et s'ils avaient voulu seulement honorer le petit trou de Lausanne de leurs travaux, je leur axu^ fait mon billet de 200,000 li\Tes. Il est question de ne pas travailler en esclaves des libraires. »

Voltaire n'a pas été moins fécond que tous ces illustres écrivains, n s'agit de savoir quel profit il retira de ses nombreux écrits.

A-t-il travaillé en esclave des libraires? Non; il ne les gâtait pas. C'est ce qu'atteste cette lettre qu'il adressa, le <2 décembre 1736, à son ami Berger : « Je vais faire partir la pièce (de VEnfani prodigue) et la préface pour être imprimée par le libraire qui en ofirira davantage , car je ne veux faire plaisir à aucun de ces messieurs, qui sont, comme les comédiens, créés par les auteurs, et très-ingrats envers leurs oréateurs. Je suis indigné contre Prault; faitesrlui sentir

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866 torts et punissez-le en donnant la pièce à un autre. Ainsi^ négociez avec le libraire le moins fripon et le moins ignorant que faire se pourra. »

 la vérité^ je lis ces mots dans le Commentaire historique: a Je ne puis assez m'étonner de la bassesse avec laquelle tant de baiix>uilleurs de papier ont imprimé qu'il ( Voltaire ) avait fait une fortune In^mense par la vente continuelle de ses ouvrages.» Que faut-il en conclure! Que Voltaire s'est mis en contradiction avec lui-même; car^ dans oe même Commentaire historique, il avoue que le succès de la ffenriade en Angleterre fut le commencement de sa fortune. Sa lettre du 43 mars 1754 atteste que d'autres ouvrages cx>ntribuèrent à l'enrichir. Nous l'avons démontré plus haut.

Devenu riche^ a-t-il renoncé au profit qu'il avait droit de tirer de ses ouvrages? Non. A toutes les époques de sa vie^ il n'a cessé d'exiger des honoraires de ses éditeurs. Aiusi^ le 39 mai 4733, il manda à CideviUe : a A l'égard de Charles XII, Jore peut en tirer sept cent cinquante, et m'en donner deux cent cinquante pour ma peine. » Le 49 juin suivant, il lui écrit : a Je ne change rien du tout à mes dispositions avec Jore, et j'insiste plus que jamais pour avoir les cent exemplaires (des Lettres philosophiques), dont il faut que je donne cinquante, qui seront répandus à propos. » Le 48 septembre 4736, il écrit à Berger : a Vous savez sans doute le marché que j'ai fait avec Prault. Je lui donne la Henriade, à condition qu'il m'en donnera soixante et douze exemplaires magnifiquement reliés et dorés sur tranche. Outre cela, je veux en avoir une centaine d'exemplaires au prix coûtant, en feuilles, que je ferai relier à mes frais. Quand je parle d'acheter cent exemplaires au prix coûtant, je veux bien mettre quelque chose au-dessus, afin que le libraire y gagne. Cest comme cela que je l'entends. » Le 35 février 4737, il mande à d'Argental : a Si cet Enfant (y Enfant prodigué) a gagné sa vie, je vous jarie de faire en sorte que son pécule me soit envoyé tous frais faits. C'est une bagatelle; mais il m'est arrivé encore de nouveaux désastres; j'ai fait des pertes dans le chemin. » Le 44 septembre suivant, il dit à l'abbé Moussinot : a Je prie M. votre frère d'aller trouver Prault et de lui dire que s'il veut donner 4 ,300 livres de Y Enfant prodigue^ 600 livres comptant et 600 après l'impression, on lui livrera le manuscrit avec l'approbation, pourvu qu'il n'ébruite pas la chose avant le temps. » Le 7 octobre, nouvelle lettre : a M. Moussinot ne délivrera le paquet à M. Prault qu'en cas que ledit Prault fasse le billet dont le modèle est ci-joint. » Le 3 décembre, même sujet : o De plus, Prault doit 50 livres à M. votre frère pour pot-de-vin. Je veux qu'il les paie. » Citons ici cette lettre que Prault envoya, le 34 janvier 4739, à M"* de Chambonin : o J'ai commencé par imprimer la Henriade, avec des corrections considérables; et M, de Voltaire, en me la

ET LES UBRAlREâ. 397

dounaut^ en abandonna le profit à un jeune homme (La Mare ) que ses talents lui ont attaché, et à qui il a fait encore présent de sa tragédie de la Mort de César. Il permit, dans un autre temps, à un autre libraire de réimprimer Zaîrey dont le privilège était expiré. Il ma donné, à moi, ses tragédies à! Œdipe, Mariamne et Brutus. J'ai imprimé V Enfant prodigue : celui qui fut chargé d'en faire le marché m'en demanda un prix si honnête, que, bien loin de contester avec lui, je lui donnai cent francs au-dessus du prix qu'il m'en avait demandé. Quelques jours après, M. de Voltaire m'écrivit qu'il n'exi* gérait jamais d'argent pour le prix de ses pièces, ni pour aucun autre de ses ouvrages , mais seulement des livres. Enfin il a Cût présent de ses Éléments de Newton à ses librau*es de Hollande. Peu de temps après , on en a fait ime édition sous le titre de Londres, et je sais que le libraire qui Tavait faite, à l'insu de M. de Voltaire, crut cependant, avant de la faire paraître, lui devoir l'attention de la lui communiquer et de se soumettre à ses corrections. L'édition en état de paraître, M. de Voltaire en a acheté cent cinquante exemplaires pour faire des présents à Paris , qu'il a payés, et qui lui reviennent, avec la reUure, à près de cent pistoles. » Arrivons à l'année 1 760. Le 1 1 mai, Voltaire dit à d'Argental : « Vous me faites un plaisir sensible en donnant le produit de l'impression (de Zulime) à Lekain. Il faudra qu'il veille à empêcher les éditions furtives. Vous pouvez promettre le profit de l'édition de Tancrède à M'^ Clairon; ainsi il n'y aura point de jalousie, et Lekain pourra hautement jouir de ce petit bénéfice, supposé que la pièce réussisse. » Dans le mois d'avril 1767, il est encore question de Lekain. Le libraire Lacombe , qui avait édité les Scythes, reçut ce billet de Voltaire : a Je vous prie de donner un petit honoraire de vingt-cinq louis d'or à M. Lekain pour toutes les peines qu'il a bien voulu prendre; car, quoique cette pièce ne fùt point faite du tout pour Paris, il faut pourtant témoigner sa reconnaissance à celui qui s'est donné tant de peine pour si peu de chose. Je suppose que la pièce a quelque succès : si vous y perdez , je suis prêta vous dédommager. » Cependant voici Wagnière (p. 37) qui fait cette observation : a Je puis certifier à tous les détracteurs de M. de Voltaire que jamais, dans les vingt-cinq années que j'ai eu le bonheur de lui être attaché , il n'a exigé la moindre rétribution d'aucun de ses ouvrages; qu'au contraire , je lui en ai vu souvent acheter des exemplaires pour les donner à ses amis, et qu'il n'a jamais voulu soui&ir que ceux qu'il en gratifiait me fissent quelque présent, dans la crainte que l'on ne dit qu'il se servait de mon nom pour les vendre, d II est évident que les lettres de Voltaire donnent un démenti à Wagnière. Mais Wagnière lui-même vient réfuter son allégation ; car il avoue (p. 1 71 ) que le libraire Panckoucke lui donna

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un billet de six mille francs à l'occasion d'une édition des Œuvres de Voltaire. CoUini (p. 153 et 164)^ plus sincère, nous apprend que Voltaire lui céda le produit de l'édition de VOrphelin de la Chine, et que les frères Cramer le récompensèrent généreusement de la peine qu'il avait eue de soigner les manuscrits des Œuvres de Vol" taire que ces libraires publiaient à Genève.

Toutes ces citations , qu'il serait facile de multiplier, et auxquelles le lecteur peut joindre des faits analogues éparpillés dans tout le cours de nos recherches, démontrent que Voltaire ne travaillait pas en esclave des libraires. Car, pour eux, donner des livres à Voltaire, ou donner de l'argent à ses secrétaires et à ses courtiers, c'était toujours donner. Voltaire avait le droit d'exiger d'eux des honoraires ; je ne lui en fais pas de reproche.

Qu'il soit aussi permis de prouver qu'il lui est arrivé plusieiu^ fois de frustrer ses éditeurs. Il résulte, de sa lettre du 2 novembre i 731 à Cideville, qu'il chercha à interdire l'entrée en France de l'édition de ses OEuvres faite à Amsterdam , chez Ledet et Desbordes , afin de favoriser la vente d'une édition des mêmes OEuvres qu'il surveillait à Rouen, au détriment du marché fait avec Ledet d'Amsterdam (I). De même en 1740. Le 1*' juin , il écrit à Van Duren, libraire à La Haye : u J'ai en main un manuscrit singulier, composé par un des hommes les plus considérables de l'Europe; c'est une espèce de réfutation du Prince de Machiavel, chapitre par chapitre. L'ouvrage est nourri de Mis intéressants et de réflexions hardies qui piquent la curiosité du lecteur, et qui font le profit du libraire. Je suis chargé d'y retoucher quelque petite chose, et de le faire impiimer. J'enverrais l'exemplaire que j'ai entre les mains à condition que vous le ferez copier à fiinixelles, et que vous me renverrez mon manuscrit ; j'y joindrais une Préface, et je ne demanderais d'autre condition que de le bien imprimer et d*en envoyer deux douzaines d'exemplaires, magnifi* quement reliés en maroquin, à la cour d'Allemagne xjui vous serait indiquée. Vous m'en feriez tenir aussi deux douzaines en veau. Mais je voudrais que le Machiavel , soit en itahen, soit en français, fût imprimé à côté de la réfutation, le tout en beaux caractères et avec grande marge. » Van Duren s'empressa d'imprimer le manuscrit proposé. Que se passa-t-il depuis? Voltaire va nous l'apprendre. Le 20 juillet, il mande à Frédéric le Grand, l'auteur de la réfutation de Machiavel ; <c La première chose que je fis hier, en arrivant ( à La Haye), fut d'aller chez le plus retors et le plus hardi libraire du pays, qui s'était chargé de la chose en question. Je répète à Votre Msyesté que je n'avais pas laissé dans le manuscrit un mot dont per*

(I) Lettres de la Beaumelh à Voltaire, Londres, i76i8, iQ4), pag. 151

S(MiBe en Europe pût se plaindre. Mais^ malgré cela^ puisque Votre Majesté avait à cœur de retirer l'édition y je n'avais plus ni d'autre volonté ni d'autre désir. J'avais déjà fait sonder ce hardi fourbe nommé Jean Van Duren , et j'avais envoyé en poste un homme qui , par provision^ devait du moins retirer^ sous des prétextes plausibles^ quelques feuilles du manuscrit ^ lequel n'était pas à moitié imprimé ; car je savais bien que mon Hollandais n'entendrait à aucune pro« position. En effets je suis venu à temps; le scélérat avait déjà refiisë de rendre une page du manuscrit. Je l'envoyai chercher Je le sondai, je le tournai de tous les sens; il me fit entendre que, maître du manuscrit, il ne s'en dessaisirait jamais pour quelque avantage que ce pût être; qu'il avait commencé l'impression , qu'il la finirait. Quand je vis que j'avais affaire à un Hollandais qui abusait de la liberté de son pays , et à un libraire qui poussait à l'excès son droit de persécuter les auteurs , ne pouvant ici confier mon secret à personne, ni implorer le secours de l'autorité , je me souvins que Votre Majesté dit, dans un des chapitres de V Anti-Machiavel, qu'il est permis d'employer quelque honnête finesse en fait de négociation. Je dis donc à Jean Van Duren que je ne venais que pour corriger quelques pages du manuscrit, a Très-volontiers, monsieur, me dit-il; si « vous voulez venir chez moi , je vous le confierai généreusement a feuille à feuille : vous corrigerez ce qu'il vous plaira, enfermé dans a ma chambre, en présence de ma famille et de mes garçons.» J'acceptai son offre cordiale, j'allai chez lui et je corrigeai en effet quelques feuilles qu'il reprenait à mesure et qu'il lisait pour voir si je ne le trompais point. Lui ayant inspiré par là tm peu moins de défiance, j'ai retourné aujourd'hui dans la même prison , où il m'a enfermé de même , et , ayant obtenu six chapitres à la fois, pour les confironter, je les ai raturés de façon et j'ai écrit dans les interlignes de si horribles galimatias et des coq-à-l'âne si ridicules, que cela ne ressemble plus à un ouvrage. Cela s'appelle faire sauter son vaisseau en l'air pour n'être point pris par l'ennemi. J'étais au désespoir de sacrifier un si bel ou\Tage , mais enfin j'obéissais au roi que j'idolâtre, et je vous réponds que j'y allais de bon cœur. Qui est étonné à présent et confondu? C'est mon vilain.» Cette lettre n*a pas besoin de commentaire. Qu'advint-il ensuite? Dans le mois d*août, Voltaire écrit à Frédéric le Grand : « Croiriez-vous que Van Duren, ayant le premier annoncé qu'il vendrait VAnti-Machiavel, est en droit par là de le vendre, selon les lois, et croit pouvoir empêcher tout autre libraire de vendre l'ouvrage ?» En dépit de ces prétentions , Voltaire envoie cebiUetle 18 du même mois à l'abbé Moussinot : a Vous pouvez transiger avec Prault fils , mais il ne fieiudra pas moins qu'un marché de mille écus, dont le dixième, s'il vous plalt , sera pour vous*

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Je n'ai nulle part ni au manuscrit , ni au profit. Je remplis seulement ma mission. » En attendant que Prault eût publié à Paris VAnti-Mit' chiavel, Voltaire en faisait commencer une édition à La Haye même, comme nous l'apprend sa lettre du ^ septembre à Frédéric le Grand. Pourquoi cette édition? H nous répond, dans sa missive du 12 octobre, à l'auteur couronné : a J'ai fait travailler nuit et jour à cette nouvelle édition, dont je vais distribuer les exemplaires dans toute l'Europe, pom* faire tomber celle de Van Duren. Si, après avoir confronté Tune et l'autre , Votre Majesté me trouve trop sévère; si elle veut conserver cpielques traits retranchés ou en ajouter d'autres, elle n'a qu'à dire; comme je compte acheter la moitié delà nouvelle édition de Paupie pour en faire des présents, et que Paupie a déjà ven*lu par avance l'autre moitié à ses correspondants , j'en ferai commencer dans quinze joui'S une édition plus correcte, et qui sera conforme à vos intentions. Donnez-moi , Sire , des ordres précis. Si Votre Majesté ne trouve pas assez encore que l'édition de Van Duren soit étouffée par la nouvelle, si elle veut qu'on retire le plus qu'on pourra d'exemplaires de celle de Van Duren, elle n'a qu'à ordonner. J'en ferai retirer autant que je poiu'i'ai, sans affectation, dans les pays étrangers, car il a commencé à débiter son édition dans les autres pays; c'est une de ces fourberies à laquelle on ne pouvait remédier. Je suis obligé de soutenir ici un procès contre lui; l'intention du scélérat était d'être seul le maître de la première et de la seconde édition. Il voulait imprimer et le manuscrit que j'ai tenté de retirer de ses mains, et celui même que j'ai corrigé. Il veut friponner sous le manteau de la loi. Il se fonde sur ce qu'ayant le premier manuscrit de moi, il a seul le droit d'impression ; il a raison d'en user ainsi ; ces deux éditions et les suivantes feraient sa fortune, et je suis sur qu'un libraire , qui aiurait seul le droit de copie en Europe, gagnerait trente mille ducats au moins. » Voilà comme Voltaire interprétait les lois et observait les contrats. A Ferney, il continua aussi d'agir à sa guise , sans s'inquiéter de l'embarras où se trouverait \m libraire qui venait de publier un ouvrage déjà confié , à son insu , à un autre libraire. Témoin ces lignes adi*essées, le 16 décembre 4760, à d'Argental : a J'avais bien raison de vouloir revoir l'édition de Prault. Daignez jeter les yeux sur la pièce, et vous verrez que j'ai fait toutes les corrections indispensables. Son édition était ridicule et absiude. Prault aura un peu à remanier, c'est le terme de l'art; mais c'est une peine et une dépense très-médiocres. Il a très-grand tort de craindre que l'édition des Cramer ne croise la sienne. Les Cramer n'ont point commencé; ils n'ont point l'ouvrage, et ils ne llmprimeront que pour les pays étrangers. D'ailleurs j'enverrai incessamment au petit Prault un ouvrage que je crois assez neuf et asses

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intâressant (Appela toutes les nations de rEurope), » Finissons par un passage dans lequel Voltaire abandonnait ses droits d'auteur à trois libraires différents. C'est le 5 novembre 1755, qu'il disait à Walther : « Le sieur Lambert à Paris, et les sieurs Cramer à Genève ont voulu, chacun de leur côté, faire une nouvelle édition de mes OEuvres. Je ne puis corriger celle de Lambert, mais je ne puis m'empécher de corriger, dans celle des frères Cramer, toutes les pièces dont je suis mécontent; c'est un ouvi*age auquel je ne puis travailler qu'à me-^ sure qu'on imprime. Il y a à chaque page des corrections et des additions si considérables, que tout cela fiEÛt en quelque sorte im nouvel ouvrage. Si vous pouviez trouver le moyen de mettre toutes ces nouveautés dans votre dernière édition, cela pourrait lui donner quelque cours à la longue. Je suis très-fâché de toute cette concvrrence d* éditions. » Si , dans ces circonstances , Voltaire n'exigeait aucune réti'ibution, il n*en mérite pas moins d'être bl&mé, puisqu'il causait un préjudice réel au Ubraii*e qui avait fait les frais d'une édition annulée par les corrections d'une édition suivante.

Voltaire avait-il besoin des libraires, il ne i*eculait devant aucun sacrifice. Dès le 30 août 1738, il éciivait au Rédacteur de la Bibliothèque française; a Dès que l'édition des sieurs Ledet parut à Paris, les libraires de Paris en firent une autre qui lui était entièrement conforme ; elle est intitulée de Londres, parce qu'ils n'ont qu'une permission tacite. J'ai obtenu qu'ils corrigeassent toutes les fautes de leur édition, et qu'ils imprimassent des feuilles nouvelles. J'ai envoyé les mômes additions et les mêmes changements aux libraires de Hol» lande à qui j'avais fait présent de cet ouvrage ; ils doivent avoir la même attention que ceux de Paris; ils doivent corriger les fautes d'impression qui sont dans leur livre et celles des éditeurs de Paris, et rendre par là leur édition complète. Elle sera alors infiniment audessus des autres éditions, tant pai* cette confection nécessaire qui s'y trouvera que par la beauté du papier, et pour les ornements. Je n'exige point ce travail de la part des sieurs Ledet, connue le prix du présent que je leur ai fait de tous mes ouvrages ; je ne l'exige que pour leur propre bien, et je paierai même très-volontiers les frais des cartons qu'il faudra faire. Qu'il me soit permis de proposer ici à tous les éditeurs de livres une idée qui me parait assez utile au bien de la Uttérature : c'est que, dans les livres d'instruction, quand il se trouve des fautes soit de copiste, soit d'imprimeur, qui peuvent aisément induire en erreur les lectem*s peu au fait, on ne doit point se contenter d'indiquer les fautes dans im errata ; mais alors il faut absohunent un carton. Je crois même que les livres en vaudraient beaucoup mieux, si les libraires qui se chargent de les imprimer en pays étrangers envoyaient le premier exemplaire de leur édition aux auteurs

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Qvant de mettre le livi'e en vente, et s'ilâ leur donnaient par là le temps de les corriger. Car il est certain que, quand on voit son ouvrage imprimé et dans la forme dans laquelle le public doit le jug^r, on le voit avec des yeux plus éclairés ; on y aperçoit des fautes qu'on n'avait pas vues dans le manuscrit; et la crainte d'être indigne des juges devant lesquels on va paraître, produit de nouveaux efforts et de nouvelles beautés. Pour moi, je ne répondrais que de mes nouveaux efforts; et, comme il n'est pas juste que les libraires en portent la dépense, je paierai trèsrvolontiers à mes libraires, à qui j'ai fait présent de mes ouvrages, tous les changements que je voudrais y faire. Je suis si peu content de tout ce que j'ai écrit, que j'aurai très-grande obligation à ceux qui m'impriment actuellement, s'ils veulent entrer dans mes vues, il y a beaucoup d'endroits de la Henriade, et surtout de mes tragédies, dont je ne suis point du tout content. A l'égard de VHistoire de Charles XII, je suis actuellement occupé à la réformer. J'en ai déjà envoyé plus d'un tiers aux libraires. Si les libraires veulent attendre un peu, l'ouvrage n'en sera que meilleur ; s'ils n'attendent pas, il faudra bien le corriger un jour. » Maintenant donnons quelques coups de ciseaux à la correspondance de Voltaire avec le libraire Walther. Le 15 juin 1747 , Voltaire écrit à Walther : « M. Algarotti m'ayant mandé que vous vouhez faire une nouvelle édition de mes ouvrages, non-seulement je vous donne mon consentement , mais je vous aiderai et je vous achèterai beaucoup d'exemplaires ; bien entendu que vous vous conformerez aux directions que vous recevrez de ceux qui conduiront cette impression , et qui doivent vous fournir mes vrais ouvrages bien corrigés. Gardez«vous bien de suivre l'édition débitée sous le nom de Nourse à Londres, celle qui est intitulée de Genève, celle de Rouen, et surtout celle de Ledet, et d'Arkstée et Merkus à Amsterdam; ces dernières sont la honte de la librairie ; presque tout ce que j'ai fait y est défiguré. » — Le 23 septembre suivant , autre lettre : a Je vous.ai mis en état de faire une édition complète et correcte de mes Œutfres. Je vous en ai envoyé trois tomes remplis de beaucoup de choses qui ne sont dans aucime autre édition, et purgés de toutes les fautes qui les défiguraient. J'ai travaillé aux autres volumes avec le même soin, et je vous achète quatre cents- exemplaires de votre édition , que je veux bien vous payer tome à tome pour vous encourager. » Walther ayant voulu lui faire cadeau d'un service de porcelaine de Saxe h l'occasion de ces corrections. Voltaire lui répondit le 19 novembre 1748 : a Je recevrai avec plaisir quelques exemplaires de votre édition; c'est bien assez; et si vous m'envoyez autre chose, je vous avertis que je vous renverrai votre présent; vous avez fait assez de dépense pour votre édition. Encore une fois , des exemplaires sont

ET LES LtBttiIREâ. 3313

tout ce qu'il me faut ^ et tout ce que je veux. » Dans le mois de septembre 1749 , nouvelle lettre : a Je vous envoie les pièces curieuses que j'ai recouvrées, et qui feront valoir votre édition. Vous aurez incessamment cette tragédie de Sémiramis qu'on joue depuis un mois à Paris. Votre intérêt doit être d'en tirer des exemplaires à part avant de faire paraître l'édition totale. Il y aura un petit avertissement dans lequel on annoncera les huit tomes , et on désavouera les autres éditions antérieures. » Cependant Voltaire ne fut point content de cette édition. Aussi, le 19 septembre 1750, il mande à Walther : a Je vous adresse un exemplaire de votre édition que j'ai enfin trouvé le temps de corriger. J'y joins des pièces nouvelles qui ont été imprimées à Paris depuis la publication de votre dernier volume. J'ai fait refaire de nouvelles feuilles à quelques endroits qui étaient imprimés sur des copies défectueuses. Je vous envoie trois exemplaires de ces feuilles nouvelles que j'ai fait imprimer, et que j'ai fait insérer dans votre exemplaire, qui doit vous rester, et qui sera votre modèle. Voici ce que vous pourriez faire. Je vous conseillerais de réformer toute votre édition sur ce plan autant que vous le pourrez , d'y ajouter un nouveau titre qui annoncerait ime édition nouvelle plus complète et très -corrigée. J'y ferais une nouvelle épltre dédicatoire et ime nouvelle préface. Je serais alors autorisé , par les soms que vous auriez pris , à vous soutenir contre les libraires de Hollande , et à faire valoir votre ouvrage ; je le ferais annoncer dans les gazettes comme le seul qui contient mes œuvres véritables. Je vous exhorte à prendre ce parti. Je crois que c'est le seul moyen de faire tomber les éditions de Hollande , et de décrier cee corsaires. Je ne peux vous dissimuler que votre édition est décriée en France; mais quand vous l'aurez un peu corrigée par le moyen que je vous indique, je ferai entrer dans Paris tant d'exemplaires que vous voudrez , et je vous procurerai un débit très-avantageux. » Bientôt Voltaire s'occupa d'une édition du Siècle de Louis XrV. Le 29 mai 1751, il écrit à Walther : a Si vous avez besoin d'argent , j'ai mille écus à votre service que je vous prêterai sans intérêt. Ils sont entre les mains de mon banquier. » Le lendemain il est plus explicite : « Je suis fort occupé de V Histoire du siècle de Louis XIV , mais ret ouvrage ne sera pas sitôt près. J'attends des manuscrits de Paris. J'ai encore besoin de quelques livres, mais surtout j'ai besoin de temps pour rendre l'ouvrage moins indigne de l'impression; plus je l'aurai travaillé avec soin, et plus il vouô deviendra utile. Je n'^gerai rien de vous , que des exemplaires en grand papier, d Le 28 décembre , il revint sur ce sujet : ot J'examine avec soin votre édition. Il y a beaucoup de fautes. Jugez où nous en aurions été, si je vous avais donné d'abord à imprimer le Siècle dé

Lmis XlV. Il a fallu riniprimer chez rimpriiiieur du roi de Pnis^se. C'est M. de Francheville, conseiller aulique, qui s'est chargé de l'édition. On sait assez, dans l'Europe, que j'en suis l'auteur; mais je ne veux pas m'exposer à ce qu'on peut essuyer , en France , de désagréable quand on dit la vérité. J'ai donc pris le parti de ne point envoyer d'exemplaires en France. Ce n'est pas moi qui ai le privilège impérial ; et celui de Prusse est sous le nom de M. de Franche- \ille. Il y a trois mille exempLiiresde tirés, dont quatre-vingts, oa à peu près, peuvent être ou gâtés ou incomplets; j'en envoie cinq cents à un de mes amis à Londres. Ce débit ne passera point par les mains des libraires, c'est une affaire particulière. Reste donc deux mille cinq cents exemplaires dont je puis disposer ; j'en prends cent pour en faire des présents , et je me déferai des deux mille quatre cents exemplaires restants avec un seul libraire auquel je transporterai le privilège , le droit de copie et le droit de faire traduire. On peut vendre les deux mille quatre cents exemplaires au moins deux florins chacun. Je ne veux pas assurément y gagner , mais je ne veux pas y perdre. L'ouvrage ma coûté , avec le secrétaire et M. de Frandieville qu'il a fallu payer, environ deux mille écus, parce qu'il y a des feuilles que j'ai refaites trois fois. Je vous donnerai volontiers la préférence sur d'autres libraires qui m'en offrent davantage, et encore je ne vous demanderai ces deux mille écus qu'au premier juillet, et vous donnerez .un présent de cinquante écus à M. de Francheville. Si je vous abandonnais seulement cinq cents exemplaires , vous ne pourriez avoir ni le privilège , ni le droit de traduction , parce qu'il faudrait nécessairement donner ces droits à ceux qui prendraient la plus grosse partie ; mais si vous vous chargiez du total, vous pourriez ensuite joindre cet ouvrage à mes œuvres. » Plus tard Walther ayant témoigné le désir de publier des Œuvres de Voltaire en sept volumes, l'auteur lui répondit, le 29 mai 1754 : « Vous savez ce que je vous ai toujoiu^ dit ; combien elle est fautive, et à quel point elle est décriée : vous prenez le seul parti qui puisse vous tirer d'affaire. Je m'amuserai à corriger cette édition, de façon qu'à l'aide de douze ou treize feuilles substituées aux plus défectueuses et pleines d'ailleurs de nouveautés peut-être assez intéressantes , et à l'aide d'une nouvelle préface et d'im nouvel avertissement , vous pourrez , sans beaucoup de frais, donner un air tout neuf à cet ouvrage, et le débir ter avec beaucoup de succès. Je vous aiderai encore en vous achetant une centaine d'exemplaires que je vous paierai comptant , et j'en ferai des présents qui, en faisant connaître cette édition nouvelle, pourront vous en faciUter le débit. »

Walther ne fut pas le seul libraire auquel Voltaire témoigna beaucoup de bienveillance. Lorsqu'il était à Colmar, Voltaire avait des

raisons de faire imprimer ees Annales de fempire par Schœpflin. Mais comme celui-ci était très-gêné, et ne pouvait par conséquent se charger d'une telle entreprise , Voltaire , suivant sa lettre du il novembre 4755 à M. Dupont, lui prêta dix mille francs sans intérêt pour deux ans. n apprit le 3 décembre 1755 à M. Dupont que son débiteur avait satisfait à sa dette. Depuis cette époque il écrivit beaucoup; était-ce un avantage pour un libraire? Le 13 février 1769 il mandait à Panckoucke : a Je n'ai point trafiqué de mes idées, mais je vous avertis qu'elles vous porteront malheur , et que vous les vendrez à la livre très-bon marché, si on s'opiniÀtre à faire un si prodigieux recueil de choses inutiles. Un auteur ne va point à la gloire , et im libraire à la fortune , avec un si loiurd bagage. Passe pour de gros dictionnaires; mais pour de gros livres de pur agrément, c'est se moquer du public; c'est se foire im magasin de coquilles et d'ailes de papillon. » Déjà au commencement de l'année 4756 il avait dit aux frères Cramer : a Je ne peux que vous remercier de l'honneur que vous me^foites d'imprimer mes ouvrages; mais je n'en ai pas moins de regret de les avoir faits. // n'y apresque aucun de mes ouvrages dont je sois content, et il y en a quelques-uns que je voudrais n'avoir jamais faits. Toutes les pièces fugitives que vous avez recueillies étaient des amusements de société qui ne méritaient pas d'être imprimés. J'ai toujours eu d'ail leurs un si grand respect pour le public , que, quand j'ai fait imprimer la Henriade et mes tragédies, je n'y ai jamais mis mon nom. Puisque vous avez i*assemblé mes ouvrages, c'est-à-dire des fautes que j'ai pu faire , je vous déclare que jen'ai point commis d'autres fautes; que toutes les pièces qui ne seront point dans cette édition sont supposées, et que c'est à cette seule édition que ceux qui me veulent du mal ou du bien doivent ajouter foi. d Poimjuoi Voltaire avait-il intérêt à traiter avec les frères Cramer? Il nous répond par cette lettre du mois de décembre 1765 à d'Argental : a L'idée de foire imprimer le tout par Cramer m'était venue par deux raisons : la première, que j'évitais le honteux désagrément de passer par les mains de la police; la seconde raison est que, sur l'inspection d'ime feuille imprimée, je corrige toujoms vers et prose. Les caractèi'es imprimés parlent aux yeux bien plus fortement qu'un manuscrit. On voit le péril bien plus clairement ; on y court , on foit de nouveaux efforts , on corrige, et c'est ma méthode. » Voltaire crut acquérir des droits à la reconnaissance des frères Cramer. De là cet aveu qui lui échappa le 1 1 mai 1764 en écrivant à Damilaville : a Je crois avoir fait assez de bien aux Cramer pour être en droit de compter sur leur reconnaissance. Les Cramer sont mes frères ; ils sont philosophes, et les philosophes doivent être reconnaissants; je leur ai fait présent de tous mes ouvrages , et je ne m'en repens point, b Mais faut-il prendre à la

lettre ces mots qu'il adi*essa, le 6 mars 1776 , àd'Argental : a Cramer a gagné plus de quatre cent mille francs à imprimer mes ouvrages depuis vingt ans? »

n s'agit donc maintenant de savoir si la publication des ouvrages de Voltaire rapportait beaucoup à un libraire.

C'est un fait incontestable que les bénéfices d'un éditeur dépendit du tirage des ouvrages. Plus ce tirage est considérable y plus le hm est grand.

Or pouvait-on et devait-on tirer à im grand nombre d'exemplaires les ouvrages de Voltaire ? Non. L'habitude qu'avait Voltaire de désavouer tous ses ouvrages, la nature, le peu d'étendue et le genre de tous ces ouvrages ne le permettaient pas. Prouvons-le.

!• L'habitude qu'avait Voltaire de désavouer tous ses ouvrage^. En effet : « Je n'ai nul goût à voir mon nom à la tète de mes sottises ou foUes ou sérieuses, ou tragiques ou comiques, » disait-il, le \ 6 décembre \ 760, à d'Argental. C'est pourquoi il,mandait, le 18 avril 1764, à Damilaville : et Quand de maudits libraires ont mis mon nom à mes ouvrages, ils l'ont toujours fait malgré moi. d Bien plus, quoiqu'il confessât , le 21 juillet 1764 , à Damilaville qu'on est aussi coupable de mettre sur le compte d'un auteur un ouvrage qu'il n'a point composé , que de contrefaire son écriture , il ne cessa toute sa vie de publier ses compositions sous des noms étrangers.

Qu'il nous soit permis de transcrire ici la Table alphabétique de$ noms, qualifications sous lesquels Voltaire s'est déguisé dans beoMmp d'ouvrages :

d F. Abauzit; Jacq. Aimon; le docteur Akakia; le rabbin Akib; Irénée Aléthès ; Ivan Alethof ; l'humble évoque d'Alétopolis; Alexis, archevêque de Novogorod ; Amabed...; des Amateiurs; l'archevêque de Cantorbéry; l'abbé d'Arty; plusieurs Aumôniers d. R. d. P.J l'Auteur du Compère Mathieu; le sieur Aveline ; Geo. Avenger.

a Feu l'abbé Bazin; Bazin, neveu ; Beaudinet; Belleguier, ancien avocat; l'abbé Big'**; l'abbé de Bigorre; milord Bolingbrocke; Joseph Bourdillon ; le pasteur Boum.

et Dom Calmet ; Jérôme Carré ; Cassen, avocat aux conseils du roi ; Chambon et autres; Nicolas Charisteski; les Cinquante; Clair...; Clocpitre; le comte de Corbera; le Corps des pasteurs du Gévaudan; Covelle, Théro, etc; Cubstorf , pasteur ; le Curé de Frêne.

«M. D'** M***; le comte Da...; Damilaville; Amb. Decioie; Demad, capit.; veuve Denys; Desjardins; Anne Dubourg; Du-* marsais ; Dumoulin.

« De l'Ecluse; Eratou; le R. P. l'Escarbotier ; Etallonde de Mori^ val ; Evhémère.

« Fatema; Formey; le P. Fouquet;

« Le Gaitlien des Capucins de Ragiisc ; Gérofle ; le docteur Goodheart; Charles Gouju; Gabr. Grasset.

« Hude; Huet; Hume.

almhof.

a Joussouf-Cheiibi.

a Le major Kaiserling.

((M. L***; de La Caille; Joseph Laffichard ; de La Lindelle; Lantin; La Roupillière; de La Visclède.

« Mairet; Malicourt; Mallet; M. Mamaki; Mauduit; Mauléon; Maxime de Madaure; Caius Memmius Gemellus; le curé Meslier; de Montmolin; M. de Morza.

« Naigeon.

« Le doctem* Obern.

(( Le comte de Passeran ; Jean Plokof ; le R. P. Polycai'pe.

« Le P. Quesnel.

«Le docteur Ralph; Ramponeau; D. Apuleius Risorius; Josias Rosette.

«Feu M. de Saint-Didier; Saint -Hyacinthe; Scaimentado ; le Secrétaire de M. de Voltaire; Sherloc; Scheremetof ; Soranus.

«Tamponet; Thero; Thomson; Tablée de Tilladet; M. le comte de Toumay ; Trois avocats d'un Parlement.

« Un académicien de Londres, de Berlin, etc.; Un académicieri de Lyon ; Un amateur de belles-lettres ; Un auteur célèbre qui s'est rétiré de France ; Un avocat de Besançon; Un avocat de province J Un bachelier en théologie ; Un bénédictin ; Un 'bénédictin de Franche-Comté; Un chrétien... contre six juifs; Un citoyen de Genève; Un ecclésiastique ; Un homme de lettres ; Un membre du conseil de Zurich; Un membre des nouveaux conseils; Un membre d'un corps; Un prêtre de la doctrine chrétienne ; Un proposant ; Un quaker ; Une belle dame.

« Antoine Vadé; Catherine Vadé; Guillaume Vadé; Verzenot; le Vieillard du mont Caucase ; le marquis de Villette»

<c Le docteur W^ellwisher good Natiu*'d.

a Le marq. Ximènes.

a Zapata. »

Quelque longue que paraisse cette table publiée par M. Ouérard,

dans sa Bibliographie Voltairienne , elle est loin d'être complète. Il est

arrivé plusieurs fois à Voltaire d'attribuer le même ouvrage à plu-

siexu^ personnes. Il fit successivement honneur de son Droit du

Seigneur à M. Huiiaud , h un académicien de Dijon, à M. Legouz ,

à M. Picardèt, à M. Rigardet, à M. M elin de Saint-Gelais, à M. Picardin ;

ii en composa la préface sous le nom de M. Picardèt. Il présenta les

Guèh^s comme une pièce posthume de Guimont de la Touche ,-imî*^

il38 VOLTAIRE

il les mit sur le compte de Desmahis, et se les laissa dédier par Gabriel Grasset et compagnie.

Ainsi ou Voltaire désavouait ses ouvrages, ou il les attribuait à d'autres personnes.

Que Voltaire gardât l'anonyme, ou qu'il prit effrontément le masque du pseudonyme, le reconnaissait-on au cachet de son style? Nous savons déjà cx)mbien de fois les comédiens tombèrent dans les filets que Voltaire leur avait tendus. Ses amis les plus judicieux commirent la même erreur. Ainsi, le 15 juillet n64, Griinm écrivait dans^ sa Correspondance littéraire, à propos d'une pièce de Voltaire , qu'il ne soupçonnait pas être de lui : « On a donné le 5 de ce mois, sur le théâtre de la Comédie-Française, la première représentation des Triumvirs, tragédie nouvelle. L'auteur de la tragédie est anonyme; on prétend que c'est un ex-jésuite qui s'appelle Marchand, et je ne serais pas éloigné de croire cette pièce l'ouvrage d'un homme de collège. Cette tragédie est tombée, et n'a point reparu. Le parterre n'était pas disposé cette fois à l'indulgence. Julie disait à Octave avec emphase, en montrant Pompée :

Nous nous aimons tous deux pour le bonheur du monde.

Ce vers et quelques autres aussi plats firent rire. Il s'en faut bien que cette tragédie soit un bon ouvrage. Les trois derniers actes surtout sont pitoyables, et toute la fable en est ridicule et absurde. Avec tout cela, malgré une intrigue très-informe, malgré beaucoup d'absurdjtés et de platitudes dans le plan et dans les détails, si l'on m'assurait que l'auteiu" n'a que dix-huit ans, je n'en désespérerais pas. C'est que le ton en général est bien ; c'est que tous ces personnages parlent assex en Romains, qu'ils ont assez les idées et la tournure de leur .«siècle, et que ce mérite est fort rare ; c'est que le poète exprime ses idées souvent assez heureusement, qu'il les tire du fond de son sujet et des exemples domestiques ; c'est que son style, quoique inégal et souvent faible, m'a pourtant paru le véritable style de la tragédie, n Quand Grimm apprit de quelle main était cette pièce, il la jugea avec plus «l'indulgence. Dans le mois de janvier 1767, il en parla ainsi dans sa Correspondance littéraire ; « H y a quelques années que M. de Voltaire envoya très-incognito ime tragédie du dernier Triumvirat de Rome à M. Lekain pour la faire jouer. Le secret fut parfaitement gardé. On présenta la pièce aux comédiens de la part d'un auteur anonyme. On disait en confiance à quelques amateui*s du théâtre que celte tragédie était d'un jeune jésuite qui, depuis la dissolution de la société, était tout près de courir la carrière dramatique., s'il pouvait y espérer ^Ique succès. La pièce fut jouée; elle tomba, et, qui pis est, elle

Et LES LIBRAIRES. 339

fut oubliée au bout de huit jours. M. de Voltaire eut tort de garder aiiisi l'incognito. Ce n'est que depuis peu qu'on sait que M. de Voltdii*e est l'auteur de cette tragédie du Triumvirat. Il vient de la flûre imprimer sous le titre d'Octave et le jewxe Pompée ou le Triumvirat, Tout le tissu et le style en sont faibles, et, quand on a lu cette pièce, on n'est pas étonné qu'elle n'ait point fait d'effet au théâtre. Malgré cela, je suis persuadé que le nom de M. de Voltaire lui aurait {Hrocuré im succès passager. » Maintenant au tour de l'Académie française. En 1777, elle proposa pour sujet du prix de poésie, en 1778, la tra-» duction en vers du seizième livre de V Iliade. Voici ce que raconte à ce si^et La Harpe à la page 273 du tome II de sa Correspondance litté^ raire : « L'Académie ne donnera point cette année de prix de poésie. Elle n'a été contente d'aucun des ouvrages qu'on lui a présentés, quoiqu'il y eût soixante pièces de concours, et que quelques-unes annonçassent du talent. Une anecdote très-remarquable et dont j'ai la certitude, c'est que M. de Voltaire avait envoyé au concours une pièce sous le nom du maixjuis de Villette. Cette pièce s'est trouvée la cinquième du concours, et a été jugée très-faible, quoique facile. Dépositaire du secret que m'avait confié le marquis de Villette, et qui aujourd'hui n'en est plus un, j'obsenais avec curiosité, je l'avoue, l'effet que produirait la pièce de Voltaire sur des juges qui n'en connaîtraient pas l'auteur : elle ne fit aucune sensation. A peine y vit-on im beau vers, et on eut peine à aller jusqu'à la fin. Elle n'aurait pas même obtenu une mention, si je n'avais, en opinant, ramené mes confrères à mon avis, et si je ne leur eusse représenté qu'elle était écrite au moins assez purement, mérite que l'Académie doit toujours encoimtger. Mais je me disais à moi-même : Si vous saviez quel homme vous jugez en ce moment! si vous gaviez que vous balancez à relire un ouvrage qui est de l'auteur de Zaïre et de la Uenriade ! Voilà ce que je pensais intérieurement, et je plaignais le sort de l'humanité qui méconnaît sa faiblesse, et le sort du génie qui vieillit* »

La masse des lecteurs serait-elle plus clairvoyante que les comédiens, Grimm et tous les académiciens? Un libraire ne pouvait pas le présumer. Par conséquent, un ouvrage anonyme ou pseudonyme de Voltaire n'était ni prôné avec enthousiasme , ni recherché par le public , que son nom seul eût attiré comme un hameçon.

Voltaire était-il reconnu au cachet de son style? S'agissait-il d'un ouvrage qui était sûrement de lui, quoiqu'il ne l'avouât pas, on se hâtait de le dévorer. Mais ici nouveau danger. A l'instant cet ouvrage tombait dans le domaine public. Les libraires de France et de Hol^ lande le reproduisaient sous ime rubrique étrangère. Comme Voltaire ne garantissait pas la propriété de ses compositions et de chacune des éditions de ses compositions, le Ubraire qui le premier s'étail hasardé

aiO VOLtAlRE

à les publier ne pouvait pas invoquer le nom de Tauteui* pour poursuivre les libraires qui rééditaient séparément chaque brochure de Voltaire qui ^vait du succès, ou les inséraient dans ime collection de Mélanges ou des Œuvres complètes de Voltaire, Non-seulement Voltaire ne s'opposait pas à ces contrefaçons, mais il les fevorisàit , parce qu'il était intéressé à voir multiplier tout ce qui échappait à sa plume. La nature de ses productions lui faisait un devoir de ces manœuvres. 2" Qu'étaient-cedonC) par leur nature, que les ouvrages de Voltaire ? Lui-même a pris soin de nous l'apprendre. Le 5 novembre \ 755, il disait à Walther : « Mandez-moi si je peux vous envoyer par la poste cette tragédie de V Orphelin de la Chine y que vous me demandez. Je Tai encore beaucoup changée depuis qu'elle est imprimée. C'est ainsi que j'en use avec tous mes ouvrages , parce que je ne suis content d'aucun d'eux. Cela déroute un peu les libraires, et j*en suis très-fàché; mais je ne puis m'empècher de corriger des ouvrages qui me paraissent défectueux. C'est un malheur pour moi de connaître trop mes défauts , et il n*y attra jamais de moi d* édition bien arrêtée qu'après ma mort, »

Voltaire avait-il tort de ne i*egarder ses ouvrages que comme des ébauches? « Son impatience, lorsqu'il avait conunencé un ouvrage, n'avait point de bornes , rapporte CoUini (p. 180). A peine était-il commencé qu'il voulait le voir mis au net et imprimé. On mettait souvent sous presse un livre à moitié composé. Voltaire écrivait luimême lorsqu'il se portait bien. Était-il affligé de quelque maladie, il dictait avec autant de présence d'esprit que s'il eût eu la plume à la main. Il avait pour cette dernière manière de travailler ime incroyable facilité, à laquelle il était parvenu par ime longue habitude. »

Or, qu'était-ce qu'un manuscrit de Voltaire? Voltaire avait une écriture nette et assez lisible; mais il écrivait avec une grande précipitation, ne formait pas toujours très-bien ses lettres, supprimait les accents et la ponctuation, ne prodiguait pas les lettres majuscules, orthographiait le même nom propre de trois ou quatre façons différentes dans la même page, et par là rendait très-difficile la lecture de ses autographes. Prenons pour exemple son Livret, L'éditeur Dupont l'a publié littéralement sur l'autographe que lui prêta M. de Jouy . La Nouvelle Revue encyclopédique en a donné des fragments transcrits également Uttéralement sur l'autographe à la Bibliothèijue royale. Pour la troisième fois, je l'ai copié aussi littéralement sur Tautographe à la Bibliothèque royale. N'est-ce pas la faute de Voltaire si l'on remarque des différences notables de chiJBfres et de noms propres dans trois copies calquées par trois personnes difféi*entes sur un autographe de Voltaire? Ses autres manuscrits devaient ofirir le même inconvénient.

ET LES UBBAIRES. 341

Qui était chargé de transcrire ces manuscrits si peu corrects ? Des hommes sans instiniction : un Céran , qui n'avait pas une grande dose de sens commun; un Longchamp^ qui n'avait reçu aucune éducation; un Wagnière, peu intelligent^ qui n'écrivait pas de page sans faire plusieurs fautes d'orthographe, comme l'attestent les lettres que j'ai vues de lui. Collini était capable de corriger Voltaire, et môme de relever ses erreurs; mais, par malice, il aimait à les laisser passer, afin de s'en amuser avec ses amis, comme il le prouve dans sa lettre du 4 févi'ier 1755 à M.Dupont.

Voltaire n'envoyait donc jamais à l'imprimerie que des manuscrits pleins de fautes. Un imprimeur ne pouvait pas faire un chef-d'œuvre de typographie avec de pareils autographes. Voltaire se réservait le droit de revoir toutes les épreuves. Malheureusement il les corrigeait très-mal, nous assure Collini ( p. I3i).

Les ouvrages de Voltaire paraissaient donc rem j lis de fautes. En vain le libraire lui objectait qu'on s'était conformé à son manuscrit, qu'on l'avait même corrigé ; Voltaire se hâtait de désavouer des feuilles qu'il avait revues lui-même autant de fois qu'il l'avait désiré. Si on se permettait de le lui représenter, comme le firent les éditeurs de sa Philosophie de Newton, ainsi qu'on peut le voir dans le Vdtariana, Voltaire se fâchait et criait aux corsaires.

La critique tombait aloi's comme une massue sur toutes ses productions. Elle se plaisait à démontrer que rien n'était plus resserré que le cercle des connaissances positives de celui qui se croyait im génie imiversel. On le traquait sur tous les points; on ne lui faisait grâce pour aucune en-eur ou bévue. On lui passait bien des contradictions , puisque c'est le privilège des philosophes d'en dire ; mais comment ne pas s'appesantir siu*des balourdises qui suffisaient pour faire décrier un ouvrage? 11 n'est pas nécessaire d'être très-instruit pour trouver le oMé faible qui prêtait à la critique dans un ouvrage de Voltaire. 11 n'est pas non plus nécessaire de feuilleter Desfontaines, Fréron, La Beaumelle, Larcher, Nonotte, Guénée, Clément, La Harpe pour le juger. Diderot, Grimm, ses amis eux-mêmes ne le lisaient pas toujours sans se moquer de salégèreté. Qu'on parcoure seulement les notes de M. Beuchot, point hostile à Voltaire assurément; quelles erreurs inconcevables n'a-t-on pas à remarquer ! Alors (juelle comédie de voir Voltaire marier un article masculin avec un substantif féminin, finir des distiques par des syllabes qui ne rimeront que le jour où deux lignes parallèles se rencontreront face à face dans l'espace; de renvoyer dans V Histoire de Charles XII à des passages qui ne se trouvent dans aucune édition de Y Histoire de Choisies XII, de prendre deux fois l'église Bonne-Nouvelle de Paris pour une paroisse des environs de Paris , de confondre des tragédies de Cor-

342 VOITAIRE

neille , de tronquer des tirades des auteurs classiques que tout le monde sait par cœur !

Voltaire alors de remanier son ouvrage. Il fallait vite des cartons , des feuilles nouvelles. Il changeait les rôles de ses pièces , le titre de ses ouvrages, Tordre des chapitres. De la Ligue il fait la Henriade , et remplace Sully par Mornay ; de son Histoire générale il crée l'Essai sur les moeurs et Vesprxt des nations, II sacrifie cet endroit à ses amis, cet autre à ses critiques. Ici il retranche, là il développe. Les cartons circulent , il lui faut une nouvelle édition ; car il a de nouveau tout bouleversé, vei-s ou prose, littérature ou histoire, physique ou linguistique, philosophie ou astronomie. Une nouvelle édition est en train, il en désire une autre. A Tentendre dire , la bonne édition est toujours celle qui n'est pas encore imprimée ou mise en vente.

Ces cartons, ces feuilles , cette concurrence d'éditions ruinaient les libraires. Voltaii*e en était fâché, mais il ne répugnait pas à envoyer de nouveaux morceaux à quiconque voulait se charger d'imprimer ses ouvrages , à [entreprendre une édition qu'il ne tardait pas de faire tomber en en préparant une nouvelle. Il suffit de parcourir les notes de M. Beuchot pour voir combien Voltaire a introduit de variantes dans tout ce qu'il a composé. Il a retouché presque tous les chants de la Henriade à chaque édition qui en a été publiée de son aveu.

Voltaii'e a ainsi passé toute sa vie à corriger tous ses ouvrages, et à désavouer toutes les éditions qui en ont été faites.

Chacun des ouvrages de Voltaire, n'étant qu'une ébauche, ne pouvait par conséquent devenir une propriété littéraire pour un libraire. Celui qui consentait à faille les frais d'une édition de Voltaire ne devait donc pas pinidemment en tirer un grand nombre d'exemplaires, puisqu'il avait toujours à craindre l'apparition d'une nouvelle édition revue et corrigée qui annulerait toutes les éditions précédentes.

3«. Le peu d'étendue des ouvrages de Voltaire ne permettait pas à un libraire de faire un tirage considérable. Tous les ouvrages de Voltaire sont très-coui'ts. \a plupart ne forment qu'un petit volume. Il en cx>ûtait donc peu de les imprimer. Comme un hbraire n'était jamais sûr de les vendre, il est évident qu'il aimait mieux en multiplier des éditions qui lui revenaient à peu de frais, au fur à mesure qu'il en trouvait le débit, que de s'exposer à conserver en magasin des livres dont il n'aurait pu se débarrasser qu'au rabais.

4» Le genre des ouvrages de Voltaire nous apprend pourquoi ils étaient courts. « Toutes les œuvres de Voltaire , quelque nom qu'on leur donne, remarque M. Romain Comut(i), se rapprochent plus ou

(I) Disamrs sur Voltaire. Paris, c|iei Perine, 1844, in^*, pag, 74.

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moins du pamphlet. Ses Bornons sont des pamphlets ; son Dictionnaire philosophique est une coMeciion de pamphlets par lettre alpha* bëtique ; V Essai sur les Mœurs n'est qu'un énorme pamphlet historique de neuf siècles; ses tragédies même et sa Henriade sentent le pamphlet; lallusion, Tattaque détoiu*née, le trait perfide sont partout. Qu'on prenne Voltaire sous toutes ses faces , qu'on le tourne dans tous les sens, le pamphlétaire se voit toujours. » Aussi le gouvernement avait-il toujours les yeux sur lui. En 1741 on avait nommé 79 censeurs royaux poxu* examiner les ouvrages de théologie , de jurisprudence, de mathématiques et de belles-lettres; comme ces censeurs ne pouvaient compter sur les faveurs de la co\\r qu'autant qu'ils jugeraient avec sévérité et lacéreraient les manuscrits qui étaient soumis à leur approbation, ils avaient intérêt à être impitoyables pour Voltaire. Ils ne devaient lui pai'donner aucune allusion, aucun trait, aucun sarcasme. Ils aimaient mieux être ridicules qu'indulgents , puisque leur avenir, les gratifications elles pensions qu'ils espéraient dépendaient de la manière dont ils exerçaient des fonctions si délicates. Il n'y avait pas moyen de couper ce nœud gordien, car une Déclaration du roi^ datée du 10 mai 1728 , condamnait au carcan et aux galères tout imprimeur qui publierait des ouvrages sans privilège ni permission , et la même peine était applicable aux colporteurs de ces productions clandestines. Il se passait peu d'années sans que le gouvernement publiât des arrêts terribles contre les imprimeurs , les libraires et les colporteurs d'ouvrages qui n'auraient pas été approuvés; il accorda même des récompenses à ceux qui les dénonceraient : il prit toutes ses mesures pour qu'il n'en pénétrât pas par les frontières; et comme c'était presque toujours de l'étranger qu'ils arrivaient, un arrêt du 24 novembre 1771 imposa un droit de vingt livres par quintal sur tous les livres qu'on introduirait dans le royaume ; un arrêt du 17 octobre 1773 réduisit ce droit à six Uvres dix sols, plus huit sols par li\Te. Ce n'est que le 23 avril 1775 qu'un arrêt exempta de tous droits d'entrée dans le royaume tous les livres venant de l'étranger. Malgi*é tous ces arrêts, les productions clandestines parvenaient quelquefois à circuler. C'est alors que le clergé, dans ses mandements, dans ses sermons, dans ses remontrances au roi, en demandait la condamnation. Les parlements secondaient son zèle avec un indicible plaisir. Ainsi , les Lettres philosophiques, la Religion naturelle, le Précis de VEcclésiaste et du Cantique des cantiques, les Extraits des Sentiments de Jean Meslier, le Dictionnaire philosophique portatif , le Dîner du cotnte de Boulainvilliers , Dieu et les Hommes , la Bible enfin expliquée, la Diatribe à l'auteur des Ephémérides, un Becueil en prose et en vers in-8®, de 1740, Candide, l'Ingénu, l'Homme aux qttarante écus, la Voix du

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Peuple et du Sage , VEssai sur le Siècle de Louis XIV, Soûl , entre auti*es ouvrages de Voltaire , avaient été ou saisis^ ou supprimés , ou brûlés, par arrêts du parlement. Ceux qui avaient édité et vendu quelques-uns de ces libelles toent pvmis. Le 23 octobre 1734, on destitua Jore fils, reçu imprimeur en survivance de son père; René Josse, libraire à Paris, et Duval, imprimeur à Bayeux, convaincus d'avoir édité les Lettres philosophiques sans permission. Le 24 septembre i 768, Jean-Baptiste Josserand, garçon épicier; Jean Lécuyer, brocanteur, et Marie Suisse , sa femme , furent condamnés , les deux premiers à la marque et aux galères , et la dernière à cinq ans de détention , pour avoir colporté r Homme aux quarante écus , par Voltaire, et d'autres livres prohibés.

Les autres ouvrages de Voltaire n'étaient guère que tolérés. Pour comprendre la difficulté de les publier, citons quelques lettres relatives à V Histoire de Charles XII et kla Henriade. Le 30 jan\âer 1731, Voltaire écrivait à Cideville : « Je voudrais faire imprimer à Rouen une Histoire de Charles XII, roi de Suède , de ma façon. C'est mon ouvTage favori , et celui pour qui je me sens des entrailles de père. Si je pouvais trouver un endroit où je demeiu*asse incognito dans Rouen, et un imprimeur cjui se chargeât de l'ouvrage, je partirais dès que j'aurais reçu votre réponse. 11 y a deux manières de s'y prendre pour faire imprimer cette histoire. La première, c'est d'en montrer un exemplaire à M. le premier président, qui donnerait ime permission tacite; la seconde, d'avoir un de ces imprimeurs qui font tout sans permission. Dans le premier cas, on pourrait peutêtre craindre que le premier président ne fit quelques difficultés de laisser imprimer ici un ouvrage dont on a suspendu l'impi^ession à Paris, par ordre du garde des sceaux. Dans le second cas , il y aurait à craindre d'être découvert. 11 est bien triste pour la littérature d'être dans ces transes et dans ces extrémités, au sujet de presque tous les livres écrits avec un peu de liberté. La seule chose qui me rassure, c'est que, n'ayant mis dans mon ouvrage que des vérités qu'un magistrat et un citoyen doivent approuver, je pourrais aisément compter sur la connivence du premier président, en cas que la chose lui fût bien recommandée. Mais tout cela exigerait un profond secret, et il faudrait qu'en ce cas-là même le libraiix; chargé de l'impression n'en fût que plus secret et plus diligent. Dans cet embarras, je vais vous envoyer le premier >olume de cette histoire. C'est le seul exemplaire qui me reste de deux mille six cents qui ont été saisis, après avoir été munis d'une approbation au sceau. Je laisse à votre amitié et à votre prudence à m'indiquer la voie la plus sûre pom* réussir dans cette affaire, que j'ai extrêmement à cœur. » Le 30 février suivant, nouvelles instances, a Je m'imagine que le parti

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de parler au premier président est le seul raisonnable, quoiqu'il ne soit pas sûr. Il peut nous refuser j il peut craindre de se commettre; mais au moins gardera-t-il le secret; et surtout, ne sachant pas que c'est moi qui lui demande cette grâce, il ne pouiTa pas m'accuser au garde des sceaux d'avoir voulu faire imprimer un ouvrage défendu. Je n'ai donc, je crois, qu'un refus à craindi^e; par conséquent, il le faut risquer. Je ne sais si je me trompe, mais on peut dire au premier président qu'il a déjà permis l'impression du Triomphe de V intérêt y qui était proscrit au sceau, et que cette permission tacite ne lui a point attiré de reproches; mais surtout on peut lui direqueM.legai*de des sceaux n'a nulle envie de me désobliger; qu'il lui importe très-peu que cette nouvelle Histoire du roi de Suède soit imprimée ou non; qu'Ù n'a retiré l'approbation que par une délicatesse qui sied très-bien à la place où il est, n'étant pas convenable qu'il donnât pubUquement un privilège pour un ouvrage plein de vérités qui peuvent choquer plusieurs princes, vérités déjà connues , déjà imprimées dans toutes les gazettes et dans plusieurs livres, mais dont il pourrait être responsable en son nom, si elles paraissaient avec son approbation et le privilège de son maître. Tout ce que M. de Chauvelin souhaite, c'est de ne donner aucun prétexte aux plaintes qu'on pourrait former contre lui. Ainsi , ce n'est point lui déplaire que de laisser imprimer à Rouen, avec un profond secret, cet ouvrage dont il ne sera plus obligé de répondre. Si M. le premier président veut y faire réflexion, cette affaire ne souffre pas l'ombre de difficulté , et ne commet ni lui ni le garde des sceaux, dès qu'il n'y aura point de permission par écrit. J'ai par devers moi un grand exemple d'une pareille connivence, que vous pouvez et que je vous prie même, en cas de besoin, de citer à M. le premier président. Cette nouvelle édition du poëme de la Henriade a été faite à Paris par la permission tacite de M. Chauvelin , le maître des requêtes et de M. Hérault, sans que M. le garde des sceaux en sache encore le moindre mot. » Le 1*' juin. Voltaire n'était pas encore rassuré. Il manda à Thieriot : « On a commencé , sans ma participation , deux éditions de Charles XII y en Angleterre et en France. Ne pourriezvous point savoir de M. de Chauvelin quel sera, en cette occasion, l'esprit des ministres de la librairie? » L'année suivante , il disait à Cideville : a M. de RouiUé ferme les yeux sur l'entrée et le débit de la Henriade y mais il ne peut , à ce qu'il dit, en permettre juridiquement l'entrée. »

Tous les ouvrages de Voltaire étant prohibés ou seulement tolérés, étaient donc de contrebande. De là la nécessité où était Voltaire de les désavouer continuellement, comme il l'avouait, le 19 septembre 1764, à Dalembert, à propos du Dictionnaire philosophique : a Dès

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qu'il y aura quelque danger, je vous demande en grâce de m'avertir, afin que je désavoue Touvrage dans tous les papiers publics arec ma candeur et mon innocence ordinaires. » Ces désaveux sauvaient Voltaire, mais attiraient la foudre siur ses éditeurs.

Les ouvrages de Voltaire étaient-ils imprimés à l'étranger, ils couraient le danger d'être saisis dans les bureaux de la douane. Voltaire était des premiers souvent à en solliciter rinterdiction en France.

Était-ce en France qu'on les publiait, le danger n'était pas moins grand. Aucun libraire n'osait y mettre son adresse et il n'y avait par conséquent aucun moyen de les annoncer et de les débiter promptement. Pendant près de quarante ans, la Henriade porta une rubrique étrangère , de même que presque toutes les productions de l'auteur. Quant à ses Œuvres complètes y parmi les éditions mentionnées par M. Beuchot, on n'en voit qu'une qui soit datée de Lyon , et une autre de Paris avec indication de la dememre de Lambert. Cette précaution d'afficher une rubrique étrangère ne mettait pas l'éditeur à l'abri des rigueurs de la loi; car chaque exemplaire qu'il vendait pouvait le déceler; chaque acheteur n'était pour lui qu'un délateiu*. Sans cesse il avait à craindre d'être envoyé à la Bastille, destitué de sa maîtrise et condamné à de fortes peines. Voltaire lui-même s'est permis de dénoncer à la police des éditions de ses propres ou\Tages, et de demander des châtiments exemplaires contre les libraires et les colporteurs de ces éditions , conmie le prouvent les récentes révélations de M. Léouzon Leduc.

Un libraire ne pouvait ni ne devait étaler ni annoncer des ouvrages de Voltaire sans se commettre. Il n'avait d'autre moyen de les débiter que de les confier à des colporteurs. H n'était pas sûr que ces colporteurs ne le trahiraient point, puisqu'ils étaient intéressés à le dénoncer, s'ils étaient arrêtés et surpris en contravention. Il est arrivé à plusieurs de l'être , sur la réquisition de Voltaire lui-même. Un nommé Grasset s'étant permis d'éditer et de vendre des exemplaires de la Pucelle, Voltaire, comme il s'en vante dans beaucoup de lettres, et notamment dans celle du 30 juillet 1755, à d'Argental, le fit emprisonner , puis chasser de Genève, et, le 30 août, il pressa Berryer , lieutenant de police, de le poursuivre à Marseille.

Cette crainte perpétuelle où était im libraire d'être dénoncé et un colporteur d'être arrêté, explique pourquoi les ouvrages de Voltaire sévèrement défendus en France, en Italie , à Vienne , en Portugal, en Espagne, ne se répandaient qu'avec lenteur, comme le remarque Condorcet. Ils ne pouvaient donc pas être tirés à un grand nombre d'exemplaires , à cause de la difficulté de les faire parvenir à ceux qui les recherchaient et les demandaient,soit en France,>^it à Tétran-

ger. Aussi Voltaire n'était-il connu que de nom en Italie , grâce à Y Index. Lorsque les Français s'emparèrent de Rome , ils n'y trouvèrent qu'un seul exemplaire des Œuvres de Voltaire. En Autriche , Marie-TTiérèse avait donné les oixlres les plus sévères pour qu'on n'y introduisit aucun livre dangereux par les frontières; on visitait toutes les malles des voyageurs, même à l'entrée de Vienne; on n'y tolérait pas même Yoimg et Molière (1). Dans les pays où la presse était moins gênée, les ouvrages philosophiques furent loin d'avoir ime grande vogue. Ainsi en Angleterre, CoUins, Tolland, Tindal, Chuhb, Morgan et toute la race des esprits forts n'eurent qu'un succès éphémère, comme l'a remarqué Edmond Burcke dans ses Jtéflexions sur la Révolution de France. M. de Rémusat a cx)nstaté dans ses articles sur Bolingbrooke, récemment publiés dans la Revue des Deux - Mondes, que l'éditeur des Œuvres de Bolingbrocke passa vingt ans avant de rentrer dans ses frais. Aussi Gibbon crut-il qu'il était prudent de ne tirer qu'à 500 exemplaires la première édition de son Histoire de la décadence et de la chute de f empire romain. 11 s'aperçut que ses compatriotes aimaient encore plus le christianisme qu'il ne l'avait imaginé; que le continent se souciait peu de ses hardiesses, et que ses traducteurs ne gagnèrent pas à les populariser (2). Dans sa lettre du 22 septembre 1765 à Georges Montagu, Horace Walpole ne pouvait pas s'expliquer l'engouement des Parisiens pour Hume. N'était-ce pas avouer que Hume n'avait pas fait fortune à Londres? Or, si tous ces philosophes anglais avaient si peu do lecteurs dans leur patrie , il est permis d'avancer que Voltaire , malgré tout le bien qu'il avait dit de l'Angleterre , n'y comptait pas un grand nombre de partisans. Le sort de son in-4" de la Henriade en est une preuve assez forte.

Tout semble prouver que les libraires ne pouvaient ni ne devaient tirer les ouvrages de Voltaire à un grand nombre d'exemplaires. Ils les publiaient à leurs risques et périls. Voltaire ne pouvait pas exiger d'eux un grand bénéfice. Il devait même se trouver content d'avoir des édrteiu^ qui courussent le danger d'être ruinés pour répandre des écrits qu'il désavouait publiquement.

Sa correspondance nous autorise à nous en tenir à ces conclusions. Toutes les éditions de ses ouvrages qui ont été faites. sous ses auspices n'ont pas été tirées à un grand nombre d'exemplaires, quoique le sujet de ces ouvrages pût faire espérer un grand succès. D'après sa lettre du 20 décembre 1723 , à M»* de Dernières , la Ligue ne fut

(1) Journal de Gaibert, tom. I, pag. S48 et S7e. — » Voyage de Rieabeck , tom. I , pag. 199.

(S) Mémoires de Gihlm , tom. I, pag. tl 6 et W, et tom. II, pag. S79.

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tirée qu'à deux mille. Le M mai 1733, il chargea Cideville de recom^ mander à Jore de tirer Charles XII à sept cent cinquante. En 4732 , il pria le môme Cideville de défendre à Jore de tirer un seul exemplaire de Zaïre par delà les deux mille cinq cents prescrits. Le 81 avril 1733, c'est encore à Cideville qu'il écrit pour savoir si Jore voudrait imprimer à deux mille cinq cents les Lettres anglaises ^ qui avaient été tirées à Londres à trois mille seulement , quoiqu'elles y fussent publiées en anglais. Le 28 décembre 1751, il apprenait à Walther que le Siècle de Louis XIV avait été tiré à trois miÛe. Lorsqu'il publia son Commentaire «wr Corneille , sous le patronage de toutes les têtes coiu*onnées et de toutes les célébrités de tous genres, il annonça, dans un prospectus, qu'il en serait tiré deux mille cinq cents exemplaires. 11 était cependant alors à l'apogée de sa gloire ; c'était l'ouvrage qu'il prenait le plus à cœur, et il s'agissait de tirer de la misère une demoiselle Corneille ; et néanmoins la liste des souscripteiu*s n'atteignit pas le nombre de deux mille.

Il est vrai qu'il fallait acheter douze volumes. Que devait-ce donc être lorsqu'il était question d'acquérir les Œuvres complètes de Voltaire, ou bien des brochiu*es qu'il désavouait et où il se répétait sans cesse? Il ne se lassait pas d'écrire, mais ses amis se lassaient de le lire, et ne voyaient plus que du rabâchage dans ces pamphlets qui sortaient de la manufacture de Femey, pour me servir d'une expression de Grimm. Aussi tout ce qu'il a produit n'a point été imiversellement accueilli, cru, préconisé, a dit Luchet. Ainsi, Irène ne fut tirée qu'à quelques exemplaires; SaiJd n'en eut probablement pas plus de cent; on n'en cx)nnut que quatre des Gwèires àParis; Grimm pensait qu'une édition du Dictionnaire philosophique portatif se réduisait à vingt ou vingt-cinq. Il est cei-tain que plusieurs éditions des Œuvres complètes de Voltaire ne sont que des collections d'éditions d'ouvrages publiés séparément. Il est aussi certain que beaucoup de ces éditions partielles ont été rajeunies au moyen d'un nouveau titre et d'un autre millésime, ou d'un changement de rubrique.

Du reste, voici ce que Voltaire lui-même pensait du nombre des lecteurs : a Vous savez, écrivait-il un joiu* à un de ses amis, ce que j'entends par le public. Ce n'est pas l'imivers, comme nous autres barbouilleurs de papier l'avons dit quelquefois. Le pubUc, en fiadt de livres , est composé de quarante ou cinquante personnes si le livre e^t sérieux , de quatre à cinq cents lorsqu'il est plaisant, et d'environ onze à douze cents s'il s'agit d'une pièce de théâtre. » Aussi Voltaire ne parait-il pas s'être écarté beaucoup de cette règle.

Reste à savoir si la bibliographie viendra corroborer nos raisonnements. Dans ses Recherches sur les ouvrages de Voltaire, publiées en 1817, Peignot avance que parmi les é^ditions des Œuvres de Vol-

ET LÉS LlBILVlREâ. 340

taire y celle de Geuève, 1768, en 45 vol. in-4*,a été tirée à 4,à00 exemplaires; celle de Genève, 1775, 40 vol. m-8% à 6,000; celle (le Kehl, 1784, 70 vol. in-8% à 28,000; celle de Kehl , 4785, 90 vol. in-8% à 15,000; celle de Bâle, 1784, 71 vol. in-8% à 6,000; celle de Gotha, 1784, 70 vol. in^» , à 6,000; celle de Paris, dirigée par Palissot, 1792, 55 vol. in-iB*, à 500 seulement. Il est difficile de donner un démenti à Peignot, puisqu'il n'indique pas lés sources où il a puisé ces détails; mais ils ne seront jamais adoptés par tout homme qui a eu des relations avec les libraires et les imprimeurs, et qui est au courant de la vérité sur les tirages d'ouvrages aussi volumineux que ceux de Voltaire. Le sens commun et l'histoire suffisent pour rogner quelques zéros à l'addition de Peignot.

NoiLS savons que Voltaire eut toute sa vie d'immenses sommes à sa disposition, et que personne ne sut mieux les utiliser que lui. U était donc de son intérêt d'éditer lui-même ses ouvrages, s'il en trouvait facilement le débit. Or, comme il a renoncé de bonne heure à ce commerce, il faut en conclure qu'il ne lui fut pas avantageux.

Ses éditeurs se sont-ils beaucoup enrichis? On peut affirmer san?. témérité le contraire. Car, tout le temps que Voltaire a vécu, ses ennemis lui ont sans cesse reproché de duper et de ruiner ses libraires , et ceux-ci , à leui tour, ont confirmé ces plaintes dans les jom'naux. il n'était pas vraisemblable qu'ils cherchassent à flétrir un auteur qui, par ses ouvrages, lem* aurait fait gagner de gros bénéfices. Tout portait à croire que la première édition des Œuvres de Voltaire qui serait commencée aussitôt après sa mort, serait rapidement épuisée. Or Beaumarchais se chargea de cette entreprise ; il y perdit près d'un million. Depuis l'édition de Beaumarchais, c'est celle de M. Beuchot qui a été la plus prônée. Je tiens de M. Beuchot qu elle ne fut tirée qu'à 2,000 exemplaires, dont il reste encore plus de 150 en magasin. Qu'on juge par là du sort des éditions de Vol* taire à une époque où il était plus difficile de les placer !

U est donc certain que Voltaire a édité lui-même plusieurs de ses ouvrages , |et qu'il avoue avoir réussi dans ses spéculations. Il est aussi certain-qu'il a exigé soit de l'argent, soit des livres, des libraires auxquels il permettait d'imprimer ses ouvrages. Il n'est pas moins certain qu'il a autorisé, soit des comédiens, soit ses secrétaires, soit ses courtiers, soit ses amis à retirer ce qu'Us pourraient de la vente de ses manuscrits , et que , dans ce cas , rétribuer Voltaire ou ses ayants cause, pom* des libraires c'était toujom^ donner.

Ceci posé , il faut concliure que quand Voltaire n'exigeait aucime rétribution de ses Hbraires, c'est qu'il ne pouvait pas en espérer, puisqu'ils ne devaient jamais compter sur le succès de ses ouvrages.

Là ôoiidiiité de tout èes libraires ne fait pas honneiii* a ce élècle J mais aussi que de reproches ne mérite pas Voltaire ! Terminons cet ai-ticle par les démêlés de Voltaire avec le libraire

Jore.

Ouvrons la correspondance de Voltaire. Qu'y trouvons-nousî Dès 4732, il mandait à Cideville qu'il comptait sur Jore pour imprimer les Lettres anglaises. Le 12 avril 1733, il lui écrit : o A l'égard des Lettres anglaises, je vous prie de me mander si Jore y travaille. On a fait marché, à Londres, avec ce pauvre Thieriot, à condition que les Lettres ne paraîtraient pas en France pendant la première chaleur du débit à Londres et à Amsterdam. 11 a même été obligé de donner caution. Ainsi, quelle honte pour lui et pour moi si le malheur voulait qu'on en pût voir une feuille en ce pays-ci avant le temps! » Quelques jours après , nouvelles instances : « Si Jore croit que le retardement de l'impression lui porterait préjudice , qu'il imprime donc; mais qu'il songe que, s'il en paraissait un seul exemplaire avant l'édition de Londres, Thieriot , à qui je veux faire plaisir, n'aidait que des sujets de se plaindre, et le bienfait deviendrait ime injure. La honte m'en demeurerait tout entière, et je ne m'en consolerais jamais. » Le 21 du même mois, il stipule qu'on tirera les Lettres anglaises à deux mille cinq cents exemplaires. Le même mois, c'est à Formont qu'il dit : « Jore m'a promis une fidélité à toute épreuve. Je ne sais pas encore s'il n'a pas fait quelque petite brèche à sa vertu. On le soupçonne fort, à Paris, d'avoir débité quelques exemplaires. 11 a eu sur cela une petite conversation avec M. Hérault, et, par un miracle plus grand que tous ceux de saint Paris et des apôtres, il n'est point à la Bastille. // faut bien pourtant qu'il s'attende à y être un jour. Il me parait qu'il a une^vocation déterminée pour ce beau séjoiu». Je tâcherai de n'avoir pas l'honneur de l'y accompagner. »

Voltaire alors devient prudent. Le 21 mai , il écrit à Cideville : a Si vous voyez Jore , ayez la bonté , je vous prie , de lui dire de m'envoyer les épreuves par la poste; il n'a qu'à les adresser à M. Dubreuil , sans mettre mon nom et sans écrire. » Le 29 du même mois, nouvelles précautions : a Je vous demande en grâce que toutes les feuiUes des Lettres soient remises en dépôt chez vous ou chez For* mont, et qu'aucun exemplaire ne paraisse dans le public que quand je croirai le temps favorable. Il faudra que Jore m'en fasse d*abord tenir cinquante exemplaires.» Le 10 juin , Voltaire insiste : « Recommandez-lui surtout, plus que jamais, le secret le plus impénétrable et la plus vive diligence ; que jamais votre nom ni le mien ne soient prononcés, en quelque cas que ce puisse être ; que toutes les

KT LES UBEAIRËJ^. 3ol

feuilles soient portées ou chez vous ou chez Tami Pormont; que Ton vous remette exactement les copies; que l'on ne garde chez lui aucun billet de moi y aucun mot de mon écriture. S'il manque à un seul de c^s points essentiels^ il courra un très-grand risque. Je vous supplie aussi de tirer de lui ce billet : « J'ai reçu de M. Sanderson le a jeune deux mille cinq cents exemplaires des Lettres anglaises de « M. de Voltaire à M. T., lesquels exemplaires je promets ne débiter « que quand j'aurai permission ; promettant donner d'abord au sieur « Sanderson cent de ces exemplaires^ et de pai*tager ensuite avec lui a le profit de la vente du reste , lui tenant compte de deux mille a quatre cents exemplaires; et promets compter avec celui qui me fit représentera ledit billet , le tenant suffisamment autorisé du sieur (c Sanderson. » Le 19^ il est plus expUcite : a Je ne change rien du tout à mes dispositions avec Jore , et j'insiste plus que jamais pom* avoir les cent exemplaires dont il faut que je donne cinquante , qui seront répandus à propos. Je lui répète encore qu'il faut qu'il ne fasse rien sans un consentement précis de ma part; que s'il précipite la vente 9 lui et toute sa famille seront indubitablement à la Bastille; que s'il ne garde pas le secret le plus profond , il est perdu sans ressources. Encore une fois, il faut supprimer tous les vestiges de cette afi'aire. Q faut que mon nom ne soit jamais prononcé , et que tous les livres soient en séquestre jusqu'au moment où je dirai : Paiiez ! Je vous supplie même de vous servir de la supériorité que vous avez sur lui pour l'engager à m'écrire cette lettre sans date: 0 Monsieur, j'ai reçu la vôtre, par laquelle vous me priez de ne point « imprimer et d'empêcher qu'on imprime à Rouen les Lettres qui a courent à Londres sous votre nom. Je vous promets de faire sur a cela ce que vous désirez. 11 y a longtemps que j'ai pris la réso- « lution de ne rien imprimer sans permission , et je ne voudrais pas « commencer à manquer à mon devoir pour vous désobliger. » Vous jugez bien qu'il faut, outre cette lettre, le billet au sieur de Sanderson, lequel je remettrai dans les mains d'un Anglais, pour le représenter, en cas que Jore pût être accusé d'avoir reçu ces Lettres de moi ou de quelqu'un de mes amis. »

Voltaire va nous apprendre pourquoi il prenait toutes ces mesures. Le 3 juillet, il mande à Cideville : « Je renvoie à Jore la dernière épreuve , avec une petite addition. Je vous supplie de lui dire d'envoyer 8ur-le-<ihamp au messager , à l'adresse de Demoulin , deux exemplaires cxjmplets , afin que je puisse faire Verrata, et mai'quer les endroits qui exigeront des cartons. Je prévois qu'il y en aura beaucoup. En voyant le péril approcher, je commence un peu à trembler ; je commence à croire trop hardi ce qu'on ne trouvera à Londres que simple et ordinaire. J'ai écrit déjà à Thieriot, à Londres ,

d'en suspendre^ la publication jusqu'à nouvel oindre, ft Ëtt elfet, le 24 juillet il engagea Thieriot à retarder la publication de l'édition anglaise. Celle de Jore étant achevée, le 26 juillet il disait à Formont : « Je vous prie , ou vous , ou votre ami Cideville , de serrer sous vingt clefs ce magasin de scandale que Jore vient d'imprimer , et qu*il n*en soit pas fait mention jusqu'à ce qu'on puisse scandaliser les gens impunément. »

Cependant voici que Voltaire écrit le 24 avril 1734 à Cideville : (c Ces maudites Lettres anglaises se débitent enfin sans qu'on m*ait consulté , sans qu'on m'en ait donné le moindre avis. On a l'insolence de mettre mon nom à la tête. Je ne peux pas soupçonner Jore de m'a voir joué ce toiu*, parce que, sur le moindre soupçon, il serait mis sûrement à la Bastille poiu* le reste de sa vie; mais je vous supplie de me mander ce que vous en savez. » Le 8 mai , il est plus explicite : «Votre protégé Jore m'a perdu. U n'y avait pas encore un mois qu'il m'avait juré que rien ne paraîtrait, qu'il ne ferait jamais rien que de mon consentement ; je lui avais prêté 1,500 francs dans cette espérance; cependant, à peine suis-je à quatre-vingts lieues de Paris, que j'apprends qu'on débite publiquement une édition de cel ouvrage, avec mon nom à la tête. J'écris à Paris , je fais chercher mon homme , point de nouvelles. Enfin, il vient chez moi et parie à I^emoulhi , mais d'une façon à se faire croire coupable. Dans cet intervalle on me mande que si je ne veux pas être perdu, il faut remettre siu'-le-champ l'édition à M. Rouillé. Que faire dans cette circonstance? Irai-je être le délateur de quelqu'un? et puis-je remettre un dépôt que je n'ai pas? Je prends le parti d'écrire à Jore le 2 mai, que je ne veux être ni son délateur, ni son complice; que s'il veut se sauver et moi aussi , il faut qu'il remette entre les maiiis de Demoulin ce qu'il pourra trouver d'exemplaires j et apaiser au plu^ vite le gai-de des sceaux par ce sacrifice. Cependant il part une lettre de cachet le 4 mai ; je suis obligé de me cacher et de fuir. Vous pouvez engager la femme de Jore à sacrifier cinq cents exemplaires, ils ont assez gagné sur le reste , supposé que ce soient eux qui aient vendu l'édition. » Le même mois, il dit : a J'ai découvert enfin, à n'en pouvoir douter , que ce misérable a tout fait, et qu'il m'a trahi cniellemeût. lien vend deux mille cinq à 6, à 8, à 10 livres pi^î et moi je suis proscrit. Lettre de cachet , dénonciation au parlement, requête des cufés, la crainte d'un jugement rigo\u*eux : voilà tout ce qu'il m'attire. Au nom de Dieu, pariez à ces gens-là, quand vou5 les verrez ; dites-leur qu'ils avertissent leur fils de faire ce que je lui marquerai dans un billet, sans quoi il sera perdu. Surtout qu'on vous remette jusqu'au moindre chiffon d'écriture qu'on peut avoir de moi. » Le 5 juin, voici un incident qui décharge Jore. C'est à

Formont que Voltaire envoie ces lignes : «J'apprends qu'un nonuné René Josse faisait encore une édition de ce livre , laquelle a été découverte. Ce René Josse a été dénoncé à Demoulin par François Josse son parent. Ce François Josse a bien Tair d'avoir fait lui-même, de concert avec son cousin René , l'édition qui a fait tant de vacarme. Il y a grande apparence que ce François Josse , qui a eu entre les mains un des trois exemplaires que j'avais , et qui me l'a fait relier , il y a deux mois et demi , en aura abusé , l'aura fait copier, et l'aura imprimé avec René; que, depuis, la jalousie qu'il aura eue de la deuxième édition de René, l'aura porté à le dénoncer. Voilà ce que je coiyecture; voilà ce que je vous prie de peser avec M. de CideviUe. Vous pouvez, après cela, avoir la bonté d'en parler à Jore. S'il n'est pas coupable, il doit être charmé d'avoir cette ouverture pour se justifier. Mais , coupable ou non , il doit m'écrire ou me faire instruire des démarches qu'il a faites; et, s'il ne le fait pas, je suis dans la ferme résolution de le dénoncer au garde des sceaux, et je le perdrai assurément. » C'est ce qui arriva.

Nous avons vu quel fut le sort de Jore , de René Josse et de Duval, le 23 octobre 1734, Voltaire ne l'apprit pas sans peine. C'est ce qu'atteste cet aveu qu'il faisait le 12 avril 1735 à Cideville : <« Savez-vous bien que tout ce grand bruit, excité par les Lettres philosophiques, n'a été qu'un malentendu? Si ce malheureux Jore m'avait écrit dans les commencements , il n*y'aurait eu ni lettre de cachet, ni brûlure, ni perte de maîtrise poiu* Jore. Le garde des sceaux a cru que je le trompais, et il le croit encore. Je sais que Jore est à Paris, mais je ne sais où le trouver. 11 foiudrait engager sa famille à lui mander de me venir trouver; peut-être qu'un quart d'heure de conversation avec lui pourrait servir à éclairer M. le garde des sceaux , me raccommoder entièrement avec lui , et rendre à Jore sa maîtrise , en finissant un malentendu qui seul a été cause de tout le mal. »

Cité devant M. Hérault, lieutenant général de police , Voltaire jura qu'il n'avait eu aucune part à l'édition de ses Lettres philosophiques* 11 lui était facile de le soutenir. Au moment où il présidait aux trois éditions faites à Londres, à Amsterdam et à Rouen , il avait pris toutes ses précautions pour qu'on ne pût déterrer aucune trace de son écriture , aucun papier qui dût le déceler. U avait prévu que Jore serait mis à la Bastille dès qu'on aurait tout découvert. Pour lui, il n'avait à craindre qu'une lettre de cachet; il avait trop d'amis pour ne pas espérer se tirer d'affaire. C'était donc à Jore à se tenir sur ses gardes, puisqu'il était intéressé à ne pas trahir Voltaire. En laissant circuler des hvres imprimés sans autorisation , il s'exposait à être plongé dans les cachots et à perdre ^a maîtrise. Le danger dans lequel , par son indiscrétion, il eût pi-écipité Voltaii*e, le réduisait à. en être abau-

:i^ VOLTAIRE

donné , et même à être dénoncé par lui. Comme le peu de pmlit qu'il aurait retiré d'une vente clandestine ne saurait être comparé à Tavantage qu'il trouvait à s'en référer aux prescriptions de Voltaire, il était à présumer que Jore n'avait pas eu lu folie de sacrifier sa fortune et son honneur au faible gain d'un commerce illicite, et que l'imprudence avait été commise par Voltaii'e, qui avait eu le tort de composer un ouvrage dangereux , et qui ne l'avait livré à l'impression que pour le répandre dans le public.

Toutes les présomptions viennent donc justifier Jore. L'histoire aussi milite en sa faveur. C'est ce que nous allons démontrer, grAce aux doGimients que nous fournissent les Études mr la Russie , par M. Léouzon Leduc, auquel nous renvoyons les lecteurs avides d'éclairer leur religion sur tout ce qui a trait à Voltaire.

n était naturel que Jore intentât im procès à Voltaire , qui avait causé son emprisonnement et sa ruine. C'était donc un devoir pour lui de prouver que , s'il avait commis une grave imprudence en imprimant im ouvrage sans autorisation, il avait refusé d'en livrer k* exemplaires jusqu'à ce qu'on lui eût représenté l'autorisation qui lui avait été promise le jour où il s'étmt hasardé à en commencer l'impression; et que , s'il s^en était répandu des exemplaires, il fallait s'en prendre à l'auteiu*, qui en avait reçu deux ; et que , par conséquent, il était fondé à demander des donunages et intérêts à Voltaire , dont la mauvaise foi ou l'indiscrétion avait eu des suites à déplorables.

Jore confia sa cause à un avocat nonuné Bayle , et il se disposa h pubUer un Mémoire où il exposait tous ses griefs contre Voltaire. En attendant , il se hâta de prendre ses sûretés , et fit saisir ses rentes.

Voltaire porta plainte. Il écrivit au Ueutenant de police pour obtenir main-levée des saisies faites sur ses rentes. Il le pressa de pincer Jore, et de lui défendre de publier son Mémoire. U alla même jusqu'à le prier d'engager, et au besoin de forcer Bayle de refuser de plaider la cause de Jore. Il allégua dans ses lettres que les lois , les bonnes mœurs, l'autorité, tous les honnêtes gens étaient intéressés au châtiment de Jore.

Le Ueutenant de poUce ne goûta point ces raisons. 11 comprit qu'il n'était pas facile de prouver que Jore était un tnpon et un scélérat. Il offrit sa médiation. U était sans doute persuadé que le rôle de Voltaire dans cette affaire û'était pas sublime. Il engagea Voltaire à donner mille Uvres à Joi'e pour assoupir de suite le procès. Voltaire répondit qu'il n'était pas en état de verser une somme aussi torte, et que transiger avec Jore ce serait se déshonorei". Peut-être espérait-il que h Ueutenant de poUce débouterait Jore , sans lui accorder de Aon^ mages et intérêts.

ET L£S LIBR AIRES. 3o5

Sur ces entrefaites parut le Mémoire de Jore. Ce n'est point un monument d'éloquence^ mais il est écril avec tant de modération^ de naïveté , et appuyé de faits si récents , qu'il semble réimir tous les caractères de la vérité. Nous allons le reproduire , parce qu'il jette un grand jour sur toute la vie de Voltaire , en même temps qu'il illumine la question qui nous occupe. Jore s'exprime ainsi :

« J'ai payé bien chèrement la confiance aveugle que j'ai eue pour le sieui' de Voltaire. Ébloui par ses talents, je me suis livré à lui sans réserve. J*y ai perdu ma fortune , ma liberté , mon état. Dans ma triste situation Je me suis adressé à lui et l'ai prié de me payer 1^400 f. 5 8. qu'il me doit. Toutes sortes de motifs devaient l'engager à ne pas balancer sur une demande aussi juste : l'équité, la cx)mmisération même pour un homme dont il a causé la ruine. Quelle est la réponse que j'en ai reçue? Des injiu-es et des menaces. Le sieiu^ de Voltaire s'est néanmoins radouci : il a fait l'effort de m'offrir par degrés jusqu'à cent pistoles. Dans tout autre temps, je n'aurais pas hésité d'accepter son offre, je l'aurais certainement préférée à la douloureuse extrémité de traduire en justice un homme dont j'ai été moi-même l'admirateur , et qui m'avait séduit par le brillant de son imagination; mais les pertes que j'ai essuyées me mettent dans l'impossibilité d'en supporter de nouvelles; ainsi après avoir tenté toutes les voies de la politesse, après m'être adressé à des personnes respectables pour essayer de faire sentir au sieur de Voltaire l'injustice et la bassesse de son procédé, je me suis vu dans la diu*e nécessité de le citer devant les juges.

« Pour défense il m'oppose par écrit une fin de non-recevoir , et emploie sa voix à publier dans le monde qu'il m'a payé.

a C'est à cette alternative que je dois répondre. En même temps que j'attaque le sieur de Voltaire pom* le paiement d'une somme qu'il me doit, j'ai à me défendre de la lâcheté qu'il m'impute, de lui demander un paiement que j'ai reçu. Ma justification n'est pas ce qui m'inquiète. Un compte exact des faits qui se sont passés entre le sieur de Voltaire et moi, eflacera bientôt toute idée de paiement. Si le contre-coup en est cruel pour le sieur de Voltaire, sile récit que je vais en faire contient même des faits humiUants poiu* lui , qu'il se reproche de m'y avoir réduit, pour me laver d'une bassesse. La conduite que j*ai toujours tenue avec lui fera bien voir que jamais je ne me serais porté de moi-même à cette extrémité. A l'égard de la fin de non-recevoir qui m'est opposée , il ne me sera pas difficile de prouver qu'elle n*a pas plus de réalité que le paiement.

«Le sieur de Voltaire me manda de levenir trouverpoui* une affaire importante qu'il voulait me communiquer. Je partis sur-le-champ et me rendis à ses ordres chez la dame de Fontaine-Martel , où il

avait établi son domicile ; car, quoique ce riche partisan de la repu* blique des lettres jouisse de 28,000 livTes de rente, cependant il n'a jamais cm qu'un grand poëte comme lui dût se loger et vivre à ses dépens.

a La grande affaire dont il s'agissait était l'impression de vingtcinq lettres qui , pour mon malheur, ne sont que trop connues, et pour lesquelles le sieur de Voltaire m'assura avoir une permission verbale. En même temps, pour solde d'un vieux compte de 700 Uvres, il me donna en paiement quelques exemplaires de la Henriade , qu'il se disposait secrètement à faire réimprimer avec des additions et un reste des éditions de son Charles XII y dont le lendemain il vemlit un manuscrit plus ample au sieur François Josse , libraire de Paris.

«J'avoue que les différents traits dont j'avais été témoin auraient dû me dessiller les yeux sur le sieur de Voltaire. Mais ils n'étaient ouverts que sur le mérite de l'auteur ; et sachant qu'effectivement il avait souvent obtenu par son crédit des permissions et des tolérances, je me fiai à sa parole, et j'eus la facilité d'accepter le manuscrit pour l'exécuter. Le sieur de Voltaire , de son côté , s'engagea à payer l'impression et le papier , et à faire tous les frais de l'édition. 11 exigea en même temps que les épreuves des premières feuilles lui fussent envoyées par la poste. Elles l'ont été, en effet, à son nouveau domicile , chez le sieur Demoulin, marchand de blés et son associé dans ce commerce, où il avait été loger depuis la mort de M»» de Fontaine-Martel.

« L'édition ayant été achevée en assez peu de temps, le sieur de Voltaire, dont l'ouvrage commençait à faire du bruit, me fit avertir de le mettre à l'écart et en sûreté entre les mains d'un de ses amis, qui devait m'en payer le prix. Je connus alors le tort que j'avais eu de me fier à la parole du sieur de Voltaire sur la permission d'imprimer ce livre. Cependant, quoique l'édition fût considéralile , puisqu'elle avait été tirée à 2,500 exemplaires , je pris le parti de ne point m'en dessaisir, à moins qu'on ne m'envoyât un certificat de la permission. J'en fis même changer le dépôt. Je me rendis en môme temps à Paris chez le sieur de Voltaire et lui fis part de ma résolution. De son côté, U convint de faire quelques changements à l'ouvrage. Pour y travailler et en conférer, il me demanda des exemplaires que je ne fis aucune difficulté de lui donner.

« Ce fut alors que l'imagination vive et féconJe du sieur de Voltaire lui fit enfanter un projet admirable pour le tirer d'affaire. J'étais en procès avec le sieur Ferrand, imprimeur de Rouen, qui avait contreiait un Uvre dont j'avais le privilégeé Le sieur de Votaire me conseilla de lui faire donner sous main son ouvrage en manuscrit. 11 ne man* (juera pas, ajouta-t-il , de tomber dans le piège et de l'imprimeri

ET LBS UBEAIRE8. 357

L'âlition 8era saisie à propos. Les supérieurs, instruits que je n'aurai eu aucune part à Timpression, jugeront que ce manuscrit m'aura été volé, et que par conséquent je ne puis être responsable des autres éditions cpii en pourront paraître. Par ce moyen, j'aurai la liberté de publier la mienne sans obstacle, et nous serons l'un et l'autre à l'abri.

a Le sieur de Voltaire s'applaudit beaucoup de cette invention qui lui paraissait merveilleuse , et fut surpris de voir que je l'écoutais fit)idement. Je m'excusai sur la pesanteur de mon esprit, qui m'empêchait de goûter cet expédient. Ma simplicité lui fit pitié; elle m'attira même une riche profusion d'épithètes , malgré lesquelles je persistai dans mon refus.

a J'ai dit que j'avais remis au sieur de Voltaire deux exemplaires pour revoir les endroits qui avaient besoin d'être retouchés. Quel est l'usage qu'il en fit? C'est ce qu'il faut voir dans une lettre qu'il m'a écrite, et qui est imprimée à la suite de ce Mémoire, il en confia l'un , dit-il, pour le faire relier. Acfui? A un libraire qui le fit copier à la hâte et imprimer.

a Voltaire eut-il quelque part à cetle édition? Quand il pourrait s'en défendre , quand il n'irait pas plus loin que l'aveu qu'il fait dans sa lettre, quels reproches n'aurais-je pas à lui faire sur son infidélité et sur l'abus qu'il a fait de ma confiance ? Mais n'ai-je à lui reprocher que cette infidélité ? Est-il vraisemblable que pour relier un hvre. Voltaire se soit adressé non à son relieur , mais à un libraire ; qu'il ait livré un ouvrage qui pouvait causer ma ruine ; qu'il devait regarder comme un dépôt sacré, et dont il craignait la contrefaction; qu'il l'ait Uvi*é à un libraire, et à un libraire non^seulement qui par sa profession même lui devenait suspect , mais qu^ connaissait si mal? D'ailleurs, par qui ce Ubraire a-t-il pu être informé que l'exemplaire qui lui était remis par le sieur de Voltaire sortait de mon imprimerie? Qui a pu en instruire une personne qui, avant que l'édition de ce libraire parût, vint me prier de lui fournir cent exemplaires du livre et m'en offrit cent louis d'or , que j'eus la constance de refuser? A l'instigation de qui les colporteurs chargés de débiter dans Paris l'édition de ce libraire annonçaient-ils au public que j'en étais lauteur? C'est un fait que j'ai éprouvé moi-même. A qui attribuer cette édition étrangère qui parut en 1734, précisément dans l'époque de mes malheurs? édition que Voltaire a augmentée d'une vingt-sixième lettre dans laquelle il répond à des faits qui ne sont arrivés qu'en i733, édition qui se vendait chez ledit imprimeur du sieur de Voltaire à Amsterdam , et qui a pour titre : a Lettres, etc. , par M. de Voltaire, à Rouen , chez Jare, MDCC XXXIV. o Et pour tout dire, en un mot, qu'est-ce que cette lettre écrite contre moi au ministre? Car enfin, c'est trop balancer sur la perfidie du sieur de

358 YOLTÂIBX

Voltaire. L'édition du libraire de Paris se répand dans le public , je suis arrêté et conduit à la Bastille; et quel est Tauteur de ma détention? Sur la dénonciation de qui suis-je arrêté? Sur celle du sîeurde Voltaire. Je suis surpris qu'on me présente une lettre de lui dans laquelle il m'accuse faussement d'avoir imprimé l'édition qui parait, dit-il, malgré son consentement.

a Que peut répondre le sieur de Voltaire à tous ces faits qui me confondent moi-même? N'était-il qu'infidèle? Était^il seulement coupable d'avoir trahi le secret d'un homme qu'il avait séduit par l'assurance d'une permission tacite , et d'avoir publié ce secret à qui avait voulu l'entendre ? Étais-je moi-même infidèle à ses yeux ? Le sieur de Voltaire crut effectivement que l'édition qui paraissait était la mienne. Pouvait-il le penser lorsque j'avais refusé les mille écus qu'il m'avait fait offrir lui-même pour cette édition , et que j'avais déclaré que je ne consentirais jamais à la laisser répandre sans le certificat de la permission ? Était-il même possible que , versé conune fl est dans l'imprimerie, il méconnût les différences de ces deux éditions, le papier, les caractères, quelques termes même qu'il avait changés? Ou, au contraire , le sieur de Voltaire avait-il résolu de me sacrifier^ Piqué de mes refus, désespérant également d'obtenir une permiseica et de me faire consentir à laisser paraître son ouvrage sans me la rapporter , ne me demanda-t-il les deux exemplaires que pom* en faire une autre édition et pour en rejeter sur moi l'iniquité? J'avoue que c'est un chaos dans lequel je n'ai jamais pu rien comprendre , parce qu'il est des noirceurs dont je ne saurais croire les hommes capables. Ce qui est certain, c'est que deux jours après avoir obtenu ma liberté, le magistrat à qui je la devais me montra une seconde lettre de Voltaire dans laquelle , en m'accusant de nouveau d'avoir fait disparaître mon édition , il ajoutait que j'étais d'autant plus coupable qu'il m'avait mandé de la remettre à M. Rouillé, et m'avait offert de m'en payer le prix. Et ce qui est encore certain , est que dans la letti'e que l'on mettra sous les yeux des juges à la suite dece Mémoire, après avoir fait mention de cette autre lettre , par laquelle il me marquait, dit-il, de remettre toute mon édition à M. Rouillé, le sieur de Voltaire reconnaît de bonne foi que j'étais à la Bastille lorsqu'il me l'écrivit, c'est^-dire qu'il a commencé par m'accuser d'avoir rendu mon édition publique ; qu'ensuite , lorsque sur sa fausse dénonciation j'étais à la Bastille , il m'a écrit de remettre à M. Rouillé cette même édition que je n'avais plus, et que par une double cgùtradiction qui dévoile de plus en plus le dessein qu'il avait formé de me perdi'e , il a voulu encore me charger de n'avoir répandu l'ouvrage dans le public qu'après qu'il m'avait averti de le remettre aux magistrats.

a Cependant je parvins à prouver l'impoeture du sieur de Voltaire. Je [fis voir que T^dition n'était pas de mon imprimerie et que je n'avais point de caractères semblables^ de façon que j'obtins ma Ûberté au bout de quatorze jours.

a Mais mon bonheur ne fut pas de longue diu'ée. Mon édition fut surprise et saisie^ et j'éprouvai bientôt une nouvelle disgrâce plus cruelle que la première. Par airèt du Conseil du mois de septembre (23 octobre) 4734^ j'ai été destitué de ma maîtrise^ déclaré incap«d)le d'être jamais imprimeur ni libraire.

a Tel est l'état où m'a réduit la malheureuse confiance que j'avais eue pour le sieur de Voltaire; état d'autant plus triste pour moi que je lui ai été plus fidèle^ puisque indépendamment des 100 louis que j'ai refusés pour cent exemplaires d'une personne dont l'honneur m'était trop connu pour me laisser rien appréhender de sa part, je ne voulus pas écouter la proposition du sieur Châtelain, libraire d'Amsterdam, qui, pour un seul exemplaire, m'offrit 2,000 fr., avec une part dans le profit de l'édition qu'il en comptait faire, et que mon scrupule alla même jusqu'à ne vouloir pas permettre de prendre lecture de l'ouvrage en ma présence à un ami qui avait apparemment appris mon secret par la même voie qui en avait instruit tant d'autres.

a Dans l'abîme où je me suis vu plongé par mon arrêt, sans profession, sans ressource, je me suis adi*essé à l'auteur de tous mes maux, persuadé que je ne devais mes malheurs qu'au dérèglement de son imagination, et que le cœur n'y avait point de part. J'ai été trouver le sieur de Voltaire, j'ai imploré son crédit auprès de ses amis, je l'ai suppUé de l'employer pour me procurer quelque moyen honnête de subsister et de me rendre le pain qu'il m'avait arraché. U m'a leurré d'abord de vaines promesses. Mais bienti^t il s'est lassé de mes importunités, et m'a annoncé que je n'avais rien à espérer de lui. Ce fut alors que, n'ayant plus de grâce à attendre du sieur de Voltaire, si cependant ce que je lui demandais en était ime, j'ai cru pouvoir au moins exiger de lui le paiement de l'impression de son livre. Pour réponse à la letti*e que je lui écrivis à ce sujet, il me fit dire de passer chez lui ; je ne manquai pas de m'y rendre, et, suivant son usage, il me proposa de couper la dette par la mcitié. Je lui répliquai ingénument que je consentirais volontiers au partage, à condition qu'il serait égal; que j'avais été prisonnier à la Bastille pendant quatorze jours, qu'il s'y fit mettre sept; que l'impression de son livre m'avait causé une perte de 22,000 fr., qu'il m'en payât 1 i,000; qu'il me resterait encore ma destitution de maîtrise pour mon compte. Ma franchise déplut au sieur de Voltaii-e, qui cependant, par réflexion, poussa la générosité jusqu'à m'offrir cent piêMes pour solde de

compte; mais comme je ne crus pas devoir les accepter^ mon refus rirritfi; il se répandit en invectives, et alla même jusqu'à me mena*» cer d'employer, pour me perdre, ce puissant crédit dont son malheureux imprimeur s'était vainement flatté pour sortir de la triste afGûie où il l'avait lui-môme engagé.

a Voilà les termes ofi j'en étais avec le sieur de Voltaire, lorsque je l'ai fait assigner le 5 du mois dernier. Les défenses qu'il m'a fait signifier méritent bien de trouver ici leur place. Il a lieu, dit-il, d'être surpris de mon procédé téméraire. Mon avidité me feit en même temps tomber dans le vice d'ingratitude contre lui , et lui intenter ime action qui n'a aucun fondement, d'autant qu'il ne me doit aucune chose, et qu'au contraire il m'a fait connaître qu'il est trop généreux dans l'ocxiasion pour ne pas satisfaire à ses engagement. C'est pourquoi il me soutient purement et simplement non recevable en ma demande, dont je dois être débouté avec dépens.

« C'est ainsi que le sieur de Voltaire , noncontent de vouloir me mvir le fruit de mon travail , non content de manquer à la. rec<mnaissance et à la justice qu'il me doit, m'insulte et veut me noircir du vice même qui le caractérise. Ce trait ne suffit pas encore à sa maUgnité. Il ose publier dans le monde qu*il m'a payé, et que dans l'appréhension que je seas qu'il devait peut-être se rallumer un feu caché sous la cendre , j'abuse de la triste conjoncture où il se trouve pour faire revivre une dette acquittée. Sous ce prétexte, il se déchaîne contre moi, et sa lureur ne peut être assouvie, si ce faux délateur n'obtient une seconde fois de me voir gémir dans les fers. Assuré sur mon innocence, sur l'équité de ma cause, sur la renommée de Voltaire, je n'ai été alarmé ni de ses menaces, ni de ses vains discours; et, convaincu par ma propre expérience à quel point il sait se jouer de sa parole, je n'ai pu me persuader que son témoignage fût assez sacré pour me faire condamner sans m'entendre.

<c Je suis donc demeuré tranquille, et ne me suis occupé que de ma défense. Je me dois à moi-même ma propre justification. J'ai pensé que je ne pouvais mieux l'établir qu'en rendant un compte exact des faits. Les réflexions que je vais ajouter en prouveront la vérité : en même temps qu'elles ferontlcesser les clameurs du sieu de Voltaire , elles jetteront sur lui l'opprobre dont il cherchait à me couvrir, et engageront même à me plaindre sur ma malheureuse étoile qui m'a procuré une aussi étrange liaison. En effet, quelle fatale connaissance pour moi que celle du sieur de Voltaire ! Et que penser de cet homme dont il est également dangereux d'être ami conune , ennemi; dont l'amitié a causé ma ruine et ma perte , et qui ne veut rien moins que me perdre une seconde fois, s'il est possible, depuis que, pour lui demander mon dû, je suis devenu son ennemi ?

« Maintenant il me reste à établir mes moyens et à répondre aux objections du sieur'deVoltaire. Mais , ne me prévient-on pas déjà sur ces deux objets? Après les faitfe dont j'ai rendu compte, Téquité de ma cause ne s'annonce-t-elle pas d'elle-même , et les défenses du sieur de Voltaire ne sont-elles pas confondues d'avance? Mes moyens sont ma demande. Après avoir été trompé, trahi, ruiné par le sieur deVoltaire, je lui demande au moins le prix de mon travail, le prix d'un ouvrage que j'ai imprimé pour lui, et par ses ordres, que je n'ai imprimé que sur la foi d'une permission tacite , que fat refusé de laisser paraître y tant qu*on ne me rapporterait pas la permission des supérieurs , et qui effectivement n'a jamais paru dans le public. Quelle est la preuve de mon travail? La lettre du sieur de Voltaire. S'il me répond que dans sa lettre il n'a pas nommé l'on vTage que j'ai imprimé pour lui , je lui réplique que je lui demande le paiement d'im omTage que j'ai imprimé pour lui et qu'il n'a point nommé dans sa lettre. Le sieur deVoltaire ose publier qu'il m'a payé en me remettant le manuscrit; mais sa lettre le confond, elle prouve son imposture et sa mauvaise foi. Elle prouve qu'il ne m'avait pas encore payé en 1734, lorsque j'étais à la Bastille , et qu'il m'écrivait alors pour m'en offrir le prix. Avancera-t-il qu'il m'a payé depuis? Sa variation ne suffirait-elle pas pour prouver son infamie? D'ailleurs, sa lettre opère un commencement de preuve par écrit, et je demande, en vertu de l'ordonnance , à être admis à la preuve par témoins. Je demande à prouver que loi^sque j'allai chez lui, le jour même que je l'ai fait assigner , sa réponse fut que , n'ayant tiré aucun profit de l'édition, il ne m'en devait que la moitié. Trouvera-t-on dans cette réponse , dont je suis prêt de rapporter la preuve, que l'offre qu'il me fit n'était que pour se rédimer de ma vexation? 11 m'a , dit-il , depuis quatre mois, fait toucher, une gratification de J 00 livres. Aiu*ait-il été question de m'accorder une gratification s'il m'eût dû quelque chose? Aurais-je pensé à l'en remercier par une lettre? Mais qu'il représente ma lettre , on y verra le motif de celte gratification; on y verra que le sieur de Voltaire , alarmé d'un bruit qui se répandait qu'on imprimait un de ses ouvrages que je ne nommerai point, il me chargea d'employer tous mes soins , tant à Paris qu'au dehors , pour découvrir si ce bruit avait quelque fondement, et que 400 Uvrcs furent la récompense des mouvements que je m'étais donnés.

« Mais il en faut venir à la grande objection du sieur de Voltaire, au reproche qu'il me fait de la perfidie la plus noire, au reproche d'abuser de la conjoncture où il se trouve , d'abuser d'une lettre qu'il a eu la facilité de m'écrire, et que j'ai su tirer de lui sous prétexte de solliciter ma réhabilitation; d'en abuser, dis-je, pour le forcer, par

S6i YOLTAIEE

la crainte d^un procès déshonorant^ à me payer une somme cpi^iloe Xne doit pas^ et à laquelle il est hors d'état de satisfaire.

c C'est donc là le grand moyen du sieur de Voltaire , ou plutôt le déplorable sophisme avec lequel il prétend en imposer aux personnes les plus respectables ! Car enfin^ la haine de ce reproche ne retombet-elîe pas sur son auteur? Et qu'ai-je à me reprocher ^ à moi qui ne fais que demander mon dû? S'il est vrai que le sieur de Voltaire ne m'a pas payé , comme il n'est que ti*op certain, comme il est évident, comme j'offre d*en achever la preuve, en quoi suis-je coupable de m'appuyer d'une lettre qui , en même temps qu'elle établit ma demande, me justifie d'une calomnie? Ces inconvénients sont-ils mcm fait? En puis-je être garant? Que ne me payait-il sans me noircir dans le pubUc du crime d'exiger deux fois la même dette? Ne devait-il pas être content de tous les maux qu'il m'a causés, de m'avoir engagé dans ime affaire malheureuse, sur la fausse assurance d'une permiesion , de m'avoir privé de ma liberté par sa dénonciation calomnieuse , de m'avoir enlevé ma fortune et mon état , sans vouloir encolle me ravir l'honneur? N'ai-je pas à rétorquer son argument contre lui? N'ai-je pas à lui reprocher qu'il veut se faire un rempart de sa lettre et des circonstances qu'elle renferme , non-seulement pour me refuser le paiement de ce qui m'est dû , mais encore pour me rendre odieux et pour accumuler contre moi calonmie sur calonmie? Et lorsque le sieur de Voltaire a la hardiesse d'appuyer ses faux raisonnements d'un mensonge aussi grossier que celui de son indigence ^ lorsque avec vingt^huit mille livres de rente, indépendamment des sommes d'argent qu'il a répandues dans Paris, il ose avancer qu'il est hors d'état de payer une somme aussi considérable que celle que je lui demande, se peut-il que quelqu'un se laisse éblouir par ses a^ tiUces? Ne se trahit-il pas lui-même par cette nouvelle fausseté? Cette dernière circonstance ne montre-t-elle pas clairement ce qu'on doit penser de toutes les autres; et , dans toute la conduite que le sieur de Voltaire a tenue avec moi, ne voit-on pas un homme à qui ri^ n'est sacré, qui se joue de tout et qui ne connaît point de moyens iUicites, pourvu qu'ils le mènent à son but?

a EnîSn , le sieur de Voltaire m'oppose une fin de non-recevoir. Il soutient que je suis mal fondé à lui demander le paiement d'une édition qui a pu être saisie. Une fin de non-recevoir, c'est donc là la défense familière du sieur de Voltaire? C'est ainsi qu*il vient de payer un tailleur pauvre et aveugle, à qui, conune à moi, il oppose une fin de non-recevoir. Voilà donc le paiement qui m'était réservé et que ma malheureuse confiance pour le sieur de Voltaire devait me procurer ? Mais est-il recevable lui-même à m'opposer cette fin de

ET LES LIBEAIRES. 363

iK>n-recevoir? Après m'avoir séduit par Tassurance d'une permission verbale; api-ès que je n'ai travaillé que sur la foi de cette permission; après que y si je suis coupable ^ je ne le suis que pour m'étre fié à la parole du sieur de Voltaire ^ puisque dans tous les temps j'ai rehisé de laisser répandre l'édition jusqu'à ce que la permission me fût montrée , et qu'efiTectivement elle n'a jamais paru , de quel front le sieur de Voltaire ose-t-il se faille une exception dece qu'il m'a trompé? J'ai trop de confiance dans l'équité des juges pour appréhender qu'ils adoptent une défense aussi odieuse. J espère même que les personnes respectables qui honorent de leur protection les talents du sieur de Voltaire me plaindront d'avoir été séduit par ces mêmes talents , et que y touchées de mes malheurs^ elles pardonneront à la nécessité de me défendre et de me justifier d'avoir dévoilé des faite q[ue l'intérêt seul ne m'aurait jamais arrachés^ et que je n'ai mis au jour qu'afin de ne me pas laisser ravir l'honneur^ le seul bien qui me reste.»

Voici maintenant la lettre de Voltaire y si fréquemment annoncée par Jore et si redoutée de son auteur lui-même :

« Cirey en Champagne, le 34 mars 1756.

a Vous me mandez, monsieur, qu'on vous donnera des lettres de grâce, qui vous rétabliront dans voire maîtrise, en cas que vous disiez la vérité qu'on exige de vous sur le hvre en question , ou plutôt dont il n'est plus question (Lettres philosophiques). Un de mes amis , très-connu (Thieriot ) , ayant fait imprimer ce Uvre en Angleterre uniquement pour son profit, suivant la permission que je lui en avais donnée, vous en fîtes de concert avec moiune édition en 1730 (1731).

tt Un des honmies les plus respectables du royaume ( l'abbé de Rothelin, cité dans notre introduction), savant en théologie conmie dans les belles-lettres, m'avait dit en présence de dix personnes, chez M"* de Fontaine-Martel, qu'en changeant seulement vingt lignes dans l'ouvrage, il mettrait son approbation au bas. Sur cette confiance , je vous fis achever l'édition. Six mois après, j'appris qu'il se formait un parti pour me perdre, et que d'ailleurs M. le garde des sceaux ne voulait pas que l'ouvrage parût. Je priai alors un conseiller au parlement de Rouen (Cideville) de vous engager à lui remettre toute l'édition. Vous ne voulûtes pas la lui confier; vous lui dites que vous la déposeriez ailleurs , et qu'elle ne paraîtrait jamais sans la permission des supérieurs.

a Mes alai'mes redoublèrent quelque temps après , surtout lorsque vous vîntes à Paris. Je vous fis venir chez M. le duc de RicheUeu ; je vous avertis que vous seriez perdu si l'édition paraissait , et je

V0U8 d\é expressément que je serais obligé de vous dénoncer moimême. Vous me jurâtes qu'il ne pai'altrait aucun exemplaire , mais vous me dites que vous aviez besoin de quinze cents li\Tes (4); je vous les fis prêter sur-le-champ par le sieiu* Pasquier , agent de change , rue Quincampoix, et vous renouvelâtes la promesse d'ensevelir l'édition.

« Vous me donnâtes seulement deux exemplaires, dont l'un fiit prêté à M"»« de***, et l'autre, tout décousu, fut donné à François Josse, libraire, qui se chargea de le faire relier pour M... à qui il devait être confié pour quelques jours.

« François Josse,pai- l plus lâche des perfidies, copia le livre toute la nuit avec René Josse, petit Ubraire de Paris, et tous deux le firent imprimer secrètement. Ils attendirent que je fusse à la campagne, à soixante lieues de Paris (à Monjeu près d'Autun), pour mettre au jour leur larcin. La première édition qu'ils en firent était presque débitée , et je ne savais pas que le livre parût. J'appris cette triste nouvelle et l'indignation du gouvernement. Je vous écrivis sur-lechamp plusieurs letti*es , pour vous dire de remettre toute votre édition à M. Rouillé et pour vous en offrir le prix. Je ne reçus point de réponse ; vous étiez à la Bastille. J'ignorais le crime de François Josse; tout ce que je pus faire alors fut de me renfermer dans mon innocence et de me taire.

0 Cependant René Josse, ce petit libraire , fit en secret une nouvelle édition; et François Josse, jaloux du gain que son cousin allait fSedre , joignit à son premier crime celui de faire dénoncer son cousin René. Ce dernier fiit arrêté, cassé de sa maîtrise, et son édition confisquée.

« Je n'appris ce détail que dans un séjour de quelques semaines que je vins faire malgré moi à Paris , pour mes afiaires.

a J'eus la conviction du crime de François Josse. J'en dressai un mémoire pour M. Rouillé. Cependant cet honune a joui du fruit de sa méchanceté impunément. Voilà tout ce que je sais de votre aflaire; voilà la vérité devant Dieu et devant les hommes. Si vous en retranchiez la moindre chose , vous seriez coupable [d'imposture. Vous y pouvez ajouter des faits que j'ignore , mais tous ceux que je viens d'articuler sont essentiels. Vous pouvez supplier votre protecteur de montrer ma lettre à M. le garde des sceaux ; mais surtout prenei bien garde à votre démarche , «t songez qu'il faut dire la vérité à ce ministre.

<x Pour moi , je suis si las de la méchanceté des hommes , que j ai

(1) EUes m^aTaient été prêtées pour quatre mois , et je les ai acquittées an boot de 4enx. (NoUdeJort.)

ET LES LIBRAfRES. 368

résolu (le vivre désormais dans la retraite , et d'oublier leiu*s injustices et mes malheurs. »

Le 30 mai suivant , Voltaire avouait à de Cideville que cette lettre Lien détaillée, bien circonstanciée, bien regorgeante de vérité, était un avantage contre lui. Le â juillet, il lui manda qu'il était parvenu à la faire arracher des mains deJore, et qu'il ne devait cette faveiu* qu'au pouvoir arbitraire. Mais elle était imprimée à la suite du JUétnoire de Jore. Conunent s'inscrire en faux contre elle? Voltaire imagina de dire et de répéter qu'elle lui avait été extorquée. C'est la seule raison un peu plausible qu'il ait alléguée contre Jore. 11 choisit aussi un avocat nommé Robert pour lutter contre l'avocat Bayle. Au Mémoire de Jore, il riposta par un Mémoire en forme. Il avait à démontrer que le Mémoire de Jore n'était qu'un factum et que Jore n'était qu'un firipon, comme il l'avait avancé dans toutes ses lettres. L'a-t-il fait? non. 11 prodigue les injures, les grossièretés; il se perd dans im dédale de niaiseries et demeure tou* joui'S en dehors de la question. U prend sa colère pour son droit, les accès de sa passion pour des arguments , sa fureur pour un plaidoyer. Malgré tout son esprit, son impudence et son courroux , il ne déti'uit aucun des griefs de Jore. Aussi ne convainquit-il pas ses juges. U leur répugna de prolonger des débats qui allaient provo« quer des révélations injurieuses à celui qu'ils auraient voulu sauver. Le Ueutenant de pohce en revint à sa transaction. Jore s'adressa alors au garde des sceaux. Voltaire aussitôt d'invoquer l'indulgence du garde des sceaux et de le prévenir contre Jore. Celui-ci comprit qu'il lui serait difficile de l'emporter sur un écrivain qui avait des protecteurs si puissants. U allait se désister sur la parole d'honneur que lui donna le lieutenant de police qu'on lui rendrait sa maîtrise. Maurepas trancha la question en déboutant Jore de sa demande , mais en condamnant Voltaire à payer 500 Uvres d'aumônes, ce qui était une flétrissure dans ce temps-là. Aussi Voltaire s'écriait-il : o Donner SOO Uvres d'aumônes , c'est signer ma honte. » Il désespéra de voir casser cet arrêt. U essaya de se soustraire à ses effets en prétextant que sa fortune ne lui permettait pas de trouver 500 pi&toles. Mais U fut forcé de les lâcher*

Jore était ruiné, mais il lui restait l'honnem*, et par conséquent l'espoir d'obtenir un jour justice. Voltaire n'avait perdu que 500 Uvres, mais il était flétri pour toujoiu*s. L'arrêt qui l'avait déshonoré prouvait l'impossibilité où il avait été de donner un démenti au Mé^ moire de Jore en présence des magistrats. Il comprit que personne ne regarderait conune un factum un plaidoyer demeuré sans réponse. Il s'ingénia donc à en obtenir la suppression. 11 recourut encore une fois au lieutenant de police. Jore refusa d'abord de se soumettre au

366 VOLTAÎRË

caprice d'un pouvoir arbitraire. Cependant il finit par désavouer son Mémoire dans une lettre du 20 décembre i738, insérée dans les pièces justificatives de toutes les éditions de la Vie de Voltaire par Condorcei.

Quel cas faut-il faire de ce désaveu tardif? Jore n'avait pas eu l'intention de noircir Voltaire , mais d'obtenir des dommages et intérêts qu'il était en droit de demander. Sa misère le mettait dans la nécessité de souscrire à toutes les conditions qui lui seraient pn^ sées. Il importait à Voltaire, non pas seulement de faire supfmmer le Mémoire de Jore, mais d'amener Jore à le désavouer par une lettre ostensible. C'était le seul moyen qu'il eût à opposer à ses ennemis qui lui reprochaient sans cesse Tarrèt qui l'avait déshonoré et le Mémoire qu'il n'avait pu réfuter. Il se trouva donc amené à quelques sacrifices pour se réhabiliter aux yeux de la société. Ainsi s'explique un désaveu qui contentait les deux parties.

(^e fit donc Voltaire en faveur de Jore? Il lui accorda une pensimi. Wagnière (p. 31) le certifie , mais il ne nous apprend pas à quelle somme elle s'élevait. Tout prouve que Voltaire ne sut pas noblement dédommager Jore de la misère dans laquelle il le précipita pour jamais. Le 3 juin il AS , Jore le remercie des trois cents livre» qu'il lui a envoyées. Plus tard il est forcé de recourir à lui. Ainsi le 20 octobre i768 , il lui mande : « Monsieur , grÂce à la pension que vous avez la bonté de me faire, je me suis trouvé en état de subsister à Milan , joint à quelques écoliers que j'avais , auxquels j'aidais à se perfectionner dans la langue française , et qui , malheureusement pour moi^ quittent cette ville pour voyager. Dans quel état vais-je me trouver, grand Dieu, privé de ce secours I Je vous fus autrefois utile pour écrire sous votre dictée; ne pourrais-je plus vous être d'aucune utilité? Si Milan était un endroit où l'on imprimât en français, je pourrais m'y occuper à corriger des épreuves , et par cette occupation me garantir de la misère qui me menace , et que vous pourries me faire éviter , monsieur, en m'appelant auprès de vous, où je me persuade que vous devez avoir quelqu'un qui peut vous être moins nécessaire que je pourrais vous l'être. J'espère, monsieur, que, réfléchissant sur mon état présent, et combien il est différent de celai dans lequel vous m'avez vu , vous vous porterez à le soulager, d'à»tant que ce changement ne m'est amvé ni par libertinage , ni par mauvaise conduite. Lorsque M. de Cideville me procura l'honneur de vous connaître, il n'envisageait, ainsi que moi, que d'augmenter ma fortune; aurait-il pu prévoir l'injustice que Ton m'a faite, et que ma ruine totale devait s'ensuivre? Je me flatte que, touché de mon triste sort, vous m'honorerez d'une réponse qui dissipera cet avenir affreux que j'envisage, et que je ne puis éviter sans vo§ bontés.» Nouvelle lettre le 23 avril suivant : « A mon retour des Ues Borro-

KT LEâ UBRAIRES. 36?

irnées, où s<3n excellence M. le comte Frédéric m'a fçiardé Irois semaine?, pour y prendre l'air , et me remettre de la maladie que j'ai eue, MM. Origoni et Paraviccini m'ont remis vingt-cinq sequins de Florence par votre ordre , dont je leur ai donné reçu. Je ne puis assez vous en marquer ma reconnaissance, et vous ne pouviez m'envoyer phis à propos ce secours, manquant de linge et d'habits. Quoique votre générosité portât Tordre de me compter ce que j'aurais besoin, sans en limiter la somme, j'ai cru ne devoir pas abuser de vos bontés, et j'ai , sur Tinstant même, employé ces vingt-cinq sequins en un habit que j'ai trouvé sur ma taille, et en quatre chemises que je fais faire ; ce qui me mettra au moins en état de paraître décemment dans les maisons de condition où l'on a la bonté de m'admettre. J'y ai lait part de vos bontés, et l'on m'a loué de n'avoir exigé que cette somme, quoique votre générosité ne l'eût pas bornée. Que je finirais avec tranquillité ma carrière, au cas que j'easse le malheur de vous survivre , si vous vouliez bien m'assurer de quoi supporter l'état aflreux de ma situation, état que j'ai si peu mérité ! Je l'espère de vos bontés. » Dernière lettre, datée du 25 septembre 4773, à Milan : <c Vivement pénétré de gratitude et transporté de joie, je vous remercie de la consolante promesse que vous me faites de me tirer de ma misère, et des huit louis que vous m'avez envoyés. Us ne pouvaient m'arriver plus à propos pour me tirer du plus grand embarras. » Voltaire ne devait-Ù pas procurer un emploi à Jore? Ne pouvait-il pas le recueillir à Femeyî

La générosité de Voltaire envers Jore se boraa à l'empêcher de mourir de faim.

Voltaire était connu jusqu'aux extrémités de la terre. La société semblait ne respirer que pour exalter ou maudire sa puissance. Les peuples ne se nourrissaient que de ses doctrines. Les monarques et les princes s'étaient faits ses courtisans les plus assidus, et lui envoyaient à l'envi de l'or et des présents de toute espèce. L'empereur d'Autriche avait dédaigné de le visiter ; mais Frédéric le Grand lui avait affectueusement baisé la main , et Louis XVI lui conservait encore le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Toutes les intelligences s'inclinaient devant l'omnipotence de sa plume. Il avait voulu être riche : représentations de comédies et de tragédies, publication d'ouvrages de tous les genres et de tous les formats , pensions sur le trésor royal , sur la cassette de la reine et sur celle du duc d'Orléans , loteries , trafic de tableaux et de diamants^ commerce de blés, traités avec les libraires des principale^

villes de la France , de TAiigleterre , de la Hollande , de la Suisse et de TAUemagne, fournitures de vivres et d'habits pour les armées ^ actions , intérêts sur des vaisseaux , contrats , billets à ordre , placements en viager et sur hypothèque ^ traites, change de monnaie, négociations diplomatiques , remise avantageuse de sinécure , rescriptions, bail emphytéotique, défrichement de vastes bruyères, cultm^ de trois domaines considérables, lods, dtme, fondation de manufactures, vente de maisons, jeu, démarches d'espion, spéculations peu délicates , stellionat , voire même friponneries des plus honteuses, exploitation de toutes les conditions de la nature hiunaine, depuis ses valets de chambre-secrétaires jusqu'à ses parents et ses amis , depuis le pauvre diable d'auteur jusqu'aux cardinaux et aux papes, depuis l'acteur et le manœuvre jusqu'à Tautocratrice de toutes les Russies : en un mot , aucune relation , aucun genre de gain licite ou illicite n'échappa à sa dévorante activité pour devenir millionnaire , comte et seigneiu* , et le plus opulent des hommes de lettres. 11 aimait le faste , mais le faste qui ne lui coûtait rien , et il passa sa jeunesse de château en château ; dans la maturité de son âge , il vit une présidente , ime bai*onne et une marquise s'empresser de mépriser toutes les convenances poiu* le recueillir dans leurs somptueuses demeures ; à la cour de Berlin , on lui céda l'appartement d'un mai*échal , et on alla jusqu'à le monseigneuriser , suivant les Lettres de La Beaumelle ; enfin propriétaire de deux lieues de ten'ain, il obtint de ne payer ni impôts ni ports de lettres, de ne loger aucun soldat, et sa colonie fut patronée par tous les cabinets, au point que Turgot, suivant la page 221 du tome II de la Correspondance secrète, proposa à Louis XVI d'ériger en marquisat la contrée de Femey. Il avait été embrasé du désir de sHllustrer , et il put cacher ses trésors sous une pyramide de couronnes de lauriers; aucun écrivain n'exerça plus d'influence par la multitude et la variété de ses productions. Les critiques les ridicuUsaient , les évêques les anathématisaient, les parlements les condanmaient, les douaniers les confisquaient, les bourreaux les brûlaient; mais les ministres et les ambassadeurs les dévoraient, les mettaient sous leur couvert et leur faisaient passer les fâ-ontières et traverser les mers pom* aller ébranler tous les trônes et révolutionner toutes les têtes du monde.

De sa plume il s'était fait un sceptre avec lequel il gouvernait despotiquement presque toutes .les intelligences. Aussi se crut^il assez fort pour lutter face à face avec le successeur de Charlemagne et de Louis XIV. Le 10 février 1778, il descendit vis-à-vis des Tuileries, dans l'hôtel du marquis de Villette, et s'j^ installa dans le boudoir le plus profane et le plus voluptueux de la capitale. A cette nouvelle , Versailles étonné de son audace n'osa pas lui résister* On

préféra la paix à une bataiUe dont le succès était incertain. La reine, remarque M»« Campan dans ses Mémoires (t. I. p. i 87), ii'àiu'ait pas répugné à recevoir le voyageur dans ses grands appartements; le roi s'y opposa. Ne pouvant l'accueillir dans son palais, elle voulut, au dire de la Correspondance secrète (t. VI. p. 49) , qu'on lui improvisât à la Comédie -Française une loge tapissée comme la sienne, et à côté de la sienne, afin d'avoir l'occasion de s'entretenir avec lui ; nou\eau refus de la part du roi. Mais il laissa croire et imprimer que c'était d'après ses ordres que le comte d'Angivilliers avait chargé Pigalle de faire le buste de Voltaire. Il permit de jouer Irène sous ses yeux, et il n'empêcha pas la reine d'assister avec toute la famille royale et toute la cour à la première représentation, qui en fut donnée à Paris.

Là, chaque jour devint un jour de fête pour Voltaire. A peine fiit-il arrivé , que plus de trois cents personnes s'empressèrent de l'adorer. Tout le Parnasse s'y trouva, depuis le bourbier jusqu'au sonunet. Les comédiens vinrent en corps, sous la conduite de Belcoiui;, lui rendre leurs hommages, et se mirent à sa disposition chaque fois qu'il manifesta le désir de leur voir répéter Irène en sa présence. L'Académie l'envoya complimenter par le prince de Beauvau. Saint -Lambert et Marmontel; la plupaii de leurs confrères les accompagnèrent. Tout Paris suivit leur exemple et sembla se donner rendez-vous chez lui. Il fut honoré comme un souverain. Le comte d'Argeutal et le marquis de Villette se constituèrent ses chambellans ; pour gentilshommes , il eut le maréchal de Richelieu, le marquis de VillevieiUe , le marquis de Thibouville, le marquis de Condorcet; La Harpe et Dalembert lui servirent de majordomes. Parmi ses courtisans on distinguait M"* Clairon, M"« Amoux, M"« Necker, M"»* de Saint-Julien, née comtesse de La Tour-du-Pin de Charce, la che\alière d'Eon , la c^^mtesse du Barri , la comtesse de Genlis, la comtesse Jules de Polignac, la comtesse Amélie de Boufiers, la marquise du Deffand, la duchesse de Lauzun, la duchesse de Cossé, Mercier, Barthe, Duvernet, de Saint- Ange, Balbastre, Vemet , Gluck , Goldoni , Francklbi , Turgot , Necker, le chevalier Duvivier, le baron Grimm, le comte de Morangîès et la famille Dupuits. Le salon ne désemplissait pas; il y avait en tout temps une telle affluence de monde qu'on y étouffait. Ceux (pii n'y entraient pas déclinaient leurs noms et leurs qualités chez le suisse. Trente cordons bleus s'y firent inscrire à l'occasion de la première représentation A' Irène. Le duc d'Orléans in> ita deux fois Voltaire à assister à une représentation sur son théâtre privé. Vidtaire n'eut pas à se repentir d'avoir visité le Palais-Royal. Tl y fut salué, adulé, applaudi à tout rompre. M»« de Montesson alla le recevoir dans sa loge, avec

âtO IfORT

le duc d'Orléaixs, son mari; elle l'embrassa et le combla de caresses. Le duc et la duchesse de Chartres le forcèrent de slaseeoir devant eux et s'entretinrent longtemps avec lui. Le comte de Maurepas et le maréchal de Richelieu le conduisirent chez Buffon, qui avait eu la précaution d'étaler sur une table tous ses fossiles, afin de lui donner une leçon de géologie dans les galeries du Cabinet d'histoire naturelle. Tous les beaux esprits , toutes les fenmies les plus distinguées l'acclamèrent à l'Académie des sciences et le conduisirent jusqu'à son carrosse , après une séance à laquelle il avait assisté à côté de Francklin dans une des places réservées aux membres honoraires. Une députation de quarante francs -maçons l'ayant pressé de se laisser initier à leiu*s mystères , il leur accorda de bon cœiu* cette satisfaction. Il se transporta donc lui-même à la Loge des Neuf- Sœurs, y jura tout ce qu'on voulut , se prêta à tout ce qu'on lui demanda. Il écouta sans bâiller des vers de la Dixmerie, et daigna manger à la table de tous ses Frères avec toute la convenance d'un néophyte. Puis il les quitta sans rire , et fut fidèle au secret de la secv6.

Quant aux honneurs qui lui furent rendus à l'Académie française, où son portrait triomphait au-dessus du fauteuil qu'il fut forcé d'oivcuper, et à ceux qui l'attendaient à la Comédie-Française, ils tinrent du culte. Grimm en parlait en ces termes : « Non , je ne crois paa qu'en aucun temps le génie et les lettres aient pu s'honorer d'un triomphe plus flatteiu* et plus touchant que celui dont M. de Voltaire vient de jouir. Cet illustre vieillard a paru aujourd'hui pour la première fois à l'Académie et au spectacle. Son carrosse a été suivi dans les cours du Louvre par une foule de peuple empressée à le voir* II a trouvé toutes les portes , toutes les avenues de l'Académie assiégées d'une multitude qui ne s'ouvrait que lentement à son passage et se précipitait aussitôt sm- ses pas avec des applaudissements et des acclamations multipUées. L'Académie est venue au-devant de lui jusr que dans la première salle ; honneur qu'elle n'a jamais fait à aucun de ses membres , pas même aux princes étrangers qui ont daigné assister à ses asseniblées. On l'a fait asseoir à la place du directeur, et par un choix imanime on Ta pressé de vouloir bien en accepter la charge qui allait être vacante. Quoique l'Académie soit dans l'usage de faire tirer cette charge au sort, elle a jugé, sans doute avec raison, que déroger ainsi à ses coutumes en faveur d'un grand homme, c'était suivre en effet l'esprit et les intentions de leur fondateur. M. de Voltaire a reçu cette distinction avec beaucoup de reconnais* sance. L'assemblée était aussi nombreuse qu'elle pouvait l'être. Les hommages que M. de Voltaire a reçus à l'Académie n'ont étéqod le prélude de ceux qui l'attendaient au Thé&tre de la Nation. Sa

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inarche depuis le vieux Louvre jusqu'aux Tuileries a été une espèce de triomphe pubUc. Toute la cour des princes, qui est immense , jusqu'à l'entrée du Carrousel était remplie de monde ; il n'y en avait ^ère moins sur la grande terrasse du jardin, et cette multitude était composée de tout sexe y de tout âge et de toute condition. Du plus loin qu'on a pu Apercevoir sa voiture, il s'est élevé un cri de joie universel; les acclamations, les battements dé mains, les transports ont redoublé à mesure qu'il approchait ; et quand on l'a vu , ce vieillard respectable , quand on l'a vu descendre appuyé sur deux bras, l'attendrissement et l'admiration ont été au comble. La foule se pressait poiu* pénétrer jusqu'à lui ; elle se pressait davantage poiu» le défendre contre elle-même. Toutes les bornes , toutes les barrières, toutes les croisées étaient remplies de spectateurs, et le carrosse à peine arrêté , on était déjà monté sur l'impériale et même jusque sur les roues pour contempler la divinité de plus près. Dans la salle même, l'enthousiasme du public, que l'on ne croyait pas pouvoir aller plus loin, a paru redoubler encore lorsque, M. de Voltaire placé aux secondes dans la loge des gentilshommes de la chambre , entre M"* Denis et M~ de Villette, le sieur Brizard est venu apporter une couronne de lauriers que M»« de Villette a posée sur la tête du grand homme, mais qu'il a retirée aussitôt, quoique le public le pressât de la garder par des battements de mains et par des cris qui retentissaient de tous les coins de la salle avec un fracas inouï. Toutes les femmes étaient debout. U y avait plus de monde encore dans les corridors que dans les loges. Toute la Comédie, avant la toile levée, s'était avancée sur lec^ bords du théâtre. On s'étouffait jusques à l'entrée du parterre, où plusieurs femmes étaient descendues, n'ayant pas pu trouver ailleurs des places pour voir quelques instants l'objet de tant d'adorations. J'ai vu le moment où la partie du parterre qui se trouve sous les loges allait se mettre à genoux , désespérant de le voir d'ime auti*e manière. Toute la salle était obscurcie par la poussière qu'excitait le flux et le reflux de la multitude agitée. Ce transport, cette espèce de délire universel a duré plus de vingt minutes, et ce n'est pas sans peine que les comédiens ont pu parvenir enfin à commencer la pièce. C'était Irène; jamais elle n'a été moins écoutée ; jamais elle n'a été plus applaudie. La toile baissée , les cris , les applaudissements se sont renouvelés avec plus de vivacité que jamais. L'illustre vieillard s'est levé pour remercier le public, et l'instant d'après on a vu sur un piédestal, au milieu du théâtre, le buste de ce grand homme, tous les acteurs et toutes les actrices rangés en cintre autour du buste, des guirlandes et des couronnes à la main; tout le puMic qui 86 trouvait dans les coulisses derrière eux , et dans l'enfoncement de

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la scène les gardes qui avaient servi dans la tragédie. Iirizai*d à posé la première coiu'onne sur le buste; les autres acteurs ont sui^i son exemple, et après l'avoir ainsi couvert de lauriers (et de baisers, suivant d'autres relations), M"" Veslris s'est avancée sur le bord de la scène pour adresser au dieu même de la fête des vers; le public y a trouvé une partie des sentiments dont il était animé , et cela suffisait pour les faire recevoir avec transport. On les a fait répéter, et il s'en est répandu mille copies dans un instant. Le buste est resté sur le théâtre, chargé de lauriei*s. Le moment où M. de Voltaire est sorti du spectacle a paru plus touchant encore que celui de son arrivée; il semblait succomber sous le faix de l'âge et des lauriers dont on venait de chai'ger sa tète. Il paraissait vivement attendri ; ses yeux étincelaient encore à travers la pàleiu* de son visage , mais on croyait voir qu'il ne respirait plus que par le sentiment de sa gloire. Toutes les fenunes s'étaient rangées et dans les corridors et dans les escaliers sur son passage; elles le portaient pour ainsi dire dans leurs bras: c'est ainsi (pi'il est arrivé jusqu'à la portière de son carrosse. On l'a retenu le plus longtemps qu'il a été possible à la porte de la Comédie. Le peuple criait : « Des flambeaux, des flambeaux , ipie tout le monde puisse le voir ! » Quand il a été dans sa voiture, la foule s'est pressée autour de lui; on est monté sur le marchepied, on s'est accroché aux portières du carrosse pour lui baiser les mains. On a supplié le cocher d'aller au pas , afin de pouvoir le suivre , et une partie du peuple la accompagné ainsi jusqu'au Pomt-Royal. » Les plus lervents tâchaient de toucher ses vêtements , de baiser ses mains, de caresser ses chevaux; dans un élan de dévotion, ilë proposèrent de les dételer afin de traîner eux-mêmes son carrosse qui semblait avoir été commandé Ipom* la circonstance , car il était couleur d'axur et tout parsemé d'étoiles d^or , absolument conune le char de TEmpirée. Le burin reproduisit toutes les scènes du couronnement de Voltaire. On ne pouvait se rassasier de le voir, de le glorifier, de le fêter. On était devenu fou de lui. 11 était le sujet de toutes les conversations. Chez lui, il était accablé de visites et de vers. Le peuple l'attendait à sa porte et stationnait sur les quais pour jouir de sa présence. Il ne lui fut plus possible de garder l'incognito. Qu'il se rendit au théâtre ou à l'Acatlémie, tout le monde suivait son carrosse, qu'on distinguait de loin. Sortait-il à pied, son habit de velours, ses fourrures, et surtout son immense perruque noire, qui eut le privilège de ne ressembler qu'à celle de Bachaumont, a^ raient tous les gamins du quartier; puis accouraient les savoyards, les bouquinistes, les poissardes, les badauds; ils s'acharnaient après lui ; ils le suivaient conune l'ombre; ils l'entouraient , le pressaient,

DE YDLTAI&E. 373

^étourdissaient de leurs bruyants applaudissements. Ils ramenèrent à confesser qu'il n'y avait plus de Welches,et que les Français étaient ressuscites.

A qui donc s'adressaient tous ces honneurs rendus à un vieillard qui avait publié tant d'ouvrages , et qui ne se montrait qu'appuyé sur les bras de l'incestueux d'Argental; de Villette, ce fanfaron d'inunondes orgies et de sodomie ; de Thibouville , non moins fameux par sa dépravation^ et de Richelieu , dont le nom rappelle toutes les débauches ^ toutes les turpitudes^ toutes les infamies de plusieurs générations? Les comédiens acclamaient l'auteiu* de Mérope. de Zaïre, (VŒdipe; les beaux esprits glorifiaient le poëte de la Hen^ riade; mais presque tous courtisaient le chantre de la Pucelle, si l'on en croit Duvernet et Condorcet. Ce fut le peuple qui le premier osa crier : Vive la Pucelle I Ce fut dans les rues et le jour même de son couronnement que Voltaire entendit ce cri. Il tressaillit d'aUégresse, et ne put s'empêcher d'avouer qu'après tant d'ovaticms il ne lui restait plus qu'à mourir.

La Pucelle était en effet l'ouvrage qu'il avait le plus longtemps corrigé et dont il s'applaudissait le plus, dit Chabanon (p. 450); c'était celui qu'il aimait h lire à ceux qu'il estimait; c'était celui qu'il faisait copier pour ceux qui l'adoraient; c'était celui qu'il demandait pour le distraire dans ses souffrances ou ses moments d'ennui> suivant Wagnière (p. 25). Longchamp rapporte (p. 488) que la marquise du Chastelet avait essayé de l'imprimer elle-même ; le 6 avril 1743, Frédéric écrivait à l'auteur : « La Pucelle ^ la Pucelle , et encore la Pucelle I pour l'amour de Dieu , ou plutôt pour l'amour de vousmême , envoyez-la-moi. » Des ducs avaient donné jusqu'à six cents livres pour en avoir un exemplaire authentique. IMalgré ces suffi^ages, Voltaire avait avoué, le 8 septembre 4754, à d'Argental , « qij'il n'y avait que trop de copies de cette dangereuse plaisanterie , et que ce serait une bombe qui crèverait tôt ou tard pour l'écraser. » Il n'y tint plus, quand il vit prôné dans les rues, sur les quais, dans les cours du Louvre et le long des Tuileries im poëme qu'il avait été forcé de désavouer. Ce concert de louanges acheva d'épuiser ses forces.

Bientôt il défaillit siu* son lit , et il reconnut qu'il allait mourir. Dès lors, à toutes les représentations, les acteurs durent donner des nouvelles de sa santé. L'Académie décida qu'à chaque séance elle enverrait une députation s'informer de son état. Tronchin prit l'habitude de venir deux fois chaque jour le visiter; dans la crainte qu'il ne se méprit sur la situation du moribond , on lui adjoignit le docteur Lorry. Ce fut à qui trouverait les meilleurs remèdes. Le duc de Richelieu indiqua des calmants, qui l'avaient souvent sauvé.

Voltaire en demanda; mais il en prit une dose si forte^ qu'il se trouva en peu de jours à Textrémité.

Depuis qu'il était arrivé , les journaux ne s'étaient occupés que de lui. Us avaient annoncé dans quel accoutrement il recevait et rendait les visites y à quelle heure il se levait et se couchait^ quels personnages il avait accueillis ^ quelles démarches il avait faites ou s'était proposé de faire, quels honneurs l'avaient le plus flatté. Ils avaient recueiUi tous ses bons mots et dressé procès-verbal de tous ses accès de colère et de tous ses moments de bonne humeur. A peine fut-il en danger^ qu'ils donnèrent des détails sur la nature de son hémorragie , sur la couleur de ses crachats y sur le son de sa toux , sur la durée de ses assoupissements ^ sur le danger de sa strangurie , sur le nombre des saignées qu'il supporta, sur la quantité de tisane, de bouillon coupé, de café qu'il avala, sur la manière dont il digérait de la purée de fèves , sur Teffet des œufs brouillés , du lait d'Ânesse, de la gelée d'oranges qu'il prit successivement. Ils constatèrent aussi conmient, parmi tant de prélats et de prêtres qui ambitionnaioit l'honneur de le ramener dans le giron de l'Église, il fut réservé à un ex-Jésuite, alors aumônier de THôpital des lnciu*ables, d'entendre la dernière confession d'un philosophe qui avait été élevé et protégé par les Jésuites, et qui avait eu pendant plus de dix ans un Jésutta pour aiunônier. Mais ils sont moins explicites sur sa contenance en face de la mort. Duvemet, Condorcet, r Espion Anglais, les Lettret de M"»« du DefiPand , les Mémoires de Bachaumont et de Wagnière, la Correspondance littéraire de Grinun et de La Harpe, qui nous ont fourni toutes les particularités précédentes sur le séjour de Voltaire à Paris, n'ont parlé qu'avec réserve de sa dernière heure , ut même leurs relations ne sont point confirmées par d'autres témoignages.

Lorsqu'en 4723 Voltaire se vit, pour la première fois, aux portei du tombeau, il se hâta de se confesser et de faire son testament. Après cela , il attendit la mort avec assez de tranquiUité , non toute» fois sans être fâché de quitter ses amis de si bonne heure et de n'avoir pu donner le dernier coup de pinceau à sa Henriade, conune l'atteste sa lettre de décembre 4723, au baron de Breteuil.

Dans un de ses voyages en Saxe, lit- on dans les Mémoires de Barruel (t. III. p. 7), il tomba dangereusement malade. Dès qu'il connut son état , il demanda un prêtre , lui fit sa confession , et le pressa de lui administrer le sacrement d'extrême-oncticm, qu'il reçut en eflTet , api-ès des actes de pénitence qui durèrent aussi longteffll* que le danger; mais , à peine se crut-il sauvé , qu'il affecta de rire de ce qu'il nonunait sa petitesse, et de dire à son secrétaire : « Vous a avez vu , mon ami, les faiblesses de l'homme. »

La vieillesse ne l'assombrit pas. Ainsi , le S8 décembre 47tH , il

BS TOLTÀIBE. 37t(

mandait à de Bemis : « Quand je ne souffre pas , je ris beaucoup; et je tiens qu'il faut rire tant qu'on peut. Riez donc ; car, au bout du oompte , vous aurez toujours de quoi rire. » Pourquoi? U lui répondait ^ le ^ février 4763 : « Le vieil aveugle de soixante-dix ans est bien faible^ mais il est fort gai; il prend toutes les choses de ce monde pour des bouteilles de savon , et franchement elles ne sont que cela. » Aussi écrivait-il, le 44 juillet 1760, à M"« du Deffand : « Je ris de tout, et je me moque de l'univers. » Le 45 janvier, il lui avait dit : a II faut jouer avec la vie jusqu'au dernier moment. » C'est pourquoi, le 27 juin 1766, il prenait cette résolution qu'il communiqua à Dalembert : a Je mourrai , si je puis, en riant. i> En attendant, il ajqprenait, le 3 mars 4769, à M"»« de Saint-Julien, qu'il <c aimait à danser autour de son tombeau. » Il alla jusqu'à flétrir quiconque n'adoptait pas ces maximes. Suivant sa lettre, du 42 mai 4766, au comte de La Touraille , il trouva que La Fontaine était mort comme un sot. Le 24 septembre 4764, il fit part à M"" du Deffand de la colère qui le saisit lorsqu'il sut qu'im d'Argenson, à qui il reconnaissait du sens commun , avait passé les cinq dernières heures de sa vie avec un prêtre. Maupertuis ayant rendu le dernier soupir entre les bras de deux capucins , Voltaire ne manqua pas de Im reprocher, dans une missive, du 29 août 4759, à M. Bertrand, d'avoir trépassé d'une manièi'e peu philosophique. La môme année, il jura à Frédéric qu'il ne suivrait pas cet exemple. U inclinait donc à regarder conune l'idéal de la mort ime mort philosophique. Qu'entendait-il par une mort philosophique? Terminer dans l'impiété une carrière de débauches et d'infamies. Pour exemple, il cite Dubois , dans le chap. m de son Précis du siècle de Louis XV et dans le chap. Lxn de son Histoire du Parlement. Avait-il des raisons pour justifier sa doctrine? oui. Tirons -les donc de deux passages de sa correspondance avec M"* du Defl&md, de l'année 4764. Commençons par le premier, qui est du 9 mai : « Ce n'est que l'idée qu'on ne se réveillera plus qui fait de la peine ; c'est l'appareil de la mort qui est horrible, c'est la barbarie de l'extrême-onction , c'est la cruauté qu'on a de nous avertir que tout est fini pour nous. A quoi bon venir nous jHrononcer notre sentence? elle s'exécutera bien sans que le notaire et les prêtres s'en mêlent. On dit quelquefois d un homme : // est mort comme vn chien; mais vraiment un chien est très-heureux de mourir sans tout cet attirail dont on persécute le dei-nier moment de notre vie. Si on avait un peu de charité pour nous, on nous laisserait mourir sans nous en rien dire. Ce qu'il y a de pis encore , c'est qu'on est entouré alors d'hypocrites qui vous obsèdent pour vous faire penser comme ils ne pensent point, ou d'imbéciles qui veulent que vous soyez aussi sots qu'eux ; tout cela est bien

dégoûtant. Le Beul plaisir de la vie ^ à Genève , c'est qu'on peut y mourir comme on veut; beaucoup d'honnêtes gens n'appellent poiiÀ de prêtres. On se tue , si on veut , sans que personne y trouve à redire ; ou Ton attend le moment, sans que personne vous importune. » C'est le 31 auguste que lurent signées ces dernières lignes: « Les derniers moments sont accompagnés, dans une partie de rEiut)pe , de circonstances si dégoûtantes et si ridicules , qu'il est fort difficile de savoir ce que pensent les mourants. Us passent tous par les mêmes cérémonies. Il y a eu des Jésuites assez impudents pour dire que M. de Montesquieu était mort en imbécile , et ils s'en faisaient un droit pour engager les autres à mourir de même. Il faut avouer que les anciens, nos maîtres en tout, avaient sur nous un grand avantage ; ils ne troublaient point la vie et la mort par des assujettissements qui rendent l'une et l'autre funestes. On vivait, du temps des Scipion et des César , on pensait et on mourait conune on voulait; mais, pour nous auti^es, on nous traite conmie des marionnettes. »

Peut-être n'est-il pas hors de propos de remarquer ici que dans ses lettres du 27 jan\ier 1733, à de Cideville et de Formont, Voltaire s'est vanté d'a^oir lui-même annoncé à la baronne de Fontaine- Martel qu'il fallait partir, et de lui avoir amené un prêtre pour la confesser et lui donner les derniers sacrements , cérémonies du départ dont elle ne voulait point entendre parler dans ces circonstances si lugubres. Il me parait résulter de ses Mémoires qu'il aurait songé à faire venir un prêtre pour rendre les mêmes devoirs à M"* du Chastelet, s'il eût pu prévoir qu'elle dût si tôt lui être enlevée par une mort prématurée à laquelle personne ne s'était attendu à la coiu* de Lunéville.

Constatons donc maintenant que Voltaire ue mourut point sans savoir que sa dernière hem*e approchait, et disons dans quelle disposition d'esprit il entendit la fatale sentence. Laissons la parole aux philosophes qui ont pu le contempler sur son lit de mort.

(c Les médecins ne dissimulèrent point qu'il n'y avait plus d'espérance, et que la vie allait s'éteindre chez lui, sans qu'aucune de« ressources de l'art pût le ranimer. Lui-même parut sentir sa fin prochaine. « On ne peut pas fuir sa destinée ; je suis venu à Paris « pour y mourir, » disait-il à La Harpe, qui nous a conservé ces détail» dans sa Correspondatwe littéraire (t. II. p. 241 ).

« A\ant sa maladie, raconte Dalembert, dans une lettre du !•' juiUet 1778, au roi de Prusse, il m'avait demandé, dans une conversation de confiance, comment je lui conseillais de se conduire, si, pendant son séjour, il venait à tomber grièvement malade. Ma réponse fut celle que tout honune sage lui aurait faite à m

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place > (ju'il ferait bien de se conduire en cette circonstance comme tous les philosophes qui l'avaient précédé^ entre autres, comme Fontenelle et Montesquieu , qui avaient suivi l'usage. Il approuva beaucoup ma réponse, a Je pense de même, me dit-il ; il ne faut pas être 0 jeté à la voirie, comme j'y ai vu jeter la pauvre Lecouvreur.» Il avait beaucoup d'aversion pour cette manière d'être enterré. En conséquence, il prit bravement son parti de feiire ce dont nous étions convenus. »

Voltaire se confessa et signa la rétractation qu'exigea l'abbé Gautier. Il avait laissé à Femey plus de cent mille francs, smvant Wagnière (p. 153). Néanmoins, suivant le même Wagnière(p. 132), il ne remit à son confesseur, poiur les pauvres de la paroisse Saint- Sulpice, (pi'un billet de six cents &ancs payable après sa mort. Il se poiurait que cette aumône lui eût été imposée pour pénitence; c'était assurément la meilleure à lui donner. Le 18 décembre 1762, il avait écrit au marquis de TMbouville qu'on meurt comme on a vécu. Ne semble-t^il pas avoir justifié ce proverbe par la modicité de son dernier legs? On conçoit qu'une telle parcimonie ne dut pas répandre de grandes consolations sur sa dernière heure. Quand il venait à repasser dans sa mémoire toutes les occasions qu'il avait eues de soulager les malheiu*eux, quels motifs avait-il de trouver grâce devant la justice d'un Dieu rémunérateiu»? Dès le 11 janvier 1771, il mandait à Frédéric-Guillaume : a Le système des athées m'a toujours paru extravagant. Il me parait impertinent d'admettre un Dieu injuste. Ce qui est sûr, c'est que l'homme de bien n'a rien à craindre.» Tâchons de savoir si Voltaire vit approcher sans eflfroi le moment où il allait i*endre compte de l'usage de sa fortune et de ses talents.

Dans sa lettre précitée , Dalembert nous apprend que l'agonie de Voltaire fut longue et douloureuse , et que le philosophe marqua dans toute sa maladie beaucoup de tranquillité, quoiqu'il parût regretter la vie : deux choses évidemment conti*adictoires.

a II s'éteignait doucement, raconte La Harpe dans sa Correspondance littéraire ( t. II. p. 2i3) , et ne reconnaissait plus qu'avec beaucoup de peine les personnes qui s'approchaient de son lit. Lorsque l'abbé Gautier et le curé de Saint-Sulpice entrèrent chez lui, on les lui annonça : il fut quelque temps avant d'entendre; enfin il répondit : a Assurez-les de mes respects.» Le curé approcha et lui dit ces propres paroles : «Monsieur de Voltaire, vous êtes au dernier terme « de votre vie; reconnaissez-vous la divinité de Jésus-Christ? d Le mourant répéta deux fois? «Jésus-Christ! Jésus-Christ! net, étendant sa main et repoussant le ciu*é : «Laissez-moi mourir en paix.» — «Vous voyez bien qu'il n'a pas sa tète,» dit très-sagement le curé au confesseur; et ils sortirent tous deux. Sa garde s'avança vers son lit; il

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lui dit aYdO une voix aeeez forte^ en montrant de la main les deux ppètres qui sortaient : a Je suis mort!» et six heures après il eipinui

Suivant la Ccrrnpmkdance littéraire de Grimm,, de juin 4T78, Voltaire mourut comme il avait vécu , sans faiblesse et sans préjugé.

Dans sa Vie de Fo/^(itre(p. 367)^ Duvemet est plus explicite. Transcrivons «on récit: «M. de Ville vieille lui crie à l'oreille : «Voilà c M. Gautier^ votre confesseur! n et le philosophe, au grand étbime* ment des témoins de son agonie, répond: «L'abbé Gautier! mon « oonfesseiu* ! feiites-lui mes compliments. » On lui annonça ensuite son curé. Au mot de curé , le mourant se soulève à demi , lui tend la main y prend la sienne y l'embrasse, disant : « Honneur à mon curé !• Cette attitude , cette caresse y ce peu de mots semblaient lui dire : a Monsieur, ne me toiu*mentez pas. » Mais le curé lui demande de nouveau et d'un ton assez mal assuré : « Monsieiu*, reconnaisseKa vous la divinité de Jésus-Christ ?» Et Voltaire y moribond, la main ouverte et le bras tendu, comme pour éloigner le pasteur, répond d'une voix haute et ferme : «Monsieur, laissez-moi mourir tran- « quille. » Le curé , revenant à la charge , lui parle encore de la divinité de Jésus-Christ. C'est alors que le philosophe, ramassant m forœs, et déployant pour la dernière fois l'impétuosité de son caractère, le repousse d'un coup de poing en disant : « Au nom de « Dieu ! ne me parlez pas de cet homme-là. » Telles furent les de^ nières paroles de Voltaire. Ce qu'on est en droit d'assurer, c'est qu'à l'acte d'impatience que provoqua l'importunité du curé succéda un grand repos, et que deux heures après Voltaire mourut avec le calme et la résignation d'un philosophe qui se rejoint au grand Être. >

« Deux jours avant cette mort fatale, nous dit à son tour Wagnière, à la page 461 de ses Mémoires, M. l'abbé Mignot alla chercher M. le curé de Saint-Sulpice avec l'abbé Gautier, et les conduisit dans la chambre du malade, à qui l'on apprit que l'abbé Gautier était là. « Eh bien 1 dit-il , qu'on lui fasse mes compliments et mes ^eme^ « oiements.» L'abbé lui dit quelques mots et l'exhorta à la patience; le curé de Saint-Sulpice s'avança ensuite , s'étant fait connaître , et demanda à M. de Voltaire, en élevant la voix, s'il reconnaissait la divinité de notre Seigneiu* Jésus-Christ? Le malade alors porta une de ses mains sur la calotte du curé, en le repoussant, et s'écria en se retournant brusquement de l'autre côté : «Laissez-moi mourir en c paix. » Le curé , apparemment , crut sa personne souillée et sa calotte déshonorée par l'attouchement d'un philosophe; il se fit donner un coup de brosse par la garde-malade, et partit avec l'abbé Gautier. Après leur sortie], M. de Voltaire dit : « Je suis un homme mort. D Ce grand homme expira avec la plus parfaite tranquillité , après avoir souffert les douleurs les plus cruelles. Dix minutes avant

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de rendre le dernier soupir, il prit la main du nommé Morand, son valet de chambre, qui le veillait, la lui serra et lui dit : a Adieu, mon « cher Morand, je me meurs, o Voilà les dernières paroles qu'a prononcées M. de Voltaire. »

La Harpe, Grinun , Duvemet et ,Wagniêre n'étant point dans la chambre de Voltaire lors de la visite des deux ecclésiastiques, il est à propos de citer ces lignes du confesseiu* : « Nous entrâmes dans Tappartement de M. de Voltaire , dit l'abbé Gautier. M. le curé de Saint-Sulpice voulut lui parler le premier, mais le malade ne le reconnut pas. J'essayai de lui parler à mon tour; M. de Voltaire me serra les mains et me donna des marques de confiance et d'amitié ; mais je fus bien surpris lorsqu'il me dit : a Monsieiu* l'abbé c Gautier, je vous prie de faire mes compliments à M. l'abbé Gau- « tier. X» 11 continua à me dire des choses qui n'avaient aucime suite. Comme je vis qu'il était en délire, je ne lui parlai ni de confession ni de rétractation. Je priai les parents de me faire avertir dès que la connaissance lui serait revenue; ils me le promirent; hélas! je me proposais de revoir le malade, lorsque le lendemain on m'apprit qu'il était mort trois heures après que nous l'eûmes quitté. » L'abbé Gautier est moins explicite que les philosophes; il prouve au moins que Wagnière a été induit en erreur sur le jour de la visite des deux prêtres. Comme l'anecdote relative à la calotte n'est rapportée que par Wagnière, c'est au lecteur à juger si elle n'est point de l'invention du narrateur si mal renseigné.

Plusieurs heures s'écoulèrent depuis le départ du confesseur jusqu'à la mort de Voltaire. Quel usage le moribond fit-il de sa raison, lorsque le délire l'eut quitté? Tous ses amis viennent de nous assurer qu'il jouit de la plus grande tranquillité jusqu'à sa dernière heure. L'historien peut-il et doit-il s'en rapporter à leur témoignage? Non, car voici d'autres autorités qui viennent l'infirmer.

Écoutez : Formey raconte, à la page 9i6du tome I*' ]de ses Scuvenirs d'ttn citoyen f que Voltaire a fini sa carrière dans un affireux désespoir. Dans des fragments intitulés Mes Loisirs, ou journal d'un bourgeois de Paris, dei766 à 1790, je lis ces mots insérés à la page642du tome V de la Nouvelle Bévue encyclopédique : a On entendait dire que le docteur Tronchin, qui avait soigné le sieur de Voltaire pendant sa maladie , et qui l'avait assisté jusqu'à son dernier soupir, était singulièrement afiecté de l'espèce de rage et de désespoir qu'avait fait paraître, dans la plus fatale des conjonctures , cet homme qui s'était enlevé à lui-même les ressources et les consolations qu'on peut puiser dans la religion ; car il n'avait cessé de crier : « Monsieur, tirez-moi de là. » A quoi ledit sieur Tronchin s'était vu forcé de répondre autant de fois : a Je ne puis rien , il fiiut mourir. » Paroles qui avaient donné

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lieu au moribond de s'écrier : « Je suis donc abandonné de Dieu et des honunes!» Le docteur^ quoique professant la prétendue réforme, disait hautement qu'il n'aurait désiré autre chose ^ pour la conversion des incrédules ^ que d'avoir pu les réunir autour de son lit de mort, et de les rendre témoins de ses agitations horribles , qui auraient pu, selon lui, faire beaucoup plus d'impression sur leur esprit et sur leur cœur que les discours les plus touchants et les ouvrages les plus lumineux ou les plus persuasifs. »

Le p^re Harel dit à son tour, dans son Recueil des particularitét curieuses de la vie et de la mort de Voltaire : « C'est après la sortie de MM. le curé de Saint-Sulpice et l'abbé Gautier, que M. Tronchin, médecin de Voltaire, le trouva dans des agitations affreuses, criant avec fureur : a Je suis abandonné de Dieu et|des honunes ! » et portant les mains dans son pot de chambre , saisissant ce qui y était , il Ta mangé. Le docteur Tronchin , qui a raconté ce fait à des personnes respectables, n'a pu s'empêcher de leur dire : « Je voudrais que tous a ceux qui ont été séduits par les Uvres de Voltaire , eussent été a témoins de sa mort ; il n'est pas possible de tenir contre un pai'eil a spectacle, n On peut donc dire que Voltaire a lui-même accompli cette prophétie d'Ëzéchiel dont il s'était tant moqué : Et quasi wbcinericium hordeaceum comedes illud , et stercop*e, quod egreditur de homine, operies illud. (Ezegh. c. nr. v. 12. ) »

Chaudon a reproduit cette narration (t. IL p. 42), en y ajoutant cette reflexion ( t. n. p. 454) : a Plusieurs auteiu*s qui ont réfuté les erreurs de M. de Voltaire, ont écrit que l'approche de la mort lui causait des sensations douloureuses, et lui inspirait des remords. Rien assurément n'est plus vraisemblable. D'ailleurs, les imaginations sensibles sont natiu*ellement religieuses, surtout quand elles ont été nourries de bonne heure des excellents principes de la religion. Cette réflexion seule me fait penser que Voltaire n'entendit pas sonner la dernière heure avec autant de tranquillité et d'indifférence que le prétendent quelques-uns de ses partisans ; car d'autres avouent qu'il éprouva de cruelles agitations. Est-il probable qu'il ait été sans crainte et sans remords à l'approche du dernier instant ? 11 ne croyait pas, dit-on, en santé; mais cette incrédulité n'étaitrelle pas chancelante ? exclurait-elle des doutes en maladie ? Or qui doute, a malgré lui des terreurs désespérantes. Quelques partisans de Voltaire et de la nouvelle philosophie voudraient qu'on tût ces vérités. Mais pou^ quelles taire?»

Cette pensée a amené Barruel à parler de la mort de Voltaire. Dans ses Helvietmes, il se contente de renvoyer au père Harel , et cite M. de Viviers, prélat auquel M. Tronchin dit un jour : a Rappelexvous toute la rage et les fureurs d'Oreste , vous n'aurez qu'une faible

image de celles de Voltaire dans sa dernière maladie.» Mais, dans ses Mémoires (t. I. p. 266 ) , Barruel écrit : a Que Thistorien ne éraigné pas ici d'exagérer. Quelque tableau qu'il trace des fiireurs, dés remords, des repi-oches, des cris, des blasphèmes qui pendant une longue maladie se succèdent sur le lit de Timpie moiu'ant, qu'il ne craigne pas d'être démenti par les compagnons mêmes de ses impiétés. Leur silence forcé n'équivaut pas aux nombreux témoignages et aux monuments que l'histoire peut citer sur cette mort, la plus effroyable de toutes celles dont jamais impie se soit senti frappé. Ou plutôt, ce silence même de la part de ces hommes si intéressés à démentir tous nos témoignages , en sera la confirmation la plus authentique. Pas un seul des sophistes n'a encore osé parler du chef de leur conspiration comme montrant la moindre fermeté, comme ayant joui d'un seul instant de tranquillité pendant l'intervalle de plus de trois mois qui s'écoulèrent depuis son couronnement au Théâtre Français jusqu'à sa mort. Ce silence seul dit combien cette mort les humihait. » Pour comprendre ces paroles, il faut se rappeler que la plupart des ouvrages des philosophes auxquels nous avons eu recoiu^ n'ont paru que plusieurs années après les Mémoires de Barruel. Cet auteur continue : « Dalembert, Diderot et vingt autres conjurés, qui assiégeaient son antichambre, ne l'approchèrent plus que pour être témoins de lem- humiUation dans celle de leiu* maître, souvent même pour se voir repoussés par ses malédictions et ses reproches, a Retirez-vous, leur disait-il , c est vous qui êtes la cause a de l'état où je suis. Retirez-vous. Je pouvais me passer de tous vous « autres, c'est vous qui ne pouviez vous passer de moi ; et quelle «malheureuse gloire m'avez-vous donc value?» Ces malédictions données à ses adeptes étaient suivies du cruel souvenir de sa conspiration. Alors ils l'entendaient eux-mêmes, au milieu de ses troubles et de ses frayeurs, appeler, invoquer et blasphémer alternativement ce Dieu, l'ancien objet de ses complots et de sa haine. Avec les accents prolongés du remords, tantôt il s'écriait : «Jésus-Christ! Jésus- « Christ ! » tantôt il se plaignait de se voir abandonné et de Dieu et des hommes. La main qui avait jadis tracé la sentence d'un roi impie au milieu de ses fêtes, semblait avoir écrit sous les yeux de Voltaire mourant cette antique formule de ses blasphèmes : Écrase donc Vinfâmel II cherchait vainement à chasser cet affreux souvenir; c'était le temps de se voir écrasé lui-même sous la main de l'infâme qui allait le juger. Ses médecins, M. Tronchin siurtout, arrivaient pour le calmer ; ils en sortaient pour confesser qu'ils avaient vu la plus terrible image de l'impie mourant. L'orgueÛ des conjurés voulut en vain supprimer ces aveujL; M. Tronchin continuait à dire que les fureurs d'Oreste ne donnent qu'une idée bien faible de celles de

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Voltaire. Le maréchal de Riéhelieu , témoin de ée speciacle , s eih fuyait en disant : a En vérité, cela est trop fort> on ne peut y tenir^ Ces lignes lui étant tombées sous les yeux y le célèbre Deluc s*empressa d'écrire de Windsor, le 23 octobre 1797, à l'auteur : a Je dois «x appuyer ce que vous avez dit de la mort de Voltaire dans une des « circonstances liées à toutes les autres. Étant à Paris, en 1781, j'y vis « plusieurs fois une des personnes que vous avez citée en témoignage a d'après la voix publique, je veux dire M. Tronchin : il fut appelé « dans cette dernière maladie de Voltaire, et j'ai tenu de lui-même « tout ce qui se répandit aloi's à Paris et au loin de Tétat horrible où « se trouva l'âme de ce méchant aux approches de la mort. Gomme « médecin même , IM. Tronchin fit tous ses efforts pour le calmer, a car ses violentes agitations empêchaient tout effet des remèdes; mais « il ne put y parvenir, et il fut forcé de l'abandonner^ par l'horreur « que lui inspirait le caractère de sa Irénésie. Un état si violent, dans « un corps qui dépérit, ne peut longtemps durer; la stupeur, présage 0 de la dissolution des organes, doit naturellement lesuivre, conuDe « elle suit d'ordinaire les mouvements violents occasionnés par la « douleur ; et c'est ce dernier état qu'on a décoré du nom de cdmt, « M. Tronchin ne voulut pas qu'on s'y méprit ; c'est pourquoi il ré- « pandit aussitôt, en quaUté de témoin^ les circonstances vraies que a vous avez rapportées. »

Aucun philosophe ne s'est avisé de réfuter Barruel et de révoquer en doute le témoignage d'un évèque et d'un savant dont il se faisait l'interprète. Wagnière, embarrassé des paroles que la voix publique ne cessait d'attribuer au docteur Tronchin^ voulut savoir s'il lui était possible de les rejeter. Il s'adi-essa à M. Tronchin, cousin du médecin. Après lui avoir mis sous les yeux le passage du père Harel copié par Chaudon, il dit : a J'ai eu l'hoimeur de voir M. Tronchin ^elques jours après la mort de mon cher maître. Il me parla beaucoup de M. de Voltaire , de sa maladie et de sa mort; mais il ne me dit pas un mot dans le sens que je viens de transcrire. J'ai une peiue extrême à croire ce propos de M. le docteur Tronchin ; encore plus à penser, s'il l'avait effectivement tenu, qu'il y eût attaché le sffltf qu'on veut lui donner dans cette note. Il y a une grande différence) ce me semble^ entre le désespoir des remords et de la crainte, qui est celui qu'on suppose ici , et le désespoir qu'aurait pu montrer M. de Voltaire de ce qu'on le laissait sans secours et sans consolar tion, malgré toutes ses instances. C'est la seule conviction de la manière horrible dont on trahissait ce grand homme dans ses demieif moments qui a pu rendre sa fin triste et cruelle. M. Tronchin ne le vit pas le jour de sa mort; ce ne fut pas non plus à lui qu'il dit*' « Je suis abandonné de tout le monde ; o ce fut à M** de Saint-

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Julien, quand il la revit sans ce notaire qu'il Tavait suppliée phi- Bieurs jfois d'aller chercher, voyant que ses demandes aux gens de la maison, pour qu'on le lui amenât, restaient sans effet. Je vous supplie avec instance de daigner prendre des informations sur cette petite anecdote. » Le ^ janvier 1787, Wagnière reçut cette réponse i a L'ouvrage dont vous avez extrait la note que je reçois m'est inconnu, et rien ne ressemble moins au docteur Tronchin que le propos que l'auteur lui fait tenir à la mort de M. de Voltaire. On a beau jeu à faire parler les personnes qui ne sont plus. » Cette missive ne prouve pas plus que l'entretien de Wagnière avec le docteur Tronchin. On ne peut pas poser en principe qu'une anecdote contée par ce dernier à M. de Viviers, au célèbre Deluc et à un gràùd nombre de personnes , n'est point authentique , parce qu'il n'a pas fiait la même confidence à un sien cousin et à Wagnière.

U est difficile de rencontrer des contradictions plus étranges. D'un côté, nous voyons La Harpe, Grimm, Dalemb^*t, Duvemet, Wa* gnière ; de l'autre, im boiu*geois de Paris, Formey, le père Harel , Chaudon, Barruel avec un prélat et un savant distingué. Si j'en crois ceux-ci. Voltaire mourut dans des accès de rage et de désespoir; ceux-là, au contraire, affirment que rien ne fut plus paisible que sa dernière heure. Ni les uns ni les autres néanmoins n'ont été témoins de ces scènes. A quel parti l'historien demandera-t-il la vérité ? S*il s'en rapporte aux philosophes , il est obligé de donner un démenti aux graves personnages qui ont cru pouvoir se faire l'écho de la tradition, et aucune raison ne l'autorise à mépriser leurs dépositions.

Serons-nous donc condamné à n'avoir que des probaUlités sur un lait que tant d'esprits cmt eu intérêt à dénaturer? Il nous but ia certitude historique. Qui nous la donnera?

Ce sera Tronchin lui-même. C'est lui qui d'un mot va confiondre les contradictions et les mensonges des amis de Voltaire et justifier la confiance de ses adversaires. Or, voici une lettre que le docteur écrivait à Bonnet, le 20 juin 1778, quelques jours i^nrès la mort de Voltaire : et Si mes principes avaient eu besoin que j'en serrasse le nœud, l'homo^ que j'ai vu dépérii*, agoniser et mourir sous mes yeux , en aimût fait un nœud gordien ; et en comparant la mort de l'homme de bien , qui n'est que la fin d'un beau jour, à celle d% Voltaire, j'aurais vu bien sensiUement la différence qu'il y a entre un beau jour et une t^npête... Cet homme donc était prédestiné à oaourir entre mes mains. Je lui ai toujours parlé vrai , et , malheureusement pour lui, j'ai été seul, a Oui, mon ami, mVinil dit bien « souvent, il n'y a que vous qui m ayez donné de bons conseik. Si je e les avais suivis, je ne ^ems pas dans Tétat afEreux où je suis. Je

« serais retourné à I^eriiey ; je ne me serais pas enivré de la fumée qui « m'a fait tourner la tête. Oui, je n'ai avalé que de la fiunée; vous ne « pouvez plus m'ètrc bon à rien. Envoyez-moi le médecin des fous! « Ayez pitié de moi ; je suis fou. . . » Jusqu'à sa mort , ses jours n'ont plus été qu'un ouragan de folie. Il en était honteux ; quand il me voyait , il m'en demandait pardon. Il me priait d'avoir pitié de lui, de ne pas l'abandonner... Il a pris tant de drogues et a fait toutes les folies qui Tout jeté dans l'état de désespoir et de démence le plus affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dès qu'il vit que tout ce qu'il avait fait pour augmenter ses forces avait produit un effet contraire , la mort fut toujours devant ses yeux. Dès ce moment, la rage s'est emparée de son âme. Rappelez-vous les fureurs d'Oreste : fïtriis agitatus obiit. d

Cette missive n'a pas besoin de commentaire. Il ne nous reste plus qu'à savoir si les mots qui la terminent permettent d'admettre que ces agitations n'étaient iju'intermittentes , que tous les détails donnés par le père Harel et Barruel sont des exagérations de prédicateur, et que Voltaire mourut dans im état de cahne et de repos.

Nous venons d'écouter un protestant ; maintenant , nous allons laisser la parole à un vicaire général de Belley, actuellement évéque de Gap. « Jusqu'ici, écrivait en 1835 M. l'abbé Depery dans sa Biographie des hommes célèbres du département de VAin (p. 463), des nuages d'obscurités et de contradictions ont entouré les derniers moments de Voltaire. Nous pourrons en parler savamment; car nous av<ms été à même d'en recueillir toutes les circonstances de la bouche de M"»« la marquise de Villette, chez qui Voltaire mourut. Belle et Bonne était sœur de M. de Rouph de Varicourt, évéque d'Orléans , dont nous avons été secrétaire plusieurs années. Pendant les fréquents séjours que ce vénérable priélat faisait à Paris, nous logions à Paris avec lui chez M"« sa sœur; nous avons donc été à même d'entendre raconter en famille , et dans l'épanchement de l'intimité, les scènes qui se passèrent au lit de mort de Voltaire. Nous ne citerons qu'en substance les particularités nombreuses que nous tenons de M"« de Villette , qui nous honorait de sa confiance. « Rien de plus vrai , disait-elle , que ce que Tronchin raconte de* « derniers instants de Voltaire; il poussait des cris affreux, il s'agitait, a se tordait les mains , se déchirait avec les ongles ; peu de minutes « avant de rendre l'àme , il demandait l'abbé Gautier. Plusieurs fois « M"» de Villette voulut envoyer chercher un ministre de Jésus-Christ; « les amis de Voltaire, présents dans l'hôtel, s'y opposèrent, craignant c que la furésence d'un prêtre recevant le dernier soupir de leur « patriardie ne gàtAt l'œuvre de la philosophie et ne ralentit lel % adeptes ; qu'une telle conduite de la part de leur chef aurait cou

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« damnés. A Tapproché du moment fatale un redoublement de déses- « poir s'empara du moribond ; il s écria (ju'il sentait une main invi- « sible qui le traînait au tribunal de Dieu; il invoquait avec des « hiu'lements épouvantables Jésus-Christ, qu'il combattit toute sa vie; a il maudissait ses compagnons d'impiété , puis invoquait et injuriait « le Ciel tour à tom» ; enfin , pom- étancher une soif ardente qui « rétouffaity il porta à sa bouche son vase de nuit : il poussa un dernier « cri et expira au milieu de ses ordures et du sang qu'il avait répandu « par ia bouche et par les narines. » Ainsi sont démenties les relations deCondorcetet de Wagnière, qui le font mourir tranquillement. »

Dans ses Mémoires ( 1. 1. p. 71), le comte d*Allonville n*est pas moins explicite. Ayant un joiu» demandé au comte de Fusée s'il était ^rai que Voltaire fût mort en véritable damné^ il en reçut cette répojise : « Demandez à Villevieille, à Villette: ils ne le nieront pas devant moi , qui comme eux ai vu sa rage , entendu ses cris : a Le diable a est là, il veut me saisir! disait-il en portant des regards efiarés vere «la ruelle de son lit... Je le vois... Je vois l'enfer... Cachez-les-moi. » Cette scène faisait horreur. » — « Quelques années après, dit le comte d'AUonville, je racontais cela à un nonuné Hardi , commis-voyagem* d'un gros négociant de Rouen, et il ne le voulait pas croire ; mais un valet de chambi'e de Voltaire qui venait souvent chez lui, iuterixigé sur ce sujet, lui confirma les détails donnés par moi d'après le comte de Fusée. »

Telle est enfin la vérité sur les derniers moments de Voltaire.

C'était le soir du 30 mai 1778. Onze heures et un quart venaient de sonner, quand très-haut, très-ptdssant François -Marie Arouet de Voltaire, comte de Tomney, seigneur de Ferney, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi , membre de l'Académie française, et de presque toutes les Acalémies de l'Europe , fut aiTaché à ses tonnes d'or, à son volumineux portefeuille de conti*ats, et au délire de la tourbe des lecteurs cjui ne reconnaissaient plus d'autres merveilles que la magie de son style , d'autres dogmes que ses contradictions, d'autre divinité que son nom. Il venait de tomber pour toujours dans les mains redoutables de Celui qu'il n'avait jamais aimé, mais qu'il tie parvint pourtant point à chasser entièrement de saraisoui

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