XII. Testament de Voltaif
« Le plus beau partage de l'humanité, c'est de pouvoir faire du bien, » écrivait Voltaire à Helvétius, le 25 février 1730. Depuis cette époque il était devenu richissime; il se flatta de u'avo*»r pas été inutile
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h ses semblables. En illif dans son E pitre à Horace , il t?e rendit ce témoignage :
Tai fait un pea de bien , c^est mon meilleur ouvrage.
Il eût volontiers prêché sur les toits que jusqu'à sa dernièi^e heure on doit profiter des occasions de soulager les malheureux. Aussi le 5 juin 1765, disaitril à Damilaville : « 11 faut moiu-ir en faisant du bien. »
Le 27 janvier 1769, il avait mandé à Thieriot : « Je compte pour rien ce qu'on donne par testament; c'est seulement laisser ce qui ne nous appartient plus.» N'ayant fait qu'm* peu de bien, si peu que rien, pendant toute sa vie, il ne lui restait pourtant que cette ressource si méi«isable à ses yeux , pour capter la bienveillance de la postérité et bien mériter de sa famille et de ses amis.
Or, sa nièce était quasi-septuagénaire ; ses neveux vivaient dans l'aisance ; ses amis l'avaient moins aimé qu'adoré, ils s'étaient montrés les très-humbles serviteurs de^tous ses caprices , ils lui avaient sacrifié leurs convictions, leur honneur et quelquefois leur tranquillité ; mais ils ne s'endormaient pas tous sur le sein de l'opulence, tant s'en faut; plusieurs étaient dévorés de besoins. Suivant sa lettre du 5 décembre 1 770 à M"« du Deffand , il voulait que dans un testament on ne parUt que de ses parents et de ses amis; il pouvait y placer les uns et les autres sur la même ligne sans blesser la susceptibilité de ceux-ci, et sans tromper les espérances de ceux-là. Cette maxime est-elle devenue un devoir pour lui?
Ses maladies l'ayant mis plusieurs fois près des portes du tombeau, la perspective de la mort était restée un jeu pour son imagination. Sous sa plume chacune de ses habitations se transformait en sépulcre; était-il surpris couché dans son lit, il croyait toutes ses indispositions dangereuses; et s'il venait à se traîner péniblement dans un salon, il se plaignait d'être né tué; quand il allait s'asseoir près de son bureau, c'était poiu* reconunander de faire ses dispositions de bonne heure. Ce conseil, qu'il donnait le 9 mai 1764 à M"«du DeflTand, il 1 avait bien suivi. Dès le 19 mars 1739, il rappelait à l'abbé Moussinot une clause de son testament. Le 18 décembre- 1752, il envoie un testament à M"»« Denis. Le 12 février 1759, il apprend à M. de Brenles qu'il a chargé un notaire de Lausanne de rédiger un testament contenant des legs pour l'école de charité , la bibliothèque de cette ville et plusieurs personnes. Le 5 février 1765, il prie Damilaville de lui expédier son testament déposi* chez un notaire, afin d'y ajouter quelques mots. Le 19 mars 1770, il mande à Dalembort qu'il est inconsolable d'avoir perdu deux cent mille livrés sur lesquefles il s'était proposé de prélever une somme pour récompenser ses domestiques après «a
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inort. Le 17 a\ril 1771 , îl dit à d'Argental (fue des malaises imprévue ne lui peimettent pas de mettre Lekain sur son testameut. Ënlin il signait encore un testament le jour qu'il iliaiiait Belle et Bonne. Wagnière convient que son maître modifiait souvent ses testaments, li résulte de toutes ces confidences que Voltaire rédigeait un testament avec la plus grande liberté d'esprit, afin de n'être pas pris à rimproviste par l'ange du trépas, et que cette sage précaution lui avait été inspirée par le désir de donner pour dernier souvenir à ses amis et à ses domestiques des marques signalées de la délicatesse, de la recoiuiaissance et de la générosité d'un cœur que la fortune avait traité avec tant de bienveillance.
Je rends volontiei's hommage à la noblesse de ces sentiments, ils font honneur à la littérature et à la patrie.
Dès le xvn« siècle, le testament d'un homme de lettres était devenu un acte de bienlaisance. Fénelon n'avait jamais thésaurisé ; il fut heureux de pouvoir assm*er l'avenir de ses domestiques, au moment où il({uittait une teiTe qui n'oubliera jamais ni la séduction de ses vertus, ni le charme de son style, ni 1 élévation de ses idées, ni la perfection de la plus subhme des erreurs. Racine légua cinq cents Uvres aux pauvres de sa paroisse , pareille souune à ses parents dans le besoin , outre trois cents francs à ime église qu'il aimait, et mie aubaine de quatre à cinq francs par mois qu'il avait l'habitude de donner à sa nourrice. Boileau n'avait que quati*evingt-dix mille hvres à pai'tager après sa mort. Son frère , ses deux sx'm's , une nièce et im cousin recurent un lot plus ou moins cousidéralde de cette succession; mais ils n'eiu*ent pas tout. Boileau donna six mille Uvres à son valet de chambi'e, quatre mille à sa servante , quinze cents à son petit laquais , cinq cents à son cocher, pareille somme à Antoine, le jardinier d'Auteuil, outre ce qu'il réservait aux pauvres des six paroisses de la Cité.
Au xvui* siècle , les intrigues et les coteries changèrent la face de la société. Le cercle des relations s'élargit; l'amitié fut plus expansive et plus active. L'opiUence et la beauté appelèrent l'esprit en tiers. Dès lors l'honmie de lettres devint ime puissance; les philosophes et les grands passèrent leiu^ sokées dans la plus éti*oite union, sous les auspices de la philanthropie. Les testaments rappelèrent sans cesse cette fusion. M"* Lecouvreur n'avait pu laisser que mille francs à sa pai*oisse, mais la comtesse de Verrue n'oubha, dans son testament , presque aucun des littérateurs qui avaient fréquenté son hùtel. M"« Geoffrin suivit cet exemple. « J entrai par sa mort, dit Morellet, en jouissance d'ime rente viagère de douze cent soixante-quinze livres, en même temps quelle en établissait une semblable pom* Thomas et Dalembert. » Sui\aut Lu Harpe ; elle
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donna de plus des pensions à tous ses domestiques, et deux mille écus à Thomas, et la rente viagère de Dalcmbert aurait été de deia mille livres. Cette leçon des dames ne fut point inutile pour les philosophes. En 1737, J.-J. Rousseau , se croyant en danger de mort, fit appeler un notaire pour lui dicter un testament par lequel il faisait un legs à trois couvents de Chambéry, puis un autre legs de cent livres à un ami , et nommait pour son héritière M"* de Warens. Quand il rendit le dernier soupir, Duclos avait deux cent soixante mille li\Tes de fortune. Depuis plusieurs années, il conservait cinquante mille livres en or dans son secrétaire , afin qu'on pût acquitter plus facilement les legs de scm testament. « Je donne et lègue, y est-il dit, après les clauses relatives à sa famille , à Brusselle, qui me sert avec zèle et amitié depuis plus de vingt ans, six cents li\Tes de rente viagère qui sera continuée à sa femme, si elle lui survit; de plus, deux cents livres une fois payées pour leur deuil, et au mari toute ma garde-robe, mon linge. J'augmente de cent livres la rente viagère de pai'eiDe somme que je fais à la Guillemette, qui a servi ma mère. Je donne et lègue à M"« Olympe Quinault dix mille Uvres une fois payées. Je donne et lègue trois mille Uvres aux pauvres de la paroisse Saint-Sauveur de Dinan. Je donne un diamant de cent louis à mon confrère M. Dalembert. Je donne à l'Académie mon buste en bronze.» David Hume crut aussi devoir mettre Dalembert pour deux cents livres sterling sur son testament. A son tour, Dalembert, après avoir assuré ime pension à la pauvre vitrière qui l'avait élevé, laissa en souvenir des vases, des tableaux, des porti-aits à chacun de ses amis ; im buste de Molière échut à La Harpe. Il légua aussi six mille livres à l'un de ses domestiques, et quatre mille aux autres , en priant Condorcet , son légataire universel , d*augmenler ces sommes si le produit de sa succession le permettait.
Un legs de Ninon de Lenclos avait commencé la fortune de Voltaire; son irère lui avait laissé un héritage considérable. Le testament de Voltaire devait être un monument dans un siècle où l'amitié et la reconnaissance seules dictaient les testaments.
L'intérêt de l'histoire me faisait im devoir de déterrer le testament olographe de Voltaire, qui n'a été inséré jusqu'à ce jour dans aucune édition de ses Œuvres complètes. Il est encore dans l'ancienne étude Dutertre, où il a été dépoâé en 1778. J'en ai vainement demandé communication. La famille Dompierrô d'Homoy, qui a seule le droit d'autoriser le dépositaire à montrer à des étrangers ce document inédit , s est refusée opiniâtrement jusqu'à ce jour à en laisser prendre copie. Cette conduite ne saïu-ait être blâmée ; il y a des sentiments que tout homme doit respecter, et que le biographe le plus tmieiu est coutraint de louer.
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Mais il reste des documents assez authentiques pour que l'historien puis^^e se hasarder à parler du testament de Voltaire, sans craindre qu'ils soient un jour démentis par la publication du testament olographe.
Ce testament, daté du mois de septembre 1776, suivant Wagnière (p. 405), a préoccupé bien des esprits. Le 42 juin 1778, les Mémoires de Bachaumont donnaient cette nouvelle : « Le testament de M. de Voltaire, à son ouverture, a étonné tout le monde. On comptait y trouver des dispositions qui feraient honneur à son esprit et à son cœur. Rien de tout cela; il est très-plat, et sent l'homme dur qui ne songe à personne et n'est capable d'aucune reconnaissance. Ce qui augmente Tindignation, c'est qu'il a deux ans de date et a été fait conséquemment avec toute la maturité de jugement possible. Voici les principaux articles: A M. Wagnière, son secrétaire, son bras droit, dont il ne pouvait se passer, qu'il appelait son ami, son fidus Achates, 8,000 livres une fois payées; rien à sa femme et à ses enfants. A son domestique, nommé La\igne, qui le ser\ait depuis trente-trois ans, une année de gages seulement. A la Barbara, sa gouvernante de confiance; 800 livres payées une fois seulement. Aux pauvres de Ferney, 300 livres une fois payées. Six livres anglais à un M. Durieu. Du reste, rien à qui que ce soit. A M"* Denis, 80,000 Uvres de rentes et 400,000 livres d'argent comptant, en ce qu'il la fait sa légataire universelle; 100,000 livres seulement à M. l'abbé Mignot, son neveu, et autant à M. d'Homoy. x> De son côté, La Harpe nous dit dans sa Correspondance littéraire (t. H. p. 247) : « M. de Voltaire a institué M*» Denis sa légataire universelle. EUe hérite de 80,000 livres de rentes viagères qui avaient été placées sur sa tète, de 40,000 livres de rentes foncières en terres et en contrats, de 250,000 livres en argent comptant, et de la bibliothèque de Ferney, à laquelle le nom et les notes de Voltaire donnent un prix considérable, sans compter la maison de la rue Richelieu, que M. de Voltaire avait achetée à vie pour lui et poiu» elle. Le testament d'ailleurs ne renferme que trèspeu de dispositions; il est tout entier olographe et ne tient pas plus de deux petites pages. Ses deux neveux, M. d'Homoy et l'abbé Mignot, ont chacun cent mille francs en contrat à quatre pour cent; ses domestiques, une année de leurs gages; et Wagnière, son secrétaire, huit cents hvres de rentes viagères (erreur, comme nous le verrons), ses habits de velours et ses vestes de brocart : tels sont les termes du testament. Il lègue 300 livres aux pauvres de Ferney, en ajoutant s'il y a des pauvres. » Cette dernière restriction est de la plus grande exactitufle, ainsi que les détails qui laprécèdent, si j'en crois plusieurs personnes qui ont eu occasion de lire le testament olographe de Voltaire.
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On a dît que La Harpe s'attendait h être comprift dans ce testament; il se pourrait que Vcjlta're lai eût promis quelque souvenir; mais La Harpe dut se taire, pour ne pas avouer avoir été trompé par de perfides paroles. « Sot homme est celui qui se laisse duper, » écrivait Voltaire en 1762 à d'Argental. CoUini comprit ce langage, mais il se résigna, comme La Harpe, en laissant au lecteur à apprécier la conduite de Voltaire. « Dans plusieurs de ses lettres, raconte Gollini (p. 320), Voltaire semblait m'indiquer qu'il voulait me donner une place dans son testament. H dit dans cette lettre (du 20 février 1770) : Je ne sortirai de mon lit que pour enti^er dans le cercueil; mais vous verrez que je ne vous ai pas oublié. 11 me marque ailleure (lettre du 20 octobre 4770) : Je profite des moments de relâche que mes maux me donnent pour vous dire que je ne veux point quitter cette vie sans vous donner quelque témoignage de ma tendre amitié pour vous. H s'exprime ainsi dans une autre lettre (du 8 décembre i773) : J'écris rarement, mais quand j'écris mes demihes volontés, je pense à vous. Il est mort sans avoir fait les dispositions qu'il projetait. Je ne regrette pas les dons qu'il se proposait de me faire : l'intention qu'il en a manifestée m'est un gage assez pi*écieux de son attachement et de sou aihitié. • 0 CoUini , j'aperçois moins de magnanimité que de dépit dans votre résignation. La mystification était trop cruelle pour rester dans l'oubli ! Gollini avait eu l'intention de faire une édition des Œuvres de Voltaire ; ce projet ne fut point exécuté. Mais , sur la prière de l'auteur, il publia (Hympie avec une préface de sa façon; il recommanda aussi la famille des Calas à l'électeur, et tâcha parfois d'obtenir le paiement des arrérages de rentes qui étaient dus à Voltaire. Bien des serv ices restèrent ainsi sans autre récompense que de vaines promesses. Il est difficile de laver Voltaire du reproche de mauvaise foi dans ses rapports avec im homme qui lui était si dévoué.
Que dirons-nous de Wagnière? Il convient d'abord (p. 496) que le testament de Voltaire contient les dispositions rapportées par les Mémoires de Bachaumont; mais il remarque que le nommé Lavigne servait M"^ Denis et non M. de Voltaire, et que celui-ci légua, non pas six volumes anglais à un M. Dmieu , mais tous ses livres anglais à M. Rieu , lequel en eut beaucoup. Je lui passe sans difficulté ces rectifications; mais je suis étonné du silence qu'il garde sur les vieilleries de velomrs et de brocart qui lui furent léguées par celui qu'il appelait , dans maints endroits de ses Mémoires , a un grand homme, un être extraordinaire, vertueux et bon, un cher maître, un père , un ami auquel il était devenu nécessaire à bien des égards. » Cet oubU a été racheté par d'admirables explications. Écoutons :
« J'ose prendre à témoin M»« Denis elle-même, dit-il (p. 166), que son oncle, malgré son amitié pour moi, avait la faiUesee de
craindre que 8'il me procurait pendant s« vie une petite fortune ^ je ne le quittasse. Il ne me donnait en conséquence que des appointements modiques et quelques cadeaux à ma femme et à mes enfants; mais nous étions heureux chez lui et très*conteuts de notre sort ; nous n'aurions jamais rien désiré de plus, tant qu'aurait duré la vie de M. de Voltaire. » Cette idée serait très-ingénieuse , si elle n'était pas ridicule. Nous savons que Voltaire ne donna jamais que de modiques appointements à tous ses domestiques et à ses secrétaires; sa conduite à l'égard de Wagnière n'était donc point une dérogation à ses principes. Dans tous les temps, on a reconnu qu'il est plus facile de se faire des créatures en les comblant de bienfaits qu'en les laissant dans une gène perpétuelle, et l'expérience nous apprend chaque jour que les domestiques ne s'attachent qu'à des maîtres généreux, et que, quand ceux-ci ne le sont pas, ils les volent, les diffament, le calomnient et les quittent dès qu'ils espèrent trouver plus d'avantages ailleurs. C'est comme cela de nos jours. Les domestiques n'étaient ni plus désintéressés, ni moins cÛrvoyantg auti*efois, je pense. Si Voltaire l'ignora quelque temps, Tinois le lui apprit. Ufaut louer Wagnière de s'être affranchi de ce préjugé; mais il a eu tc^t de mettre une sottise dans la bouche de son maître. Aussi nous croyonsnous dispensé de recourir à ime absurdité poiu* juger une action qui ne saurait être un mystère, après l'étude approfondie du cœur de Voltaire.
Wagnière continue : « J'ai entendu en France , en Suisse , en Allemagne et en Russie , plusieurs personnes le blâmer sur la somme modique qu'il m'avait accordée. Les papiers publics étrangers en ont parlé aussi d'une manièi*e peu avantageuse pour sa mémoire. Ma reconnaissance exige que je rende ici justice aux intentions de M. de Voltaire à mon égard. Je dois justifier ici (p. 45) M. de Voltaire du reproche qu on lui fait continuellement de n'avoir pas eu pour moi, daÂis ses dispositions testamentaires, l'égard que semblaient mériter mon attachement à sa pei*sonne , l'assujettissement le plus grand, le travail le plus pénible pendant plus de vingt-quatre ans, et qu'il m'était permis d'espérer de son amitié pour moi.
tt II me parlait souvent de ses dispositions testamentaires. L'intention de mon maître était qu'après sa mort j'eusse vingt mille écus, y compris les huit mille francs portés sm* son testament , et de me donner le surplus de la main à la main, en iHllets à mon ordre , sur son banquier, M. Shérer, à Lyon. 11 me les remit en main en 1777; mais je crus (p. 1 5), par respect et par crainte de lui laisser apercevoir le moindre doute sur sa bonne volonté a mon égard, que je ne devais pas les garder, et je les lui rendis. Je ne prévoyais point alors que je ne serais pas auprès de lui h sa mort. »