DES MAITRESSES
personne qui^ « à un penchant extrême à là, tendresse, joignait une grande incertitude sur ce cpi'elle devait croire.» Voltaire compo» le fameux poëme intitulé le Pour et le Contre , pour lui appreutire à mépriser les horreiu^ du tombeau et les terrem's de l'autre vie. Dans sa lettre à Dubois, de juillet 1722, il avoue que les amours étaient accourus se placer entre lui et la comtesse dans la chaise de posle; on en doit conclure que tout ne se passa p€is en tout bien tout honneur dans un voyage où il fut si longtemps seul a\ ec ime dame peu scrupuleuse. Bientôt après, il devint le locataire , le commensal de la présidente de Bemières; elle était encore jeune, elle passait pour être ti*op galante , au dire de Chamfort et de CoUé ( 1. 1. p. 404), pour qu'on puisse admettre que Voltaire n'ait pas eu des relations intimes avec elle. La comtesse de Fontaine - Martel le recueillit et le logea aussi dans son hôtel, comme nous savons. Je vois à lapagelio du tome I! de la Police de Paris dévoilée, par Manuel, qu'elle n'avait pas une très-bonne réputation. DonsVÉpUre qu'il lui adressa en 1732, Voltaire la célébra comme ime femme sans préjugés et sans faiblesse, une femme à peu de femmes seconde; le 19 juillet 4769, il manda au duc de Richelieu que sm* son lit de mort elle demanda (|uelle heure il était et ajouta : a Dieu soit béni! quelque heure qu'il soit , il y a un rendez-vous. » Le 9 juin 1767, il apprit au marquis de Florian qu'elle était persuadée que quand on avait le malheur de ne plus pouvoir se prostituer , il faQait favoriser la débauche; si l'âge d'une comtesse si facile ne permet pas de supposer que Voltaire fut l'un de ses derniers courtisans , on doit lui reprocher du moins de s'être fait héberger dans une maison peu prude. La comtesse de Fontaine-Martel une fois morte , Voltaire passa peu de temps sans aller cohabiter avec la marquise du Chastelet. 11 est indubitable qu'il en fut l'amant titulaire , comme l'hôte inséparable pendant .treize ans.
Depuis la mort de la marquise Du Chastelet, Voltaire ne parait pas avoir eu de maîtresses déclarées. Les biographes ont fourni peu de notes sur ses derniers rapports avec le sexe. Voici ce que CoUini dit (pag. 118), à propos du séjour de Voltaire à Colmar : <c Une jeune fille de Montbéliard fut notre cuisinière. Babet avait de la gaieté, de l'esprit naturel, aimait à causer et avait l'art d'amuser Voltaire. Elle avait pour lui des attentions et des prévenances que les serviteurs n'ont point oitlinairement pour leurs maîtres; il la traitait avec bonté et complaisance. Je plaisantais souvent Babet sur son empressement; elle répondait en riant et passait. » La Correspondanct fecrète (t. XV. p. 237) prétend qu'à Ferney Voltaire avait l'habitude de ne pas coucher seul, et qu'il payait généreusement les jeunes filles qui lui tenaient compagnie à certaines heures indues. I^
DE VOLTAIKE, JlW
96 janvier 1773 ^ les Mémoires de Bttdiaumohi n étaient pas moine explicites et mentionnaient un téte-à-téte qui n'avait pas eu de suite heureuse pour Voltaire. A la page 347 de la Correspondance inédile de Grimm et de Diderot publiée en 1829 , il est parlé de cette galanterie comme d'un bruit généralement répandu dans Paris. Sommé de s'expliquer sur ce fait, Voltaire s'empressa d'écrire le 2i décembre 1772, au duc de Richelieu, poiur tourner tout cela en plaisanterie. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il en était. Quant à la première assertion, elle est inadmissible. Si Voltaire avait eu l'habitude de vivre familièrement avec de jeunes filles , il était trop surveillé et trop souvent visité pour qu'il pût cacher ce commeree. Si on lui avait connu quelques faiblesses, ou même si on l'avait seulement soupçonné d'être encore capable de quelques incartades , ses ennemis n'auraient pas manqué de les publier et de les lui reprocher; ses amis, qui ont pris soin de nous conserver le nom de toutes ses maltresses, se seraient plu à compléter leur liste; les voyageurs n'am*aient pas été moins indiscrets dans leurs lettres, puisque, parmi les choses qui le frappèrent, et dont il a cru devoir informer» ses lecteurs sur ses relations avec Voltaire à Femey , le prince de Ligne n'a pas hésité, à la page 260 du tome X de ses Mélanges ^ h placer certaines particularités qui attestent que , par la manière dont il étourdit et asphyxia son hAte, Vdtaire était en ét-it de ressusciter Rabelais et d'amuser tous ceux qui ont appris ou entendu la chanson si célèbre du t^rère Etienne. Le silence de tous les biographes sur les amours du patriarche de Femey doit donc être regardé comme une preuve de sa continence beibituelle ou apparente.
Il est vrai qu'on a trouvé un moyen de l'expliquer. Ouvrons de suite une parenthèse. Or, au xviii» siècle, rien n'était moins rare que l'inceste. En Russie, le prince Potemkin vivait avec une de ses nièces; il la maria, mais il Tarracha bientôt à son mari , afin d'en faire sa maltresse en titre (1) ; on a prét^mdu que le comte Panin , ministre d'État, avait eu des rapports du même genre avec une fille dont il passait pour être le père. En Sexe, le roi Auguste III fut surplis entre les bras de l'inceste (2) ; Auguste H avait eu 354 enfants de ses diverses maih'esses; parmi ses bâtardes, il y en eut une qu'il trouva jolie , il n'hésita pas à la prendre pour concubine (3). En France, Tinceste devint presque à la mode. Il est difficile de croire que le régent ait été à tort accusé d'avoir eu pour maîtresse la duchesse de
(I) Histoire secrète des amours et des principaux amants de Catherine II ^ par Laveaux, an vu, pag. 237. — (4) Histoire de Pierre III, loin. 1, pag. 244. — (8) Walpolc, toin. Il , pag. 535. — (4) Mémoires de Frédéricqu€'Sophie WHhel^ mine de Prusse, 181d, loin. I, pag. 119.
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Berri, sa fille; il ne fit rien pour détiiiire les soupçons; il sembla avoir pris à tâche de les œnfirmer par ses assiduités chez cette princesse si dépravée. Louis XV eut successivement pour inaitresses en titre les quatre sœurs. La fameuse Tencin a en tout temps été regardée comme la principale maîtresse de sou frère; Ghanifort avance qu'elle avoua un jour que ce bruit généralement répandu n'était pas une calomnie; le testament de La Fresnaie apprit que son neveu d'Argental avait aussi été du nombre de ses amants. Dans une chanson citée par les Mémoires de Bachaumonl, du 17 février i762,et dans un couplet des No'èls de 1764, reproduit par V Espion anglais, (t. 1. p. 238), de Jarente est accusé d'avoir gardé chez lui sa nièce, à titre de concubine. Il résulte d'un mémoire présenté devant les tribunaux, et dont les Mémoires de Bachaumoni des 8, 9 et 20 janvier 1776 ont donné l'analyse, que TeiTai a été convaincu d'avoir eu les liaisons les plus étroites avec une jeune iille qu'il avait eue de l'une de ses concubines, et qu'il l'entretint chez lui en qualité de maîtresse. Le comte d'Allonville (t. I. p. 269) raconte que le «élèbre a Buffon, devenu amoiureux fou de sa belle-fille, essaya de la corrompre, brouilla l'époux et 1 épouse , et fit un insupportable enfer de la vie d'une jeune femme née et élevée pour devenir urf modèle de conduite et d'honneiu*. » Dumouriez (t. I. p. 459) s'est contenté de dire qu'on croyait que Choiseul avait trop aimé sa sœur, la duchesse de Grammont; Lauzun a été plus explicite: il présente dans ses Mémoires (p. 5 et 43), comme \m fait incontestable, que Choiseul conservait dans son hôtel la duchesse de Grammont, sa sœur, en qualité de concubine; qu'il employa tous les moyens pour séduire sa belle-sœur, la comtesse de Stain ville; et que, pour la punir de n'avoir pas voulu se rendi'e h ses désirs et lui avoir préféré im his^ trion, il l'enferma dans un couvent.
Cette liste aide à comprendre pom^quoi , dans le chapitre vi de la Défense de mon oncle, Voltaire a dit, à propos de l'inceste : « Chei nous autres remués de barbares , on peut épouser sa nièce avec la permission du pape, moyennant la taxe ordinaire qui va, je crois {sic} y à quarante mille petits écus, en comptant les menus frais. J'ai toujours entendu dire qu'il n'en avait coûté que quaû^vingt mille francs à M. de Montmartel. J'en conncUs qui ont couché avec leurs nièces à bien meilleur marché. » A ces mots, M. Beuchot a mis en note: « On a fait l'application de cette phrase à Voltaire et à M"* Denis; je ne sais sur quel motif. »
Maintenant que nous connaissons Fliistoire de l'inceste au xvin* siècle, il devient plus facile de rechercher si l'on n'a pas eu tort de croii-e que M"»« Denis ne fut que la gouvernante et la gardemalade de Voltahv..
DE Voltaire. îoi
11 est digne de remarque que Voltaire ne cesï?a d'avoir dts mal* tresses que du jour où il vécut avec M"« Denis. A quoi faut-il donc attribuer ce changement? à sa .décrépitude? mais nous la connaislsons trop poiur nous apitoyer sur ITiistoire de ses maladies. A fees principes? mais plus il avance en âge , plus il s'enfonce dans la fiinge> Il est fier d'être aussi immoral qu'impie dans tous ses écrits. Dès le 23 juin 17t)0, il avoue à Dalembertque, comme écrivain, il mène une vie de pourceau; et le 12 avril de la même année, il apprend à M"*' du Deffand qu'il se repent d'avoir dit autrefois trop de mal de Rabelais; Nous avons vu (p. 128) que poui* omer ses chambres il ne voulait avoir que des dessins immodestes; il assaisonnait toutes ses conversations de vers de la Pucelle ; dans sa Correspondance Uttéraire d'août 176-4, Grimm a relaté quels objets il se plaisait à montrer comme le spectacle le plus auguste aux dames qui le visitaient.
D'xm autre côté , il résulte clairement des Mémoires de Longchamp que M** Denis eut des amants jusqu'à l'époque où elle coucha sous le même toit que Voltaire. Nous avons dit qu'elle convola en secondes noces après la mort de Voltaire. Chamfort et Grimm, dans sa Cor* respondance littéraire de septembre \ 779 , ont prouvé que ce mariage ne fiit pas uniquement une affaire d'intérêt, et que M"« du Vivier, malgré ses soixatite-huit ans accomplis, et M. le chevalier François soi-disant du Vivier, âgé de cinquante-huit ans, se conduisirent, en pareille circx)nstance , comme de jeunes époux , et prirent à cœur de ne pas renoncer à leurs nouveaux droits, et de s'acquitter du plus cher de leurs dévoilas. M"« du Vivier fut si contente de son mari , qu'elle lui légua toute sa fortune, au grand désappointement de son neveu, M. dllomoy. Cependant je ne voudrais ni jurer ni gager qu'elle fut toujoiurs un modèle de fidélité conjugale. Pendant tout le temps qu'elle demeura chez son oncle , elle ne se fit pas remarquer par l'austérité de ses mœurs et la réserve de ses principes. Le 26 janvier 1760, elle écrivait à M. Dupont , en parlant de Collini : « Il aime les fenunes comme un fou, et il n'y a pas de mal à cela. » Il paraît qu'elle pardonnait aussi volontiers aux femmes d'aimer les hommes 5 car, suivant les Mémoires de i/"* d'Èpmay, elle aioait un petit vertus d'amour masculin qui perçait à travers la retenue quelle s'imposait. Aussi, dans sa Correspondance littéraire d'avril 1768, Grimm a-t-il noté qu'elle passait pour avoir toujours été fort galante, et que leë mauvaises langues de Genève l'accusaient de s*étre coiffée de La Harpe au château de Femey; M. Beuchot n'a pas hésité à avancer, à la page 2(K^ du tome XL de son édition des OEuores de Voltaire , que le marquis de Ximénès lui servit d'amant aux Délices. Les Mémoires de Wagnière permettent de supposer qu'elle a eu quelques liaisons suspectes, et que le jeune secrétaire qu'elle s'attacha n'était pas
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uniquement chargé de transcrire quek[ues lettres. Sa prédilection pour les bals, les concerts, les spectacles, les bons repas, la grande société et son aversion contre la solitude et les occupations de ménage, achèvent de prouver qu'il ne lui manquait aucun de ces goûts qui décèlent des habitudes galantes chez une femme.
Les principes et les passions de Voltaire et de M"« Denis une fois connus, on est amené à se demander pourquoi Voltaire, qui avait eu des maîtresses de toutes conditions, qui avait demeuré chez des dames fort galantes, qui avait vécu en concubinage chez une marquise pendant treize ans, n'a commencé à être irréprochable dans ses mœurs que depuis le jour où il cohabita avec sa nièce ; et pourquoi M"" Denis, qui avait été adonnée aux plai^h*s avant de se mettre sous la tutelle de Voltaire, qui s'est hâtée de se remarier après la mort de Voltaire, s'est gênée dans tous ses goûts tout le temps qu'elle a passé avec son oncle. Il n'est pas facile d'expliquer la continence de l'oncle et la contrainte de la nièce, si l'on ne suppose pas que l'oncle et la nièce ont eu ensemble des rapports incestueux. Voltaire n'eut jamais l'intention de se marier; quand il recueillit sa nièc>e chez lui, il n'était plus d'un âge à faire des conquêtes et à être entretenu par une comtesse ou une marquise; il lui était même interdit de se fixer où il le voudrait; la veuve Denis était encore assez jeune pour augmenter la collection de ses maltresses; sa quaUté de nièce lui permettait de la mettre à la tête de sa maison. S'Û n'en fit pas sa concubine, il la traita du moins avec tous les égai*ds que les amants accordent à une concubine et les maris à leur femme , car il l'intéressa dans toutes ses affaires et l'institua sa légataire universelle. Si l'espoir de cette riche succession a pu engager M"® Denis à renoncer au mariage et à s'enterrer avec son oncle à la campagne, il est à croire qu'elle ne répugna pas à s'abandonner entièrement à son oncle, si cette fayeiur était la condition de son avenir. La fameuse lettre qu'elle adressa un joiu* à Voltaire n'a pu être écrite que pai' une concubine; une nièce ne parle pas sur ce ton-là à un oncle; il n'y a qu'un amant qui supporte une pareille insolence; un oncle ne pardonne jamais cela; néanmoins Voltaire oublia tout, et de son câté la nièce fermait les yeux sur bien des choses.
Il n'y a qu'une chose sur laquelle l'oncle et la nièce ne se paixlcmnaient rien. Le 19 janvier 1758, Collini mandait à l'avocat Dupont : « Personne n'est mieux instruit que moi de l'aventure du bonnet dont vous me parlez. La voici: Une jeune Genevoise, jolie, chai^ mante, appelée mademoiselle Pictet, fit présent à notre philosophe ( Voltaire ) d'un bonnet qu'elle avait peint de sa niain. Il l'en remercia par la lettre suivante : « Vous me tournez la tête encore plus que « vous ne la coifiez, mais vous en tournerez bien d'autres. » Ce bonnet
tournait encore plus la tête à la louche ouvrière ( M"« Denis). Furieuse du présent et de la lettre, elle fit clandestinement faire de son côté un bonnet magnifique, digne d'un sultan. On le mit im jour sur la cheminée du philosophe, avant qu'il fût levé. La belle voulut être témoin de son étonnement. Il se lève; il aperçoit ce bonnet; il se doute de l'aventure et ne fait semblant de rien. Elle ci^oit que le bonnet n'est pas assez visible , elle va le changer de place ; le philosophe se promène toujours à côté du tiu^ban sans vouloir le voir. Piquée de son opiniâtreté , elle est enfin obligée de lui faire observer le bonnet. Il lui en fait des remerciements et des compliments , et elle lui fait avouer que son bonnet est plus Beau que celui de la jeune Genevoise. A quarante-cinq ans être jalouse d'un oncle qui en a soixante-quatre , cela est neuf ! Je me souviens toujours du poëte qui couchait avec sa servante : il disait que c'était une hcence poé* tique. » Wagnière (p. 3^) n'est pas moins sincère. A propos d'une galanterie de Voltaire à laquelle nous avons fait allusion précédem* ment et dont les Mémoires de Bachaumont et Grimm nous ont conservé les détails, il dit : « Cette anecdote sur W. de Voltaire est de la plus grande fausseté ; car, dans le moment de son étourdissement , j'étais dans sa chambre avec M**« de S***, et il me dictait de son lit. C'est à tort que l'on a cherché à déshonorer cette demoiselle aimable et respectable. Ce fut M"« Denis qui se plut à faire courir ce bruit, excitée par son esprit de jalousie extrême contre toutes les personnes auxquelles son oncle témoignait de l'estime et de l'amitié. » Voltaire n'était pas moins jaloux des individus auxquels M"* Denis témoignait de l'estime et de l'amitié. Voici ce que nous lisons dans Collini (p. 172) au sujet de M"* Denis : « Depuis quelque temps j'étais confident et copiste de ses ouvrages dramatiques. Elle composait alors une tragédie d'/i/ce5/e. L'occupation qu'elle me donnait me mettait dans la nécessité d'avoir avec elle des entrevues particulières; j'apportais du zèle et de Tempressement à ces petits travaux , qu'elle récompensait noblement par des dons que je conserve encore conune des témoignages de son estime. La tragédie d'Alceste n'était pas le seul motif qui nous obligeât d'avoir des entretiens particuliers. Les besoins d'une grande maison nouvellement établie, et dont la surveillance était confiée à M"»« Denis, que Voltaire nommait la surintendante, et à moi, la nécessité de dérober à son oncle la connaissance des événements httéraires qui pouvaient l'inquiéter, d'autres raisons acciilentelles et aussi innocentes exigeaient des conférences secrètes. C'était là ce qui avait rendu nos relations plus intimes et établi réciproquement entre nous le ton et le langage de l'amitié. Peut-être cette liaison avait-elle fait naître des soupçons dans l'esprit de Voltaire; quelques soupei*s auxquels nous étions seuls, lui, sa
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nièce et moi , et où d'une manière trop marqua , peuWtre , elle s'adressait à moi , dans la conversation, parurent causer du mécontentement. Un soir, enti*e autres, j'eus occasion de m'en assurer par ces demi-mots qui ne signifient rien pour des étrangers , mais qui sont bien entendus de ceux à qui ils sont adressés. Dès lors M»* Denis prit dans notre commerce oixlinaire des précautions auxquelles jamais elle n'avait songé. » 11 ne fallait plus qu'un prétexte pour se défaire de CoUini ; Voltaire le trouva bientôt. On lui remit une lettre que Collini avait remplie de badinages et de plaisanteries au milieu des(|uels il avait foiuré le nom de M"»* Denis. Voltaire fut heureux de profiter de cette étourderie pour renvoyer Collini. Gomment comprendre cette jalousie de Voltaire et de la veuve Denis, s'ils n'ont pas vécu dans un commerce incestueux? M. Beuchot a exigé un motif de cette accusation. Plus elle est grave , plus elle doit être justifiée. Ces mots de Collini appliqués à l'oncle et à la nièce : a Je me souviens toujours du poëte qui couchait avec sa servante : il disait que c'était une licence poétique, » ne suffisent-ils pas pour confirmer tous les soupçons et les raisons sur lesquelles reposent ces soupçons?
On dirait que Voltaire a prévu qu'il serait un joiur accusé d'avoir eu des rapports incesteux avec sa nièce , tant il a pris de précautions pour pi'évenir jusqu'au soupçon, lia eu l'occasion d'écrire beaucoup de lettres à la veuve Denis, dont il connaissait la légèreté et la dissipation; il alTecte de l'appeler sa chère enfant, il ne lui donne que ce nom, sauf deux ou trois fois qu'il la quaUfie de chère plénipotentiaire; il est constamment réservé, décent, discret; c'est im oncle qui cause avec sa nièce. Voltaire a une autre nièce, mariée, mère de fomille; il l'accable de missives; il la rend la complice de tous ses mensonges, de toutes ses impuretés littéraires, il se livre à elle tel qu'il est, il ne lui cache aucun des replis de son âme , il lui dévoile tous ses goûts ; il est plus que libre, il devient Ucencieux, graveleux, voire môme ordurier. Le 8 janvier et le 17 mars 1756, il lui pai*la comme le dernier des goujats ne le ferait pas en s'adressant à la dernière des femmes pubhques, et il recourut à des expressions qu'on croyait enterrées pour toujours dans Rabelais. Cette différence de tons dans ses confidences aux deux sœiu*s est assurément bien surprenante et serait une énigme si Ton ne supposait pas que Voltaire a eu des raisons graves d'en agir ainsi. Or la seule raison qui se pi'ésente à l'esprit n'est-elle pas celle que nous avons indiquée ? Cette prudence, qui n'était pas dans les habitudes de Voltaire, ne prouverait-elle pas ce qu'il lui importait de dérober à tous les regards ? U n'aurait pas été un philosophe complet, s'il n'avait pas servi d'amant senret h la veuve Denis ; il y aurait une lacune dans sa biographie ,
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Bî rinéeste n'y occupait pas une place et ne venait pas clore la liste de ses vices. Il n^a pas été pris sur le fait , à la vérité , cela n est pas nécessaire devant le tribunal de Thistoire pour cette matière, àuU'enient la biographie devrait renoncer à aborder toutes les (fuestions relatives aux inœui^s. Mais à défaut de ceililude n'y a-t-il pas les probabilités? Or toutes les probabilités ne sont -elles pas à charge à l'oncle et à la nièce ? 11 est par conséquent moins injuste de les accuser et de les diflamer qu'il ne serait téméraire de les disculper. L'avenir fom*uira peut-être le seul renseignement qui manque ou d'autres documents qui augmenteront le nombi'e des probabilités. 11 est au moins douteux que l'avenir tienne en réserve quelque lettre, (juelque mémoire dont les conclusions tournent à la gloire de l'oncle et de la nièce.
Les letti'es de Voltaire et les mémoires de ses adorateui*s nous oui fom'ni des preuves trop nombi^euses de son avarice et de son indélicatesse, pom» qu'il soit nécessaire de discuter la vraisemblance des deux anecdotes qui nous ont amené à fah*e une étude approfondie de sa vie privée. Il est évident que les lésineries et les friponneries de Voltaire une fois connues , il ne s'agit plus que de savoir si ces deux anecdotes, qui ressemblent à tant de pai'ticularités qu'on lui a repix)ohées, sont vraies. Or, elles devront être regardées comme des faits authentiques, si elles sont rapportées par plusiem*s biogiaphes contemporains, et si ces biographes contemporains n'ont pas pu être trompés et n'ont pas voulu tromper.
Voici d'abord Fonney qui nous dit, à la page 236 du tome I«' de ses Souvenirs d\m citoyen : « Il est incroyable jusqu'où Voltaire pous* sait la lésinerie et l'escroquerie. Je n'en parlerais pas , si je n'en trouvais une mention formelle dans les Oèvres posthumes ( de Frédéric le Grand) de l'édition de Bàle. L'habit noir emprunté au négociant Fromery pour porter un deuil de cour, est la chose la plus plaisante. On n'osait rien refusei* à Voltaire. Le négociant prêta son habit, qui allait bien pour la longueur, mais qui était trop large. Voltaire le fît rétrécir , le renvoya, et quand Fromery voulut le remettre, il s'aperçut de la manœuvre. Les bougies qui devaient rester aux domestiques étaient confisquées au profit de Voltaire. C'était la fable de la ville, et le roi en était fort bien instiiiit; mais il prenait
l'homme tel qu'il était et lui passait ces écai'ts comme attachés à
te*
la faiblesse humaine , et abondamment compensés par ses rares talents. »
Thiébanlt est plus explicite dans le tome V de ses Sotœmrs. II complète les détails que nous avons cités à la page i 13 par ces mot? : «Ce fut ainsi, et dès cette époque, qu'il (Voltaire) fit reveuilreen paquets les douze livres de bougies qu'on lui donnait par mois; et que, pour s'éclairer chez lui, il avait soin , tous les soirs, de revenir plusieurs fois dans son appartement sous différents prétextes , et de s'ai*mer à chaque fois de Time des plus grandes bougies allumées dans les salles de l'appartement du roi, bougies qu'il ne rapportait pas, et dont il aurait pu dire au besoin: C'est mon sucre et mon café. » Quant à l'aventure de Fromery, Thiébault (p. 282) la raconte en ces termes : « On en a tant parlé, qu'il est bon de la présenter telle qu'elle s'est passée. Voltaire, arrivé un jour de Potsdam avec le 1*01, se ti'ouva invité à souper chez la reine-mère; or, c'était à l'époque d'un deuil de cour, et Voltaire n'avait pas d'habits noirs à Berlin. Son embarras fut d'autant plus grand , que la reine-mère était sévère observatrice de l'étiquette. Le domestique de notre courtisan dit à son maître qu'il connaissait un brave et honnête négociant qui, comme tout bon réformé, avait un habit noir pour aller à la communion , et que ce marchand se ferait certainement un plaisir de le prêter à im homme tel que M. de Voltaire. Celui-ci permit à son domestique d'aller en faire la demande, qui eut tout le snccè*? que l'on pouvait désirer. Mais l'œil du domestique l'avait induit en en-eur, en jugeant que l'habit fait pour l'im irait bien à l'autre; il n'avait deviné juste que pour la taille. Fromery avait beaucoup plus d'embonpoint , et son habit , juste pom' lui , était ridiculement ample pour Voltaire. Cette difiSculté non prévue ne déconcerta pas le zèle du domestique , qui promit de faire promptement rentrer les coutures, sans d'ailleui's nuire à l'habit. Par malheur, il s'adressa à un tailleur qui n'y fit pas tant de façon , et qui coupa tout ce qu'il y avait de trop. L'habit fut rapporté avant le souper , il alla fort bien, et le lendemain on le rendit à M. Fromery, en le remerciant beaucoup. Ce ne fut que quelque temps après, lorsque ce marchand voulut s'en servir pour ses actes de religion , qu'il se convainquit qu'il ne pouvait plus se servir pour commimier de l'habit avec lequel Voltaire avait soupe. II rit lui-même de cette aventure , et ne s'en plaignit point. Vingt ans après il conservait encore cet habit par curiosité. Ceux qui ont voulu tirer de cette petite histoire des conséquences défavorables à Voltaire n'ont pas dit , ce qui pourtant est vrai, que le domestique ayant eu soin de laisser ignorer la faute du tailleiu* à son maître , celui-ci n'a eu aucune part au léger tort qui fut fait à Fromery. i>
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Une comédie intitulée Tantale en procès a été composée à l'occasion de la conduite de Voltaire à Berlin. Cette pièce a été publiée dans les Œuvres posthumes de Frédéric le Grand; on Tavait attribuée à ce roi parce qu'après sa mort elle fut trouvée dans le portefeuille de Darget avec d'autres ouvrages du philosophe couronné ; mais Tabbé Denina a prouvé en 4794 , à la page 466 du tome II! de sa Prusse littéraire, qu'elle avait été faite par un poëte nommé Potlier. Voltaire y joue le principal rôle sous le nom d'Angoule-tout. Crispin , son valet, l'a caractérisé dans ces vers:
Qae penser d*iin tel maître ?
Avare, ladre, chiche ; & ces trois qualités
On peut le reconnaître.
Ce crasseux , ce tilain , ce maître en ladreries Renferme encor sous clef tout reste de bougies ; Un jour que par hasard j*en pris un ou deux bouts, Lors il me menaça de me rouer de coups , Ile traita de fripon , me ?omit mille injures ; Il me fallut pourtant essuyer ses murmures , Et surtout rhabit noir qu'il a fait rétrécir, L*ayant eu d*un bourgeois, ne pouvant s'en servir.
Frédéric n'était pas moins sincère que ses courtisans. Nous avons cité le Portrait deVoltaire qu*il fit en 17r>6. Voltaire mort, il composa une épitaphe insérée dans ses OEuvres posthumes ; elle commeuce par ces vers :
Gi-glt le seigneur Aronet Qui de friponner eut manie.
Dans toutes ses lettres, Frédéric n'a cessé de mépriser Voltaire. Dès le 42 septembre 4749 , il écrivait au cx>mte Algarotti : a Voltaire vient de faire un tour qui est indigne. Il méritei-ait d'être fleurdelisé au Parnasse. C'est bien dommage qu'une Ame aussi lâche soit unie à un aussi beau génie. Il a les gentillesses et les malices d'un singe. Je vous conterai ce que c'est loi'sque je vous reverrai ; cependant je ne ferai semblant de rien , car j'en ai besoin poiu* l'étude de l'élocution française. On peut apprendre de bonnes choses d'un scélérat. Je veux savoir son français; que m'importe sa morale? Cet homme a trouvé le moyen de réunir les contraires. On admire son esprit en même temps qu'on méprise son caractère. » Le 26 mai t754, il mande au même correspondant : « Votre confrère en Béelzebuth s'est brouillé à Colmar avec les Jésuites. Ce n'est pas l'action la plus prudente de sa vie. H est étonnant que l'âge ne corrige point de la folie , et que cH bomroe^ si estimable par les talents de l'esprit^ soit si méprisable
par sa conduite. » Un auti*e jour c'est à Dai'get qu'il adi'esse Ces mots : a Voltaire s'est conduit ici en faquin et en fourbe consommé : je lui ai dit son fait comme il le mérite. C'est un misérable, et j ai honte pour l'esprit humain qu'un homme qui en a tant soit si plein de malfaisance. Voltaire est le plus méchant fou que j'aie connu de ma vie : il n'est bon (ju'à lire. Vous ne sauriez imaginer toutes les duplicités , les fourberies et les infamies qu'il a faites ici : je suis indigné que tant d'esprit et tant de connaissances ne rendent pas les honunes meilleurs. » Ces vérités si terribles , il n'a pas pei*du une seule occasion de les dire aussi crûment à Voltaire lui-même.
Formey , Thiébault et Pottier s'accordent sur les soustractions de bougies; Thiébault donne ime auti'e version sur l'emprunt de l'habit noir ; son récit ne contredit point la narration de Formey et de Pottier, puisqu'il convient de l'empi'unt. Les Souvenirs de Formey étant extraits d'un Journal où il enregistrait chaque jour les anecdotes qui l'avaient frappé, on peut les préférer aux Souvenirs de Thiébault, qui n'a pris la plume que bien des années après les faits qu'il a relatés.
La sincérité de leui's dépositions atteste que Formey et Thiébault n'ont pas eu l^hitention de tromper leurs lecteurs. Us n'avaient aucun intérêt à lefidre, puisque Voltaire était mort, ainsi que Frédéric , à la cour duquel s'étaient passés les faits dont il s'agit. Comme Voltaire avait encore plus d'amis que d'ennemis, et qu'il n'avait cessé d'être l'idole du jour, Formey et Thiébault devaient craindre de se créer inutilement des ennemis acharnés, en dévoilant des petitesses du grand homme par excellence. Us avaient donc tout à gagner et rien à perdre, à garder le silence. Us n'en ont pas moins écrit ce qu'ils savaient. N'est-ce pas une nouveUe pi'euve de leur bonne foi ?
Us n'ont pas pu être trompés. Formey a passé presque toute sa vie à Berlin et a pratiqué le roi et ses courtisans; il a aussi connu Voltaii*e et a été en correspondance avec lui. Thiébault a fait un séjour de vingt ans à Berlin et a vécu dans l'intimité du roi et de tous les grands. Formey et Thiébault ont donc appris les faits qu'ils rapportent sur les lieux mêmes. S'ils avaient été induits en erreur. Us aiu'aient été contredits. Or , Formey a publié lui-même ses Souvenirs en 1789 , et il est mort en 1797, sans avoir reçu un démenti . Thiébault a aussi publié lui-même deux éditions de ses Souvenirs, et il n'a pas été réfuté. Une troisième édition de ses Souvenirs a été donnée par Dampmartin. Or, l>ampmai*tin avait résidé six ans à Berlin, et non-seidement il n'a pas infirmé le témoignage de l'auteur, mais il l'a même appuyé de nouveaux détails qui le confirment. Le baron Thiébaidt ne s'est décidé à faille une quatiième édi-
tion des Souvenirs , que parce qu'il s'était assiu^ qu'à Berlin il n'y avait pas un individu , soit à la oour^ soit dans les différentes classes de la société; qui ne regaixlàt couune vrai tout ce qu'ils contenaient.
Tout concourt donc à démontrer que rien n'est plus vrai que les deux anecdotes que j'ai reproduites dans mes Études, et dont Lepan et Paillet de Warcy n'avaient pas craint d'enrichir leur Vie de Voltaire. Elles ne seront pas moins vraisemblables que vraies si de l'examen de notre dossier il résulte que Voltaire mérita une place distinguée parmi les archi-avares et les maîtres fripons.
Collini (p. 184) a prétendu que Voltaire n'était avare que de son temps , et que la lésinerie n'eut jamais accès dans sa maison. Cependant s'il est vrai de dire, comme le remarque le même Collini , que l'avare amasse , ne jouit pas et meurt en thésaurisant , qui donc à ce signalement de l'avare ne reconnaîtra pas Voltaire? N'a-t-il pas été toute sa jeunesse le parasite des grands? N'a-t-il pas trouvé le moyen de se faire nourrir et loger pendant trente ans chez des dames opulentes? N'a-t-il pas eu pour principe de tout marchander et de dépenser le moins possible? N'a-t-il pas exploité tous les gens dont il a eu besoin? N'a-t-il pas laissé dans la gène ses domestiques ^ ses secrétaires et ses amis? Ne s'est-il pas ingénié à augmenter sa fortune jusqu'à son dernier soupir? A-t-il jamais cessé de thésauriser pour thésauriser? N'est-il pas moi-t sur un énorme portefeuille de contrats et sur des tonnes d'or? Le superflu qu'il appelait la chose nécessaire, n'était-ce pas pom* lui de l'argent, encore de l'argent, et toujours de l'argent? N'est-ce pas à entasser capitaux sur capitaux, intérêts sur intérêts, rentes viagères sur rentes viagères, obligations sur obligations, inscriptions sur inscriptions, billets à ordre sur billets à ordre que lui a servi cette aptitude éminente pour les affaires, ce bon sens prodigieux , cet esprit du positif , dont sont dénués presque tous les hommes de lettres? N'eut-il pas son génie en avarice, et sa vie est-elle autre chose qu'une série d'harpagonades?
Et cette avarice , n'est-ce point parce qu'elle était sa passi<m domi* nante, qu'elle l'entraina dans les sentiers de la fiîponnerie? N'a-t-il pas trompé les agents du fisc? N'a-t-il pas dupé tous ses débiteurs? N'a-t-il pas frustré ses domestiques et ses libraires? N'a-t-il pas ruiné Jore? N'a-t-il pas mérité un jugement sévère pour ses procédés envers le président de Brosses? N'a-t-il pas été impUqué dans des procès qu'il était plus honteux de gagner que de perdre? N'a-t-il pas été convaincu de s'être livré à un agiotage tout à fait blâmable? En taxant de rapines les intérêts des frères Paris et des autres vivriers avec lesquels il s'était associé , i^Vt-il pas confessé qu'il avait profité des
malhemi; de son pays, et qu'il devait presque toute sa fortune à des machinations d'un esprit sans droiture et sans patriotisme?
En vérité , parmi les individus qui , au xviiP siècle , ont été attachés au pilori , fleurdelisés ou roués en Grève , ou qui ont fini leurs jours dans les bagnes, y en avait-il beaucoup de plus coupables que Voltaire? Si par ses talents et son immense influence il a mérité d'être regardé comme l'empereur des philosophes, dont la plupart n'eussent pas été déplacés aux galères, ne doit-il pas, à cause des bassesses de sa vie privée, rester encore à la tête de cette chahie de firipons?
Et rien ne vient réclamer l'indulgence en sa faveur. Pouvaît-il faire moins de bien qu'il n'en a opéré? Et encore , qu'est-ce que ce peu de bien dont il se prévalait? Ses bienfaits n'ont-ils pas été des spéculations? Ses secours n'élaient-ils pas des salaires? Ses aumônes ne se sont-elles pas changées en sacrilèges? car exiger un reçu d'une amnône n'est-ce pas confondre le prêt avec le don, et dénaturer par conséquent ce qu'il y a de plus beau sur la terre? On ne peut donc pas tenir compte à Voltaire de toutes ses bonnes œuvi*es, on doit même les lui reprocher comme le plus grand des crimes qui ait été commis depuis l'origine (hi monde. Il s'est rencontré dans tous les temps des hommes qui ont pris le mal pour le bien et le bien pour le mal. Heureusement pour l'honneur de l'humanité, de la France, de la république des lettres et des philosophes, Voltaire est le seul qui ait osé anéantir jusqu'à la notion du bien. Le bien comme le mal, tout dépose donc contre lui.
C'est ainsi que nous sommes invinciblement amenés à adopter le portrait de Voltaire ébauché par le marquis de Charost et retouché par Frédéric II en 1756 , et à regarder différents traits que nous avons empruntés (p. 407) à la correspondance de ce monarque comme des jugements d'une précision définitive et terrible , pour nous servir des expressions employées dans le tome VII de ses Causeries du lundis à propos des rapports de Voltaire avec le président de Brosses, par M. Sainte-Beuve, dont l'autorité sur cette matière ne saiu*ait être suspecte, puisqu'il n'a jamais eu pour principe d'être impitoyable pour les faiblesses de l'espèce littéraire. Notre dernier mot sur Voltaire sera donc tiré de la lettre que M"« Denis adi*essa à Voltaire, il y a un siècle : a Vous êtes le dernier des hommes par le cceur. »
Telles sont les cx>nclusions que l'auteur ose dédier aux personnes qui font usage de leur raison.