XII. — Testament de Voltaire
c Le plus beau partage de l'humanité, c'est de pouvoir faire du bien, » écrivait Voltaire à Helvétius, le 25 février 1739. Depuis cette époque, il était devenu richissime; il se flatta de n'avoir pas été inutile à ses semblables. En 1772, dans son Êpître à Horace, il se rendit ce témoignage :
J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage.
Il eût volontiers prêché sur les toits que jusqu'à la dernière heure on doit profiter des occasions de soulager les malheureux. Aussi, le 5 juin 1765, disait-il à Damilaville : « II faut mourir en faisant du bien. »
Le 27 janvier 1769, il avait mandé à Thieriot : c Je compte pour rien ce qu'on donne par testament; c'est seulement laisser ce qui ne nous appartient plus. . »
N'ayant fait qu'un peu de bien, si peu que rien, pendant toute sa vie, il ne lui restait pourtant que cette ressource, si méprisable à ses yeux, pour capter la bienveillance de la postérité et pour bien mériter de sa famille et de ses amis.
Sa nièce était quasi-septuagénaire; ses neveux vivaient dans l'aisance; ses amis l'avaient moins aimé qu'adoré, ils s'étaient montrés les très humbles serviteurs de tous ses caprices, ils lui avaient sacrifié leurs convictions, leur honneur et quelquefois leur tranquillité; mais ils ne s'endormaient pas tous sur le sein de l'opulence, tant s'en faut ; plusieurs étaient dévorés de besoins. Suivant sa lettre, du 5 décembre 1770, à M me du Deffand, il voulait que dans un testament on ne parlât que de ses parents et de ses amis; il pouvait y placer les uns et les autres sur la même ligne sans blesser la susceptibilité de ceux-ci, et sans tromper les espérances de ceux-là. Cette maxime est-elle devenue un devoir pour lui ?
Ses maladies l'ayant mis plusieurs fois près des portes du tombeau, la perspective de la mort était restée un jeu pour son imagination. Sous sa plume, chacune de ses habitations se transformait en sépulcre; était-il surpris couché dans son lit, il croyait toutes ses indispositions dangereuses; et s'il venait à se traîner péniblement dans un salon, il se plaignait d'être né lue; quand il allait s'asseoir près de son bureau, c'était pour recommander de faire ses dispositions de bonne heure. Ce conseil, qu'il donnait, le 9 mai 1764, à M me du Deffand, il l'avait bien suivi. Dès le 19 mars 1739, il rappelait à l'abbé Moussinot une clause de son testament.
Le 18 décembre 1132, il envoie an testament à M** Denis. Le 12 février 1159, il apprend à M. de Brenles qu'il a chargé un notaire de Lausanne de rédiger un testament contenant des legs pour l'école de charité, la bibliothèque de cette ville et plusieurs personnes. Le o février 116o, il prie Damilaville de lui expédier son testament, déposé chez un notaire, afin d'y ajouter quelques mots. Le 19 rçiars 1170, il mande à Dalembert qu'il est inconsolable d'avoir perdu 200,000 livres sur lesquelles il s'était proposé de prélever une somme pour récompenser ses domestiques après sa mort. Le 11 avril 1111, il dit à d'Argental que des malaises imprévus ne lui permettent pas de mettre Lekain sur son testament. Enfin il signait encore un testament le jour qu'il mariait Belle et Bonne. Wagnière convient que son maître modifiait souvent ses testaments. D résulte de toutes ces confidences que Voltaire rédigeait un testament avec la plus grande liberté d'esprit, afin de n'être pas pris à l'improviste par l'ange du trépas; et que cette sage précaution lui avait été inspirée par le désir de donner pour dernier souvenir à ses amis et à ses domestiques des marques signalées de la délicatesse, de la reconnaissance et de la générosité d'uo cœur que la fortune avait traité avec tant de bienveillance.
Je rends volontiers hommage à la noblesse de ces sentiments. Ils font honneur à la littérature et à la patrie.
Dès le xvn e siècle, le testament d'un homme de lettres était devenu un acte de bienfaisance. Fénelon n'avait jamais thésaurisé ; il fut heureux de pouvoir assurer
l'avenir de ses domestiques, au moment où il quittait une terre qui n'oubliera jamais ni la séduction de ses vertus^ ni le charme de son style, ni l'élévation de ses idées, ni la perfection de la plus sublime des erreurs. Racine légua 500 livres aux pauvres de sa paroisse, pareille somme à ses parents dans le besoin, outre 300 francs à une église qu'il aimait, et une aubaine de 4 à 5 francs par mois qu'il avait l'habitude de donner à sa nourrice. Boileau n'avait que 90,000 livres à partager après sa mort. Son frère, ses deux sœurs, une nièce et un cousin reçurent un lot plus ou moins considérable de cette succession ; mais ils n'eurent pas tout. Boileau donna 6,000 livres à son valet de chambre, 4,000 à sa servante, 1,500 à son petit laquais, 500 à son cocher, pareille somme à Antoine, le jardinier d'Auteuil, outre ce qu'il réservait aux pauvres des six paroisses de la Cité.
Au xvin e siècle, les intrigues et les coteries changèrent la face de la société. Le cercle des relations s'élargit ; l'amitié fut plus expansive et plus active. L'opulence et la beauté appelèrent l'esprit en tiers. Dès lors l'homme de lettres devint une puissance ; les philosophes et les grands passèrent leurs soirées dans la plus étroite union, sous les auspices de la philanthropie. Les testaments rappelèrent sans cesse cette fusion. M lle Lecouvreur n'avait pu laisser que 1,000 francs à sa paroisse, mais la comtesse de Verrue n'oublia, dans son testament, presque aucun des littérateurs qui avaient fréquenté son hôtel. M" 10 Geoffriu suivit cet exemple. « J'entrai par sa mort, dit Morellet, en jouissance d'une rente viagère de 1,215 livres, en même temps qu'elle en établissait
une semblable pour Thomas et Dalembert. » Suivant La Harpe, elle donna de plus des pensions à tous ses domestiques, et 2,000 écus à Thomas, et la rente viagère de Dalembert aurait été de 2,000 livres. Cette leçon des dames ne fut point inutile pour les philosophes. En 1137, J.-J. Rousseau, se croyant en danger de mort, fit appeler un notaire pour lui dicter un testament par lequel il faisait un legs à trois couvents de Chambéry, puis un autre legs de 100 livres à un ami, et nommait pour son héritière M me de Warens. Quand il rendit le dernier soupir, Duclos avait 260,000 livres de fortune. Depuis plusieurs années, il conservait 50,000 livres en or dans son secrétaire, afin qu'on pût acquitter plus facilement les legs de son testament. « Je donne et lègue, y est- il dit, après les clauses relatives à sa famille, à Brusselle, qui me sert avec zèle et amitié depuis plus de 20 ans, 600 livres de rente viagère qui sera continuée à sa femme, si elle lui survit ; de plus, 200 livres une fois payées pour leur deuil, et au mari toute ma garde-robe, mon linge. J'augmente de 100 livres la rente viagère de pareille somme que je fais à la Guillemette, qui a servi ma mère. Je donne et lègue à M 11 * Olympe Quinault 10,000 livres une fois payées. Je donne et lègue 3,000 livres aux pauvres de la paroisse Saint-Sauveur de Dinan. Je donne un diamant de 100 louis à mon confrère, M. Dalembert. Je donne à l'Académie mon buste en bronze. » David Hume crut aussi devoir mettre Dalembert pour 200 livres sterling sur son testament. A son tour, Dalembert,- après avoir assuré une pension à la pauvre vitrière qui l'avait élevé, laissa en souvenir des vases, des tableaux, des
portraits à chacun de ses amis ; un buste de Molière échut à La Harpe. Il légua aussi 6,000 livres à l'un de ses domestiques, et 4,000 aux autres, en priant Condorcet, son légataire universel, d'augmenter ces sommes si le produit de sa succession le permettait.
Un legs de Ninon de Lenclos avait commencé la fortune de Voltaire ; son frère lui avait laissé un héritage considérable. Le testament de Voltaire devait être un monument dans un siècle où l'amitié et la reconnaissance seules dictaient les testaments.
L'intérêt de l'histoire me faisait un devoir de déterrer le testament olographe de Voltaire qui n'a été inséré jusqu'à ce jour dans aucune édition de ses Œuvres cornplètes. Il est encore dans l'ancienne étude Dutertre, où il a été déposé en 1778. J'en ai vainement demandé communication. La famille Dompierre d'Hornoy, qui a seule le droit d'autoriser le dépositaire à montrer à des étrangers ce document inédit, s'est refusée opiniâtrement jusqu'à ce jour à en laisser prendre copie. Cette conduite ne saurait être blâmée ; il y a des sentiments que tout homme doit respecter, et que le biographe le plus curieux est contraint de louer.
Il reste des documents assez authentiques pour que l'historien puisse se hasarder à parler du testament de Voltaire, sans craindre qu'ils ne soient un jour démentis par la publication du testament olographe.
Ce testament, daté du mois de septembre 1776, suivant Wagnière (p. 405), a préoccupé bien des esprits. Le 12 juin 1778, les Mémoires de Bachaumont donnaient cette nouvelle : « Le testament de M. de Voltaire, à son ouverture, a étonné tout le monde. On comptait
y trouver des dispositions qui feraient honneur à son esprit et à son cœur. Rien de tout cela ; il est très plat, et sent l'homme dur qui ne songe à personne et n'est capable d'aucune reconnaissance. Ce qui augmente l'indignation, c'est qu'il a deux ans de date et a été fait conséquemment avec toute la maturité de jugement possible. Voici les principaux articles : A M. Wagnière, son secrétaire, son bras droit, dont il ne pouvait se passer, qu'il appelait son ami, son fidus Achates, 8,000 livres une fois payées ; rien à sa femme et à ses enfants. A son domestique, nommé Lavigne, qui le servait depuis trente-trois ans, une année de gages seulement. A la Barbara, sa gouvernante de confiance, 800 livres payées une fois seulement. Aux pauvres de Ferney , 300 livres une fois payées. Six livres anglaisa un 31. Duiïeu. Du reste, rien à qui que ce soit. A M mo Denis, 80,000 livres de rentes et 400,000 livres d'argent comptant, en ce qu'il la fait sa légataire universelle ; 100,000 livres seulement à M. l'abbé Mignot, son neveu, et autant à M. d'Hornoy. » De son côté, La Harpe nous dit dans sa Correspondance littéraire (t. II, p. 2 il) : « M. de Voltaire a institué M mo Denis sa légataire universelle. Elle hérite de 80,000 livres de rentes viagères qui avaient été placées sur sa tète, de 40,000 livres de rentes foncières en terres et en contrats, de 230,000 livres en argent comptant, et de la bibliothèque de Ferney, à laquelle le nom et les notes de Voltaire donnent un prix considérable, sans compter la maison de la rue Richelieu, que Sf. de Voltaire avait achetée à vie pour lui et pour elle. Le testament d'ailleurs ne renferme que très peu de dispositions ; il est tout entier
olographe et ne tient pas plus de deux petites pages • Ses deux neveux, M. d'Hornoy et l'abbé Mignot, ont chacun 100,000 francs en contrat à 4 0/0; ses domestiques, une année de leurs gages ; et Wagnière, son secrétaire, 800 livres de rentes viagères (erreur, comme nous le verrons), ses habits de velours et ses vestes de brocart : tels sont les termes du testament. Il lègue 300 livres aux pauvres de Ferney, en ajoutant s'il y a des pauvres. » Cette dernière restriction est de la plus grande exactitude, ainsi que les détails qui la précèdent, si j'en crois plusieurs personnes qui ont eu occasion de lire le testament olographe de Voltaire.
On a dit que La Harpe s'attendait à être compris dans ce testament; il se pourrait que Voltaire lui eût promis quelque souvenir ; mais La Harpe dut se taire, pour ne pas avouer qu'il avait été trompé par de perfides paroles. « Sot homme est celui qui se laisse duper », écrivait Voltaire, en 1162, à d'Argental. Collini comprit ce langage, mais il se résigna, comme La Harpe, en laissant au lecteur à apprécier la conduite de Voltaire. « Dans plusieurs de ses lettres, raconte Collini (p. 320), Voltaire semblait m'indiquer qu'il voulait me donner une place dans son testament. Il dit dans cette lettre (du 20 février 1770) : Je ne sortirai de mon lit quepour entrer dans le cercueil; mais vous verrez que je ne vous ai pas oublié. 11 me marque ailleurs (lettre du 20 octobre 1770) : Je profite des moments de relâche que mes maux me donnent pour vous dire que je ne veux point quitter celle vie sans vous donner quelque témoignage de ma tendre amitié pour vous. Il s'exprime ainsi dans une autre lettre (du 8 décembre 1773) : J'écris rare-
ment, mais quand j'écris mes dernières volontés, je pense à vous. Il est mort sans avoir fait les dispositions qu'il projetait. Je ne regrette pas les dons qu'il se proposait de me faire : l'intention qu'il en a manifestée m'est un gage assez précieux de son attachement et de son amitié. » Collini, j'aperçois moins de magnanimité que de dépit dans votre résignation! La mystification était trop cruelle pour rester dans l'oubli. Collini avait eu l'intention de faire une édition des Œuvres de Voltaire; ce projet ne fut point exécuté. Mais, sur la prière de l'auteur, il publia Olympie avec une préface de sa façon ; il recommanda aussi la famille des Calas à l'électeur, et tâcha parfois d'obtenir le payement des arrérages de rentes qui étaient dus à Voltaire. Bien des services restèrent ainsi sans autre récompense que de vaines promesses. Il est difficile de laver Voltaire du reproche de mauvaise foi dans ses rapports avec un homme qui lui était si dévoué.
Que dirons-nous de Wagnière? Il convient d'abord (p. 496) que le testament de Voltaire contient les dispositions rapportées par les Mémoires de Bachaumont; mais il remarque que le nommé Lavigne servait M me Denis et non M. de Voltaire, et que celui-ci légua, non pas six volumes anglais à un M. Durieu, mais tous ses livres anglais à M. Rieu, lequel en eut beaucoup. Je lui passe sans difficulté ces rectifications; mais je suis étonné du silence qu'il garde sur les vieilleries de velours et de brocart qui lui furent léguées par celui qu'il appelait, dans maints endroits de ses Mémoires, « un grand homme, un être extraordinaire, vertueux et bon, un cher maître, un père, un ami auquel il était devenu
nécessaire à bien des égards ». Cet oubli a été racheté par d'admirables explications. Écoutons :
t J'ose prendre à témoin M me Denis elle-même, dit-il (p. 166), que son oncle, malgré son amitié pour moi, avait la faiblesse de craindre que s'il me procurait pendant sa vie une petite fortune, je ne le quittasse. Il ne me donnait en conséquence que des appointements modiques et quelques cadeaux à ma femme et à mes enfants ; mais nous étions heureux chez lui et très contents de notre sort ; nous n'aurions jamais rien désiré de plus, tant qu'aurait duré la vie de M. de Voltaire. » Cette idée serait très ingénieuse, si elle n'était pas ridicule. Nous savons que Voltaire ne donna jamais que de modiques appointements à tous ses domestiques et à ses secrétaires; sa conduite à l'égard de Wagnière n'était pas une dérogation à ses principes. Dans tous les temps, on a reconnu qu'il est plus facile de se faire des créatures en les comblant de bienfaits qu'en les laissant dans une gêne perpétuelle, et l'expérience nous apprend chaque jour que les domestiques ne s'attachent qu'à des maîtres généreux, et que, quand ceux-ci ne le sont pas, ils les volent, les diffament, les calomnient et les quittent dès qu'ils espèrent trouver plus d'avantages ailleurs. C'est comme cela de nos jours. Les domestiques n'étaient ni plus désintéressés, ni moins clairvoyants autrefois, je pense. Si Voltaire l'ignora quelque temps, Tinois le lui apprit. Il faut louer Wagnière de s'être affranchi de ce préjugé ; mais il a eu tort de mettre une sottise dans la bouche de son maître. Aussi nous croyons-nous dispensé de recourir à une absurdité pour juger une action qui ne saurait être un mys-
;U0 TKSTAMENT
1ère, après l'étude approfondie du cœnr de Voltaire.
Wagnière continue : t J'ai entendu en France, en Suisse, en Allemagne et en Ilussie, plusieurs personnes le blâmer sur la somme modique qu'il m'avait accordée. Les papiers publies étrangers en ont parlé aussi d'une manière pou avantageuse pour sa mémoire. Ma reconnaissance exige que je rende ici justice aux intentions de M. de Voltaire à mon égard. Je dois justifier ici (p. 15) M. de Voltaire du reproche qu'on lui fait continuellement de n'avoir pas eu pour moi, dans ses dispositions testamentaires, l'égard que semblaient mériter mon attachement à sa personne, l'assujettissement le plus grand, le travail le plus pénible pendant plus de vingtquatre ans, et qu'il m'était permis d'espérer de son amitié pour moi.
o II me parlait souvent de ses dispositions testamentaires. L'intention de mon maître était qu'après sa mort j'eusse 20,000 éeus, y compris les 8,000 francs portés sur son testament, et de me donner le surplus de la main à la main, en billets à mon ordre, sur son banquier, M. Shérer, à Lyon. Il me les remit en main en l*ï"" ; mais je crus (p. lo), par respect et par crainte de lui laisser apercevoir le moindre doute sur sa bonne volonté à mon égard, que je ne devais pas les garder, et je les lui rendis. .Te ne prévoyais peint alors que je ne serais pas auprès de lui à sa mort. »
J'avoue que j'éprouve quelque répugnance à relever tant de naïvetés insérées par la Biographie universelle à l'article Wagnière. Tout ce récit est-il admissible? est-il vraisemblable? De deux choses l'une: ou Voltaire a voulu faire un legs à Wagnièrc, ou il ne l'a pas
voulu. S'il l'avait réellement voulu, il aurait assuré une rente à Wagnière par un contrat, comme il l'avait déjà fait, suivant le même Wagnière, en 1166; s'il ne l'a pas voulu, il n'a pas dû olfrir 52,000 livres en billets à Tordre de Wagnière. En vain celui-ci prétend qu'il les a eus en sa possession; il les avait acceptés, dès lors il devait les conserver, puisqu'ils lui appartenaient aussi bien que le contrat de 1766; une réflexion tardive le porte à s'en dessaisir. Or, rendre un cadeau accepté avec plaisir d'abord, se conçoit difficilement ; voir le même cadeau repris sans scrupule par celui qui l'aurait fait de bon cœur, est une chose encore plus inexplicable. Dans cette démarche, Wagnière se montre très scrupuleux, très délicat ; mais par là même il prouve que Voltaire l'était très peu. Si Wagnière avait été la seule dupe des dispositions testamentaires de Voltaire, on pourrait lui accorder une confiance sans bornes. Mais comme il partage ce sort avec le père Adam, Collini et d'autres personnes, l'historien est contraint de peser la valeur de son témoignage. Sur le Livret de Voltaire, nous avons remarqué qu'au titre des Rentes, Wagnière était compris pour 60 livres par obligation, qui doit être de 1775 ou 1776. Ce mot d'obligation mérite de fixer notre attention. Ainsi la signature de Wagnière ne suffisait pas à Voltaire. Il exigea l'intervention d'un officier ministériel pour revêtir des formes les plus solennelles un prêt de 60 livres de rente, et lorsqu'il se serait avisé de récompenser ce débiteur, il lui aurait livré pour 52,000 livres de billets à ordre ! Sans doute les contradictions ne sont pas rares dans la vie de Voltaire, mais celle-ci me parait trop invraisemblable pour
l'adopter sur l'autorité du narrateur. Il était évident pour tout le monde que le pauvre Jean-Louis Wagnière avait été trompé, comme tant d'autres, par un esprit si fécond en ressources. Mais il comprit que son honneur était intéressé à ne pas rester dupe ; il aura préféré, pour repousser le ridicule qui rejaillissait sur lui, employer quelques assertions ingénieuses dont le temps seul démontrerait la fausseté. Ce n'est pas le calomnier que lui attribuer ce triste rôle. Nous l'avons surpris trop souvent à déguiser la vérité, à controuver les faits, pour supposer qu'il ait reculé devant un mensonge qui lui devenait utile.
Wagnière dit encore : « Mon malheur a voulu que je n'aie pu être auprès de lui à sa mort, et qu'on en ait également écarté son notaire, qu'il ne cessait de demander ; c'est ce qui le mit dans l'impossibilité d'exécuter ses bonnes intentions à mon égard. Je ne lui dois cependant pas moins de reconnaissance, et le public ne peut, d'après mon témoignage, refuser de lui rendre justice sur ce point, et de disculper sa mémoire de tout reproche d'ingratitude. » Sachons gré à Wagnière de la profondeur de sa reconnaissance pour un homme qui l'avait laissé dans la misère ; de tels exemples de vertu sont trop rares pour que le public les ignore. Mais l'aventure du notaire a besoin d'être examinée. Une visite de M Dutertre n'était pas un épouvantait dans l'hôtel de Villette. Gomme il gérait les affaires du philosophe et qu'il possédait la minute de tous ses contrats, il pouvait trouver mille prétextes pour solliciter une entrevue, dans le cas où il eût été averti secrètement que Voltaire avait besoin de lui. Or, Wagnière soutient, seul, il est
vrai, que Voltaire a témoigné le plus ardent désir de parler à son notaire. Pourquoi cet entretien n'aurait-il pas eu lieu ? Le plus grand obstacle serait venu de la part de M mc Denis. Dès le 26 mai, elle avait été chassée de la chambre de son oncle ; elle n'y reparut plus, suivant Wagnière (p. 160). Voltaire ne se trouva donc plus qu'en face de ses domestiques ou de ses amis. Faut-il croire ceux-ci assez barbares pour refuser d'amener un homme qui leur était demandé avec tant d'instance ? Non. Ils étaient au contraire intéressés à ce que Voltaire ne mourût pas sans faire ou sans modifier son testament. Ils avaient été heureux d'accepter des legs d'amis moins illustres ; ils n'auraient pas été indignés de voir leurs noms sur le testament de leur coryphée. Ils demeuraient toujours libres de refuser, quand il le faudrait, ce qui leur aurait été donné. On ne devine plus de motifs qui les eussent rendus insensibles à la voix d'un agonisant. Je suis persuadé que Dalembert, qui causait avec Voltaire, le 29 mai, comme le prouve sa lettre, du 1 er juillet 1178, à Frédéric, et La Harpe, qui le vit les trois derniers jours de sa vie, si nous en croyons sa Correspondance littéraire (t. II, p. 241), n'auraient pas manqué d'exaucer des vœux qui leur étaient chers. Quant aux domestiques, en désobéissant, ils s'exposaient au danger d'être incontinent congédiés; s'ils obéissaient, ils avaient l'espoir que Voltaire n'oublierait pas cette attention et les dédommagerait de la modicité de leurs gages. Mais admettons qu'amis et domestiques aient refusé avec tant d'opiniâtreté et sans raison de mander un notaire; il restait une dernière ressource à Voltaire. Il n'avait pas besoin de notaire
31 i TESTAMENT
pour rédiger un testament. Le 36 mai, il eut la force d'écrire un billet au comte de Lally ; la veille même de sa mort, il eut la présence d'esprit de dicter quelques lignes. Dans l'espace de quatre jours, pourquoi n'aurait-il pas profité des moments où il souffrait moins pour ajouter quelques articles à son testament ? Personne n'eût dédaigné de recevoir ce codicille en dépôt. L'abbé Mignot se présenta dans cette circonstance, rapporte Wagnière (p. 1G0) ; comme parent, il avait droit à la succession du philosophe; Voltaire devait naturellement s'adresser à lui en toute sécurité, soit pour lui confier ses dernières dispositions, soit pour l'engager à aller chercher un officier ministériel, et ces désirs eussent été un ordre pour un neveu qui avait à craindre de perdre l'amitié de son oncle, et avec elle un legs honïièle maintes fois promis. Si neveu, amis et domestiques de Voltaire ont persisté dans leur refus, était-ce par considération pour M mc Denis ? Ils ne l'aimaient pas au point de lui sacrifier et les bonnes grâces du patriarche, et ce respect de toutes les conditions pour les dernières volontés d'un moribond. La nature, la cupidité, les convenances, en un mot toutes les probabilités concourent à convaincre Wagnière de mauvaise foi.
Wagnière ajoute (p. J67) : * M. de Voltaire voulait, parla modicité de la somme énoncée dans son testament, forcer M" !C Denis, sa nièce, dont il supposait l'âme noble et généreuse, d'avoir aussi la gloire de contribuer ù mon bien-être; c'est môme ce qu'il lui recommandait expressément dans les instructions qu'il lui donnait dans une feuille séparée, qui accompagnait son testament ; et il pouvait d'autant mieux espérer qu'elle y
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aurait égard, qu'il la laissait son héritière universelle avec 100 ou 120,000 livres de rentes . » Pour le coup c'est faire de Voltaire un être et bien niais et bien méchant. Il avait trop d'esprit pour tromper si sottement ceux qu'il aurait eu intention de duper. On laisse des instructions à un mineur ; mais en donner par écrit à une espèce de philosophe âgée de soixante-huit ans, est-ce admissible ? D'ailleurs n'y a-t-il pas ici contradiction? Si Voltaire avait eu l'intime conviction que M mo Denis avait l'âme noble et généreuse, il devait penser que c'était lui faire injure que lui imposer la lecture d'un petit manuel imaginé si à propos par Wagnière. Dans le cas contraire, c'était une peine inutile, une présomption déraisonnable. Voltaire savait bien que ce n'est pas à l'âge de soixante-huit ans qu'une femme change de caractère et devient sensible à la voix de l'humanité. Il avait eu trop de fois, pendant trente ans, l'occasion d'étudier le caractère de sa nièce, pour espérer que, quand il serait mort, elle s'attendrirait subitement sur une page de morale, si jusque-là elle n'avait eu qu'un cœur d'airain pour l'infortune et pour toutes les boutades philanthropiques répandues dans les œuvres des philosophes. Si ces instructions concernaient exclusivement Wagnière, il a dû en avoir copie ; pourquoi ne l'a-t-il pas publiée ? N'a-t-il pas eu onze ans pour sommer publiquement M mo Denis de se souvenir de lui ? Si au contraire ces instructions avaient pour but de recommander tous les domestiques de Ferney, Wagnière l'aurait dit. Or il ne parle pas de ses confrères, non moins dévoués que lui à leur maître, et aussi peu rétribués que lui. Voltaire n'aura donc songé qu'à Wa-
gnière ; cette prédilection ne fut pour lui que l'occasion de griffonner quelques lignes qui pouvaient n'être point lues. Il devait et il pouvait récompenser Wagnière, et il aime mieux que ce soit sa légataire qui s'acquitte de ce devoir. N'est-ce pas une nouvelle contradiction? Car ne pas faire ce qu'on doit faire, ce qu'on peut faire, ce qu'on veut faire, ce qu'on a promis de faire, c'est avouer qu'on ne veut pas le faire.
Je m'arrête, car je crains d'abuser de l'indulgence du lecteur. En vérité, n'est-ce point faire trop d'honneur à Wagnière que d'épuiser toutes les raisons pour le convaincre d'avoir voulu controuver des faits dont il n'a pas été témoin, et sur lesquels nous ne trouvons aucun document dans la correspondance des philosophes qui n'ont cessé de se succéder près du lit de Voltaire mourant, et se sont complu à nous redire tous les détails de sa maladie, toutes les paroles qui lui échappaient dans ses moments d'impatience?
Le jour où l'on s'empressa de décacheter le testament de Voltaire fut une journée de dupes pour tous ses domestiques, ses amis, ses parents, à l'exception de M me Denis, à laquelle il donnait la clef de cet autre jardin des Hespérides. L'Europe n'apprit qu'avec indignation ses dernières dispositions. Les philosophes évitèrent d'en parler. Wagnière seul essaya de justifier son maître, mais il ne jugea pas à propos de publier des Mémoires dont on aurait pu démontrer la fausseté, s'ils eussent paru pendant la vie de M me Denis.
La correspondance de Voltaire nous a révélé toutes ses dispositions testamentaires ostensibles et ses magnifiques promesses équivalant à des quasi-contrats. Pour
apprécier et tant de fanfaronnade et tant d'oubli, que le lecteur impartial et consciencieux confronte les textes de Y Ancien et du Nouveau Testament de Voltaire, sans oublier Y Apocalypse de ce bon Jean Wagnière.
La plus grande partie de la fortune de Voltaire s'est éteinte avec la légataire universelle qui mourut, le 20 août 1190, âgée d'environ soixante-dix-neuf ans, rue Richelieu, 84, probablement dans l'unique maison que Voltaire ait possédée à Paris. La célèbre nièce de Voltaire a pu et dû laisser quelques centaines de mille francs, mais elle n'a rien légué aux derniers rejetons et légitimes héritiers de la famille Arouet, parce qu'ils avaient cessé de la voir depuis son nouveau mariage avec le sieur Duvivier.