‹ Ménage et finances de VoltaireChapitre 12 sur 18 · MOI5T · texte numérisé non relu

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du parterre qui se trouve sous les loges allait se mettre à genoux, désespérant de le voir d'une autre manière. Toute la salle était obscurcie par la poussière qu'excitaient le tlux et le rellux de la multitude agitée. Ce transport, cette espèce de délire universel a duré plus de vingt minutes, et ce n'est pas sans peine que les comédiens ont pu parvenir enfin à commencer la pièce. C'était Irène; jamais elle n'a été moins écoutée; jamais elle n'a été plus applaudie. La toile baissée, les cris, les applaudissements se sont renouvelés avec plus de vivacité que jamais. L'illustre vieillard s'est levé pour remercier le public, et l'instant d'après on a vu sur un piédestal, au milieu du théâtre, le buste de ce grand homme, tous les acteurs et toutes les actrices rangés en cintre autour du buste, des guirlandes et des couronnes à la main ; tout le public qui se trouvait dans les coulisses derrière eux, et dans renfoncement de la scène les gardes qui avaient servi dans la tragédie. Brizard a posé la première couronne sur le buste; les autres acteurs ont suivi son exemple, et après l'avoir ainsi couvert de lauriers (et de baisers, suivant d'autres relations), M mc Vestris s'est avancée sur le bord de la scène pour adresser au dieu même de la fête des vers; le public y a trouvé une partie des sentiments dont il était animé, et cela suffisait pour les faire recevoir avec transport. On les a fait répéter, et il s'en est répandu mille copies dans un instant. Le buste est resté sur le théâtre, chargé de lauriers. Le moment où M. de Voltaire est sorti du spectacle a paru plus touchant encore que celui de son arrivée; il semblait succomber sous le faix de l'âge et des lauriers dont on venait de charger

sa tête. Il paraissait vivement attendri ; ses yeux étincelaient encore à travers la pâleur de son visage, mais on croyait voir qu'il ne respirait plus que par le sentiment de sa gloire. Toutes les femmes s'étaient rangées et dans les corridors et dans les escaliers sur son passage; elles le portaient pour ainsi dire dans leurs bras : c'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'à la portière de son carrosse. On Ta retenu le plus longtemps qu'il a été possible à la porte de la Comédie. Le peuple criait : « Des flambeaux, des flambeaux, que tout le monde puisse le voir! » Quand il a été dans sa voiture, la foule s'est pressée autour de lui ; on est monté sur le marchepied, on s'est accroché aux portières du carrosse pour lui baiser les mains. On â supplié le cocher d'aller au pas, afin de pouvoir le suivre, et une partie du peuple l'a accompagné ainsi jusqu'au Pont-Royal. » Les plus fervents tâchaient de toucher ses vêtements, de baiser ses mains, de caresser, ses chevaux ; dans un élan de dévotion, ils proposèrent de les dételer afin de traîner eux-mêmes son carrosse, qui semblait avoir été commandé pour la circonstance, car il était couleur d'azur et tout parsemé d'étoiles d'or, absolument comme le char de l'Empirée. Le burin reproduisit toutes les scènes du couronnement de Voltaire.

On ne pouvait se rassasier de le voir, de le glorifier, de le fêter. On était devenu fou de lui. Il était le sujet de toutes les conversations. Chez lui, il était accablé de visites et de vers. Le peuple l'attendait à sa porte et stationnait sur les quais pour jouir de sa présence. Il ne lui fut plus possible de garder l'incognito. Qu'il se rendît au théâtre ou à l'Académie, tout le monde suivait son

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carrosse, qu'on distinguait de loin. Sortait-il à pied, son habit de velours, ses fourrures, et surtout son immense perruque noire, qui eut le privilège de ne ressembler qu'il celle de Bachaumont, attiraient tous les gamins du quartier ; puis accouraient les savoyards, les bouquinistes, les poissardes, les badauds; ils s'acharnaient après lui; ils le suivaient comme l'ombre; ils l'entouraient, le pressaient, l'étourdissaient de leurs bruyants applaudissements. Ils l'amenèrent à confesser qu'il n'y avait plus d«* Welches, et que les Français étaient ressuscites.

A qui s'adressaient tous ces honneurs rendus à un vieillard qui avait publié tant d'ouvrages, et qui ne se montrait qu'appuyé sur les bras soit de l'incestueux d'Ai-gental; soit de Villette, ce fanfaron d'immondes orgies et de sodomie; soit de Thibouville, non moins fameux par sa dépravation, et soit de Richelieu, dont le nom rappelle toutes les débauches, toutes les turpitudes, toutes les infamies de plusieurs générations? Les comédiens acclamaient l'auteur de Mérope, de Zaïre, d'OKdipe; les beaux esprits glorifiaient le poète de la llenriade ; mais presque tous courtisaient le chantre de la Pucelle, si Ton en croit buvernet et Condorcet. Ce fut le peuple qui le premier osa crier : Vive la Pucelle! Ce fut dans les rues et le jour même de son couronnement que Voltaire entendit ce cri. Il tressaillit d'allégresse, et ne put s'empêcher d'avouer qu'après tant d'ovations il ne lui restait plus qu'à mourir.

La Pucelle était en effet l'ouvrage qu'il avait le plus longtemps corrigé et dont il s'applaudissait le plus, dit Cliabanon (p. 150); c'était celui qu'il aimait à lire à

ceux qu'il estimait; c'était celui qu'il faisait copier pour ceux qui l'adoraient; c'était celui qu'il demandait pour le distraire dans ses souffrances ou ses moments d'ennui, suivant Wagnière (p. 25). Longchamp rapporte (p. 188) que la marquise du Chastelet avait essayé de l'imprimer elle-même; le 6 avril 1743, Frédéric écrivait à l'auteur : « La Pucelle, la Pucelle, et encore la Pwcelle! pour l'amour de Dieu, ou plutôt pour l'amour de vous-même, envoyez-la-moi. » Des ducs avaient donné jusqu'à 600 livres pour en avoir un exemplaire authentique. Malgré ces suffrages, Voltaire avait avoué, le 8 septembre 1154, à d'Argental, « qu'il n'y avait que trop de copies de cette dangereuse plaisanterie, et que ce serait une bombe qui crèverait tôt ou tard pour l'écraser. » 11 n'y tint plus, quand il vit prôné, dans les rues, sur les quais, dans les cours du Louvre et le long des Tuileries un poème qu'il avait été forcé de désavouer. Ce concert de louanges acheva d'épuiser ses forces.

Bientôt il défaillit sur son lit, et il reconnut qu'il allait mourir. Dès lors, à toutes les représentations, les acteurs durent donner des nouvelles de sa santé. L'académie décida qu'à chaque séance elle enverrait une députation s'informer de son état. Tronchin prit l'habitude de venir deux fois chaque jour le visiter; dans la crainte qu'il ne se méprit sur la situation du moribond, on lui adjoignit le docteur Lorry. Ce fut à qui trouverait les meilleurs remèdes. Le duc de Richelieu indiqua des calmants qui l'avaient souvent sauvé. Voltaire en demanda; mais il en prit une dose si forte, qu'il se trouva en peu de jourô à l'extrémité.

Depuis qu'il était arrivé, les journaux ne s'étaient

occupés que de lui. Ils avaient annoncé dans quel accoutrement il recevait et rendait les visites, à quelle heure il .se levait et se couchait, quels personnages il avait accueillis, quelles démarches il avait faites ou s'était proposé de faire, quels honneurs l'avaient le plus flatté. Ils avaient recueilli tous ses bons mots et dressé procès-verbal de lous ses accès de colère et de tous ses moments de bonne humeur. A peine fut-il en danger, qu'ils donnèrent des détails sur la nature de son hémorragie, sur la couleur de ses crachats, sur le son de sa toux, sur la durée de ses assoupissements, sur le danger de sa strangurie, sur le nombre des saignées qu'il supporta, sur la quantité de tisane ou de bouillon coupé, ou de café qu'il avala, sur la manière dont il digérait de la purée de fèves, sur l'effet soit des œufs brouillés, soit du lait d'ûnesse, soit de la gelée d'oranges qu'il prit successivement. Ils constatèrent aussi comment, parmi tant de prélats et de prêtres qui ambitionnaient l'honneur de le ramener dans le giron de l'Église, il fut réservé à un ex-jésuitc, alors aumônier de l'hôpital des Incurables, d'entendre la dernière confession d'un philosophe qui avait été élevé et protégé par les jésuites, et qui avait eu pendant plus de dix ans un jésuite pour aumônier. Mais ils sont moins explicites sur sa contenance en face de la mort. Duvernet, Condorcet, l'Espion Anglais, les Lettres de M me du Deffant, les Mémoires de Bachaumont et ceux de Wagnière, la Correspondance littéraire de Grimm et celle de La Harpe, qui nous ont fourni toutes les particularités précédentes sur le séjour de Voltaire à Paris, n'ont parlé qu'avec réserve de sa dernière heure, et même leurs relations

A quoi bon venir nous prononcer notre sentence? elle s'exécutera bien sans que le notaire et les prêtres s'en mêlent. On dit quelquefois d'un homme : Il est mort comme un chien; mais vraiment un chien est très heureux de mourir sans tout cet attirail dont on persécute le dernier- moment de notre vie. Si on avait un peu de charité pour nous, on nous laisserait mourir sans nous en rien dire. Ce qu'il y a de pis encore, c'est qu'on est entouré alors d'hypocrites qui vous obsèdent pour vous faire penser comme ils ne pensent point, ou d'imbéciles qui veulent que vous soyez aussi sots qu'eux; tout cela est bien dégoûtant. Le seul plaisir de la vie, à Genève, c'est qu'on peut y mourir comme on veut; beaucoup d'honnêtes gens n'appellent point de prêtres. On se tue, si on veut, sans que personne y trouve à redire ; ou l'on attend le moment, sans que personne vous importune. » C'est le 31 auguste que furent signées ces dernières lignes : « Les derniers moments sont accompagnés, dans une partie de l'Europe, de circonstances si dégoûtantes et si ridicules, qu'il est fort difficile de savoir ce que pensent les mourants. Ils passent tous par les mêmes cérémonies. Il y a eu des jésuites assez impudents pour dire que M. de Montesquieu était mort en imbécile, et ils s'en faisaient un droit pour engager les autres à mourir de même. Il faut avouer que les anciens, nos maîtres en tout, avaient sur nous un grand avantage; ils ne troublaient point la vie et la mort par des assujettissements qui rendent l'une et l'autre funestes. On vivait, du temps des Scipion et des César, on pensait et on mourait comme on voulait; mais, pour nous autres, on nous traite comme des marionnettes. »

ma place, qu'il ferait bien de se conduire en cette circonstance comme tous les philosophes qui l'avaient précédé, entre autres, comme Fontenelle et Montesquieu, qui avaient suivi l'usage. Il approuva beaucoup ma réponse. « Je pense de même, me dit-il ; il ne faut « pas être jeté à la voirie, comme j'y ai vu jeter la t pauvre Lecouvreur. » Il avait beaucoup d'aversion pour cette manière d'être enterré. En conséquence, il prit bravement son parti de faire ce dont nous étions convenus. »

Voltaire se confessa et signa la rétractation qu'exigea l'abbé Gautier. Il avait laissé à Ferney plus de 100,000 francs, suivant Wagnière (p. 153). Cependant, suivant le même Wagnière (p. 132), il ne remit à son confesseur, pour les pauvres de la paroisse Saint- Sulpice, qu'un billet de 600 francs payable après sa mort. Il se pourrait que cette aumône lui eût été imposée pour pénitence ; c'était assurément la meilleure à lui donner. Le 18 décembre 1162, il avait écrit au marquis de Thibouville qu'on meurt comme on a vécu. Ne semble-t-il pas avoir justifié ce proverbe par la modicité de son dernier legs ? On conçoit qu'une telle parcimonie no dut pas répandre de grandes consolations sur sa dernière heure. Quand il venait à repasser dans sa mémoire toutes les occasions qu'il avait eues pour soulager les malheureux, quels motifs avait-il de trouver grâce devant la justice d'un Dieu rémunérateur? Dès le 11 janvier 1111, il mandait à Frédéric-Guillaume : « Le système des athées m'a toujours paru extravagant. Il me paraît impertinent d'admettre un Dieu injuste. Ce qui est sûr, c'est que l'homme de

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bien n'a rien à craindre. • Tâchons de savoir si Voltaire vit approcher sans effroi le moment où il allait rendre compte de l'usage de sa fortune ainsi que de l'influence de ses talents.

Dans sa lettre précitée, balembert nous apprend que l'agonie de Voltaire fut longue et douloureuse, et que le philosophe marqua dans toute sa maladie beaucoup de tranquillité, quoiqu'il parût regretter la vie : deux choses évidemment contradictoires.

« Il s'éteignait doucement, raconte La Harpe dans sa Correspondance littéraire (t. Il, p. 243), et ne reconnaissait plus qu'avec beaucoup de peine les personnes qui s'approchaient de son lit. Lorsque l'abbé Gautier et le curé de Saint-Sulpice entrèrent chez lui, on les lui annonça : il fut quelque temps avant d'entendre; enfin il répondit : « Assurez-les de mes respects. » Le curé approcha et lui dit ces propres paroles : t Monsieur de Voltaire, vous êtes au dernier terme de votre vie; reconnaissez- vous la divinité de Jésus-Christ? » Le mourant répéta deux fois? « Jésus-Christ! Jésus- Christ ! » et, étendant sa main et repoussant le curé : « Laissez-moi mourir en paix. » — « Vous voyez bien * qu'il n'a pas sa tète, » dit très sagement le curé au confesseur ; et ils sortirent tous deux. Sa garde s'avança vers son lit; il lui dit avec une voix assez forte, en montrant de la main les deux prêtres qui sortaient : t Je suis mort ! » et six heures après il expira. »

Suivant la Correspondance littéraire de Grimm, de juin 1118, Voltaire mourut comme il avait vécu, sans faiblesse et sans préjugé.

Dans sa Vie de Voltaire (p. 361), Duvernet est plus

explicite. Transcrivons son récit : « M. de Villevieille lui crie à l'oreille : « Voilà M. Gautier, votre confesseur! » et le philosophe, au grand étonnement des témoins de son agonie, répond : « L'abbé Gautier ! mon confes- « seur ! faites-lui mes compliments. » On lui annonça ensuite son curé. Au mot de curé, le mourant se soulève à demi , lui tend la main, prend la sienne, l'embrasse, disant : « Honneur à mon curé ! » Cette attitude, cette caresse, ce peu de mots, semblaient lui dire : « Monsieur, ne me tourmentez pas. » Mais le curé lui demande de nouveau et d'un ton assez mal assuré c Monsieur, reconnaissez-vous la divinité de Jésusce Christ? » Et Voltaire, moribond, la main ouverte et le bras tendu, comme pour éloigner le pasteur, répond d'une voix haute et ferme : « Monsieur, laissez-moi « mourir tranquille. » Le curé, revenant à la charge, lui parle encore de la divinité de Jésus-Christ. C'est alors que le philosophe, ramassant ses forces, et déployant pour la dernière fois l'impétuosité de son caractère, le repousse d'un coup de poing en disant : « Au nom de « Dieu! ne me parlez pas de cet homme-là. » Telles furent les dernières paroles de A T oltaire. Ce qu'on est en droit d'assurer, c'est qu'à l'acte d'impatience que provoqua l'importunité du curé succéda un grand repos, et que deux heures après Voltaire mourut avec le calme et la résignation d'un philosophe qui se rejoint au grand Être. »

« Deux jours avant cette mort fatale, nous dit à son tour Wagnière, à la page 161 de ses Mémoires, M. l'abbé Mignot alla chercher M. le curé' de Saint-Sulpice avec l'abbé Gautier, et les conduisit dans la chambre du

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mala«lc, à qui Ton apprit que l'abbé Gautier était là. t Kli bien ! dit-il, qu'on lui fasse mes compliments et a mes remerciements. » L'abbé lui dit quelques mots et lYxliorta à la patience ; le cure de Saint-Sulpice s'avança ensuite, s'étant fait connaître», et demanda à M. de Voltaire, en élevant la voix, s'il reconnaissait la divinité de Xotrc-Seigneur Jésus-Christ? Le malade alors porta une de ses mains sur la calotte du curé, en le repoussant, et s'écria en se retournant brusquement de l'autre côté : « Laissez-moi mourir en paix. » Le curé, apparemment, crut sa personne souillée et sa calotte déshonorée par l'attouchement d'un philosophe; il se fit donner un coup de brosse par la garde-malade, et partit avec l'abbé (laurier. Après leur sortie, M. de Voltaire dit : « Je suis un homme mort. * Ce grand homme expira avec la plus parfaite tranquillité, après avoir souffert les douleurs les plus cruelles. Dix minutes avant de rendre le dernier soupir, il prit la main du nommé Morand, son valet de chambre, qui le veillait, la lui serra et lui dit : « Adieu, mon cher Morand, je a me meurs. » Voilà les dernières paroles qu'a prononcées M. de Voltaire. »

La Harpe, (irimni, Duvernet et Wagnière n'étant pas dans la chambre de Voltaire lors de la visite des deux ecclésiastiques, il est à propos de citer ces lignes du confesseur : « Nous entrâmes dans l'appartement de M. de Voltaire, dit l'abbé Gautier. M. le curé de Saint- Sulpice voulut lui parler le premier, mais le malade ne le reconnut pas. J'essayai de lui parler à mon tour; M. de Voltaire me serra les mains et me donna des marques de confiance et d'amitié ; mais je fus bien sur-

pris lorsqu'il me dit : « Monsieur l'abbé Gautier, je « vous prie de faire mes compliments à M. l'abbé Gautier. » Il continua à me dire des choses qui n'avaient aucune suite. Comme je vis qu'il était en délire, je ne lui parlai ni de confession ni de rétractation. Je priai les parents de me faire avertir dès que la connaissance lui serait revenue; ils me le promirent; hélas ! je me proposais de revoir le malade, lorsque lé lendemain on m'apprit qu'il était mort trois heures après que nous l'eûmes quitté. » L'abbé Gautier est moins explicite que les philosophes; il prouve au moins que Wagnière a été induit en erreur sur le jour de la visite des deux prêtres. Comme l'anecdote relative à la calotte n'est rapportée que par Waçnière, c'est au lecteur à juger si elle n'est pas de l'invention du narrateur si mal renseigné.

Plusieurs heures s'écoulèrent depuis le départ du confesseur jusqu'à la mort de Voltaire. Quel usage le moribond fit-il de sa raison, lorsque le délire l'eut quitté? Tous ses amis viennent de nous assurer qu'il jouit de la plus grande tranquillité jusqu'à sa dernière heure. L'historien peut-il et doit-il s'en rapporter à leur témoignage? Non, car voici d'autres autorités qui viennent l'infirmer

Écoutez : Formey raconte, à la page 216 du tome I er de ses Souvenirs d'un citoyen, que Voltaire a fini sa carrière dans un affreux désespoir. Dans des fragments intitulés : Mes loisirs, ou Journal d'un bourgeois de Paris, de 1166 à 1790, je lis ces mots insérés à la page 642 du tome V de la Nouvelle Revue encyclopédique : « On entendait dire que le docteur Tronchin, qui avait soigné le sieur de Voltaire pendant sa mala-

die, et qui l'avait assisté jusqu'à son dernier soupir, était singulièrement affecté de l'espèce de rage et de désespoir qu'avait fait paraître, dans la plus fatale des conjonctures, cet homme qui s'était enlevé à lui-même les ressources et les consolations qu'on peut puiser dans la religion ; car il n'avait cessé de crier : c Monsieur, tirez-moi de là. » A quoi ledit sieur Tronchin s'était vu forcé de répondre autant de fois : « Je ne puis rien, il faut mourir. » Paroles qui avaient donné lieu au moribond de s'écrier : « Je suis donc abandonné de Dieu et des hommes ! » Le docteur, quoique professant la prétendue réforme, disait hautement qu'il n'aurait désiré autre chose, pour la conversion des incrédules, que d'avoir pu les réunir autour de son lit de mort, et de les rendre témoins de ses agitations horribles, qui auraient pu, selon lui, faire beaucoup plus d'impression sur leur esprit et sur leur cœur que les discours les plus touchants et les ouvrages les plus lumineux ou les plus persuasifs. »

Le père Harel dit à son tour, dans son Recueil de* particularités curieuses de la vie et de la mort de Voltaire : « C'est après la sortie de MM. le curé de Saint- Sulpice et l'abbé Gautier, que M. Tronchin, médecin de A r oltaire, le trouva dans des agitations affreuses, criant avec fureur : « Je suis abandonné de Dieu et des « hommes ! » et portant les mains dans son pot de chambre, saisissant ce qui y était, il l'a mangé. Le docteur Tronchin, qui a raconté ce fait à des personnes respectables, n'a pu s'empêcher de leur dire : « Je voudrais « que tous ceux qui ont été séduits par les livres de « Voltaire, eussent été témoins de sa mort ; il n'est pas

« possible de tenir contre un pareil spectacle. » On peut donc dire que Voltaire a lui-même accompli cette prophétie d'Ézéchiel dont il s'était moqué : Et quasi subcinericium hordeaceum comedes illud, et stercore, quod egreditur de homine, operies illud. (Ezech. c. iv. v. 12.) »

Chaudon a reproduit cette narration (t. II, p. 42), en y ajoutant cette réflexion (t. II, p. 154) : « Plusieurs auteurs qui ont réfuté les erreurs de M. de Voltaire, ont écrit que rapproche delà mort lui causait des sensations douloureuses, et lui inspirait des remords. Rien assurément n'est plus vraisemblable. D'ailleurs, les imaginations sensibles sont naturellement religieuses, surtout quand elles ont été nourries de bonne heure des excellents principes de la religion. Cette réflexion seule me fait penser que Voltaire n'entendit pas sonner la dernière heure avec autant de tranquillité et d'indifférence que le prétendent quelques-uns de ses partisans; car d'autres avouent qu'il éprouva de cruelles agitations. Est-il probable qu'il ait été sans crainte et sans remords à l'approche du dernier instant? Il ne croyait pas, dit-on, en santé; mais cette incrédulité n'était-elle pas chancelante? exclurait-elle des doutes en maladie? Or qui doute, a malgré lui des terreurs désespérantes. Quelques partisans de Voltaire et de la nouvelle philosophie voudraient qu'on tût ces vérités. Mais pourquoi les taire? »

Cette pensée a amené Barruel à parler de la mort de Voltaire. Dans ses Helvétiennes, il se contente de renvoyer au père Harel, et cite M. de Viviers, prélat auquel M. Tronchin dit un jour : c Rappelez-vous toute la

rage et les fureurs d'Orestc, vous n'aurez qu'une faible image de celles de Voltaire dans sa dernière maladie. » Mais, dans ses Mémoires (t. I, p. 266), Barruel écrit : « Que l'historien ne craigne pas ici d'exagérer. Quelque tableau qu'il trace des fureurs, des remords, des reproches, des cris, des blasphèmes qui pendant une longue maladie se succèdent sur le lit de l'impie mourant, qu'il ne craigne pas d'être démenti par les compagnons mêmes de ses impiétés. Leur silence forcé n'équivaut pas au\ nombreux témoignages et aux monuments que l'histoire peut citer sur cette mort, la plus effroyable de toutes celles dont jamais impie se soit senti frappé. Ou plutôt, ce silence même de la part de ces hommes si intéressés à démentir tous nos témoignages, en sera la confirmation la plus authentique. Pas un seul des sophistes n'a encore osé parler du chef de leur conspiration comme montrant la moindre fermeté, comme ayant joui d'un saul instant de tranquillité pendant l'intervalle de plus de trois mois qui s'écoulèrent depuis son couronnement au Théâtre-Français jusqu'à sa mort. Ce silence seul dit combien cette mort les humiliait. » Pour comprendre ces paroles, il faut se rappeler que la plupart des ouvrages des philosophes auxquels nous avons eu recours n'ont paru que plusieurs années après les Mémoires de Barruel. Cet auteur continue : « Dalembcrt, Diderot et vingt autres conjurés, qui assiégeaient son antichambre, ne l'approchèrent plus que pour être témoins de leur humiliation dans celle de leur maître, souvent même pour se voir repoussés par ses malédictions et ses reproches, c Retirez-vous, leur di- « sait-il, c'est vous qui êtes la cause de l'état où je suis.

sa mort; mais il ne me dit pas un mot dans le sens que je viens de transcrire. J'ai une peine extrême à croire ce propos de M. le docteur Tronchin ; encore plus à penser, s'il l'avait effectivement tenu, qu'il y eût attaché le sens qu'on veut lui donner dans cette note. 11 y a une grande différence, ce me semble, entre le désespoir des remords et de la crainte, qui est celui qu'on suppose ici, et le désespoir qu'aurait pu montrer M. de Voltaire de ce qu'on le laissait sans secours et sans consolation, malgré toutes ses instapces. C'est la seule conviction de la manière horrible dont on trahissait ce grand homme dans ses derniers moments qui a pu rendre sa fin triste et cruelle. M. Tronchin ne le vit pas le jour de sa mort; ce ne fut pas non plus à lui qu'il dit : « Je suis abandonné de tout le monde; » ce fut à M me de Saint-Julien, quand il la revit sans ce notaire qu'il l'avait suppliée plusieurs fois d'aller chercher, voyant que ses demandes aux gens de la maison pour qu'on le lui amenât restaient sans effet. Je vous supplie avec instance de daigner prendre des informations sur cette' petite anecdote. » Le 25 janvier 1787, Wagnière reçut cette réponse : « L'ouvrage dont vous avez extrait la note que je reçois m'est inconnu, et rien ne ressemble moins au docteur Tronchin que le propos que l'auteur lui fait tenir à la mort de M. de Voltaire. On a beau jeu à faire parler les personnes qui ne sont plus. » Cette missive ne prouve pas plus que l'entretien de Wagnière avec le docteur Tronchin. On ne peut pas poser en principe qu'une anecdote contée par ce dernier à M. de Viviers, au célèbre Deluc et à un grand nombre de personnes, n'est point authentique, parce

« une des personnes que vous avez citées en témoignage « d'après la voix publique, je veux dire M. Tronchin : * il fut appelé dans cette dernière maladie de Voltaire, et « j'ai tenu de lui-même tout ce qui se répandit alors à « Paris et au loin de l'état horrible où se trouva l'àme « de co méchant aux approches de la mort. Gomme « médecin môme, M. Tronchin fit tous ses efforts pour « le calmer, car ses violentes agitations empêchaient « tout effet des remèdes; mais il ne put y parvenir, et « il fut forcé de l'abandonner, par l'horreur que lui « inspirait le caractère de sa frénésie. Un état si vio- « lent, dans un corps qui dépérit, ne peut longtemps « durer; la stupeur, présage de la dissolution des or- « ganes, doit naturellement le suivre, comme elle suit « d'ordinaire les mouvements violents occasionnés par « la douleur; et c'est ce dernier état qu'on a décoré « du nom de calme. M. Tronchin ne voulut pas qu'on « s'y méprît; c'est pourquoi il répandit aussitôt, en qua- « lité de témoin, les circonstances vraies que vous avez « rapportées. »

Aucun philosophe ne s'est avisé de réfuter Barruel ni de révoquer en doute le témoignage d'un évèque et celui d'un savant dont il se faisait l'interprète. Wagnière, embarrassé des paroles que la voix publique ne cessait d'attribuer au docteur Tronchin, voulut savoir s'il était possible de les rejeter. Il s'adressa à M. Tronchin, cousin du médecin. Après lui avoir mis sous les yeux le passage du père Harel, copié par Chaudon, il dit : « J'ai eu l'honneur de voir M. Tronchin quelques jours après la mort démon cher maître. Il me parla beaucoup de M. de Voltaire, de sa maladie et de

qu'il n'a pas fait la même confidence à un cousin et à Wagnière.

Il est difficile de rencontrer des contradictions plus étranges. D'un côté, nous voyons La Harpe, Grimm, Dalembert, Duvernet, Wagnière; de l'autre, un bourgeois de Paris, Formey, le père Harel, Chaud on, Barruel avec un prélat et un savant distingué. Si j'en crois ceux-ci, Voltaire mourut dans des accès de rage et de désespoir ; ceux-là, au contraire, affirment que rien ne fut plus paisible que sa dernière heure. Ni les uns ni les autres néanmoins n'ont été témoins de ces scènes. A quel parti l'historien demandera-t-il la vérité ? S'il s'en rapporte aux philosophes, il est obligé de donner un démenti aux graves personnages qui ont cru pouvoir se faire l'écho de la tradition, et aucune raison ne l'autorise à mépriser leurs dépositions.

Serons-nous donc condamné à n'avoir que des probabilités sur un fait que tant d'esprits ont eu intérêt à dénaturer? Il nous faut la certitude historique. Qui nous la donnera ?

Ce sera Tronchin lui-même. C'est lui qui, d'un mot, va confondre les contradictions et les mensonges des amis de Voltaire et justifier la confiance de ses adversaires. Or, voici une lettre que le docteur écrivait à Bonnet, le 20 juin 1778, quelques jours après la mort de Voltaire : « Si mes principes avaient eu besoin que j'en serrasse le nœud, l'homme que j'ai vu dépérir, agoniser et mourir sous mes yeux, en aurait fait un nœud gordien ; et en comparant la mort de l'homme de bien, qui n'est que la fin d'un beau jour, à celle de Voltaire, j'aurais vu bien sensiblement la différence qu'il y a

entre un beau jour et une tempête... Cet homme donc était prédestiné à mourir entre mes mains. Je lui ai toujours parlé vrai, et malheureusement pour lui, j'ai été seul. « Oui, mon ami, m'a-t-il dit bien souvent, il « n'y a que vous qui m'ayez donné de bons conseils. Si « je les avais suivis, je ne serais pas dans l'état affreux « où je suis. Je serais retourné à Ferney ; je ne me se- « rais pas enivré de la fumée qui m'a fait tourner la « tête. Oui, je n'ai avalé que de la fumée; vous ne « pouvez plus m'ètre bon à rien. Envoyez-moi le mé- « decin des fous! Ayez pitié de moi; je suis fou... » Jusqu'à sa mort, ses jours n'ont plus été qu'un ouragan de folie. Il en était honteux; quand il me voyait, il m'en demandait pardon. Il me priait d'avoir pitié de lui, de ne pas l'abandonner... Il a pris tant de drogues et a fait toutes les folies qui l'ont jeté dans l'état de désespoir et de démence le "plus affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dès qu'il vit que tout ce qu'il avait fait pour augmenter ses forces avait produit un effet contraire, la mort fut toujours devant ses yeux. Dès ce moment, la rage s'est emparée de son âme. Rappelezvous les fureurs d'Oreste : Furiis agitatus obiit. »

Cette missive n'a pas besoin de commentaire. Il ne nous reste plus qu'à savoir si les mots qui la terminent permettent d'admettre que ces agitations n'étaient qu'intermittentes, que tous les détails donnés par le père Harel et Barruel sont des exagérations de prédicateur, et que Voltaire mourut dans un état de calme et de repos.

Nous venons d'écouter un protestant; maintenant, nous allons laisser la parole à un vicaire général de

Bclley, nommé, en 1844, évcque de Gap. « Jusqu'ici, écrivait en 1835 M. l'abbé Depery dans sa Biographie des hommes célèbres du département de VAin (p. 163), des nuages d'obscurités et de contradictions ont entouré les derniers moments de Voltaire. Nous pourrons en parler savamment ; car nous avons été à même d'en recueillir toutes les circonstances de la bouche de M mc la marquise de Villette, chez qui Voltaire mourut. Belle et Bonne était sœur de M. de Rouph de Varicourt, évoque d'Orléans, dont nous avons été secrétaire plusieurs années. Pendant les fréquents séjours que ce vénérable prélat faisait à Paris, nous logions à Paris avec lui chez M me sa sœur; nous avons donc été à même d'entendre raconter en famille, et dans l'épanchement de l'intimité, les scènes qui se passèrent au lit de mort de Voltaire. Nous ne citerons qu'en substance les particularités nombreuses que nous tenons de M me de Villette, qui nous honorait de sa confiance. « Rien de plus a vrai, disait-elle, que ce que Tronchin raconte des der- « niers instants de Voltaire; il poussait des cris affreux, « il s'agitait, se tordait les mains, se déchirait avec les « ongles; peu de minutes avant de rendre l'âme, îl « demandait l'abbé Gautier. Plusieurs fois M me de Vil- « lette voulut envoyer chercher un ministre de Jésus- « Christ; les amis de Voltaire, présents dans l'hôtel, « s'y opposèrent, craignant que la présence d'un prêtre « recevant le dernier soupir de leur patriarche ne gâtât « l'œuvre de la philosophie et ne ralentit les adeptes, « qu'une telle conduite de la part de leur chef aurait « condamnés. A l'approche du moment fatal, un redou- « blement de désespoir s'empara du moribond; il

« s'écria qu'il sentait une main invisible qui le traînait « au tribunal de Dieu ; il invoquait avec des hurlements c épouvantables Jésus-Christ, qu'il combattit toute sa « vie; il maudissait ses compagnons d'impiété, puis « invoquait et injuriait le Ciel tour à tour; enfin, pour « étancher une soif ardente qui l'étouffait, il porta à sa « bouche son vase de nuit : il poussa un dernier cri et « expira au milieu de ses crdures et du sang qu'il avait « répandu par la bouche et par les narines. * Ainsi sont démenties les relations de Condorcet et de Wagnière, qui le font mourir tranquillement.

Dans ses Mémoires (t. I, p. 71), le comte d'Allonville n'est pas moins explicite. Ayant un jour demandé au comte de Fusée s'il était vrai que Voltaire fût mort en véritable damné, il reçut cette réponse : « Demandez à Villevieille, à Yillette : ils ne le nieront pas devant moi, qui comme eux ai vu sa rage, entendu ses cris : « Le « diable est là, il veut me saisir! disait-il en portant « des regards effarés vers la ruelle de son Ht... Je le « vois... Je vois l'enfer... Cachez-les-moi. » Cette scène faisait horreur. » — '* Quelques années après, dit le comte d'Allonville, je racontais cela à un nommé Hardi, commis voyageur d'un gros négociant de Rouen, et il ne le voulait pas croire; mais un valet de chambre de Voltaire qui venait souvent chez lui, interrogé sur ce sujet, lui confirma les détails donnés par moi d'après le comte de Fusée. »

Telle est enfin la vérité sur les derniers, moments de

C'était le soir du samedi 30 mai 1778. Onze heures et un quart venaient de sonner, quand très haut, très

puissant François-Marie Arouet de Voltaire, comte de Tourney, seigneur de Ferney, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, membre de l'Académie française et de presque toutes les Académies de l'Europe, fut arraché à ses tonnes d'or, à son volumineux portefeuille de contrats, et au délire de la tourbe des lecteurs qui ne reconnaissaient plus d'autres merveilles que la magie de son style, d'autres dogmes que ses contradictions, d'autre divinité que son nom. Il venait de tomber pour toujours dans les mains redoutables de Celui qu'il n'avait jamais aimé, mais qu'il ne parvint pourtant point à chasser entièrement de sa raison.

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