‹ Ménage et finances de VoltaireChapitre 4 sur 18 · IV. — Voltaire et Belle et Bonne · texte numérisé non relu

IV. — Voltaire et Belle et Bonne

Bornons-nous à raconter ce que Voltaire fit pour Belle et Bonne du moment qu'il parut l'avoir adoptée.

Dans son Éloge historique de Voltaire, Palissot s'exprimait ainsi : « Voltaire avait accueilli avec beaucoup d'indulgence, dans M. de Villettè, un esprit naturel qu'il savait quelquefois revêtir déformes assez piquantes. Il vit avec intérêt ses assiduités auprès de sa jeune pupille, et un jour, en présence de M. de Villevieille, il lai proposa 50,000 écus pour la dot de M ,le de Varicourt. « Je suis sûr, lui disait-il, que M mo Denis, ma nièce, f sera de mon avis ; elle regarde Belle et Bonne comme <r sa fille. Quant à mes autres parents, j'ai une bonne « succession à leur laisser, et vous conviendrez qu'ils « n'ont pas longtemps à attendre. » M. de Villettè ne voulut jamais consentir à cette générosité : il n'est donc pas vrai, comme on l'avait dit, que Voltaire ait doté M Uo de Varicourt. »

Où était-elle avant de demeurer chez Voltaire ? Voici le document que nous fournissent les Mémoires de Bachaumonty le 15 mars 171$ : « M me de Villettè, de Varicourt en son nom, est fille d'un officier des gardes du corps, peu à l'aise et ayant douze enfants. Il était question de faire religieuse cette jeune personne, dont la famille n'avait, aucun espoir de la marier. M" e de Varicourt, instruite de la bienfaisance de M. de Voltaire, se servit de son esprit pour lui écrire une lettre très bien tournée, où elle se plaignait de son fâcheux destin. Touché de

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cette épître, il va trouver M me Denis ; il lui dit qu'il fallait arracher au diable cette âme qu'on prétendait donner à Dieu, et il engagea sa nièce à proposer à la famille de M 1,c de Varicourt de permettre que celle-ci vînt passer quelque temps à Ferney . La jeune personne s'y est si bien conduite qu'elle y a acquis le surnom de Belle et Bonne ; ce qui a déterminé M. le marquis de Villette à en faire la fortune en l'épousant. » De son côté, Wagnière (p. 114 et 117) certifie que ce fut M me Denis qui obtint des parents de M lle de Varicourt qu'elle vînt habiter le château de Ferney, pour lui tenir compagnie.

C'était en 1775. Les époux Dupuits avaient quitté Ferney ; les étrangers devenaient de plus en plus rares, Voltaire croissait en âge et peu en vertu. M mo Denis s'ennuya d'être presque toujours seule ; elle n'eut donc d'autre intention que de se procurer une demoiselle de compagnie en appelant auprès d'elle une jeune fille, qui appartenait à une famille honorable. Elles vécurent ensemble dans la plus grande intimité. Mais en 1777, « M. le marquis de Villette, raconte Wagnière (p. 117), vint en septembre voir M. de Voltaire à Ferney. Il dit qu'il voulait épouser M 110 de Varicourt; ce qu'il fit enfin, après avoir cependant tergiversé près de trois mois. Il n'est point vrai, comme on l'a dit et comme on l'a imprimé, que M. de Voltaire eût eu jamais l'idée d'offrir une forte dot à la femme de M. de Villette ; cela même eût été ridicule, puisque M. de Villette s'annonça comme jouissant de 120,000 livres de rente; par conséquent il n'a point eu la gloire prétendue de refuser une dot. M. de Voltaire et M rae Denis donnèrent seulement quel-

ques diamants à la jeune mariée. M. de Villette, apparemment pour se donner quelque relief, cherchait à faire croire que sa femme et lui étaient parents de M. de Voltaire. »

M. de Jouy ayant répété, dans le tome V de V Ermite en province, que Voltaire avait accordé à Belle et Bonne une dot de 50,000 écus, un ami de la famille de Villette adressa cette réclamation au Journal des débats, le 30 mars 1825: « L'amitié la plus vive unissait M. de Voltaire et M. le marquis de Villette, qui jouissait d'une immense fortune. Ce dernier vit à Ferney M ,!e de Varicourt, l'aima, en fit la demande à ses parents, qui la lui accordèrent. Mais Voltaire ne la dota point ; il avait le tact trop exquis pour en faire même l'offre, sachant combien, par une offre de cette nature, il aurait blessé tout à la fois le noble désintéressement de son ami et la délicatesse d'une famille distinguée et honorable. Voltaire n'a donc pas été le bienfaiteur de M llo de Varicourt, mais son protecteur et son ami. Déjà feu M. le marquis de Villette a réfuté dans le temps cette assertion, et j'ai vu entre les mains de M. son fils l'original de la lettre qu'il fit insérer dans les journaux d'alors. »

Rien n'était plus invraisemblable que d'attribuer à Voltaire, comme l'a avancé Palissot, le désir et la volonté d'offrir une dot de 50,000 écus à un marquis auquel il reconnaissait 40,000 (1) et même 50,000 écus de rente, comme il le mandait, le 19 novembre 1111, à La Harpe.

Il reste péremptoirement prouvé, par le témoignage

(1) Lettre à M..., du 9 novembre 1778 (a« 7387, édit. Beuchol).

de Wagnière et de la famille de Villette, que non seulement Voltaire ne donna pas de dot à Belle et Bonne, mais qu'il ne manifesta jamais l'intention de lui en offrir. Il lui prodigua les caresses les plus tendres, remarquent les Mémoires de Bachaamont, du 18 juin 1777. Il la logea, la nourrit et l'entretint pendant deux ans. Il eût été difficile à M mo Denis de trouver à meilleur marché une demoiselle de compagnie aussi jolie et aussi distinguée.

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