‹ Ménage et finances de VoltaireChapitre 5 sur 18 · V. — Voltaire et ses amis · texte numérisé non relu

V. — Voltaire et ses amis

Il est temps de parler des amis de Voltaire. C'est pour nous conformera l'usage que nous employons ce substantif, car nous protestons contre l'impropriété de cette expression.

Socrate, Platon, Cicéron, saint Jérôme, saint Augustin, saint Chrysostome, saint Bernard, saint Louis, saint François de Sales, Montaigne, Pascal, M me de Sévigné, Bossuet, Fénelon, Corneille, Racine, La Fontaine, Boileau ont passé leur vie dans l'intimité de quelques personnes. Au contraire, Voltaire avait une légion d'amis et de correspondants ; n'est-ce pas une preuve démonstrative qu'il ne connut point les douceurs de l'amitié ? Aussi disait-il, le 6 juillet 1772, à M me du Deffand : « Il n'y a que les gens peu répandus qui sachent aimer. »

L'amitié demande un peu plus de mystère, Et c'est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre a toute occasion.

Avec lumière et choix celte union veut naître, Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître.

Molière vient de caractériser l'amitié telle qu'on l'avait connue dans tous les temps depuis Socratç jusqu'à La Fontaine, de quelque génie qu'on fût doué; c'est à lui qu'il appartient de nous apprendre à ne pas la confondre avec ce qui n'en porte que le masque, et n'en est que l'hypocrisie.

Méditons ces vers d'Àlceste dans le Misanthrope :

Je vous vois accabler un homme de caresses,

Et témoigner pour lui les dernières tendresses;

De protestations, d'offres et de serments,

Vous chargez la fureur de vos embrassements;

Et quand je vous demande après quel est cet homme,

A peine pouvez-vous dire comme il se nomme;

Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant,

Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent.

Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme,

De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme.

Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur,

On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

En vain Philinte cherche à justifier sa conduite par cette réponse :

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut bien le payer de la même monnoic, Répoudre comme on peut à ses empressements, Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

Alceste se hâte de répliquer :

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthodo Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l'honnête homme ot le fat.

Quel avantage a-t-on qu'an homme tous caresse,

Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,

Et vous fasse de vous un éloge éclatant,

Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?

Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située

Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ;

Et la plus glorieuse a des régals peu chers

Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers :

Sur quelque prétexte une estime se fonde,

Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

Je refuse d'un cœur la vaste complaisance

Qui ne fait do mérite aucune différence;

Je veux qu'on me dislingue, et pour le trancher net,

L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait. '

Quiconque a fait la triste expérience du monde se souvient chaque jour de la sagesse de ces observations ; en feuilletant la correspondance de Voltaire, il nous a été impossible de la juger sans recourir aux maximes d'Alceste. Voltaire ne saurait avoir un meilleur arbitre que Molière, le seul qui eût plus d'esprit que lui.

Voltaire a élevé un Temple à V amitié, mais il n J a laissé ni prêtre ni dévot aux pieds de cette divinité ; n'était-ce pas avouer qu'il n'avait pas un ami?

Jamais homme n'oublia plus vite les morts : à peine daigna -t-il leur consacrer quelques mots. A la vérité il a beaucoup glorifié M rae du Chastelet ; mais ne vantait-il pas en elle la naissance, l'opulence, le talent, des liaisons honorables? Ne regrettait-il pas en elle une femme qui le logeait, le nourrissait, le divertissait pour rien? La vanité n'était-elle pas la cause de leur commerce? Pendant treize ans qu'ils vécurent ensemble, ils ne cessèrent de se bouder, de se quereller, de se battre. Pour M mo du Chastelet, Voltaire était une bète farouche qu'elle s'étudiait à apprivoiser, à contenir, à enfermer pour

l'empêcher de rugir et de dévorer sa proie, comme le prouve sa correspondance avec d'Argental. Voltaire l'aurait tuée, si on ne lui eût un jour arraché le couteau qu'il allait lui plonger dans le cœur. Il lui suffit de quelques soirées brillantes, de quelques représentations de ses tragédies pour la perdre de vue. Le roi de Prusse l'appela auprès de lui et l'obligea bientôt de quitter sa cour. C'est avec M me Denis qu'il va désormais passer ses jours. Dès qu'elle le connaît, elle le méprise et l'abhorre; ce n'est que l'espoir d'une riche succession qui la retient chez lui. Il la laisse dans la gène et sçjnoque continuellement d'elle. Quant à elle, il lui tarde de voir arriver le jour où la mort le lui enlèvera. Elle ne le regretta pas un instant, et refusa même de faire la dépense d'un cercueil de plomb pour un cadavre dont la vue l'offusquait, dit Wagnière (p. 163). Si ce dernier resta vingt ans chez Voltaire, c'est parce qu'il le servit en esclave, sans jamais le contredire. Longchamp avait eu de la peine à s'accoutumer à la brusquerie de ses manières. En s'éloignant de lui, Collini avait été tenté de le provoquer en duel, suivant Wagnière (p. 10). Lekain raconte dans ses Mémoires (p. 327) qu'il avait été étonné de la dureté de son caractère ; et Chabanon avoue (p. 130) qu'il avait reculé, épouvanté à l'aspect de ses accès de férocité. Frédéric convenait souvent qu'il était indigné de son inhumanité et de sa barbarie, qui poursuivait ses victimes jusque dans le tombeau. Il lui écrivit en 1752 : « Si vos ouvrages méritent qu'on vous élève des statues, votre conduite vous mériterait des chaînes. »

Maintenant il est facile de comprendre pourquoi Vol-

taire ne jugea personne digne de figurer dans son Temple de V Amitié.

Il n'eut point d'ami. Il ne vit à ses pieds que des courtisans et des flatteurs, silencieux, obséquieux jusqu'à l'asservissement. Ils se donnèrent à lui avec plus d'empressement qu'il ne les recherchait. Il les traita avec l'autorité d'un maître et l'insolence d'un despote, parce qu'il les regarda comme des créatures destinées à son usage. Il les méprisa, parce qu'il les jugea ; il les jugea, parce qu'il lut dans leur cœur comme dans un cœur de cristal. A la vérité, il daigna consacrer la XXIII 6 de ses Lettres philosophiques à la Considération qu'on doit aux gens de lettres. Mais dans son Commentaire historique, et dans sa lettre, du 23 décembre 1733, à M me Denis, il noircit la canaille de la littérature. Dès le 3 janvier 1723, il parlait déjà à Thieriot des gredins d'auteurs. Plus il avança en âge, plus il se crut autorisé à manifester hautement le mépris qu'ils lui inspiraient. Ainsi, le 2 septembre 1738, il faisait entendre ce cri à Dalembert : « Ah! quel siècle! quel pauvre siècle! » Le 26 juin 1762, c'était au cardinal de Bernis qu'il envoyait cette ligne : « J'ai vu que la terre est couverte de gens qui ne méritent pas qu'on leur parle. » Trouverat-il quelques exceptions en France? non. Dans ses lettres, du 1 er mars 1764, à Dalembert, et, du 30 avril 1771, à l'impératrice Catherine, il traite ses compatriotes de singes. Aussi, le 17 septembre 1761, mande-t-il à Dalembert : < Notre nation ne mérite pas que vous daigniez raisonner beaucoup avec elle. » Pourquoi ? c'est parce que, le 5 septembre 1782, il lui a avoué c qu'en France il y a trop de sots ». Quelle preuve en donne-t-il? Le

21 novembre 1774, il lui désigne le peuple, qui est lé sot peuple. Pour lui, pas de distinction; il confond la province avec la capitale. C'est pourquoi, le 26 juin 1762, il écrit au cardinal de Bernis : « Il est bien rare de trouver des penseurs en province, et surtout des gens dégoût. » Quant à la capitale, il ne peut s'empêcher, dans ses épanchements du 5 février 1758, à Dalembert, de la bafouer et de la flétrir d'un trait : « Que Paris est encore bête ! » D'abord il songe aux gens de la cour; le 19 mai 1773, il les condamne devant la barre de Dalembert, en disant : « Ces beaux messieurs de Paris ont bien raison de détester la philosophie, qui les condamne et qui les méprise. * Le 13 décembre 1763, il lui apprend ce qu'il pense des autres classes distinguées de la société : « Nous touchons au temps où les hommes vont commencer à devenir raisonnables. Quand je dis les hommes, je ne dis pas la populace, la grand'chambre et rassemblée du clergé ; je dis les hommes qui gouvernent ou qui sont nés pour gouverner, je dis les gens de lettres dignes de ce nom. » Bien des esprits sont tentés de s'appliquer ces dernières paroles. Qu'ils se détrompent; car, le 30 avril 1771, l'impératrice Catherine a reçu cette sentence du maître : « A l'égard des Welches, les premiers singes de l'univers, ils font toujours beaucoup de livres, sans qu'il y en ait un seul de bon. » Fera-t-il grâce à ceux qui se regardent comme des êtres nés pour gouverner? non. 11 oublie que Dalembert, Diderot, Damila ville, Rousseau et compagnie habitent des mansardes, et il dit, le 9 février 1767, au cardinal de Bernis : « J'avoue que les polissons qui, de leur grenier, gouvernent le monde avec leur écritoire,

sont la plus sotte espèce de tous. Ce sont les dindons de la basse-cour qui se rengorgent. » Le 24 septembre 1166, il est encore plus explicite avec Damilaville : « La canaille littéraire est ce que je connais de plus abject dans le monde. L'auteur du Pauvre Diable a raison de dire qu'il fait plus de cas d'un ramoneur de cheminées, qui exerce un métier utile, que de tous ces petits écornifleurs du Parnasse. » Pour comprendre ce jugement, citons ces mots adressés par lui, le 15 octobre 1161, à Dalembert : « Ce siècle des raisonneurs est l'anéantissement des talents ; c'est ce qui ne pouvait manquer d'arriver après les efforts que la nature avait faits dans le siècle de Louis XIV. » Et ces autres encore plus énergiques, du 15 septembre précédent, au même : « Nous sommes dans la fange des siècles pour tout ce qui regarde le bon goût. Par quelle fatalité est-il arrivé que le siècle où l'on pense soit celui où l'on ne sait plus écrire? ». Terminons par cette confidence, du 31 mars 1163, au cardinal de Bernis : « Je vous supplie de me dire comment un peuple qui a tant de philosophes peut avoir si peu de goût? Vous me répondrez peut-être que c'est parce qu'ils sont philosophes; mais quoi lia philosophie mènerait-elle tout droit à l'absurdité? »

Comment parvint-il à subjuguer ce troupeau d'esclavçs qu'il avait attirés par l'ascendant irrésistible de son génie, oppressés de son audace, accablés de sa comparaison? « Je suis le très humble serviteur des goûts des personnes avec qui je vis, » avait-il dit, dès 1736, à M Ue Quinault. Ceux qui étaient sensibles aux louanges, il leur envoyait un brevet de capacité, il leur assurait l'immortalité et la reconnaissancede la posté-

rite. 11 proportionnait les compliments aux services qu'il attendait, et les prodiguait suivant l'exaltation ou l'imbécillité de ceux qui les avalaient. Il se serait bien gardé d'écrire à La Harpe et à Marmontel ce qu'il mandait à Diderot, à Dalembert et à d'Argental. S'ils n'avaient pas été sous le charme, ils auraient regardé comme des injures et une dérision chacun des surnoms qui leur étaient donnés. Mais dès que Voltaire les avait salués comme des génies, ils se regardaient comme des génies, de sorte que c'était un vrai corps de génies, absolument comme dans les Mille et une Nuits, bien qu'il eût dit, en 1739, à Frédéric : « Les hommes de génie, ces fils aînés de Prométhée, il y en aura toujours très peu, dans quelque pays que ce puisse être. »

Ceux qui poussaient de sourds murmures, qui rongeaient le frein de la servitude, Voltaire les contenait sous la verge de sa satire. Molière avait dit :

Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sach ni bien écrire.

Voltaire alla encore plus loin : « Comme je suis fort insolent, avouait-il, le 15 septembre 1762, à Dalembert, j'en impose un peu, et cela contient les sots. » A qui s'adressent ces paroles? Évidemment à tous ceux qui craignaient de passer sous les fourches caudines de ses pamphlets, où non seulement il ridiculisait, mais calomniait et déshonorait quiconque osait ne pas recevoir avec une foi pleine et entière chacune de ses contradictions. L'appareil de ces gémonies achevait de

gagner à sa cause les indolents et les paresseux dont le cœur ne palpitait point à son nom. Mais à cette philosophie, qui n'était qu'une esclave, selon sa lettre, du 4 juin 1169, à Dalembert, voici ce qu'il réservait. Le 25 avril 1760, il écrivait à Dalembert : « Je vous avoue que je suis aussi en colère contre les philosophes qui se laissent faire que contre les marauds qui les oppriment. » Le 15 octobre 1759, il lui avait déjà mandé : « Tous les philosophes sont ou dispersés ou ennemis les uns des autres. Quels chiens de philosophes ! ils ne valent pas mieux que nos flottes, nos armées et nos généraux. Je finirai ma vie en me moquant d'eux tous, mais je voudrais m'en moquer avec vous; » car « j'ai les sots en horreur, » ajoutait-il, le 20 avril 1761.

Ainsi Voltaire regardait comme des sots et ceux qui le louaient, et ceux qui le craignaient, et ceux qui le servaient par amour, et ceux qui le servaient par peur. A la vérité, il regardait également comme des sots, des escrocs, des monstres, des infâmes, des libertins, ceux qui ne Je louaient pas. Il me semble que ceux-ci étaient moins sots que ceux-là ; car ils affichaient une grande indépendance de caractère, et raisonnaient leur incrédulité, tandis que ceux-là n'auraient pu établir les fondements de leur foi. La haine dont Voltaire honora ses adversaires suffit pour attester la supériorité d'esprit, d'érudition, qu'il leur reconnaissait sur ses sectaires. Les éloges de ceux-ci ne pourraient en effet soutenir un parallèle avec les écrits de ceux-là. Montesquieu n'eût pas désavoué les lettres de Guénée. Fréron, La Baumelle ont publié des pages que Voltaire seul était capable de dicter.

Ceux qui, de nos jours, regardent comme une marque d'esprit de révérer le nom de Voltaire, de feuilleter les livres de Voltaire, de balbutier des maximes de Voltaire mille fois contredites par Voltaire, sont-ils bien sûrs que Voltaire ne les eût pas placés dans son bataillon des sots, s'il les eût connus ?

On ne choisit pas ses amis dans un groupe de sots. Aussi Voltaire n'eut-il que des partisans. Il leur prodigua les louanges, les encouragements qui ne lui coûtaient rien; il les exploita, mais ne les enrichit pas ; car on ne fait pas de sacrifices pour des sots qu'on méprise.

Chef de parti, il lui fallait des aides de camp; une clientèle de jeunes auteurs, pour me servir d'un mot de M. Granier de Cassagnac (1), composa son escorte. On a si souvent parlé des bienfaits dont il les combla, qu'il est nécessaire de leur consacrer quelques lignes. Aussi ferons-nous la biographie de chacun de ces petits personnages.

Voltaire et Lefebvre.

En 1132, Voltaire mandait à Lefebvre : « Votre vocation, mon cher Lefebvre, est trop bien marquée pour y résister. Il faut que l'abeille fasse de la cire, que le ver à soie file, que M. de Réaumur les dissèque, et que vous les chantiez. Vous serez poète et homme de lettres, moins parce que vous le voulez, que parce que la nature Ta voulu. » Mais une pièce de vers adressée par

(1) Le Constitutionnel, du 16 décembre 1850;

Lefebvre à Voltaire fait présumer qu'il n'était point destiné à remplacer Racine. Voltaire lui répondit :

N'attends de moi ton immortalité,

Tu l'obtiendras un jour par ton génie.

Mais je voudrais, de tes destins pervers, En corrigeant l'influence ennemie, Contribuer au bonheur d'une vie Que tu rendras célèbre par tes vers.

Dans une lettre, du 27 septembre 1733, à Cideville, Voltaire nous apprend qu'il vient de recueillir chez lui, avec Linant, un jeune homme nommé Lefebvre, poète et pauvre, et faisant des vers harmonieux. Le 24 septembre 1735, il avoua à Thieriot qu'il avait nourri, logé et entretenu ces deux jeunes gens comme ses propres enfants pendant tout le temps qu'il demeura à Paris, après la mort de M me de Fontaine-Martel. Mais Lefebvre était mort dès 1734; par conséquent, Voltaire ne le garda guère plus d'un an. Le 20 décembre 1753, il dit à M me Denis qu'il n'avait pas eu à se plaindre de lui. Tels sont les seuls documents que nous fournisse la correspondance de Voltaire relativement à Lefebvre. Il est impossible de démontrer si Lefebvre fut recommandé à Voltaire, ou s'il capta sa bienveillance en lui envoyant ses vers, et si depuis il lui rendit des services et lui servit de secrétaire.

Voltaire et Linant.

Heureusement la correspondance de Voltaire est plus explicite sur le camarade de Lefebvre.

Sur les vives instances de ses amis Cideville et Formont, Voltaire s'occupa avec zèle du sort de Linant (1). Il essaya de le faire entrer chez M me de Fontaine-Martel à la place de Thieriot, mais ce fut en vain (2). C'est alors qu'il obtint pour lui un couvert à la table de M. de Nesle (3). En même temps, il le recommanda aux bontés de M me du Deffand, et la pria de solliciter pour lui remploi de lecteur chez la duchesse du Maine. Nouveau refus. Linant avait une écriture trop illisible pour devenir secrétaire (4). Voltaire ne pouvait pas facilement se débarrasser de lui. 11 lui offrit un trou près de sa retraite, avec la facilité d'y dîner et d'y souper tous les jours, quand il ne serait pas invité ailleurs (8). Il lui assura de plus ses entrées à la comédie (6) .

Sur ces entrefaites, Linant quitta le petit collet qu'il portait depuis longtemps (7). Voltaire comprit que cette action lui imposait de nouveaux devoirs, et qu'il devait travailler à la fortune de son protégé, toujours pauvre et bégayant beaucoup, et néanmoins très fier et très paresseux, se brouillant avec tous ses commensaux, ce qui força Voltaire, le 27 octobre 1733, de prier Cideville de donner de sages avis au jeune poète. Ces remontrances ne produisirent aucun effet. Alors Voltaire manda, le 6 novembre 1733, à Cideville : « Surtout ne gâtez point Linant. Je ne suis pas trop content de lui. Il est nourri, logé, chauffé, vêtu, et je sais qu'il a dit

(i) Lottre à do Formont, du 23 décembre 1737.

(2) Lettre à Cideville, du 29 mai 1732.

(3) Lettre à Formont, de juillet 1732.

(4) Lettres à Cideville, de 1732 (n° 178, edit. Beuchot). — (5) Du 29 mai. — (6) Du 27 octobre. — (7) Du 27 septembre 1733.

que je lui avais fait manquer un beau poste de précepteur, pour l'attirer chez moi. Je ne l'ai cependant pris qu'à votre considération, et après que la dignité de précepteur lui a été refusée. Il ne travaille point, il ne fait rien, il se couche à sept heures du soir pour se lever à midi. Encouragez-le et grondez-le en général. » Le 27 février suivant, autre missive : « Écrivez, je vous en prie, à Linant, qu'il a besoin d'avoir une conduite très circonspecte; que rien n'est plus capable de lui faire tort que de se plaindre qu'il n'est pas assez bien chez un homme à qui il est absolument inutile ; et qui, de compte fait, dépense pour lui 1,600 francs par an. Une telle ingratitude serait capable de le perdre. Je vous ai toujours dit que vous le gâtiez. Il s'est imaginé qu'il devait être sur un pied brillant dans le monde, avant d'avoir rien fait qui pût l'y produire. Il oublie son état, son inutilité, et la nécessité de travailler ; il abuse de la facilité que j'ai eue de lui faire avoir son entrée à la comédie, il y va tous les jours. Il se croit un personnage parce qu'il va au théâtre et chez Procope (café de la Comédie française). Je lui pardonne tout parce que vous le protégez; mais, au nom de Dieu, faites-lui entendre raison. » Linant ne se corrigeant point, Voltaire manda, le 12 avril 1735, à Cideville : « A l'égard de Linant, j'ai vu une partie de sa pièce ; cela n'est pas présentable aux comédiens. S'il a compté sur cette pièce pour se procurer de l'argent et de la considération, on ne saurait être plus loin de son compte. La présidente (de Bernières) m'a paru aussi peu disposée à recevoir sa personne que les comédiens le seraient à recevoir sa pièce. Je crains même qu'elle en soit un

peu fâchée, et qu'elle ne s'imagine qu'on lui a tendu un piège. La seule ressource de Linant, c'est de se faire précepteur; ce qui est encore plus difficile, attendu son bégaiement, sa vue basse, et même le peu d'usage qu'il a de la langue latine. J'espère cependant le mettre auprès du fils de M me du Chastelet; mais il faudra qu'il se conduise un peu mieux dans cette maison qu'il ne fait dans mon bouge. Il sera chez moi jusqu'à ce qu'il puisse être installé. » Le 3 août suivant, Voltaire annonçait à son ami l'arrivée de Linant au château de Cirey . Malgré la protection de Voltaire, Linant ne demeura pas longtemps dans cette habitation.

Cependant Voltaire ne le perdit pas tout à fait de vue. Quoiqu'il se plaignît amèrement, le 22 février 1736, à Cideville, de son incapacité, de sa paresse, de son ingratitude, il lui envoya quelques secours. Le 14 décembre 1738, il mandait à Moussinot : « Prault a donné de l'argent à Linant et à La Mare, mais je ne le sais que par lui, et ces messieurs gardent jusqu'ici un silence qui n'est pas, je crois, le silence respectueux, encore moins le silence reconnaissant, à moins que les grandes passions ne soient muettes. Leurs besoins sont éloquents, mais leurs remerciements sont cachés. » Le 27 suivant, autre missive : « Linant m'a écrit un mot de remerciement, mais La Mare ne m'écrira probablement que quand il aura dépensé l'argent que je lui ai donné. » Le 13 décembre, c'étaient 50 livres que Voltaire avait chargé Prault de donner à Linant; le même mois, il le fît prier par M me Demoulin de lui remettre encore 50 livres. Depuis il le secourut peu. Le 28 octobre 1741, il disait à Cideville : « Je souhaite que Linant tire de son talent

plus de fortune qu'il n'en recueillera de réputation. Je ne suis plus guère en état de l'aider comme je l'aurais voulu. Un certain Michel, à qui j'avais confié une partie de ma fortune, s'est avisé de faire la plus horrible banqueroute que mortel puisse faire. » Dans son Commentaire historique, il constate qu'il partagea le profit de Y Enfant prodigue entre La Mare et Linant, mais il n'indique pas quelle fut la valeur de ce bénéfice. Le 28 novembre 1750, il apprit à d'Argental que Linant était mort dans la misère.

Beaucoup de bienveillance, quelques secours pécuniaires, un entretien de deux ans qui n'a pu s'élever à 1,600 francs la première année, telles sont les dépenses de Voltaire relatives à un jeune homme qu'il ne pouvait abandonner, qu'il dégoûta peut-être du petit collet, et qu'il afficha comme une de ses créatures dans son Commentaire historique.

Linant ne lui fut pas inutile. Il paraît, d'après une lettre de Voltaire à Cideville, en date du 2 août 1133, qu'il avait préparé une réponse aux critiques du Temple du Goût. On lui doit une édition des Œuvres de Voltaire, publiées à Amsterdam, chez Etienne Ledet, 1738-39, en 4 volumes in-8° avec figures. En tète du premier volume se trouve une Préface de six pages, composée, mais non signée par lui; elle finit par ces mots, qui ont trait à l'auteur de la Henriade : « Tant d'éditions n'ont pu encore le rendre content de son propre ouvrage ; mais je dirais que le public doit l'être, si la reconnaissance et tous les sentiments que je dois à M. de Voltaire ne rendaient mon témoignage suspect de trop de zèle ; d'ailleurs je crois que la Henriade le

loue mieux que tout ce qu'on pourrait en dire. » Voltaire nous apprend, par sa lettre, du 20 septembre 1736, à Berger, queLinantne fit cette Préface que parce que Berger et Thieriot avaient refusé de s'en charger.

Voltaire et de La Mare.

Dès 1735, Voltaire parlait ainsi de La Mare à Thieriot : « C'est un jeune poète fort vif, et peu sage. Je lui ai fait tous les plaisirs qui ont dépendu de moi; je l'ai reçu de mon mieux, et j'avais même chargé Demoulin de lui donner des secours essentiels. » Le 13 octobre de la même année, il lui écrivait encore : « Je vous dirai un petit mot de la tragédie de Jules César. Je crois qu'il est nécessaire de faire une édition correcte de l'ouvrage. Voici quel est mon projet. Faites faire cette édition ; que le libraire donne un peu d'argent et quelques livres, à votre choix ; l'argent sera pour vous, et les livres pour moi. Seulement je voudrais que le pauvre abbé de La Mare pût avoir de cette affaire une légère gratification, que vous réglerez. Il est dans un triste état. Je l'aide autant que je peux ; mais je ne suis pas en état de faire beaucoup. » Le 30 novembre suivant, nouvelle lettre : « L'abbé de La Mare se chargera de l'édition, et le peu de profit qu'on en pourra tirer sera pour lui. C'est une libéralité que vous lu ferez volontiers, surtout à présent que vous êtes grand seigneur. »

De La Mare se mit à l'œuvre et composa un Avertissement très flatteur pour Voltaire. Celui-ci jugea à pro-

pos de modérer son zèle ; c'est pourquoi, le 22 décembre, il manda à Berger : « Je savais ce que vous me mandez de l'abbé de La Mare. Vos réflexions sont très sages. Je ne peux que louer sa reconnaissance et craindre la malignité du public. J'ai retranché, comme vous le voyez bien, toutes les louanges que l'amitié de ce jeune homme, trompé en ma faveur, me prodiguait assez imprudemment, et qui nous auraient fait tort à l'un et à l'autre. Je l'ai prié de ne m'en donner aucune. A la bonne heure que, en faisant imprimer une édition de Jules César, il réfute, en passant, les calomnies dont m'ont noirci ceux qui prennent la peine de me haïr. Je ne crois pas que ce soit une chose que je puisse empêcher, s'il ne se tient qu'à des faits, s'il ne me loue point, s'il ne se commet avec personne, s'il parle simplement et sans art. Mais il faut que sa préface soit écrite avec une sagesse extrême, et que sa conduite y réponde. » Quatre jours après, il écrivait à Thieriot : « M me du Chastelet a lu la préface que m'a envoyée le petit La Mare. Nous en avons retranché beaucoup, et surtout les louanges; mais pour les faits qui y sont, nous ne voyons pas que je doive en empêcher la publication. C'est une réponse simple, naïve et pleine de vérité, à des calomnies atroces et personnelles, imprimées dans vingt libelles. Il y aurait un amour-propre ridicule à souffrir qu'on me louât; mais il y aurait un lâche abandon de moi-même à souffrir qu'on me déshonore. L'ouvrage de La Mare nous paraît à présent très sage, et même intéressant. Il me semble qu'il y règne un amour des arts et de la vertu, un esprit de justice, une horreur de la calomnie, et un attendrissement surtout sur le sort de presque

tous les gens de lettres persécutés, qui ne peut révolter personne, et qui, même dans le temps de cette persécution nouvelle, doit gagner les bons esprits en ma faveur. Il est vrai que cette justification aurait plus de poids si elle était faite d'une main plus importante et plus respectée. Cette marque publique de La Mare peut servir à lui faire des amis. » En attendant, Voltaire envoyait, le 15 mars suivant, ce mot à son panégyriste : « Vous pouvez compter toujours sur moi. » Le 5 avril, il adressait cette phrase à Berger : « Je ferai le bien que je pourrai au petit de La Mare; mais il faudrait qu'il fût plus saee. »

Dans sa lettre, du 18 septembre 1136, à Berger, Voltaire se flatta d'avoir accablé de bienfaits ce petit de La Mare, que Longchamp a signalé comme l'un des chefs de claque aux représentations des pièces de son maître; mais, suivant son habitude, Voltaire garda le silence sur le montant des sommes qu'il lui donnait, à condition que sa reconnaissance ne serait pas muette. Ainsi, le 22 mai 1736, il mandait à Moussinot : « Que ditesvous de ce petit de La Mare, qui est venu escroquer de l'argent chez nous par un mensonge, et qui n'a pas écrit depuis que j'ai quitté Paris? L'ingratitude me parait innée dans le genre humain. » Le 16 juillet, nouvelle missive. « Je vous remercie de la gratification faite à de La Mare, d'autant plus que c'est la dernière que mes affaires me permettent de lui accorder. » Le 11 novembre 1131, autre lettre : « Je lui ai envoyé 100 francs pour son voyage d'Italie, et je n'ai pas entendu parler de lui depuis son retour. Je ne le connais que pour l'avoir fait guérir d'une maladie infâme à

mes dépens, et pour l'avoir accablé de dons qu'il ne méritait pas. » Il lui en fit encore. Nous avons vu qu'il lui abandonna la moitié du profit d'une comédie, comme il Ta constaté dans son Commentaire historique. Le 5 décembre .1738, il écrivait à d'Argental : « J'avais peu d'argent quand La Mare est venu chez M mc du Chastelet, je n'ai pu lui donner que 100 livres; mais pour lettre de change je lui donne la comédie de V Envieux. Il la donnera sous son nom, et il partagera le profit avec un jeune homme plus sage que lui et plus pauvre. » Le 13 du même mois, il disait à Prault : « Vous avez donc donné 120 livres à M. de La Mare, et vous avez fait plus que je n'avais osé vous demander. Je me charge du payement, s'il ne vous paye pas. » Le 20 suivant, il se plaignait à Thieriot de n'avoir pas encore reçu une lettre de reconnaissance de ces deux sommes, dont l'une paraît avoir été prêtée plutôt que donnée, dans une circonstance où de La Mare était tellement pauvre, qu'il avait été obligé de mettre tout son linge en gage, comme le prouve une lettre de M mc du Chastelet à d'Argental, du 25, décembre 1138. L'Envieux n'ayant point paru, de La Mare n'en retira aucun bénéfice.

De La Mare composa une Préface de Jules César; suivant la lettre de M mc du Chastelet à d'Argental, du 14 juin 1738, il envoyait à Cirey toutes les pièces qu'il croyait devoir y être bien accueillies de Voltaire; il lui permit de se servir de ses initiales pour donner plus de relief à un Avertissement de Mahomet; il contribuait au succès de ses tragédies à la Comédie.

Voltaire lui accorda quelques secours dans une ma-

s ï'iLTAIHE

i\i\\k\ «çrMve: il lui prêta de l'argent, et lus en «donna tir->t. ^i*s jr'iiiflcatinns étaient une compensation de .»-r— :ees '|in flattaient s>n amour-propre. La pauvreté tans iaqudle j^missait -on protéçé prouve contbien il

; *.n fallait pi ii l'eût accablé de bienfaits.

Voltaire et Berger.

iKins le mois d'octobre 1733, Voltaire écrivait à Ber- -/i'.v : ' Y i-t.-il quelque chose «le noaveaa, sar le Parn;iss«», qui mentit d'être connu de vous? Soyez donc an •♦eu, a ver. vijt.rr* ancien ami, le nouvelliste des arts et des plaisirs, et comptez sur les mêmes sentiments que \ ti f .nujr,im eus pour vous. * Voltaire s'attacha à lai, lui accorda la plus grande confiance, et compta sur loi plus que sur fout autre, prenant plaisir à recevoir ses lourds, m\ liant, â *es jugements, et cherchant à lai être utile M). (I le rallia bientôt comme le plus exact ei le plus aimable correspondant du monde (i\; il le supplia de lui envoyer souvent des missives qu'il estimait plus que l'argent et la gloire (3). C'est pourquoi, le 3 janvier 1737, il lui disait : * Vous me ferez un sensible pLiisir rie m'écrire des nouvelles une ou deux fois par semaine. Je regarderai cette assiduité comme un service d'ami, et vous pouvez compter sur ma reconnaissance, comme je compte sur une discrétion extrême. »

Voltaire voulut aus.ii lui rendre les services qni dé-

I ; hurm A l'."r^r, il<-. r;iim<*<; 1734 (a" 319, de l'cdit. Bouchot). — [*t ho juill'it. MVi. — M; l)u 1- ili-caiiibrc 1733.

pendaient de lui. On croit que c'est à Berger qu'il écrivit, en février 1136, les lignes suivantes : « Quant à l'argent que me devait ce pauvre M. La Clède, je trouve dans mes papiers que je lui avais prêté par billet 300 livres, que le libraire Legras m'a rendues; et le lendemain, je lui prêtai 50 écus, sans billet. Si vous pouviez, en effet, faire payer ces 50 écus, je prendrais la liberté de vous supplier très instamment d'en acheter une petite bague d'antique, et de prier M mc Berger de vouloir bien la porter au doigt. Ce M. Berger est un homme que j'aime et que j'estime infiniment, et je vous aurais de l'obligation si vous l'engagiez à me faire cette galanterie. C'est un des meilleurs juges que nous ayons en fait de beauxarts. » Le 1 juin suivant, il mandait à Moussinot : « Je vous prie, si vous avez de l'argent à moi, de donner 100 livres à M. Berger, qui vous rendra cette lettre, et, si vous ne les avez pas, de vendre quelqu'un de mes meubles pour les lui donner, dussiez-vous lui donner 50 livres une fois et 50 livres une autre. Ayez la bonté de lui faire ce plaisir. Je lui ai une grande obligation de vouloir bien s'adresser à moi. Le plus grand regret que j'aie dans le dérangement où Demoulin a mis ma fortune, c'est d'être si peu utile à des amis tels que M. Berger. Enfin il faut songer à ce*qui me reste plus qu'à ce que j'ai perdu, et tâcher d'arranger mes petites affaires de façon que je puisse passer ma vie à être un peu utile à moi-même et à ceux que j'aime. » Le 11 novembre suivant, il lui disait encore : « Je vous demande en grâce de renvoyer à M. Berger son billet avec une petite excuse de ne l'avoir pas fait plus tôt. » Mais à Berger, il adressait dans le mois de décembre les mots

l>\ VOLTAIRE

suivants : € Vous vous mo]uez de moi avec votre billet. Est-ce que des amis se font des billets? * Le 24 février i"î3S, il écrivait à Prault : t Je vous prie de prier M. Berger de passer chez vous |*>ur affaire. Cette affaire sera que vous lui compterez 10 pistoles; vous lui demanderez de vous-même un billet par lequel il reconnaîtra avoir reçu ioO livres de mes deniers par vos mains. »

Berger ne fut pas ingrat. Il se montra l'homme le plus exact et le plus essentiel que connût Voltaire (4); il devint son cher plénipotentiaire (2) 7 son cher éditeur (3;. 11 fut chargé de surveiller une édition de la Uenriade, et d'envoyer à Cirey tous les livres nouveaux qui méritaient l'honneur d'y être transportés (4). On lui confia aussi des affaires délicates. Le 10 octobre 1136, Voltaire lui mandait : « A l'égard de/ 1 Enfant prodigue, il fautsoutenir à tout le monde que je n'en suis point l'auteur. Mandez-moi ce que vous en pensez, et recueillez les jugements des connaisseurs, c'est-à-dire des gens d'esprit, qui ne viennent à la comédie que pour avoir du plaisir. » Huit jours après, nouvelles instances : « Je iii(5 fie à vous sans réserve. Il faut que le secret soit toujours gardé sur V Enfant prodigue. Je vous enverrai l'original ; vous le ferez imprimer, vous ferez marché avec Prault dans le temps; mais surtout que l'ouvrage ne passe point pour être de moi. Vous ne sauriez me rendre un plus grand service que de détourner les soupeons du public. Uécriez-vous sur l'injustice des

(I) Lettre* n Herser, «lu 1" r septembre. — (2) Du 5 avril. — (3) Du IN Koptouibro. (<) Du î> avril 1736.

soupçons, Si, par malheur, le secret de l'Enfant prodigue avait transpiré, jurez toujours que ce n'est pas moi qui en suis l'auteur. Mentir pour son ami est le premier devoir de ï amitié. Je veux vous devoir tout le plaisir de l'incognito, et tout le succès du théâtre et de l'impression. » Dans le mois de novembre, il revient sur le marché précité : « Faites vite un bon marché avec Prault, et s'il ne veut pas donner ce qui convient, faites affaires avec un autre. » Le 12 décembre, encore le même sujet : « Je vais faire partir la pièce et la préface pour être imprimées par le libraire qui en offrira davantage; car je ne veux faire plaisir à aucun de ces messieurs, qui sont, comme les comédiens, créés par les auteurs, et très ingrats envers leurs créateurs. Je suis indigné contre Prault; faites-lui sentir ses torts et punissez-le en donnant la pièce à un autre. Ainsi négociez avec le libraire le moins fripon et le moins ignorant que faire se pourra. » Il recourut aussi à lui, peu de temps après, pour ses démêlés avec Desfontaines au sujet du Préservatif. Le 22 décembre 1738, il lui écrivait : « Je vous prie de dire à tous vos amis qu'il est très vrai que non seulement je n'ai aucune part au Préservatif, mais que je suis très piqué de l'indiscrétion de l'auteur. » Le 18 janvier et le 16 février 1739, il le pria d'aller trouver Saint-Hyacinthe, pour obtenir un désaveu qu'il attendait avec impatience. Le 9 janvier de la même année, il l'engagea à lui rechercher des anecdotes pour le Siècle de Louis XIV. Pendant plusieurs années, le dévouement de Berger fut à toute épreuve. Voltaire ne paraît l'avoir récompensé qu'en lui prêtant de l'argent sur billet, et en lui

abandonnant quelque profit sur une pièce. S'il lui accorda quelques secours, on doit les regarder comme des honoraires et non comme des libéralités, puisque Berger n'était pas obligé de perdre son temps à lui faire plaisir.

Voltaire et le chevalier de Mouhy.

Le 18 septembre 1136, Voltaire mandait à Berger: h Le chevalier de Mouhy m'écrit. Qu'est-ce que ce chevalier de Mouhy? » Ainsi ce fut de Mouhy qui le premier rechercha l'amitié de Voltaire Mais celui-ci voulut savoir quelle était sa position, avant de se livrer à lui. La veille, il avait écrit à Moussinot : « Il y a un M. le chevalier de Mouhy, qui demeure à l'hôtel Dauphin, rue des Orties. Ce chevalier de Mouhy veut m'emprunter 100 pistoles, et je veux bien les lui prêter. Vous me direz ce que c'est que cet homme. Je vous prie de lui dire que mon plaisir est d'obliger les gens de lettres, quand je le peux, mais que je suis actuellement très mal dans mes affaires ; que cependant vous ferez vos efforts pour trouver cet argent, et que vous espérez que le remboursement en sera délégué, de façon qu'il n'y ait rien à risquer. Après quoi vous aurez la bonté de me mander le résultat de ces préliminaires. » Les renseignements furent sans doute satisfaisants; car, le 17 novembre, Voltaire disait à Moussinot : « Si ce chevalier de Mouhy vient vous voir, dites-lui que je suis prêt à lui faire tous les plaisirs qui dépendront de moi, mais ne lui donnez pas des espérances trop positives, et ne vous engagez pas. » Le 24 suivant, non-

velle lettre : « Vous avez vu ou vous verrez le sieur chevalier de Mouhy. Vous lui avez donné ou donnerez 300 livres, mais uniquement sur le billet de Dupuy, et promettrez 300 autres livres incessamment. Vous lui direz, je vous supplie, qu'il envoie les petites nouvelles à Cirey, deux fois par semaine, avec promesse de payement tous les mois ou tous les trois mois. Recommandez-lui d'être infiniment secret dans son commerce avec moi. »

Il n'a été publié aucune des lettres de Voltaire à ce de Mouhy. Il ne paraît pas probable que ce dernier fût devenu, dès 1736, l'agent littéraire de l'hôte de Cirey, puisque ce ne fut que plus tard qu'on lui demanda ce qu'il exigeait pour ses peines. Ainsi, c'est le 21 juillet 1138 que Voltaire mande à Moussinot : « Je vous prie de faire venir chez vous le chevalier de Mouhy, et de lui demander naturellement ce qu'il faut par an pour les nouvelles qu'il fournit, et ensuite je vous dirai ce qu'il faudra donner à compte. Il pourrait peut-être se charger d'envoyer les Mercure et pièces nouvelles. » Le 2 août, autre avis : « Le chevalier de Mouhy demeure rue des Moineaux, butte Saint-Roch. Vous pourrez lui écrire un mot pour savoir ce qu'il faut par mois, et pourquoi il n'envoie plus de nouvelles depuis huit jours. » D'après ces lettres, on voit que le chevalier envoyait déjà des nouvelles à Cirey ; mais les questions de Voltaire indiquent que ce commerce n'était pas un engagement, comme il le devint, dès qu'on se fut accordé sur les honoraires. Le 14 auguste, Voltaire s'adressa ainsi à Moussinot : « Au chevalier de Mouhy 100 francs pour une planche d'estampe qu'il promettra

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gnifiques promesses. D'une parole du chevalier dépendait l'honneur de Voltaire. Voltaire avait donc intérêt à ne pas se brouiller avec un homme qui lui était devenu nécessaire pour gagner le procès qu'il avait intenté contre l'auteur de la Voltairomanie. Le 12 janvier 1139, il écrit à Moussinot : « Voici un paquet qu'il faut sur-lechamp envoyer à M. le chevalier. Non, lisez-le. Portez-le vous-même, qu'il l'imprime, qu'il n'y ait pas le moindre retardement. L'ouvrage est sage, intéressant et nécessaire. Il vaudra quelque argent au chevalier. On en peut tirer au moins 500 exemplaires. Qu'on corrige les fautes du copiste, qu'on n'épargne rien, que l'impression soit belle, sur le plus beau papier. Donnez 50 livres d'avance à ce cher chevalier. Qu'il m'écrive régulièrement et amplement, qu'il m'envoie les feuilles à corriger. » Il s'agissait d'un Mémoire de Voltaire.

De Mouhy ne répugna pas à se prêter à tout ce qu'on attendait de lui. Voltaire ne désespéra pas de trouver en lui toute la complaisance d'un frère, comme il disait, le 18 janvier 1739, à d'Argental. Il devint de plus en plus exigeant avec lui. Aussi, le 26 janvier, disait-t-il de lui dans une lettre à Moussinot : « Il faut surtout qu'il m'écrive une lettre ostensible par laquelle il demeure indubitable que je n'ai aucune part au Préservatif. Promettez de l'argent au chevalier, mais qu'il ne se presse point, et qu'il ne mette pas sa montre en gage. » De Mouhy écrivit sans doute la lettre qui lui était demandée, car, trois jours après, Voltaire avouait à Moussinot que tout allait bien du côté du chevalier de Mouhy.

Quelle fut la récompense de tant de complaisance?

Le 2 février, Voltaire mande à Moussinot en parlant de cet ardent de Mouhy, comme il l'appelait dans sa lettre, du 21 janvier 1739, à d'Argental : « Vous lui avez donné 50 livres et deux louis, cela est quelque chose; je tâcherai de lui donner encore dès que j'aurai de l'argent. Mais à présent que vous n'en avez point, je vous prie de le lui dire tout simplement. » Trois jours après, même sujet : « Je veux absolument que le procès soit fait, mais à condition que le chevalier de Mouhy vous jurera qu'il n'a aucun papier qui puisse me faire tort. Vous n'avez point d'argent, je lui en ferai toucher d'ailleurs. Dites que vous n'en avez point. » Le 28 suivant, autre lettre : « Je vous prie de donner 100 livres au chevalier de Mouhy, sitôt la présente reçue. D vous donnera son récépissé. Je suis fâché de n'avoir que cela à lui donner pour le présent. Je vous prie de lui en faire mes très humbles excuses. » Le 1 mars, nouvelle recommandation : « Vous avez donc donné 100 livres au chevalier. Je vous prie, quand vous le verrez, de lui dire que vous n'en aviez pas davantage. » Le 19 suivant, encore un petit mot : « Donnez donc encore 100 livres au chevalier, mais dites-lui que c'est tout ce que vous avez, et demandez-lui bien par-: don du peu. Après tout, cela fait plaisir. » Deux jours après, il désire savoir si ses ordres ont été exécutés. Il écrit à Moussinot : « Avez-vous eu la bonté d'envoyer 100 livres et mille excuses au chevalier? » A la fin, Voltaire se lassa de donner ou plutôt de prêter. De là ces lignes du 3 avril : « Faites-moi l'amitié d'envoyer encore 3 louis au chevalier de Mouhy, mais c'est à condition que vous lui écrirez ces propres mots : M. de

Voltaire, mon ami, me presse toutes les semaines de vous envoyer de l'argent; mais je n'en toucherai pour lui peut-être de six mois. Voici 3 louis qui me restent, en attendant mieux. » Cependant le 20 avril il était de nouveau question d'argent. Lisons donc ces lignes envoyées à Moussinot : « A l'égard de l'affaire du chevalier de Mouhy, le bonhomme, qui a 4,000 francs, en a déjà donné 2 à M. le marquis de Rennepont, voisin de Cirey. Les 2 autres sont tout prêts pour notre cher chevalier, et j'en réponds. Je veux absolument lui procurer ce petit plaisir. Je me chargerai de payer au bonhomme la rente de 100 livres, et le chevalier se chargera seulement de faire ratifier l'emprunt, soit par sa mère, soit par sa tante. En un mot il faut absolument qu'une personne ayant un bien libre se charge d'assurer le payement de ces 2,000 livres après sa mort; par exemple, la mère ou la tante pourront servir de caution à son fils ou neveu, et hypothéquer ses biens pour l'assurance du payement de ces 2,000 livres après la mort de la mère ou de la tante. Moyennant cet accommodement, notre chevalier aurait ses 2,000 livres franches et quittes, et elles ne seraient payables qu'à la mort de sa mère ou de sa tante. » Enfin, le 3 ou 4 juin 1740, dernière commission : « Je vous prie de donner 2 louis d'or de ma part à M. de Mouhy sur son reçu. » Mais voici que, le 28 novembre 1150, Voltaire écrit à d'Argental : « Croiriez- vous bien que voire chevalier de Mouhy s'est amusé à écrire quelquefois des sottises contre moi, dans un petit écrit intitulé la Bigarrure? Je vous l'avais dit, et vous n'avez pas voulu le croire; rien n'est plus vrai ni si public. Vous m'avouerez qu'il

est fort plaisant que ce Mouhy me joue de ces tours-là. Il vient de m'écrire une longue lettre, et il se flatte que je le placerai à la cour de Berlin. Je veux ignorer ses petites impertinences, qu'on ne peut attribuer qu'à de la folie. J'ai mandé à ma nièce qu'elle fit réponse pour moi, et qu'elle l'assurât de tous mes sentiments pour lui. > Le 5 avril 1152, nouvelle lettre : « En cas que la place de gazetier des chauffoirs, des cafés et des boutiques de libraires soit vacante, voici un petit mot pour le chevalier de Mouhy, que je vous prie de lui faire remettre. Vous ne doutez pas, d'ailleurs, que je ne sois très empressé à lui rendre service. • Le 1 er septembre suivant, encore ces lignes : c Je suis saisi d'horreur de voir que vous n'avez point ma réponse à la lettre où vous me recommandiez le chevalier de Mouhy. Cette réponse, avec un petit billet pour ce Mouhy, étaient dans un paquet. » Ces deux dernières missives sont évidemment une réfutation de la première, car d'Argental n'aurait pas recommandé un homme qui aurait écrit contre celui auquel il confiait son avenir, et Voltaire ne se serait pas intéressé au bonheur d'un traître et d'un ingrat. Ces passages prouvent que Voltaire resta constamment attaché au chevalier. Ont-ils continué de s'écrire de 1139 à 1150? Rien ne l'atteste* rien ne le contredit non plus. Quoique le nom de Mouhy ne paraisse plus dans la correspondance de Voltaire, il est très probable qu'ils ne s'oublièrent pas, car ils s'étaient rendu mutuellement de trop grands services pour sfc brouiller.

Revenons sur leurs rapports de 1736 à 4140. Mouhy a prouvé, par son ouvrage sur les théâtres, qu'il avait

beaucoup d'aptitude pour ces recherches minutieuses qui répandent tant d'intérêt dans une correspondance de nouvelles ; mais le style de ses romans annonce que Voltaire aurait pu trouver un plus habile secrétaire. Mouhy devint de plus son courtier et l'un de ses chefs de claque à la Comédie. Il fut l'àme de la fameuse affaire du Préservatif, et suivit les ordres de Cirey avec tant de ponctualité, qu'on avait besoin de le ménager et de le contenir (1), et de mettre un bon mors à son zèle pour qu'il ne dégénérât pas en imprudence (2). II suffisait de lui lâcher la bride pour le voir exécuter ce qu'on attendait de sa complaisance (3). En un quart d'heure on l'envoyait chercher, et, bientôt après il avait aplani toutes les difficultés (4). Fatigues, paroles, visites, démarches, mensonges, impudence, il ne recula devant rien pour se rendre digne de la bienveillance de Voltaire. Il était pauvre, il était forcé de mettre sa montre en gage. Voltaire lui prêta de l'argent sur son récépissé ou sur hypothèques. Il lui en donna aussi quelquefois, mais pas en abondance. Ces secours étaient des honoraires bien mérités, toute peine méritant salaire ; jamais de pareils gages ne seront mis au nombre des libéralités. Le rôle qu'il imposa à son agent était infâme ; Mouhy ne s'en fût pas chargé s'il n'eût pas été si gêné ; la honte doit en rejaillir tout entière sur Voltaire, qui profita de sa situation pour l'amener à mentir publiquement.

(1) Lettres inédites de M™ du.Chastelet, p. 113. — (2) P. 191. — (3) P. 117.— (4) P. 205.

Voltaire et Baculard d'Arnaud.

Dans le mois de mai 1736, Voltaire écrivait à Moussinot ; « Voici un manuscrit que je vous envoie. Je vous prie d'envoyer chercher par votre frotteur un jeune homme nommé Baculard d'Arnaud, qui demeure chez M. Delacroix, rue Mouffetard, troisième porte cochère. Donnez-lui, je vous prie, ce manuscrit, et faites-lui de ma part un petit présent de 12 francs. C'est un jeune homme, qui est écolier externe au collège d'Harcourt. Je vous prie de ne point négliger cette petite grâce que je vous demande. » Nouvelle lettre, le 22 du même mois : « Pour vous punir, mon cher ami, de n'avoir pas envoyé chercher le jeune Baculard d'Arnaud, étudiant en philosophie au collège d'Harcourt, et demeurant chez M. Delacroix, rue Mouffetard, pour vous punir, dis-je, de ne lui avoir pas donné YÊpître sur la Calomnie et 12 francs, je vous condamne à lui donner un louis d'or et à l'exhorter de ma part à apprendre à écrire, ce qui peut contribuer à sa fortune. C'est une petite œuvre de charité, soit chrétienne, soit mondaine, qu'il ne faut pas négliger. J'écris à ce jeune d'Arnaud. Au lieu de 24 francs, donnez-lui 30 livres, quand il viendra vous voir. Je vais vite achever ma lettre, de peur que je n'augmente la somme. » Au bas de l'original de cette lettre, écrite tout entière de la main de Voltaire, on lit ces mots : reçu trente lives (sic). Signé : Baculard d'Arnaud. Voltaire continua de lui donner ou de lui prêter de l'argent. Citons les missives

relatives à d'Arnaud. Ainsi, c'est toujours à Moussinot que Voltaire mande, le 7 juin : « Vous avez grand'raison d'être plus content du jeune homme à qui vous avez donné de l'argent que du sieur de La Mare, et je crois leurs caractères fort différents. Je crois dans l'un encourager la vertu. Je ne vous dis rien de l'autre, vous le connaissez. C'est à vous d'en juger. » — Le 6 juillet 1737 : « Un louis de gratification à d'Arnaud, » — Le 7 novembre suivant : « Avez-vous eu la bonté de donner à d'Arnaud un louis d'or ?» — Le 29 décembre de la même année : « A propos, un louis d'or vite aux étrennesà ce grand garçon d'Arnaud. » — En 1738, le 4 janvier : « Je vous recommande d'Arnaud pour 20 livres. En donnant le louis à d'Arnaud, donnez, je vous prie, ce billet. » — Le 20 suivant : « Puisque d'Arnaud est dans un si grand besoin, donnez-lui encore un louis d'or. Je voudrais faire mieux ; mais je trouve qu'en présents il m'en a coûté mille écus cette année. » — Le 27 mars suivant : « Ce d'Arnaud avait promis d'apprendre à écrire. S'il avait une bonne écriture, je l'aurais placé. C'est un sot : dites-lui cette vérité pour son bien. » — Le 12 juin : « Présentez-lui le petit Mémoire ci-joint transcrit de votre main. Vous aurez la bonté de me renvoyer l'original. La petite besogne qu'on lui propose est l'affaire de trois minutes. Il sera bon qu'il signe cet écrit, afin qu'on ne puisse me reprocher d'avoir fait moi-même cet Avertissement nécessaire, qui doit être de la main d'un autre. » — Cinq jours après : « A l'égard de d'Arnaud, voulez-vous bien avoir la bonté de lui donner 80 livres, quand il aura fait la Préface en question, que vous m'enverrez? C'est

un bon garçon. Je l'aurais pris auprès de moi, s'il avait su écrire. » — Le 28 du même mois : « J'attends des nouvelles du grand d'Arnaud et des 50 livres. Il écrit toujours comme un chat; c'est dommage. » — Le 3 juillet suivant : « Je vous prie d'écrire au grand d'Arnaud de rendre son Avertissement 4 fois plus court et plus simple, d'en retrancher les louanges que je ne mérite pas, et de laisser, dans le seul feuillet carré de papier qu'il contiendra, une marge pour les corrections que je ferai. » — Le lendemain : « Je vous renvoie la Préface de M. d'Arnaud. Je vous prie de lui mander sur-le-champ de la bien copier sur du papier honnête, et de tâcher, s'il se peut, de l'écrire d'une écriture lisible. Après quoi, il vous la remettra avec un mot d'avis qu'il écrira aux libraires de Hollande : « A « MM. Vestein et Smith, libraires à Amsterdam. Ayant « appris, messieurs, qu'on fait à Amsterdam une très « belle édition des œuvres de M. de Voltaire, je vous « envoie cet Avertissement pour être mis à la tète. Je « l'ai communiqué à M. de Voltaire, qui en est content. « Je ne doute pas, messieurs, que d'aussi fameux li- « braires que vous n'aient part à cette édition : aussi je « m'adresse à vous sur votre réputation, et si ce n'est « pas vous qui faites cette édition, je vous prie de « rendre cette préface à ceux qui sont chargés du soin « d'imprimer ce livre qu'on attend avec la dernière im- « patience. » Vous aurez la bonté de faire mettre le tout à la poste, et vous me renverrez le brouillon corrigé que je vous envoie. » — Le 25 décembre de la même année : « Quand d'Arnaud emprunte 3 livres, il faut lui en donner 12, l'accoutumer insensiblement au tra-

vail, et, s'il se peut, à bien écrire. Recommandez-lui ce point. C'est le premier échelon, je ne dis pas de la fortune, mais d'un état où Ton puisse ne pas mourir de faim, y> — En 1139, le 10 janvier : « Envoyez par un exprès un louis d'or chez d'Arnaud. » Huit jours après : « Vous pourriez adroitement faire venir d'Arnaud dans ces circonstances (l'affaire du Préservatif), le loger, le nourrir quelque temps, et le faire servir non seulement à courir partout, mais à écrire. Cela doit partir de vous-même. » — Le 25 février suivant : « Un louis d'or à d'Arnaud. » — Le 1 mars : « 24 ou 30 livres à d'Arnaud. » — Le 20 avril : « Voici un petit mot pour M. d'Arnaud, à qui je vous prie de donner un louis d'or. » — Le 19 juillet : « Encore 20 livres à d'Arnaud et conseils de sagesse. » — En 1740, le 9 janvier : « Je vous prie de donner à d'Arnaud 60 livres de ma part, sans lui rien promettre de plus, sans le décourager aussi, sans entrer avec lui dans aucun détail. » — Le 21 février : « Un petit mot de lettre pour notre grand d'Arnaud, et pour qu'il ait de quoi payer le port, donnez-lui 20 livres, en attendant ce que nous lui donnerons en avril. » — Le 26 mars : « Je vous prie de donner 50 francs à d'Arnaud. » — Le 1 octobre : « Un louis d'or à d'Arnaud. » — Le 25 février 1741 : « Ayez la bonté de donner 10 écus à d'Arnaud, s'il est toujours dans le même état de misère où son oisiveté et sa vanité ont la mine de le laisser longtemps. »

Duvernet, l'éditeur et le mutilateur de ces lettres que nous avons copiées sur l'original, a dit : « Nous savons -que les petits cadeaux que M. de Voltaire a faits à M. d'Arnaud, qui était alors écolier, n'étaient que pour

donner au jeune homme des moyens d'aller au spectacle ; le tout ne monte qu'à six cents livres, somme constatée par les livres de compte de l'abbé Moussinot. M. d'Arnaud, étant entré dans le monde, voulut rendre ces 000 livres à M. de Voltaire, qui lui répondit que c'était une bagatelle, et qu'un enfant ne rendait pas de dragées à son père. * Il est très probable que cette dernière anecdote est une fable du narrateur; mais les c tions que nous avons faites ne permettent pas d'ad ttre que Voltaire, en donnant de temps en temps un louis d'or à d'Arnaud, ait eu l'intention deluifournir le moyen d'aller se consoler de sa misère à la comédie. Le total de ces gratifications étant constaté, il est facile de réduire à leur juste valeur ces lignes adressées, le 20 décembre 4133, par Voltaire à M" 16 Denis : c Dans le même paquet étaient les comptes de ce que j'ai dépensé pour d'Arnaud, que j'ai nourri et élevé pendant deux ans ; mais aussi la lettre qu'il écrivit contre moi, dès qu'il eut fait à Postdam une petite fortune, fait la clôture du compte. » Le 6 février 1161, il mandait à Le Brun : « Le d'Arnaud, dont vous parlez, a été nourri et pensionné par moi à Paris, pendant trois ans. C'était l'abbé Moussinot qui payait la rente-pension que je lui faisais. Je le fis aller à la cour du roi de Prusse ; dès lors il devint ingrat : cela est dans la règle. » Ainsi Voltaire nous renvoie aux registres de Moussinot, de même que Duvernet, qu'on n'accusera pas d'avoir cherché à mettre son héros en contradiction. Or, ces registres de Moussinot ne justifient pas les allégations de Voltaire. Bien plus, il n'est pas d'accord avec lui-même, puisqu'il parle de deux et de trois ans de pension alimen-

taire. Adoptons qu'il n'ait nourri d'Arnaud que deux ans, il faudra alors partager par moitié la somme de 600 livres affectée par Duvernet à cet usage. Or, quiconque a demeuré à Paris, ne se persuadera pas que 300 livres eussent suffi à l'entretien de d'Arnaud. Par conséquent Voltaire exagérait ou mentait, quand il se vantait d'avoir nourri deux ans à Paris le grand d'Arnaud. D'ailleurs c'est du mois de mai 1136 au 25 février 1741 qu'il paraît s'être occupé de son sort. C'est dans cet intervalle qu'il est parvenu à lui sacrifier jusqu'à 600 livres. Ces fractions tranchent la question. Il est évident que Voltaire fut loin de nourrir et de pensionner d'Arnaud, et qu'il ne lui accorda que des secours, et quelquefois des gratifications.

Ce dernier mot forcerait encore à rogner quelques chiffres au compte de Duvernet. Des gratifications ne sont pas des libéralités. Or, d'Arnaud méritait des gratifications, car il rendit à Voltaire tous les services qu'il put. Si Voltaire ne l'exploita pas autant qu'il l'aurait désiré, c'est que d'Arnaud avait une écriture illisible. De là les exhortations qui lui furent faites et réitérées de la perfectionuer. Aussi Voltaire fut-il content, quand il s'aperçut qu'on avait profité de ses leçons. Ainsi, le 20 novembre 1742, il manda à d'Arnaud : « Mon cher enfant en Apollon, vous vous avisez donc enfin d'écrire d'une écriture lisible, sur du papier honnête, de cacheter avec de la cire, et même d'entrer dans quelque détail en écrivant ? Il faut qu'il se soit fait en vous une bien belle métamorphose; mais apparemment votre conversion ne durera pas, et vous allez retomber dans votre péché de paresse. »

D'Arnaud n'aurait pu vivre avec les louis d'or de Voltaire. Celui-ci le devina. Aussi chercha-t-il à le tirer de la misère. C'est pourquoi, le 28 janvier 1138, il manda à Helvétius : « Mon cher ami, tandis que vous faites tant d'honneur aux belles-lettres, il faut aussi que vous leur fassiez du bien; permettez-moi de recommander à vos bontés un jeune homme d'une bonne famille, d'une grande espérance, très bien né, capable d'attachement et de la plus tendre reconnaissance, qui est plein d'ardeur pour la poésie et pour les sciences, et à qui il ne manque peut-être que de vous connaître pour être heureux. Il est fils d'un homme que des affaires, où d'autres s'enrichissent, ont ruiné; il se nomme d'Arnaud : beaucoup de mérite et de malheur font sa recommandation auprès d'un cœur comme le vôtre. Si vous pouviez lui procurer quelque petite place, soit par vous, soit par M. de la Popelinière, vous le mettriez en état de cultiver ses talents. » Cette lettre ne tomba pas sur un cœur d'airain. Le 25 février suivant, Voltaire s'empressa d'écrire de nouveau à Helvétius : « Je vous remercie tendrement de ce que vous avez fait pour d'Arnaud. J'ose vous recommander ce jeune homme comme mon fils ; il a du mérite, il est pauvre et vertueux, il sent tout ce que vous valez, il vous sera attaché toute sa vie. » En même temps Voltaire ne cessait d'encourager son protégé. Sous de pareils auspices, d'Arnaud finit par connaître les douceurs de l'aisance. Il devint le correspondant d'un prince d'Allemagne, et plus tard celui du roi de Prusse, qui fut si content qu'il se décida à lui offrir une place à sa cour.

D'Arnaud n'oublia point Voltaire. « Il n'est pas permis, dit M. Beuchot, de révoquer en doute l'existence d'une édition en douze volumes (des Œuvres de Voltaire) donnée par Baculard d'Arnaud, qui y mit une Préface. Voltaire parle de cette Préface dans la lettre à d'Argental, du 14 novembre 1T50, et dit que l'édition avait été faite à Rouen. » Ce travail prouve que la plus grande amitié régnait encore entre. le protégé et le protecteur. Ils se brouillèrent à Berlin. D'Arnaud s'y montra moins souple que ne l'exigeait Voltaire. Dès lors celui-ci chercha à l'éloigner de la cour, et parvint à obtenir du roi le renvoi du jeune poète (1). D'Arnaud allait perdre une place d 5,000 francs (2), et tomber de l'aisance dans la misère ; Voltaire se rit de cette situation. Il s'efforça de ridiculiser d'Arnaud et de le déshonorer. Il en vint jusqu'à le traiter de scélérat (3) et de dogue (4). Mais passons sous silence ces querelles, qui nous détourneraient de notre route.

Ainsi Voltaire a exploité d'Arnaud comme les autres jeunes gens que nous avons nommés. 11 s'est montré avec lui le même qu'avec eux. Il l'a empêché de mourir de faim, en lui donnant ou prêtant de l'argent, sur .aoa reçu, et en lui payant des travaux qui méritaient des honoraires.

(1) Lettre do Frédéric à Voltaire, du 24 février 1751.

(2) Lettre à d'Argental, du 14 novembre 1730.

(3) Lettre à Walther, du 6 décembre 17ofc.

(4) Lettre à Thieriot, de novembre 1730. '■••*

7î VOLTAIRE

Voltaire et Thieriot.

Le 20 mars 1136, Voltaire appelait Thieriot son cher plénipotentiaire; le 6 juillet 1755, dans une lettre à d'Argental, il lui donnait la qualité de trompette; le 19 novembre 1160, il avouait à Damilaville qu'il le chérissait comme l'homme de Paris qui aimait le plus sincèrement la littérature, et qui avait le goût le plus épuré.

Cherchons la raison de ces éloges.

Dès 1121, Voltaire mandait à Thieriot : « Avez- vous toujours la bonté de faire en ma faveur ce qu'Esdras fit pour TÉcriture sainte, c'est-à-dire d'écrire de mémoire mes propres ouvrages? S'il y a quelque nouvelle à Paris, faites-m'en part. » Le 11 septembre 1122, il lui mandait encore : « A l'égard de l'homme aux menottes (Beauregard, qui s'était permis de le battre), je compte aller à Sulli. Comme Sulli est à cinq lieues de Gien, je serai là très à portée de faire happer le coquin, et d'en poursuivre la punition moi-même, aidé du secours de mes amis. Je vous avais d'abord prié d'agir pour moi dans cette affaire, parce que je n'espérais pas pouvoir revenir à Paris de quatre mois ; mais mon voyage étant abrégé, il est juste de vous épargner la peine que vous vouliez bien prendre. Vous ne serez pourtant pas quitte de toutes les négociations dont vous étiez chargé pour moi. Je vous envoie les idées des dessins d'estampes que j'ai rédigées. » Il s'agissait d'une édition de la Hen* riade. Voltaire ne tarda pas à lui en parler en ces

termes : « Je vous prie de faire imprimer et de délivrer des souscriptions aux libraires. Ayez la bonté de conserver votre goût pour la peinture et pour la gravure, et de hâter le pinceau de Coipel , par les éloges peu mérités que vous lui donnez. » Le 5 décembre de la même année, il lui recommandait encore instamment ces dessins, et le priait de lui donner des nouvelles des actions.

A cette époque, Thieriot demeurait chez Voltaire ; celui-ci songea à lui procurer une place. Il s'adressa aux frères Paris, mais n'obtint pas ce qu'il souhaitait. Il ne se rebuta pas. Dans le mois de juin 1123, il mandait à Thieriot ; « Si vous avez soin de mes affaires à la campagne, je ne néglige point les vôtres à Paris. J'ai eu avec M. Paris l'aîné une longue conversation à votre sujet. Je Pai extrêmement pressé de faire quelque chose pour vous. J'ai tiré de lui des paroles positives, et je dois retourner incessamment chez lui pour avoir une dernière réponse. » Quelques mois après, Thieriot apprit que son ami venait d'être attaqué de la petite vérole; il arriva de quarante lieues en poste pour le garder (1). Voltaire fut vivement touché de ce dévouement. Ce fut une nouvelle raison pour s'occuper de l'avenir de Thieriot. Le 26 septembre 1T24, il lui dit : « J'ai engagé M. le duc de Richelieu à vous prendre pour son secrétaire dans son ambassade. Si vous êtes sage, vous accepterez cette place, qui, dans l'état où nous sommes, vous devient aussi nécessaire qu'elle est honorable. Vous n'êtes pas riche, et c'est bien peu de

(1) Lettre au baron de Bretcuil, de décembre 1723.

chose qu'une fortune fondée sur trois ou quatre actions de la Compagnie des Indes. Je sais bien que ma fortune sera toujours la vôtre, mais je vous avertis que mes affaires de la Chambre des comptes vont très mal, et que je cours risque de n'avoir rien du tout de la succession de mon père. Dans ces circonstances, il ne faut pas que vous négligiez la place que mon amitié vous a ménagée. Faites vos réflexions sur ce que je vous écris. 11 vaut mieux songer à votre fortune qu'à tout le reste. » Mais Thieriot ne voulut pas se constituer domestique d'un grand seigneur; Voltaire lui écrivit, le mois suivant, pour lui reprocher le tort qu'il avait eu de préférer à une si belle position la vie précaire qu'il menait chez M ,U6 de Bernières.

Voltaire ayant été obligé de s'expatrier en 1726, confia le soin de ses affaires à Thieriot. Le 2 février 1121, il lui mandait : « Si Noël Pissot voulait me payer ce qu'il me doit, cela me mettrait en état de vous envoyer une partie de la petite bibliothèque dont vous avez besoin. Si vous aviez quelques heures de loisir, pourriez-vous vous transporter chez M. Dubreuil, dans la maison de M. l'abbé Moussinot? Il est chargé de plusieurs billets de Hibou, de Pissot et de quelques autres que j'ai mis entre ses mains. 11 vous remettra lesdits billets sur cette lettre. Vous pouvez mieux que personne tirer quelque argent de ces messieurs, que vous connaissez. Si cela est trop difficile, et si ces messieurs profitent de mes malheurs et de mon absence pour ne me point payer, comme ont fait bien d'autres, il ne faut pas vous donner des mouvements pour les mettre à la raison, ce n'est qu'une bagatelle. * Le 14 juin suivant, autre commis-

sion : « J'ai à présent besoin de savoir quand et où je pourrai faire imprimer secrètement la Henriade; il faut que ce soit en France, dans quelque ville de province. Si vous proposiez la chose à un libraire, j'aimerais mieux faire un marché argent comptant et livrer le manuscrit, que d'avoir la peine de le faire moi-même imprimer. » Le 21 avril 1728, même sujet. « Je vous conseille de faire prix avec un libraire en réputation. Il faut que le libraire fasse deux éditions : Tune in-4°, pour mon propre compte, et une autre in-8°, à votre profit. » Après ces négociations, il fut question de gratifications. Voltaire dit à Thieriot, le 2 mars 1729 : « Nous romprons pour toujours si vous ne prenez pas 500 livres de France sur l'arriéré que la reine me doit. En outre, vous devez recevoir 100 écus de Bernard et autant du libraire qui sollicitera le privilège de la Vie du roi de Suède. Il faut que cela soit ainsi, ou nous ne sommes plus amis. »

Sur ces entrefaites, Thieriot dissipa les souscriptions de la Henriade, comme nous l'avons vu plus haut. Suivant sa lettre, du 27 janvier 1739, àd'Argental, Voltaire lui pardonna volontiers cet abus de confiance, et continua de correspondre avec lui, parce qu'il trouvait en lui toute la complaisance possible. Le 1 er juin 1731, il lui recommanda instamment d'être impénétrable, indevinable; Thieriot le fut. Voltaire lui sut gré de cette discrétion. Aussi, Thieriot étant allé se fixer à Londres, Voltaire ne tarda-t-il pas à lui donner différentes commissions. Ainsi le 14 avril 1732, il lui mandait : « Voici une chose que j'ai fort à cœur. Les planches des gravures de la Henriade, tant grandes que petites, sont

entre les mains du libraire Woodman. Si vous pouviez les acheter à un prix raisonnable, vous me rendriez un grand service. Woodman ne pourrait rien faire de ces planches, et elles seraient très nécessaires pour compléter la grande édition de la Henriade, que je compte faire imprimer à Paris. Il ne faut pas lui laisser soupçonner que vous avez envie d'avoir ces gravures, ou (pie vous y attachiez beaucoup de valeur : alors il vous sera facile de les lui acheter à très bon marché. » Ensuite il le chargea d'éditer les Lettres anglaises. A cette occasion, il lui dit, le 1 er mai 1733 : « Les Lettres en question peuvent paraître à Londres. Il ne convient pas que cet ouvrage paraisse donné par moi. Ce sont des lettres familières que je vous ai écrites, et que vous faites imprimer; par conséquent c'est à vous seul à mettre à la tète un Avertissement qui instruise le public que mon ami Thieriot, à qui j'ai écrit ces guenilles vers l'an 1728, les fait imprimer en 1133, et qu'il m'aime de tout son cœur. » Le 28 juillet, nouvelle lettre : « Si vous m'aimez, vous reculerez tant que vous pourrez l'édition française. Je suis perdu si elle parait à présent. Ne rompez pas pour cela vos marchés; au contraire, faites-les meilleurs, et tirez quelque profit de mon ouvrage. Je vous jure que c'en est pour moi la plus flatteuse récompense. » Le 5 août suivant, Voltaire portait à 100 louis le profit que Thieriot retira de cette édition; celui-ci disait n'en avoir touché que 80 guinées.

Thieriot continuait de vivre dans l'indolence. Voltaire ne cessait de l'aiguillonner et de le sermonner. Le 12 juin 1735, il lui écrivait : « Oui, je vous injurierai

jusqu'à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Vous vivez comme si l'homme avait été créé uniquement pour souper, et vous n'avez d'existence que depuis dix heures du soir jusqu'à minuit. Il n'y a soupeur qui se couche, ni bégueule qui se lève plus tard que vous. Cela fait qu'une lettre à écrire devient un fardeau pour vous. Songez donc à vous, et puis songez à vos amis, et ne passez pas des mois entiers sans leur écrire un mot. Il . n'est point question d'écrire des lettres pensées et réfléchies avec soin, qui peuvent un peu coûter à la paresse; il n'est question que de deux ou trois mots d'amitié, et quelques nouvelles soit de littérature, soit des sottises humaines, le tout courant sur le papier, sans peine et sans attention. Je pourrai vous demander de temps en temps des anecdotes concernant le siècle de Louis XIV. Comptez qu'un jour cela peut vous être utile. » Le même mois, autre recommandation : « Tâchez de vous assurer, dans votre chemin, de tout ce que vous trouverez qui concernera l'histoire des hommes sous Louis XIV; de tout ce qui regardera le progrès des arts et de l'esprit. Songez que c'est l'histoire des choses que nous aimons. » Le 24 septembre, nouvelle demande : « Si vous connaissez quelque livre où l'on puisse trouver de bons mémoires sur le commerce, je vous prie de me l'indiquer, afin que je le fasse venir de Paris. Faitesmoi connaître aussi tous les livres où Ton peut trouver quelques instructions touchant l'histoire du dernier siècle, et le progrès des beaux-arts; je vous répéterai toujours cette antienne. » Le 13 octobre, encore un petit avis : « Écrivez donc bien souvent, et n'allez pas imaginer qu'il faille attendre ma réponse pour me ré-

crire. C'est à vous à m' inonder de nouvelles ; vos lettres seront pour moi historia nostri temporis. »

Itaris le mois de septembre 1738, Thieriot alla visiter les hôtes de Cirey. De retour chez lui, rapporte Decroix (i), en déployant son bagage, il fut fort surpris d'y trouver un rouleau de 50 louis qu'on y avait glissé à son insu. Duvcrnet (p. 393), au contraire, raconte que c'est en revenant de Fcrney que Thieriot fut étonne de ce tour, et que c'est de Thieriot même qu'il le tient. (l'est au lecteur à choisir. Ce n'est pas la seule faveur que Thieriot dut à Voltaire. Grâce à ce dernier, il devint le correspondant littéraire de Frédéric; comme il passa div îins sans recevoir d'honoraires pour ce commerce, Voltaire eut soin de rappeler maintes fois au prince la position de son protégé. Malgré cette attention, Thieriot en voyait à Berlin et lu Vollairomanie, et tous les libelles qu'on publiait contre Voltaire (2). Celui-ci ignora longtemps cette perfidie ; mais il eut toute sa vie des relations avec Thieriot, et continua à lui donner des commissions de toute nature. Ainsi, le 6 décembre 1758, en lui demandant un atlas, il lui disait : « Amusez-vous à me liiinj un bel atlas bien complet, bien relié. Vous aimez les livres et vos amis; ainsi je compte vous servir â votre goût, en vous faisant exercer votre double métier d'obliger et de bouquiner. » Le 9 septembre 1760, il le remerciait des documents qu'il avait reçus pour un chant de la Pucelle; et, le 19 novembre suivant, il le priait de lui en fournir d'autres. Le 22 avril 1761, il

(1) Mémoire* de Longchamp, p. 427.

{-!) Lcttro «le Frédéric k M m * du Clinstclet, du 27 janvier 1739.

loi offre d'éditer une pièce de théâtre et de la présenter aux comédiens. En février 1762, il avoue à M* de Fontaine que le Droit du Seigneur n'a été livré à la scène que pour procurer quelque argent à Thieriot, qui doit en partager le profit avec un autre jeune homme, qur avait rendu quelques services à l'auteur. La comédie n'ayant eu que neuf représentations, le bénéfice se réduisit à trop peu de chose pour le fractionner. Aussi Voltaire manda-t-il, le 8 du même mois, à Damilaville, qu'il fallait laisser Thieriot jouir du peu qu'avait rapporté le Droit du Seigneur. Il n'oubliait pas de le sermonner au besoin. C'est pourquoi, le 9 janvier 1163, il écrivait à Cideville : « Vous voyez donc quelquefois frère Thieriot? Il me paraît qu'il fait plus d 1 usage d'une table à manger que d'une table à écrire. S'il fait jamais un ouvrage, ce sera en faveur de la paresse. » Le 2 avril 1764, il adressait ces mots à Damilaville : « Frère Thieriot devrait bien s'amuser un quart d'heure à m'écrire tout ce qu'on dit et tout ce qu'on fait. Vous ne me parlez plus de ce paresseux, de ce négligent, de ce loir, de cet ingrat, de ce liron qui passe sa vie à manger, à dormir et à oublier ses amis. »

De pareilles habitudes ne conduisent pas à la fortune. Sur la fin de ses jours, Thieriot se trouva dans la gêne. Le 13 janvier 1769, il dit à Voltaire : « Il n'y a que vous au monde, mon ancien ami, mon honneur et mon soutien, avec qui je puisse prendre l'air et le ton dont je vous écris. Ma petite fortune et mes affaires sont dans le plus grand dérangement. J'ai payé trois années, de 600 livres chacune, pour remplir les engagements que j'avais pris pour le mariage de ma fille.

Voici mes revenus : 1,200 livres du roi de Prusse, dont il ne me reste que 1,000 livres, les 200 livres payant tous les papiers littéraires dont je lève mes extraits, payant aussi des copies de pièces et autres ouvrages qu'il faut y joindre. Les 1,000 livres du roi de Prusse, avec 2,600 viagères sur l'hôtel de ville, et 400 livres par an sur M. le comte de Lauraguais, me donnaient l'espérance de me tirer d'affaire en payant même mon engagement de 600 livres. Mais une nouvelle charge perpétuelle m'est survenue, par la nécessité de prendre une seconde femme pour me servir et me secourir dans mes infirmités. Vous me fîtes l'amitié de m'écrire, au commencement de 1166, lorsque je vous demandais d'être inscrit sur la feuille de vos bienfaits, que j'avais attendu trop tard, que j'en serais puni, que j'attendrais; qu'il aurait fallu vous parler de mon grenier dans le temps de la moisson ; que tout le monde avait glané hors moi, parce que je ne m'étais pas présenté. Vous me promettiez de réparer ma négligence; vous ajoutiez de la manière la plus agréable et la plus consolante que vous m'aimiez comme on aime dans la jeunesse. Cela m'a rappelé avec quelle vivacité vous entreprîtes et vous poursuivîtes, sur la fin de la régence, de faire mettre sur ma tête la moitié de votre pension. Mais les tristes événements qui se succédèrent coup sur coup renversèrent une si rare marque d'amitié et de bienfaisance, dont la Gazette de Hollande fit une mention particulière. C'est ce qui m'a toujours encouragé de vous dire, s'il en était besoin, comme Horace le dit à Mécène, en lui rappelant ses bienfaits : Nec, si plura velim, tu dare deneges; et c'est ce qui me faisait dire

dernièrement à table, chez M. le lieutenant civil, qu'il n'y avait que M. de Voltaire à qui je pusse demander avec plaisir, et de qui je pusse recevoir de même. » A cette lettre, Voltaire répondit, le 27 du même mois : « Je compte bien vous donner des preuves solides de mes sentiments, dès que j'aurai arrangé mes affaires. Je n'ai pas voulu immoler M me Denis au goût que j'ai pris pour la plus profonde retraite. J'ai mieux aimé l'avoir à Paris pour ma correspondante, que de la tenir enfermée entre les Alpes et le mont Jura. Il m'a fallu lui faire un établissement considérable. Je me suis dépouillé d'une partie de mes rentes en faveur de mes neveux et de mes nièces. Dès que j'aurai arrangé mes affaires, vous pouvez compter sur moi. J'ai actuellement un chaos à débrouiller ; et, dès qu'il y aura un peu de lumière, les rayons seront pour vous. » Le 4 mars, il lui écrivait de nouveau : « J'ai beaucoup rêvé, mon ancien ami, à votre lettre du 13 de janvier. Je vois que je ne pourrai pas suivre les mouvements de mon cœur aussitôt qu'il le veut. L'idée m'est venue de vous procurer un petit bénéfice cette année. J'ai en main le manuscrit d'une comédie très singulière (le Dépositaire). L'ouvrage pourrait avoir du succès. Je vous enverrai la pièce par le premier courrier; elle peut vous valoir beaucoup, elle peut vous valoir très peu. Tout est coup de dés dans ce monde. C'est à vous à bien conduire votre jeu, et surtout à ne pas laisser soupçonner que je suis dans la confidence; ce serait le sûr moyen de tout perdre. » Le 9 auguste, il lui mandait encore : « Je ne crois pas que Lacombe vous donne beaucoup de votre comédie. Une pièce non jouée, et qui probablement ne le sera point,

est toujours très mal vendue ; en tout cas, donnez-la à l'ench* na. » Le 20 janvier 1110, il apprit à d'Argental que Lekain aurait la moitié du profit que rapporterait la comédie adressée à Thieriot pour le tirer d'embarras. Ce fut la dernière faveur que ce dernier reçut de son soutien; car il mourut à Paris, le 23 novembre 1112.

A la vérité, Voltaire avait été autrefois plus généreux à son égard. Ainsi, le 4 décembre 1138, il avait écrit à Moussinot : « Cent francs ou environ à M. Thieriot; mais, pour plus grosse somme, un mot d'avis. » Le 23 suivant, nouvelle lettre : « Je vous supplie d'envoyer 300 livres à M. Thieriot, chez M. de La Popelinière. » A la même époque, M ,no de Graffigny (p. 12) disait : c II est étonnant l'amitié qu'il (Voltaire) a pour cet homme (Thieriot) ; car c'est uniquement par reconnaissance qu'il le fait ; cependant j'ose croire qu'il y a aussi de la fantaisie ; il lui donne tout le profit de ses Êpîtres. » C'est que Thieriot était l'homme qu'il lui fallait alors. C'est àlui qu'il adressage 21 octobre 1130, cette lettre fameuse : « Le mensonge n'est un vice que quand il fait du mal; c'est une très grandevertu, quand il fait dubien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. Qu'importe à ce malin public qu'il sache qui il doit punir d'avoir produit une Croupillac (personnage de l'Enfant prodigue)'! Qu'il la siffle, si elle ne vaut rien ; mais que l'auteur soit ignoré, je vous en conjure,, au nom de la tendre amitié qui nous unit depuis vingt ans. Engagez les Prévost et les La Roque à détourner le soupçon qu'on a du pauvre auteur. Écrivez-leur un petit mot tranchant et net. Consultez avec l'ami Berger. Si

vous avez mis Sauveau du secret, mettez-le du mensonge. Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai dans l 'occasion. » Le 20 mars 1725, Voltaire s'était déjà servi du nom de Thieriot pour répondre à l'abbé Nadal.

Thieriot était donc le serviteur le plus souple de Voltaire. Une seule fois il répugna à se prêter à ses fantaisies : ce fut lors du procès intenté à Desfontaines. M me du Chastelet jeta les hauts cris ; elle ne vit en Thieriot qu'un pauvre homme (1), oubliant tout ce qu'il devait à l'amitié de Voltaire (2), qui l'avait nourri deux ans, défrayé en Angleterre (3), et gratifié du produit des Lettres philosophiques (4).

Le 18 janvier 1739, Voltaire demanda à d'Argental s'il y avait une âme de boue aussi méprisable ; mais il ne voulut pas rompre en visière avec lui. Grâce aux instances et aux lettres des époux du Chastelet, de M me de Chambonin, deM me de Bernières, de d'Argental, Thieriot finit par signer tout ce qu'on lui présenta. Tout lui fut pardonné. Voltaire comprit qu'il lui serait impossible de remplacer cet autre séide, aimant les plaisirs et le bon vin, comme dit Longchamp (p. 321), passant sa vie dans les festins en qualité de parasite, et par là plus apte que tout autre à connaître les bruits et les nouvelles de la société. De bonne heure il avait été signalé dans une satire (le Temple de Mémoire, 1725), comme le prône-vers de M. dé Voltaire. Dans sa lettre à Horace Walpole, du 27 février 1773, M™ du Deffand le regardait moins comme son ami et son confident que comme

(1) Lettres inédites de M m * du Chastelet, p. 173. — (2 P. UT. — (3) P. 124. — (4) P. 117.

son colporteur. En effet, suivant un journal du temps (1), il était la mémoire de la Henriade et des poésies de son maître : il les déclamait dans les cafés, chez les gens riches et chez les seigneurs avec lesquels il parvenait à se lier, sous les auspices du poète. C'est ainsi qu'il rendit des services essentiels à Voltaire, remarque Chaudon (t. II, p. 147), indépendamment de tous ceux que nous connaissons; car, pendant plus de soixante ans, il s'ingénia à lui plaire autant qu'il pouvait. Le roi de Prusse se plaignait, le 29 janvier 1739, à M mo de Ghastelet, de recevoir de Thieriot des lettres où il n'y avait pas de bon sens. Voltaire était moins difficile, car il lui aurait fallu payer davantage un correspondant plus exact et plus capable. C'est ce qui explique pourquoi il resta attaché à Thieriot et l'exploita si longtemps.

Nous jsavons tout ce que Thieriot fit pour Voltaire. Voltaire ne se ruina pas pour Thieriot. Il le laissa vivre et mourir dans la gène (2). Il lui prodigua les louanges pour l'amadouer; quant à l'argent, il ne lui en donna que quand il eut besoin de lui ; dès qu'il put se passer de ses services, il cessa de lui offrir sa bourse, et marchanda avec sa misère. Il le connaissait sans mœurs, sans probité, sans dignité, sans énergie; néanmoins il l'employa, mais en le méprisant. Dès que Thieriot fut mort, il l'oublia, et ne parla plus de lui que pour flétrir sa mémoire. Ainsi, le 4 décembre 1772, il disait à d'Argental : « Thieriot avait toujours espéré être lui-même l'éditeur de mes lettres et de beaucoup de mes petits

(1) Le Glaneur historique, moral, littéraire et galant. La Haye, 1731. In-12, n* 11.

(2) Grimm, Correspondance littéraire, de novembre 1772..

ouvrages : il sera bien attrapé. » Quatre jours après, il mandait au roi de Prusse, dont Thieriot avait été le correspondant jusqu'à sa mort : « Mon contemporain Thieriot est mort. J'ai peur qu'il ne soit difficile à remplacer : il était tout votre fait. » Le 1 er février suivant, il lui disait encore : « Vous ne voulez donc point remplacer Thieriot, votre historiographe des cafés? Il s'acquittait parfaitement de cette charge ; il savait par cœur le peu de bons et le grand nombre de mauvais vers qu'on faisait dans Paris; c'était un homme bien nécessaire à l'État. » Si Thieriot ne mérita pas d'autre épitaphe, quel nom donner à celui dont il fut toute sa vie le confident, le commissionnaire, le correspondant et le courtier?

Voltaire et les pauvres diables d'auteurs.

Voyons maintenant à quel prix Voltaire se débarrassait des pauvres diables d'auteurs, qui faisaient un appel à son humanité.

Dans une lettre, du 20 septembre 1736, insérée dans la Bibliothèque française, il se vanta d'avoir donné 4 louis pour son aumône au poète Rousseau.

Le 29 mars 1139, dans une lettre à Berger, il disait de Saint-Hyacinthe : « Il n'a guère vécu à Londres que de mes aumônes. » Cette phrase est trop vague pour qu'on en puisse tirer des conclusions.

Le 18 janvier de la même année, il avait dit à Moussinot : « Je vous prie d'envoyer chercher un jeune étudiant au collège de Montaigu, nommé l'abbé Dupré, et de lui donner 6 francs. »

Dans une lettre, du 2 juin 1113, à Dalembert, il dit

de Desfontaines : « J'ai eu la bêtise de lui faire des aumônes très considérables dont j'ai même les reçus. » Or, si ces aumônes étaient considérables, pourquoi ne pas indiquer leur total, puisqu'il en avait les reçus? Ces reçus prouvent que les sommes n'avaient été que prêtées, car autrement Desfontaines n'en eût pas donné de quittances. La phrase de Voltaire ne signifie donc rien.

Le 21 février 1731, un sieur de Bonneval écrivit à Voltaire : « J'ai été chez vous hier matin, Monsieur, pour avoir l'honneur de vous voir; on m'a dit que vous étiez à la cour. Vous eussiez sans doute été surpris de ma visite, mais vous l'eussiez été davantage du motif qui l'occasionnait. Cependant je m'étais rassuré par les réflexions qui viennent naturellement à un esprit du premier ordre, et je me disais: Il est vrai que depuis 1725 je n'ai» presque jamais eu l'honneur de voir M. de Voltaire, mais il n'ignore pas qu'il est dans une sphère qui ne permet pas à tout le monde de le voir ; il ne peut ignorer l'admiration que je lui ai vouée, et il ne pourrait en douter sans faire tort à mon discernement. Personne n'est plus en état aujourd'hui que moi de lui rendre justice, par l'habitude où j'ai été pendant un an de le voir dans ces sociétés où l'esprit et le cœur peuvent se montrer ce qu'ils sont sans danger. C'est de là que j'en ai jugé assez favorablement pour être persuadé qu'il aime à obliger. Cette manière de penser m'a conduit chez vous pour vous prier de me prêter 10 pistoles, dont j'ai un besoin instant, et de vous offrir pour la restitution une délégation de la même somme sur les arrérages d'une rente que m'a laissée une tante de votre connaissance. Cette prière, que je vous aurais faite chez vous,

je vous la fais aujourd'hui par écrit, et si vous voulez y faire droit, vous le pouvez, en m'adressant à qui il vous plaira de votre part, et je lui remettrai la délégation. Je croirais offenser la délicatesse de vos sentiments si j'employais ici ces tours d'une éloquence usée pour vous disposer à me rendre le service que je vous demande. Exposer un besoin à une personne qui pense noblement, c'est avoir tout dit. » Au bas de cette lettre, Voltaire mit ces mots : « Ce Bonneval est un fripon qui m'a volé autrefois 10 louis, et qui a fait un libelle contre moi. » Quel était ce libelle ? Voltaire ne le dit pas ; comment s'était-il laissé voler dix louis sans les réclamer? Il oublie encore de le rapporter. A-t-il accordé les 10 pistoles qui lui étaient demandées? Nous verrons tout à l'heure qu'il n'en fait pas l'aveu.

Le lo janvier 1740, c'est le romancier Prévost qui lui écrit : « Je souhaiterais extrêmement, Monsieur, de vous devenir utile en quelque chose; c'est un ancien sentiment que j'ai fait éclater plusieurs fois dans mes écrits, que j'ai communiqué à M. Thieriotdans plus d'une occasion, et qui s'est renouvelé fort vivement depuis l'affaire de Prault. Je ne puis soutenir qu'une infinité de misérables s'acharnant contre un homme tel que vous, les uns par malignité pure, les autres par un faux air de probité et de justice, s'efforcent de communiquer le poison de leur cœur aux plus honnêtes gens. Il m'est venu à l'esprit que le goût du public, qui s'est assez soutenu jusqu'à présent pour ma façon, d'écrire, me rend plus propre qu'aucun autre à vous rendre quelque service. L'admiration que j'ai pour vos talents, et l'attachement particulier dont je fais profession pour votre personne, suffiraient bien

pour m'y porter avec beaucoup de zèle; mais mon propre intérêt s'y joint, et si je puis servir dans quelque mesure à votre réputation, vous pouvez être aussi utile pour le moins à ma fortune. Voilà deux points, Mousieur, qui demandent un peu d'explication : elle sera courte, car je n'ai que le fait à exposer : 1° J'ai pensé qu'une défense de M. de Voltaire et de ses ouvrages, composée avec soin, force, simplicité, pourrait être un fort bon livre, et forcerait peut-être, une fois pour toutes, la malignité à se taire. Je la diviserais en deux : l'une regarderait sa personne, l'autre ses écrits; j'y emploierais tout ce que l'habitude d'écrire pourrait donner de lustre à mes petits talents, et je ne demanderais d'être aidé que de quelques mémoires pour les faits. L'ouvrage paraîtrait avantla fin de l'hiver ; 2° Le dérangement de mes affaires est tel, que si le Ciel, ou quelqu'un inspiré de lui, n'y met ordre, je suis à la veille de repasser en Angleterre. Je ne m'en plaindrais pas, si c'était ma faute; mais depuis cinq ans que je suis en France, avec autant d'amis qu'il y a d'honnêtes gens à Paris, avec la protection d'un prince du sang (de Conti) qui me loge dans son hôtel, je suis encore sans un bénéfice de 5 sous. Je dois environ oO louis, pour lesquels mes créanciers réunis m'ont fait assigner; et le cas est si pressant, qu'étant convenu avec eux d'un terme qui expire le premier du mois prochain, je suis menacé d'un décret de prise de corps, si je ne les satisfais dans ce temps. De mille personnes opulentes avec lesquelles ma vie se passe, je veux mourir si j'en connais une à qui j'aie la hardiesse de demander cette somme, et de qui je me croie sûr de l'obtenir. Il est question de savoir si M. de Voltaire, moitié engagé par

sa générosité et par son zèle pour les gens de lettres, moitié par le dessein que j'ai de m'employer à son service, voudrait me délivrer du plus cruel embarras où je me sois trouvé de ma vie. L'entreprise est digne de lui ; et la seule nouveauté de rétablir dans ses affaires un homme, qui ne peut s'aider de la protection d'un prince du sang, et j'ose dire de l'amitié de tout Paris, me paraît une amorce singulière. Au reste, j'ai deux manières de restituer : Tune en sentiments de reconnaissance, et je serais réduit à celle-là si la mort me surprenait, car je ne possède pas un sou de revenu ; mais je suis dans un âge, je jouis d'une santé qui me promettent une longue vie : l'autre voie de restitution est de donner à prendre sur mes libraires; elle pourrait me servir avec mes créanciers, s'ils entendaient raison ; mais des tapissiers et des tailleurs, qu'on a différé un peu de payer, n'y trouvent point assez de sûreté. Un homme de lettres conçoit mieux la solidité de cette ressource. Voilà en vérité une lettre fort extraordinaire. Je me flatte qu'autant je trouverai de plaisir à me vanter du bienfait si vous me l'accordez, autant vous voudrez bien prendre soin d'ensevelir ma prière, si quelque raison ne vous permet pas de la recevoir aussi favorablement que je l'espère. Vous vous imaginez bien que c'est le récit que Prault m'a fait de vos générosités qui m'a fait naître les deux idées que je viens de vous proposer. » Rappelons-nous maintenant que, le 26 février 1736, Voltaire avait mandé à Thieriot : « J'ai fait tout le bien que j'ai pu, et je n'ai jamais fait le mal que j'ai pu faire. Si ceux que j'ai accablés de bienfaits et de services sont demeurés dans le silence contre mes ennemis, le soin de mon honneur

me doit faire parler, ou quelqu'un doit être asaez juste, assez généreux pour parler pour moi. Si Prévost voulait entrer dans ces détails, dans une feuille consacrée, en général, à venger la réputation des gens de lettres calomniés, il me rendrait un service que je n'oublierais de ma vie. Si donc je suis assuré que le Pour et le Contre parlera aussi fortement qu'il est nécessaire, je me tairai, et ma cause sera mieux entre ses mains que dans les miennes; mais il faut que j'en sois sûr. • Prévost prévenait ce désir; mais Prévost demandait de l'argent. Voltaire préféra garder son argent et se passer d'apologie. C'est pourquoi il attendit le mois de juin pour répondre à la lettre de Prévost, du lo janvier 17.40 : « Arnauld fit autrefois l'apologie de Boileau, et vous voulez, Monsieur, faire la mienne. Je serais aussi sensible à cet honneur que le fut Boileau, non que je sois aussi vainque lui, mais parce que j'ai plus besoin d'apologie. La seule chose qui m'arrête tout court est celle qui empêcha le grand Condé d'écrire des mémoires. Il dit qu'il ne pourrait se justifier sans accuser trop de monde. Je suis à peu près dans le même cas. S'il fallait parler de quelques ingrats que j'ai faits, ne serait-ce pas me faire des ennemis irréconciliables? Loin de chercher à publier l'opprobre des gens de lettres, je ne cherche qu'à le couvrir. Il y a un article dans votre lettre qui m'intéresse beaucoup davantage : c'est le besoin que vous avez de 1,200 livres. Je voudrais être prince ou fermier général, pour avoir la satisfaction de vous marquer une estime solide. Mes affaires sont actuellement fort loin de ressembler à celles d'un fermier général, et sont presque aussi dérangées que celles d'un prince. J'ai même été

obligé d'emprunter 2,000 écus de M. Bronod, notaire; et c'est de l'argent de M mo du Chastelet que j'ai payé ce que je devais à Prault fils; mais sitôt que je verrai jour à m'arranger, soyez très persuadé que je préviendrai l'occasion de vous servir avec plus de vivacité que vous ne pourriez la faire naître. Rien ne me serait plus agréable et plus glorieux que de pouvoir n'être pas inutile à celui de nos écrivains que j'estime le plus. »

Le 10 mai 1744, voici de Mannory qui écrit à Voltaire : « Il y a longtemps, monsieur, que vous n'avez entendu parler de moi, et il est bien fâcheux que je ne rappelle vos idées à mon sujet que pour vous entretenir de mes malheurs; mais je connais trop les sentiments de votre cœur pour manquer de confiance. Mon père vit toujours, il a quatre-vingts ans; il est extrêmement cassé et affaibli. J'aurai plus de 100,000 francs de bien; et je n'en ai jamais reçu un écu. Ma profession est difficile; il y faut des secours sur lesquels j'avais compté et qui m'ont manqué. J'ai essuyé des maladies longues et considérables; j'ai enfin rétabli ma santé, mais, pendant ce temps, mon cabinet s'est trouvé vide. J'avais affaire alors, monsieur, à une propriétaire riche et dévote ; j'avais extrêmement dépensé dans sa maison pour m'ajuster; elle m'a inhumainement mis dehors, et j'ai perdu toutes mes dépenses et mes arrangements. Enfin le pauvre M. de Fimarçon s'est adressé à moi ; j'ai cru ses affaires bonnes, je m'y suis livré tout entier. Mes maladies m'avaient affaibli mon cabinet de la moitié. J'ai peu de l'autre moitié pour ne penser qu'à M. de Fimarçon. Je me flattais qu'en le tirant d'affaire, je me ferais honneur, et que sa reconnaissance me

dédommagerait suffisamment : rien n'a réussi. Pendant ce temps, j'ai été trois mois à trouver une maison. J'en ai loué une, le 23 décembre. Depuis cet instant, les ouvriers y sont. Voilà donc six mois que je suis sans maison, sans cabinet, et par conséquent sans travail. Jugez, monsieur, de ma situation. Je ne tirerai pas un écu de mon père. Quand on a été dur toute sa vie, on ne devient pas bon et généreux à quatre-vingts ans. M. Dodun, l'ancien receveur général, de qui j'ai loué dans l'Ile, m'a fait attendre; mais il a dépensé 4,000 francs pour m'ajuster, et je serai au mieux. J'ai des meubles qui, en les faisant aller au mieux, me suffiront. Il ne me manque donc que de pouvoir satisfaire à la dépense de mon emménagement, qui ne laissera pas que d'être un objet; de payer quelques petites dettes que j'ai depuis six mois, et d'avoir une faible somme devant moi pour ouvrir mon cabinet, et vivre en attendant la pratique, qui viendra sûrement. J'ai toujours entendu dire qu'il était permis aux malheureux de se vanter un peu. En profitant de ce privilège, que je n'ai que trop acquis par ma situation, qui est cruelle, je puis me vanter de ne craindre aucun des avocats qui ont actuellement de l'emploi. Si j'ai des secours, je vais reprendre dans l'instant; mon cabinet a sa Valeur. Dans un an, mon emploi peut être considérable, et mon père me laissera enfin ce qu'il ne pourra pas emporter. Si je n'ai point de secours, ma maison devient inutile. Je ne pourrai plus reparaître au palais, et je suis perdu sans ressource; car je ne suis bon à aucune autre chose. Je donnerai toutes les sûretés que je pourrai ; je m'engagerai solidairement avec ma femme ; je ferai

même des lettres de change, pourvu que Ton me donne des délais suffisants. M'abandonnerez-vous, monsieur? Oublierez-vous l'ancienne amitié que vous avez eue pour moi? Je suis un de vos plus anciens serviteurs, et l'apologiste d* Œdipe ne doit pas périr dans la misère au milieu de si belles espérances ; il ne s'agit que de l'aider un peu. Ce sera un avocat que vous ferez, et s'il devient bon, l'opération n'est pas indigne de vous. Jusqu'à présent, monsieur, vous avez fait tant de choses différentes, et dans tous les genres, que celle-là vous manquait peut-être. J'attends tout de vous, monsieur; les temps sont affreux, puisque personne n'est sensible aux talents. Vous seul les connaissez tous, vous les protégez ; et si vous pensez que je puisse faire quelque chose, vous ne m'abandonnerez certainement pas. Ma fortune dépend donc du jugement que vous porterez de moi. J'attends votre décision avec confiance. En attendant que vous me mettiez en état de gagner l'Ile, je compte que vous m'honorerez d'une réponse. » On ignore à quelle époque le même Mannory adressa la lettre suivante à Voltaire : « Vous m'avez permis, monsieur, de vous importuner encore, après votre retour de la campagne. Je suis honnête en robe, mais je manque totalement d'habit, et je ne puis me présenter devant personne. Cela dérange toutes mes affaires. Avez-vous pensé à M. Thieriot? Je vous prie, monsieur, de me le marquer. Je suis depuis six jours avec 4 sous dans ma poche. Vous m'avez promis quelques légers secours, ne me les refusez pas aujourd'hui, monsieur. Dès que je serai habillé, je sera en état de suivre mes affaires, et ma situation changera. On m'annonce beau-

coup d'affaires au palais, mais elles ne sont pas encore arrivées. Nous touchons aux vacances, le temps n'est pas favorable. Souffrirez-vous, monsieur, que je meure de faim? Je n'ai mangé hier et avant-hier que du pain. C'était fôte; je n'ai pu décemment sortir en robe, et mon habit n'est pas mettable. Je n'ai osé aller chez personne, et je n'avais pas d'argent pour avoir quelque chose chez moi. L'état est affreux. De grâce, monsieur, donnez au porteur de cette lettre ce que vous pouvez pour mon soulagement présent; il est sûr. Laisserezvous périr de misère un ancien serviteur, un homme qui, j'ose le dire, a quelques talents, et qui est actuellement à la vue du port? Son vaisseau est un peu délabré, mais il ne s'agit que de le secourir pour entrer dans le port. » Mannory avait publié, en 1719, une Apologie de la nouvelle tragédie de M. de Voltaire; il offrait des garanties de solvabilité : c'étaient deux titres pour capter la bienfaisance d'un philosophe. De plus, Mannory ne parlait que d'un emprunt, lorsque sa misère lui permettait de demander un secours, une aumône. Que va-t-il se passer dans l'âme si humaine de M. de Voltaire?

Le 20 décembre 1153, Voltaire envoya à M mo Denis la lettre suivante : « Je viens de mettre un peu en ordre le fatras énorme de mes papiers. Je vous assure que j'ai fait là une triste revue ; ce ne sont pas des monuments de la bonté des hommes. Dans le même paquet étaient les comptes de ce que j'ai dépensé pour d'Arnaud, homme que vous connaissez, que j'ai nourri et élevé pendant deux ans; mais aussi la lettre qu'il écrivit contre moi dès qu'il eut fait à Potsdam une petite

fortune, fait la clôture du compte. Il faut avouer que Linant, La Mare et Lefebvre, à qui j'avais prodigué les mêmes services, ne m'ont donné aucun sujet de me plaindre. La raison en est, à ce que je crois, qu'ils sont morts tous trois avant que leur amour-propre et leurs talents fussent assez développés pour qu'ils devinssent mes ennemis. Je ne peux m'empêcher de continuer ma revue des mémoires de la bassesse et de la méchanceté des gens de lettres, et de vous en rendre compte. Voici une lettre (que nous avons transcrite) d'un bel esprit, nommé Bonneval. Il me parle pathétiquement des qualités de l'esprit et du cœur, et finit par me demander dix louis d'or. Vous noterez que cet honnête homme m'en avait ci-devant escroqué dix autres avec lesquels il avait fait imprimer un libelle abominable contre moi; et il disait pour son excuse que c'était M lue Paris de Montmartel qui l'avait engagé à cette bonne œuvre. Il fut chassé de la maison. En voici d'un nommé Ravoisier, qui se disait garçon athée de Boindin; il m'appelle son protecteur, son père ; mais, en avancement d'hoirie, il finit par me voler 25 louis dans mon tiroir. Je ne peux m'empècher de rire en relisant les lettres de Mannory (que nous venons de citer). Voilà un plaisant avocat. C'est assurément l'avocat patelin ; il me demande un habit. « Je suis honnête en robe, dit-il, mais je manque d'habit; je n'ai mangé hier et avanthier que du pain. » Il fallut donc le nourrir et le vêtir. .C'est le même qui, depuis, fit contre moi un factum ridicule, quand je voulus rendre au public le service de faire condamner les libelles de Roi et d'un nommé Travenol, son associé. Je trouve deux lettres d'un nommé

Bcllcrnare, qui s'est depuis réfugié en Hollande. Il me remercie de l'argent que je lui prête, c'est-à-dire que je lui donne; mais il ne m'a payé que par quelques petits coups de dent. Cet inventaire est d'une grosseur niorme. La canaille de la littérature est noblement composée. »

Celte lettre est trop importante pour ne pas fixer un instant notre attention. Je n'ai ni l'intention ni le désir de plaider la eause de l'ingratitude; mais comme la mi aère est une chose sacrée, et que la misère de l'homme de lettres mérite la commisération de l'historien, il n'y aura ni injustice ni inhumanité à peser les paroles d'un bienfaiteur qui tendraient à llétrir la mémoire de plui.'u'iivH hommes de lettres plongés dans la plus singulière détresse

La biographie de, d'Arnaud est assez connue pour nouH dispenser de réduire de nouveau les dépenses qu'il occasionna à Voltaire. Nous savons aussi que les services prodigués à Lcf« bvre, à Linant et à La Mare n'ont pa . ruiné celui qui les rendait. Ce qui regarde Bonneval est, un amas de contradictions. Voltaire se sert du verbe escroquer; il faudrait lire emprunter, puisque l'c.-.eroquerie n'est pas caractérisée dans son accusation. Ifouncval parait, assez sol \ a Me pour avoir pu emprunter 10 louis d'or; s'il ne l'eût pas été, il ne les eût pas obtenus. Quant à sou libelle, du moment qu'il n'est pas nommé, il convient de ne point le lui reprocher. Mais admettons que ce libelle ait été fait. Il était assurément trop facile de trouver un libraire qui se chargeât de l'éditer, et qui voulût le payer généreusement, pour que l'auteur eût été obligé de le publier à ses frais. Gomment

croire que Bonneval eût demandé à Voltaire de l'argent destiné à débiter un pamphlet contre Voltaire, puisqu'il n'avait pas besoin de lui pour cela? En se mettant au nombre des protégés de Voltaire, n'était-ce point sommer Voltaire de dévoiler une perfidie si singulière? Comment croire encore que Bonneval eût été chassé d'une maison, parce qu'il s'était permis de livrer au public un écrit qu'il n'avait commencé que pour plaire ou obéir à la maîtresse de cette maison? Comment croire enfin que M mo Paris de Montmartel ne lui eût pas fourni les moyens d'exécuter ses ordres? De pareilles contradictions prouvent que Voltaire n'était guère fondé dans ses plaintes.

Si Voltaire a accueilli un Ravoisier qui se donnait pour un athée, il ne devait pas s'en flatter ; mais, du moment qu'il l'accusait de lui avoir volé 25 louis dans son tiroir, il était nécessaire de prouver ce qu'il avançait. Son silence sur les circonstances de cette action nous force d'admettre que Ravoisier emprunta, et ne vola pas les 25 louis. Si Ravoisier les emprunta, c'est qu'il offrit les garanties de solvabilité dont Voltaire ne dispensa jamais personne. Si Ravoisier est devenu insolvable, il ne s'ensuit pas qu'il fût un voleur.

J'aurais été fort content de voir Voltaire nous représenter le mémoire de ce qu'il dépensa pour nourrir et vêtir Mannory, puisque des mots vagues ne signifient rien, quand il faut des chiffres. Il est évident que Mannory offrait des garanties suffisantes, et que Voltaire ne risquait rien en répondant à ces deux lettres qu'il ne relisait pas sans rire, quoiqu'elles fussent toutes mouillées des larmes de la misère la jdIus affreuse.

Comme Voltaire ne se plaint pas d'avoir perdu avec Mannory, il est probable qu'il a recouvré les sommes qu'il lui avait avancées.

Quant à Bellemare, ou Voltaire lui a donné de l'argent, ou il lui en a prêté. S'il lui en a donné, pourquoi dire qu'il l'a prêté? S'il Ta prêté, c'est sur garanties; pourquoi alors se flatter de l'avoir donné? Le silence qu'il garde sur le montant de la somme par lui prêtée ou donnée nous empêche de le louer ou de le contredire.

Depuis cette revue, Voltaire a-t-il eu occasion de soulager les pauvres diables d'auteurs dont il se plaignait si souvent? Oui.

Ainsi, le 11 mai 1160, il mandait à d'Argcntal : « Vous me faites un plaisir sensible en donnant le produit de l'impression de Zulime à Lekain. Il faudra qu'il veille à empêcher les éditions furtives. Vous pouvez promettre le profit de l'édition de Tancrède à M 110 Clairon; ainsi il n'y aura point de jaloux, et Lekain pourra hautement jouir de ce petit bénéfice, supposé que la pièce réussisse. Mais je vous demande une grâce à genoux. Il y a un M. Jacques à Paris. Vous ne connaissez point ce nom-là ; c'est un homme de lettres qui a du talent, et qui est sans pain. Il voulait venir chez moi; j'ai pris malheureusement à sa place une espèce de géomètre, qui me fait des méridiennes, des cadrans, qui me lève des plans; et je n'ai rien pu faire pour M. Jacques. Je lui destinais 500 francs sur la part d'auteur que je donne aux comédiens, et 200 sur l'édition que je donne à Lekain ; au nom de Dieu, réservez 500 francs pour Jacques. Userait môme bon qu'il présidât à l'édition, et qu'il fit la préface. Vous me direz : Que ne donnez-vous à Jacques 500 francs

de votre bourse? Je vous répondrai que je suis ruiné; que j'ai eu la sottise de bâtir et de planter en trois endroits différents; que j'ai chez moi trois personnes à qui j'ai l'insolence de faire une pension ; queM me Denis, après sa réception à Francfort, a droit de ne se rien refuser à la campagne; que la proximité d'une grande ville et le concours des étrangers exigent une grande dépense; qu'enfin je suis devenu un grand seigneur, c'est-à-dire que j'ai des dettes et point d'argent, avec un gros revenu. Voilà mon cas. On pourrait donner des billets à Jacques. »

Cette fois, c'est une femme. Il s'agit de Charlotte René, femme Curé, puis femme Bourette, tenant un café à Paris et faisant des vers. Elle en publia un recueil sous le titre de la Muse limonadière. Elle se donna l'honneur d'adresser quelques pièces de poésie à Ferney. Voltaire n'agréa pas cet hommage, mais comprit qu'il ne pouvait se dispenser d'envoyer un cadeau en échange. Le 17 septembre 1760, il dit de la cafetière à d'Argental : « J'aime beaucoup mieux lui donner une carafe de 60 livres que de lui écrire. » Le 30 décembre, il lui mandait encore : « La Muse limonadière me persécute; si M m6 Scaliger (d'Argental), qui se connaît à tout, voulait lui faire une petite galanterie de 36 livres, je serais quitte. » Le 30 janvier 1761, autre avis : « Je vous remercie bien humblement, bien tendrement de toutes vos bontés charmantes, et de votre tasse pour la Muse limonadière. »

Le 24 décembre 1766, c'est à Damilaville qu'il écrit : « Il y a actuellement à Genève cent pauvres diables qui écrivent beaucoup mieux que M. Totin, et qui ne

sont pas plus riches. Tout commerce est cessé. La misère est très grande. Je suis d'ailleurs entouré de pauvres de tous côtés. Si vous voulez pourtant donner un louis pour moi à ce Totin, vous êtes bien le maitre. »

A cette époque, Voltaire était très riche. Le 29 mai 1732, il avait mandé à Cideville : « Que ce serait une vie délicieuse de se trouver logés ensemble trois ou quatre gens de lettres, avec des talents et point de jalousie; de s'aimer, de vivre doucement, de cultiver son art, d'en parler, de s'éclairer mutuellement! Je mé figure que je vivrai un jour dans ce paradis. » Une fois enterré dans son château de Ferney, il ne songea à rien moins qu'à s'entourer de gens de lettres. Le 24 août 1764, il disait à Damilaville : « Quand je songe quel bien nos fidèles pourraient faire, s'il étaient réunis, le cœur me saigne. » Il lui aurait suffi de leur assurer un avenir heureux pour les attirer auprès de lui. Mais il aima mieux les laisser sous le despotisme de l'infortune.

Voyez. Le 18 septembre 1765, il mandait à Dalembert : « J'aime tous les jours de plus en plus mon philosophe Damilaville. » Il lui écrivit, le 13 janvier 1769, quand Damilaville fut mort : « J'ai regretté Damilaville : c'était un homme nécessaire. » Damilaville lui avait rendu de grands services. Que fit-il pour lui? Le 26 février 1767, il lui avait envoyé ces mots : « Je veux bien du mal à la fortune qui vous force d'examiner des comptes, quand vous voudriez donner tout votre temps à la philosophie. »

Dans une lettre, du 24 août 1775, à Dalembert, il reconnaissait La Harpe pour son aide de camp. Il vanta son talent en prose et en vers, le 9 février 1767, au cardinal de Bernis. Que fit-il pour lui? Le 31 au-

guste 1765, il parlait ainsi de lui à Cidevillle : « Il fera certainement de bons ouvrages; moyennant quoi il mourra de faim, sera honni et persécuté; mais il faut que chacun remplisse sa destinée. » Déjà le 12 juillet, il avait dit de lui à Thieriot : » Je souhaiterais t bien qu'il eût autant de fortune que de talent. Il aura de grands obstacles à surmonter, c'est le sort de tous les gens de lettres. » Le 5 mars 1766, c'est à Damilaville qu'il mande : « Je crois que vous avez été à la première représentation de Gustave de La Harpe. Vous savez que je m'intéresse à ce jeune homme, il n'a que son talent pour ressource; s'il ne réussit pas, il est perdu. » Le 10 auguste 1767, il a écrit à Dalembert : « Je ne ris point quand on me dit qu'on ne paie point vos pensions ; cela me fait trembler pour une petite démarche que j'ai faite auprès de M. le contrôleur général en faveur de La Harpe : je vois bien que s'il fait une petite fortune, il ne la devra qu'à lui-même. Ses talents le tireront de l'extrême indigence, c'est tout ce qu'il peut attendre. » Il ne se trompait pas. Aussi, le 30 décembre 1773, envoya-t-il ces mots à d'Argental : « La Harpe me parait être dans une situation assez pressante, et je n'ai pas de quoi l'assister, parce que M. le duc de Wurtemberg ne me paie plus, et que M. Delaleu est considérablement en avance avec moi. Si vous pouviez donner pour moi 25 louis à La Harpe, vous me feriez un plaisir infini. Je ne sais s'il sera jamais un grand tragique ; mais il est le seul qui ait du goût et du style; c'est le seul qui donne des espérances, le seul peut-être qui mérite d'être encouragé, et on le persécute. » A la vérité, il l'avait recueilli près d'une année à Ferney avec

son épouse, mais c'est parce qu'il avait besoin d'eux pour jouer la comédie. Telles sont les faveurs de Voltaire à l'égard d'un disciple qu il avait recommandé, le 15 décembre 1113, à Dalembert, comme ayant du génie, et comme étant le seul qui pourrait soutenir le théâtre tragique.

Le 19 mars 1161, il se vanta à Damilaville d'avoir offert non pas un asile, mais sa propre maison à Rousseau pour y vivre comme son frère. Rousseau eût peutêtre accepté de l'argent avancé avec une grande délicatesse, mais son caractère ne lui permettait pas de devenir le commensal d'un seigneur fastueux.

Le 10 novembre 1110, dans une lettre à de Villevieille, il dit de Chamfort : « Ce jeune homme a du talent, de la sensibilité, de la grâce, et fait des vers très heureux. 11 mérite de l'être, et on dit qu'il ne l'est pas; mais qui l'est, au bout du compte? »

11 fallait quelques occasions solennelles qui attirassent l'attention du public, pour que Voltaire se décidât à délier les cordons de sa bourse. Ainsi « ayant lu dans la Gazette de Berne, qu'un inconnu avait proposé un prix de 50 louis à celui qui ferait le meilleur mémoire pour la formation d'un code criminel, le philosophe de Ferney, raconte Wagnière (p. 18), fit savoir à la Société économique de Berne qu'il serait ajouté par un autre inconnu 50 louis à ce prix. » Le o décembre 1111, Voltaire se hâta d'apprendre à l'impératrice Catherine le montant de son dépôt. De même, le 15 avril 1116, il écrivait à Delisle de Salles : « Il faut espérer que le parlement vous rendra la justice que vous n'avez pas obtenue du Châtelet. Mais ce procès étrange doit vous ruiner.

Pourquoi n'ouvrirait-on pas une souscription pour vous procurer les moyens de le soutenir? Ma souscription doit être prête. Elle est en votre nom, et vous la trouverez chez Dailli, notaire. » Cette souscription était de S00 livres, suivant Delisle de Salles, qui n'a jamais voulu consentira l'accepter ni Voltaire la retirer, de sorte qu'il fallut la rendre à M me Denis. Voltaire avait espéré faire un personnage de Delisle, banni de France à perpétuité à cause de sa philosophie. Le 6 mai 1777, il l'engagea a se retirer à Ferney ; il le recommanda à la bienveillance du roi de Prusse. Mais, lorsque celui-ci eut parcouru l'ouvrage du protégé, il répondit, le 17 décembre 1777, à Voltaire : « Je vous avouerai que j'ai eu la bêtise de lire cet ouvrage de ce Delisle, pour lequel il a été banni de France : c'est une rapsodie informe, ce sont des raisonnements sans dialectique, et des idées chimériques qu'on ne saurait pardonner qu'à un homme qui écrit dans l'ivresse, et non à un homme qui se donne pour un penseur. S'il se fait folliculaire à Amsterdam ou bien à Leyde, il pourra y gagner de quoi subsister, sans sacrifier sa liberté aux caprices d'un despote en venant s'établir ici. Il y a eu des ex-jésuites à Paris, qui, après la suppression de l'ordre, se sont fait fiacres. Je n'ose proposer un tel métier à M. Delisle; mais il se pourrait qu'il fût habile cocher; et, à tout prendre, il vaudrait mieux être le premier cocher de l'Europe que le dernier des auteurs. Je vous parle avec une entière franchise; et si vous connaissez l'original en question, vous conviendrez peut-être qu'il ne perdrait rien au troc. » Le 28 août 1765, Voltaire avouait àDalembert que le mérite et la persécution étaient ses cordons bleus. S'il se montra

si généreux envers Delisle, il n'est point téméraire de croire qu'en le recueillant chez lui il avait un autre dessein que celui d'encourager le mérite persécuté, car Delisle avait assurément moins de talent que d'autres qae Voltaire ne cessait de prôner et qu'il laissait néanmoins dans la gène.

Ainsi, le 9 décembre 1755, il parlait à Dalembert de V Encyclopédie comme du plus grand et du plus beau monument de la nation et de la littérature. Le 13 novembre 1756, il la lui citait encore comme le plus grand ouvrage du monde. Or, qui travaillait à l'Encyclopédie? C'était Diderot et Dalembert. Voltaire les jugeaitril dignes de cette entreprise? Oui, car, le 5 septembre 1752, il mandait à Dalembert : « Vous et M. Diderot, vous faites un ouvrage qui sera la gloire de la France. Paris abonde en barbouilleurs de papiers ; mais de philosophes éloquents, je ne connais que vous et lui. » Le 23 juin 1760, môme aveu : « Il n'y a que vous qui écriviez toujours bien, et Diderot parfois. » Ce n'est pas le seul hommage qu'il leur ait rendu.

Parlons d'abord de Diderot. Dans une lettre, du 20 janvier 1770, à Thieriot, Voltaire le signalait comme le digne soutien de la philosophie, l'immortel vainqueur du fanatisme. Dans le mois de décembre 1760, il écrivait à ce cher écrivain : « Mon très digne maître, puisse votre gloire servir à votre fortune ! Je vous regarde comme un homme nécessaire au monde, né pour l'éclairer et pour écraser le fanatisme et l'hypocrisie. » Aussi avouait-il, le 8 octobre 1764, à Thieriot, qu'on devait des récompenses à Diderot à cause de sa collaboration à l'Encyclopédie, mais il en laissait le mérite

à d'autres. Diderot passa presque toute sa vie dans un quatrième étage; dans sa jeunesse, il faillit mourir de faim. Au moment où une pauvre aubergiste lui donna un peu de pain et de vin pour le rappeler à la douleur, il fut obligé de travailler pour des corps, pour des magistrats, pour tous ceux qui étaient en état de lui accorder quelques honoraires. C'est ainsi qu'il composa des plaidoyers, des remontrances au roi, des sermons et même des prospectus (1). Il resta constamment sous la dépendance de ses libraires. Voltaire le savait; il le plaignait beaucoup, et se contentait de lui prodiguer les éloges les plus flatteurs. Diderot était toujours gêné. Tout le monde connaît la générosité, la délicatesse avec laquelle Boileau acheta la bibliothèque de Patru. Diderot chercha pendant cinq ans à se défaire de sa bibliothèque pour établir sa fille. Ce fut sur la recommandation de Grimm que l'impératrice de Russieacquitsabibliothèque, à des conditions très avantageuses pour Diderot. Voltaire ne manqua pas de prôner cette action de Catherine II, dans son Commentaire historique. N'est-il pas permis de demander si l'exemple de Boileau ne devait pas être imité par Voltaire, lorsqu'il apprit la détresse de Diderot? Voltaire ne fit donc rien en faveur de Diderot.

Revenons à Dalembert. Voltaire le regardait, le $ octobre 1755, comme son cher philosophe universel. La même année, il lui disait : « Adieu, Atlas et Hercule, qui portez le monde sur vos épaules. » Le

(1) M*»* de Vandcul, Mémoires pour servir à V histoire de la vie et des ouvrages de Diderot.

1 mars 1158, il le louait comme un homme au-dessus de son siècle et de son pays; le 24 juillet 1160, comme le plus bel esprit de la France et le plus aimable ; le 19 mars 1161, comme son très digne et ferme philosophe, vrai savant, vrai bel esprit, homme nécessaire au siècle ; le 8 mai suivant, comme M. le Protée, M. le multiforme ; le 26 décembre 1164, comme le prêtre de la raison, qui enterreraitle fanatisme ; le 28 octobre 1169, comme le premier écrivain du siècle; le 24 août 1113, comme le cher soutien de la raison et du bon goût. Aussi, le 16 octobre 1165, lui adressait-il ces mots : « Mon cher et vrai et grand philosophe, vous êtes comptable de votre temps à la raison humaine. » Mais Dalembert était pauvre et persécuté. C'est pourquoi il mandait, le 22 décembre 1159, à son panégyriste : « Je suis bien las de Paris, mais serai-je mieux ailleurs? C'est ce qui est fort incertain. Vous avez choisi la meilleure part : vous êtes riche et je suis pauvre. On continue toujours ici à nous persécuter, et à nous susciter tracasseries sur tracasseries. » Cette plainte était-elle fondée? Oui, car Dalembert étai déjà membre de toutes les académies de l'Europe, qu'il n'avait encore que douze à quinze cents livres de rente, suivant la CorrespondancelUtéraire deGrimm, de janvier 1184. Il n'était guère plus riche quand il refusa de se charger d'élever une altesse impériale de Russie avec cent mille livres de traitement. Il en était réduit à vivre dans le bouge de la pauvre vitrière qui l'avait nourri comme son enfant. Voltaire apprenait, le 12 mars 1166, à Damilaville, que Dalembert n'avait pas une fortune selon son mérite. Que fit-il pour le tirer de cette situation? Le 30 juin 1165, Dalembert lui

écrit : « Vous êtes "bien bon, mon cher maître, de prendre tant de part à l'injustice que j'éprouve ; il est vrai qu'elle est sans exemple. Je sais que le ministre (Saint-Florentin) n'a point encore rendu de réponse définitive ; mais vouloir me faire attendre et me faire valoir ce qui m'est dû à tant de titres, c'est un outrage presque aussi grand que de me le refuser. Sans mon amour extrême pour la liberté, j'aurais déjà pris mon parti de quitter la France, à qui je n'ai fait que trop de sacrifices. J'approche de cinquante ans ; je comptais sur la pension de l'Académie comme sur la seule ressource de ma vieillesse. Si cette ressource m*est enlevée, il faut que je songe à m'en procurer d'autres, car il est affreux d'être vieux et pauvre. Si vous pouviez savoir les charges considérables et indispensables, quoique volontaires, qui absorbent la plus grande partie de mon très petit revenu, vous seriez étonné du peu que je dépense pour moi; mais il viendra un temps, et ce temps n'est pas loin, où l'âge et les infirmités augmenteront mes besoins. Sans la pension du roi de Prusse, qui m'a toujours été très exactement payée, j'aurais été obligé de me retirer ou à la campagne ou en province, ou d'aller chercher ma subsistance hors de ma patrie. Je ne doute point que ce prince, quand il saura ma position, ne redouble ses instances pour me faire accepter la place qu'il me garde toujours, de président de son Académie; mais le séjour de Potsdam ne convient point à ma santé, le seul bien qui me reste. Je vous avoue que ma situation m'embarrasse. Il est dur de se déplacer à cinquante ans, mais il ne l'est pas moins de rester chez soi pour y essuyer des nasardes. Ma seule

consolation est de voir que l'Académie, le public, tous les gens de lettres, ne sont pas moins indignés que vous du traitement que j'éprouve. J'espère que les étrangers joindront leurs cris à ceux de la France; et je vous prie de ne laisser ignorer à aucun de ceux que vous verrez le nouveau genre de persécution qu'on exerce contre les lettres. J'oublie de vous dire que j'ai /•crit au ministre une lettre simple et convenable, sans kisscsse et sans insolence, et que je n'en ai pas eu plus l<>. réponse que l'Académie. » Voltaire lui répond, d'ahord le K juillet : « Votre lettre m'a pénétré le coeur. Voila donc où vous en êtes! C'est à vous à tout peser; \iiy«7. si vous voulez vous transporter, à votre âge, et s'il faut que Platon aille chez Denis, ou que Platon reste eti (iréec. Votre cœur et votre raison sont pour la (irèce. Vous examinerez si, en restant dans Athènes, vous devez rechercher la bienveillance des Périclès. On est facile contre vous. Des trésors de colère se sont amassés contre nous tous. Mais il vous faut votre pension . Voulez- vous me faire votre agent, quoique je ne sois pas sur les' lieux? » Puis le 5 auguste suivant : « Je iiYi point d'avis a vous donner; vous n'en prendrez que dis votre, fermeté et de votre sagesse. Je n'ai rien à dire m M. le duc de Choiscul, je lui ai tout dit; et, puisque vous ne le croyez pas l'auteur de cette injustice, mon rôle est terminé. J'ignore si vous quitterez cette nation de, singes et si vous irez chez des ours; mais, si vous aile/, en Oursie, passez par chez nous. Ma poitrine commence un peu a s'engorger. Il serait fort plaisant que je mourusse entre vos bras, en faisant ma profession de foi. Mais pourquoi ne viendriez-vous pas à Ferney

attendre philosophiquement la fin des orages? » Le 13 du même mois, Dalembert lui avoue qu'il sent les inconvénients de la pauvreté et ajoute : « Savez-vous que je vais être sevré? A quarante-sept ans, ce n'est pas s'y prendre de trop bonne heure. Je sors de nourrice, où j'étais depuis vingt-cinq ans; j'y prenais d'assez bon lait, mais j'étais renfermé dans un cachot où je ne respirais pas, et je sens que l'air m'est absolument nécessaire ; je vais chercher un logement où il y en ait. Il m'en coûte six cents livres de pension que je fais à cette pauvre femme pour la dédommager de mon mieux; c'est plus que la pension de l'Académie ne me vaudra, supposé qu'on veuille bien enfin me faire la grâce de me la donner. » Et Voltaire de répondre, le 28 suivant : « Je m'intéresse pour le moins autant à votre bien-être qu'à votre gloire; car après tout, le vivre dans l'idée d'autrui ne vaut pas le vivre à Taise. Je me flatte qu'on 'vous a enfin restitué votre pension, qui est de droit; c'était vous voler que de ne vous la pas donner. » En 1770, Dalembert eut une nouvelle occasion pour exposer ses besoins à Voltaire. Le 4 auguste, il fti mandait : « Vraisemblablement j'aurai bientôt le plaisir de vous embrasser. Tous mes amis me conseillent le voyage d'Italie pour rétablir ma tête; j'y suis comme résolu, et ce voyage me fera, comme vous croyez bien, passer par Ferney, soit en allant, soit en revenant. La difficulté est d'avoir un compagnon de voyage; car, dans l'état où je suis, je ne voudrais pas aller seul. Une autre difficulté encore plus grande, c'est l'argent que je n'ai pas. Beaucoup d'amis m'en offrent, mais je ne serais pas en état de le rendre, et je ne veux l'aumône depert. n. 7

sonne. J'ai pris le parti d'écrire, il y a huit jours, au roi de Prusse, qui m'avait déjà offert, il y a sept ans, quand j'étais chez lui, les secours nécessaires pour ce voyage que je me proposais alors de faire. J'attends sa réponse, ainsi que celle d'un ami à qui j'ai proposé de m'accompagner. * Le 9 suivant, autre lettre : «J'espère toujours vous embrasser bientôt ; j'espère aussi que le même prince, qui souscrit si dignement et si noblement pour votre statue, me mettra en état de faire ce voyage d'Italie, si indispensable pour ma santé, i Le il, Voltaire répond : « Mon cher philosophe, mon cher ami, vous êtes donc dégoûté de Paris ; car assurément on ne se porte pas mieux sur les bords du Tibre que sur ceux de la Seine. M. de Fontenelle, à qui vous tenez de fort près, a vécu cent ans sans eu avoir l'obligation à Rome. Je souhaite que Denis fasse ce que vous savez; mais je doute que le viatique soit assez fort pour vous procurer toutes les commodités et tous les agréments nécessaires pour un tel voyage; et si vous tombez malade en chemin, que deviendrez-vous ? Ma philosophie est sensible; je m'intéresse tendrement à vous : je suis bien sûr que vous ne ferez rien sans avoir pris les mesures les plus justes. 4 Dalembert avait accepté des pensions du roi de Prusse et de M me Geoffrin ; aurait-il refusé des secours de la main de Voltaire? assurément non. 11 est impossible de croire qu'en révélant à Voltaire les embarras dans lesquels il se trouvait en 1165 et en 1110, il n'ait pas eu le dessein de lui mendier adroitement de l'argent. Voltaire était trop clairvoyant pour ne pas deviner le sens de ces confidences ; mais il fît sem- ' blant de nepas comprendre, afin de n'avoir rien à donner.

Les procédés de Voltaire envers les gens de lettres qui ont fait un appel à la générosité de son cœur, vontnous servir à apprécier les bienfaits dont il aurait comblé d'autres personnes qui avaient acquis moins de droits à sa bienveillance, suivant ses panégyristes. Nous en profiterons aussi pour relever une anecdote qui n'est pas sans intérêt.

A l'occasion de Y Ode de Voltaire intitulée Y Anniversaire de la Saint-Bar thélemi, pour l'année 1772, M, Beuchot a dit : « Le 14 mai, date de l'assassinat de Henri IV, et le 24 auguste, anniversaire de la Saint-Barthélemi, n'étaient pas des jours ordinaires pour le philosophe de Ferney. » En 1769, le 30 auguste, Voltaire s'avisa d'écrire à d'Argental : « J'ai toujours la fièvre le 24 du mois d'auguste : vous savez que c'est le jour de la Saint- Barthélemi; mais je tombe en défaillance le 14 de mai, où l'esprit de la ligue catholique assassina Henri IV. » Le lendemain il écrivait aussi au comte de Schomberg : « Ne soyez point étonné que j'aie été malade au mois d'auguste. J'ai toujours la fièvre vers le 24 de ce mois comme vers le 14 de mai. Vous devinez bien pourquoi. » Le 5 septembre 1774, il disait encore à d'Argental : « Je ne sais par quelle fatalité singulière j'ai la fièvre tous les ans le 24 auguste, jour de la Saint-Barthélemi. » Le marquis de Villette (p. 114) mandait à ce sujet, en 1777 au marquis de Villevieille : « Je dois vous apprendre une anecdote aussi extraordinaire que touchante, et que je suis honteux d'avoir ignorée jusqu'à présent : c'est que M. de Voltaire n'a pas encore passé une seule année de sa vie sans avoir la fièvre le jour de la Saint- Barthélemi. Il ne reçoit jamais personne à <*reil jour;

il est dans son lit; l'affaissement de ses organes, l'intermittence, la vivacité de son pouls caractérisent cette crise périodique. On s'y attend; on ne l'approche qu'en tremblant. Il semble que son cœur soit ulcéré de toutes les plaies que la persécution religieuse a faites aux hommes ; et on se garde bien de lui en parler, dans la crainte d'ajouter à sa douleur. Je vous atteste ici un" fait que d'abord je me défendais de croire : mais toute la maison en est témoin depuis vingt ans. » Wagnière (p. 336) raconte à son tour que tous les ans, le jour de la Saint-Barthélemi, M. de Voltaire avait une espèce de fièvre et éprouvait un malaise si marqué, que tout le monde s'en apercevait. Mais Duvernet (p. 424) a cru devoir faire cette remarque : « Ce qu'on a dit de la fièvre annuelle de Voltaire, le jour de la Saint-Barthélemi, n'est ' point vrai. Un légendaire, autrefois, eût pu embellir la chronique de quelque saint d'un pareil mensonge; mais la vie d'un philosophe aussi grand par ses œuvres que puissant par sa doctrine ne pourrait qu'en être déparée. Ce qui est certain, c'est que le jour de la Saint- Barthélemi, Voltaire était inquiet, triste et chagrin. 11 rappelait en gémissant, et souvent en pleurant, les principales horreurs de cette journée désastreuse. L'air de joie ou de contentement dans ceux qui l'approchaient lui déplaisait infiniment. On l'eût mis en colère si on se fût permis de rire en sa présence. En 1772, il célébra l'anniversaire de ce jour horrible par un p«»ème; il en écrivit les stances en lettres de sang. » La correspondance de Voltaire renferme des lettres du 24 août 1724 à Thieriot ; du 25 août 1732 à Cideville ; du 24 août 1735 à M. Caumont; du 23 août 1743 à d'Argental; du

25 août 1744 et aussi du 23 août 1749 au même; du

24 août 1750 à M me Denis ; du 24 août 1751 à la même; du 23 août 1755 à Colini; du 23 août 1756 à la comtesse Lutzelbourg ; du 24 août 1758 à M. Rousseau, à Liège; du 25 août 1759 à Dalembert; du 24 août 1761 à Damilaville, à M 016 d'Épinay et à d'Argental auquel, il apprend qu'il a quinze lettres à écrire de suite; du 23 août 1762 à Duclos; du 23 août 1763 à d'Argental, à Damilaville et à Thieriot ; du 24 août 1764 à M. Bertrand et à Damilaville; du 24 août 1765 au marquis d'Argence de Dirac; du 25 août 1766 à Dalembert, à Damilaville, à Leclerc de Montmerci et à Frédéric, landgrave de Hesse-Cassel ; du 23 août 1767 àd'Olivet; du 24 août 1768 à Guillaumot; du 23 août 1769 à M. Jean Maire; du

25 août 1770 au comte deSchomberg; du 25 août 1772 àM me de Saint-Julien; du 24 août 1775 à Dalembert, Chose singulière! dans aucune de ces lettres, Voltaire ne parle de la Saint-Barthélemi et ne permet de supposer que cette journée lui occasionnât le moindre chagrin ou le plus petit accès de fièvre. Ce silence n'est-il pas la réfutation la plus accablante des puériles assertions de ce de Villette, et de Wagnière, dont Duvernet lui-même s'est vu obligé de rejeter le témoignage? C'est un fait incontestable que Buffon possédait le don des larmes ; Rousseau s'est vanté d'en avoir été gratifié de bonne heure. Voltaire avait reçu de la nature le même privilège. Il pleurait, nous l'avons vu, quand il le voulait, aussi facilement qu'un enfant. Il ne lui était pas plus difficile de contrefaire le malade, et même le moribond, au point de tromper un médecin, au rapport de Wagnière lui-même (p. 75). S'il a versé

tant de larmes inutiles sur des malheurs irréparables, comment l'excuser d'avoir été si insensible au récit des malheurs de ses amis qu'il lui était donné de soulager sans se gêner?

En vain Condorcet avoue que Voltaire était dominé par le sentiment d'une bonté active; que l'amour de la gloire ne fut jamais en lui qu'une passion subordonnée à la passion plus noble de l'humanité, et que des secours à des gens de lettres, des encouragements à des jeunes gens en qui il croyait apercevoir le germe du talent, absorbaient une grande partie de sa fortune. En vain Duvernet (p. 392) nous dit qu'il joignait toujours à ses dons l'art extrêmement rare de savoir obliger, et qu'on le voyait voler au-devant des besoins de beaucoup d'hommes de lettres, et les obliger pour le seul plaisir de les obliger. En vain M. Aubert de Vitry, dans le Dictionnaire de la Conversation, à l'article Voltaire, a cru que soulager, servir les malheureux était un besoin pour lui. En vain, dans la Galerie française, à l'article Voltaire, M. Ber ville prétend à son tour qu'il ne refusa jamais un service qui fût en son pouvoir. Nous avons mis et cette philosophie, et cette humanité, et cette délicatesse à une terrible épreuve. N'est-il pas permis de conclure, comme le fit un jour Gollini, que nous devons maintenant savoir à quoi nous en tenir sur ces belles passions et ces nobles sentiments qui n'inspirèrent que de jolies phrases, de séduisantes maximes, un charlatanisme aussi superbe que stérile?

La pénurie dans laquelle Voltaire vient de laisser ses aides de camp et ses cordons bleus va nous aider à prouver qu'il ne dut pas gâter les personnes gênées qui lui furent recommandées, ou qui osèrent s'adresser Spontanément à lui.^

Ayant appris qu'une demoiselle Damfreville était à Paris dans un extrême besoin, Voltaire pria TabbéMoussinot de lui prêter 100 francs dont il avait le reçu dès le 10 janvier 1738.

Le 20 décembre de la même année, il envoya à Maupertuis une somme de 100 francs pour une Laponne.

Dans son Commentaire historique, il se vante aussi d'avoir terminé un procès en payant de ses deniers la vexation qui opprimait ses pauvres vassaux, et il cite la lettre qu'il adressa à l'évèque d'Annecy pour se plaindre d'un curé qui avait suscité un procès à ses vassaux pour obtenir d'eux ce qu'il croyait avoir le droit d'exiger, et qu'ils refusaient de payer. Wagnière (p. 39) dit à ce sujet : « Le curé ayant fait mettre en prison à Gex les deux plus notables paysans de. la communauté de Ferney qui se trouvaient dans l'impossibilité de payer ce qu'il exigeait d'eux, M. de Voltaire m'envoya retirer ces deux malheureux laboureurs, et porter la somme, qui se montait à 2,100 livres. Elle ne lui a été remboursée que dans l'espace de vingt ans, sans intérêts, par la jouissance d'un petit marais, qui lui fut concédée pour ce terme par la commune de Ferney.

L'origine de cette affaire venait d'une dîme que ce curé se croyait en droit de lever sur des pièces de terre de Ferney. 11 y avait litige depuis plusieurs années, et les frais du procès avaient plus que triplé la redevance exigée des paysans. » 11 n'appartenait qu'à un tribunal de terminer cette affaire. Voltaire aimait à se faire payer la dîme; il ne pouvait en déposséder un curé. Sans doute celui-ci recourut à des voies peu dignes de son caractère; mais il n'en avait pas ipoins la loi pour lui. Si Voltaire intervint dans ce débat, il est évident qu'il perdit peu de chose, et que sa conduite ne fut ni aussi généreuse, ni aussi noble qu'il semble l'annoncer dans son Commentaire historique. 11 ne s'était fait aucun scrupule d'envoyer et un violon de l'Opéra et un juif de Berlin en prison.

Dans le même ouvrage et dans sa correspondance, il vante à l'envi ses procédés envers la famille Grassi. C'est une nouvelle exagération. Six frères du nom de Crassi étaient obérés de dettes ; comme ils étaient mineurs, des Jésuites d'Ornex obtinrent des lettres patentes qui les autorisaient à acheter un domaine appartenant à ces mineurs. La vente avait été régulière. Plus tard les mineurs voulurent rentrer dans leur bien en vertu du retrait lignager. Sur l'ordre de leur général, les Jésuites n'opposèrent aucune résistance, suivant une lettre de Voltaire à La Chalotais, du 17 mai 1762. Tout se fit légalement. Voltaire affecta de parler de l'acqui- * sition des Jésuites comme d'une usurpation. Il est évident qu'ils n'avaient agi que loyalement. Si Voltaire prêta de l'argent aux frères Crassi pour recouvrer leur propriété, il n'avait rien à risquer, puisqu'ils étaient

solvables. Wagnière (p. 55) certifie qu'ils lui remboursèrent la plus grande partie de ses fonds, et que Voltaire leur remit le restant. Cette dernière assertion est inadmissible. On ne peut croire que des gens assez riches pour acheter, suivant le Commentaire historique, un joli domaine qui avait été entre les mains des Jésuites, eussent consenti à un pareil cadeau, et que Voltaire eût imaginé de secourir des personnes qui n'avaient pas besoin de ses bienfaits.

Maintenant à nous deux, Wagnière. « On ignore peut-être, dit-il (p. 66), que dès l'instant qu'on eut appris à Genève la nouvelle de la perte de la bataille de Rosbach, M. de Voltaire écrivit à son banquier à Berlin de donner de sa part aux officiers français blessés et prisonniers l'argent dont ils pourraient avoir besoin, et de leur rendre tous les services qui dépendraient de lui. Il prit même aussi la liberté d'en recommander quelques-uns particulièrement au roi de Prusse. » Ces ordres furent-ils exécutés? Combien coûtèrent-ils à Voltaire ? Le silence de Wagnière sur ces détails rend son assertion insignifiante, puisqu'il nous met dans l'impossibilité d'apprécier le mérite de Voltaire dans cette circonstance.

Même remarque à faire sur ces lignes (p. 32) : « En nil, il y eut une très grande disette dans le pays de Gex. M. de Voltaire fit venir beaucoup de blé de la Sicile, qu'il distribua aux habitants à un prix au-dessous de l'achat. » Wagnière ajoute qu'il s'agissait de deux cents coupes de blé de Sicile, mais il nous laisse ignorer le prix de la coupe et la perte que supporta Voltaire.

Wagnière continue (p. 40 et 41) : « Je crois devoir rapporter ici quelques autres traits du même genre, et également propres à donner une idée du caractère de M. de Voltaire et de sa conduite, non seulement envers les vassaux de ses domaines, mais envers tous les malheureux qui s'adressaient à lui, et qui ne Tétaient pas devenus par leur inconduite.

« Dans Tannée 1159, ayant un jour appris qu'un habitant de Tourney avait été mis en prison à Genève pour dettes, il m'envoya pour l'en faire sortir. J'avais déjà terminé avec le citoyen de cette ville qui Tavait fait incarcérer, lorsque tous les autres créanciers de cet homme vinrent sur-le-champ le faire écrouer de nouveau. Je courus faire part de cet incident à mon maître, qui s'engagea de payer toutes les dettes de ce paysan, qui se montaient à plus de 2,000 écus. Je portai Targent nécessaire, môme celui pour les frais d'emprisonnement. Après l'élargissement, cet homme passa une reconnaissance à son libérateur, qui ne voulut exiger d'intérêts pour un certain nombre d'années, et qui n'a été remboursé qu'en partie au bout de plus de seize ans. » Malheureusement ce récit n'est pas vrai. Il s'agit ici de l'affaire de Bétems, si enjolivée par une requête de Voltaire que nous avons reproduite. Une note du président de Brosses nous a appris ce qu'il faut penser de ce langage pharisaïque. Wagnière a donc écrit sur de mauvais rapports, ou a menti impudemment, ce qui est aussi probable; car il est difficile d'admettre que Voltaire eût chargé un scribe de dix-neuf ans d'une négociation aussi délicate et aussi difficile.

Wagnière : « Une veuve des environs de Ferney,

mère de deux jeunes enfants, étant vivement poursuivie par ses créanciers, eut recours à M. de Voltaire, qui non seulement lui prêta de l'argent sans intérêts, mais lui paya encore d'avance la rente de quelques fonds de lerre qu'elle ne pouvait ni faire exploiter ni louer à personne, et qu'il se chargea de mettre en valeur. Ces terres n'en ayant pas moins été mises en vente quelque temps après par voie de justice, il se rendit adjudicataire, et en fit porter le prix très haut pour le profit de cette veuve et de ses enfants. De plus, il les logea longtemps' gratis dans une de ses maisons ; et au bout de quelques années, cette femme, par la plus noire ingratitude, lui fit perdre non seulement tout l'argent qu'il avait payé pour elle, mais encore beaucoup d'autre par la chicane, outre tous les fonds achetés dont elle vint à bout de se remettre en possession par le moyen de sa fille. » Impossible de deviner ce que donna et perdit Voltaire dans cette affaire. Il est certain qu'il était de son intérêt de soutenir ses vassaux pour en attirer d'autres par l'espoir de trouver en lui un protecteur. C'est ainsi qu'il put facilement avancer des fonds qui étaient garantis par les terrains de sa débitrice. Il lui en coûtait peu de cultiver ces terrains, s'ils étaient abandonnés ; s'il l'a fait, il faut l'en louer. Sa débitrice a eu assurément grand tort de ne pas lui payer son tribut de reconnaissance. Mais des contradictions viennent tellement obscurcir ce récit, qu'elles forcent de douter de son authenticité. Comment admettre que la susdite veuve ait pu légalement se faire rendre une propriété vendue légalement et loyalement? On est tenté de croire que c'est par suite d'une plainte de lésion

qu'elle est parvenue i ce bat. IL est probable qu'elle a\att la justice poar elle. Etes Dors Voltaire ne joue pas ici le beau rôle. 11 s'est vainement rendu adjudicataire, et il n'a pas poussé trop haut les enchères de l'adjudication. Pur conséquent Wo^nière a de nouveau menti, ou esc tombé dans une ineptie inexplicable.

Même conséquence à tirer de ces lignes : c Une chose à peu près semblable lui airiva avec une autre personne à qui il avait prêté !.4MM> écus. »

Wasnière : c Une veuve de Feraey„ très pauvre, dont un des fils était élevé chez M. de Voltaire, avant une maison qui était absolument en raine, il la lui fit rebâtir, et fit don au jeune homme de tout ce que lui avait coûté cette reconstruction, par un billet de sa main, que je remis i ce dernier. #

c 11 a aussi fait bâtir et donné des maisons, portions de maisons et de terrains à bien des paysans de Ferney. j Toujours des phrases et point de chiffres. Or. sans chiffres, ces deux assertions n'ont aucune valeur.

A la vérité, en voici : « Un habitant de Ferney, qui lui devait 600 livres par obligation, lui faisant part, en ma présence, d'un petit malheur qui venait de lui arriver, obtint sur-le-champ de M. de Voltaire la remise de sa dette. » Que le lecteur se rappelle la conduite de Voltaire envers ses courtiers, ses correspondants, ses amis in* Unies, et qu'il décide si l'autorité de Wagnière lui suffit pour admettre que Voltaire ait d'un mot remis une créance de 600 livres à un paysan, donné des terrains et des maisons à ses vassaux, qui devaient assurément

itre moins chers que les gens de lettres qui s'adres*

sèrent à lui au jour de la tribulation, et qu'il était de son honneur de secourir.

Wagnière clôt ainsi son procès-verbal (p. 42) : « Il me serait difficile de rapporter toutes les actions particulières de bienfaisance de M. de Voltaire. » Je le crois, si elles étaient toutes du genre des précédentes.

Wagnière : « Il les faisait si simplement et si singulièrement, que Ton ne pouvait même s'en douter. » Rien de plus certain, car personne ne se serait douté que Voltaire exigeât des reçus des aumônes qu'il daignait accorder, et qu'il eût l'intention de donner l'argent qu'il ne prêtait que sur bon contrat et sur hypothèque.

Wagnière : « En faisant du bien, il avait encore l'art de ménager l'amour-propre de ceux qu'il obligeait. » Malheureusement ses reçus, ses lettres, ses registres, son Commentaire historique attestent le contraire.

Wagnière : « Je suis bien aise de trouver ici l'occasion de confondre un peu la calomnie, en rendant hommage à la vérité. » Wagnière aurait dû choisir d'autres vérités pour confondre la calomnie; ce n'est pas avec des mensonges, des invraisemblances, des absurdités qu'on la réduit au silence. Il ajoute : « Je défie qui que ce soit de me démentir sur les faits que je rapporte. » Je crois l'avoir fait, grâce à ses contradictions.

Encore du Wagnière : « Il y a bien, il est vrai, des personnes que je connais qui ont eu part à sa munificence et à ses secours, mais qui se sont bien gardées de lui en témoigner quelque reconnaissance; au contraire... » Dans ce cas, Wagnière devait les démasquer, puisque leur ingratitude l'y autorisait; et comme il les

connaissait, il aurait parlé de ces ingrats probablement avec plus d'exactitude et de bon sens qu f il ne Ta fait des paysans dont il nous dévoile le tableau. 11 faut le blâmer d'avoir négligé de profiter de cette belle occasion pour confondre la calomnie, et pour justifier son maître des accusations dont il était l'objet.

Voici enfin son dernier mot : « Il faut dire comme Arlequin : Attendons un peu, Dieu permettra que tout se découvre. » La comparaison ne manque pas d'àpropos. Je loue Wagnière de sa sincérité. Malheureusement personne n'a répondu à son attente. Quelles que soient les découvertes qu'on fasse, je suis persuadé qu'elles ne seront pas la glorification de Voltaire. Il faut qu'il ait fait bien peu d'actes de bienfaisance, puisque sa correspondance si volumineuse en fournit un si petit nombre. Collini, M me de Graffigny, Condorcet n'en citent aucun. Le marquis de Luchet (t. I, p. 120) n'a pu reproduire que cette anecdote : « Un homme lui emprunta un jour 16,000 livres, avec promesse de lui remettre au bout de quinze jours un contrat pour sa sûreté. Quinze mois se passèrent sans que le prêteur fût nanti. Impatienté de ces lenteurs qui avaient mauvaise grâce : « Monsieur, lui dit-il d'un ton brusque, je vous donne les 16,000 livres; mais dorénavant je ne vous prête pas un sou sans hypothèque. » Ce serait se moquer du lecteur que de réfuter un pareil conte.

Néanmoins Duvernet (p. 115) n'a pas manqué de le reproduire. Voici ce qu'il nous donne pour pendant (p. 392) : « Un jeune officier avait passé quelques jours à Ferney, et, faute d'argent, ne pouvait rejoindre son régiment. Voltaire soupçonne son embarras : « Vqus

« allez, lui dit- il, à votre régiment, permettez qu'un de « mes chevaux, pour se former, fasse la route avec « vous ; » et, lui mettant une bourse dans la main : « Je vous prie, ajouta-t-il, de vouloir bien vous charger « de sa nourriture. » Or, ou cet officier était dans l'infanterie, ou il servait dans la cavalerie. S'il était dans l'infanterie, il était accoutumé à faire ses étapes et n'avait pas besoin de cheval pour s'éloigner de Ferney. S'il servait dans la cavalerie, .il devait avoir un cheval dans les écuries de son escadron. Pour se rendre à son poste, un cheval devenait une charge pour lui, puisque, pour le nourrir en chemin et le renvoyer ensuite par un exprès, il lui en eût plus coûté qu'en prenant le coche. C'est cependant ce qu'il a dû faire, puisque Duvernet parle d'un cheval prêté et non donné pour un voyage. Je crois qu'un officier ne relèverait pas cette platitude sans se moquer du narrateur.

Duvernet (p. 321) continue : « Racontons encore, pour édifier les ennemis du philosophe, un fait longtemps ignoré et qui l'eût été toujours, si les bonnes gens qui furent l'objet de sa bienfaisance n'avaient trahi son secret. Un laboureur, étranger à ses terres, perdit au parlement de Besançon un procès qui le ruina entièrement. Dans son désespoir, il vint, avec sa femme et ses enfants, implorer Voltaire qui, dans toute la France, jouissait d'une grande réputation de bienfaisance. Le secours qu'il réclamait était pour appeler de l'arrêt qui le condamnait et le ruinait. Au récit du malheur de ces bonnes gens, Voltaire verse des larmes, prend leurs papiers, les confie à Christin, son bailli, lequel, après un examen réfléchi, fut d'avis que c'était

une bonne cause que ces infortunés avaient perdue, et que les nullités de la procédure donnaient voie à un appel. A ce rapport, Voltaire entre dans son cabinet, et en revient portant, dans le pan de sa robe de chambre, trois sacs de 1,000 francs chacun. « Voilà, dit-il à cet « infortuné laboureur, pour réparer les torts de la jus- « tice ; un nouveau procès serait un nouveau tourment « pour vous ; si vous faites sagement, vous ne plaiderez « plus, et si vous voulez vous établira Ferney, je m'oc- « cuperai de votre sort. » Quoique cette anecdote ait été adoptée par Mallet et par Palissot, qui dit dans son Éloge de Voltaire avoir vu le médaillon que fit graver d'Argental pour en conserver le souvenir, je me permettrai de ne pas l'adopter aveuglément. Voici pourquoi. II n'est pas probable que Voltaire ait eu besoin des lumières de son bailli pour examiner et juger cette affaire. Il n'est pas probable non plus qu'il ait renoncé à la voie d'un appel, s'il était persuadé d'y gagner le procès perdu en première instance. 11 aimait trop à s'immiscer dans les débats pour dédaigner de laisser plaider une bonne cause pour laquelle il aurait facilement trouvé un avocat capable et complaisant, qui eût exigé peu d'honoraires. Puis comment admettre que Voltaire eût donné tout de suite 3,000 francs à des gens qu'il n'avait jamais vus, tandis qu'il laissait tous ses amis intimes dans le besoin? Sur un fait aussi peu vraisemblable, il n'est pas permis de s'en rapporter à l'autorité de Mallet, que nous avons trouvé si éloigné de la vérité et du sens commun, pas plus qu'à celle de Duvernet, dont les Mémoires de Bachaumont, du 25 octobre 1786, et le Magasin encyclopédique (iv e année, 1. 1, p. 316) ont parlé avec tant

de mépris, et dont Voltaire lui-même ambitionnait peu le suffrage.

Quant à Palissot, voyons s'il mérite le même blâme. Il dit dans son Éloge historique de Voltaire : « Souvent il allait au-devant des malheureux ; il les prévenait par ses bontés, en leur épargnant l'embarras de la demande. S'ils étaient dans le cas de ne point recevoir à titre de don, il leur prêtait sans intérêt, et même en les dispensant de la reconnaissance. Ce n'était pas des sommes légères qu'il hasardait ainsi. Un gentilhomme des environs de Genève, décoré dans le service, nous a dit à nous-mème que Voltaire lui avait prêté de la manière la plus noble une somme de 30,000 livres, dans un temps où il paraissait peu vraisemblable que cet officier fût jamais à portée de s'acquitter. A l'égard des personnes à qui leur situation ne permettait ^)as de rendre, il les secourait par des libéralités entières et absolues. Plusieurs de ces bienfaits passaient par les mains de M. d'Argental. Il est quelques gens de lettres qui en ont reçu de considérables ; on n'attendait pas d'eux qu'ils les publiassent; on souhaitait seulement qu'ils parussent ne les pas oublier. 11 ne tira d'autre vengeance d'un homme qui avait passé une partie de sa vie à le calomnier, qui était tombé dans l'indigence, et qui lui offrait de rétracter ses calomnies par un acte public, que de refuser la rétractation et d'envoyer à ce malheureux un présent de 50 louis. » Autant de mots, autant de mensonges ou d'absurdités. 1° Tout ce qui précède démontre que Voltaire n'allait jamais au-devant des malheureux ; qu'il leur donnait le moins possible ; qu'il était impatient de recevoir des témoignages de

lie VOLTAIRE

leur reconnaissance, et qu'il ne cessait de leur reprocher leur ingratitude. — 2° Il serait ridicule d'admettre que Voltaire eût prêté sans garantie 30, 000 livres à un officier insolvable, lorsque, toute sa vie, il ne plaça aucuns fonds entre les mains de sa famille, de ses amis intimes, de son secrétaire, sans exiger des contrats ou des billets. — 3° Sa correspondance prouve qu'il ne chargea pas d'Argental de distribuer des aumônes ou des secours en son nom. — 4° Il est avéré qu'aucun homme de lettres ne reçut de lui des libéralités considérables. — 5° Il n'avait pas l'habitude de rendre le bien pour le mal. Loin de détester les louanges, il les provoquait. Il avait soin de réclamer des panégyriques ostensibles de tous ceux qu'il avait daigné obliger, ou qu'il avait été forcé de gratifier. L'enthousiasme de Palissot n'est donc que de la puérile crédulité ou de l'imposture inqualifiable.

Quand même on s'en rapporterait aveuglément à la parole de Wagnière, de Luchet, de Duvernet et de Palissot, la gloire de Voltaire n'y gagnerait pas beaucoup. Les libéralités que nous venons d'examiner ne pourraient guère être considérés que comme « des émotions passagères, des surprises, des élans, des soubresauts, pour ainsi dire, de vertu et d'ardeur, » dirai-je avec un polémiste.

Motivons notre appréciation et notre réserve. Pour cela, hâtons-nous de représenter le budget que Voltaire allouait aux pauvres.

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