‹ Ménage et finances de VoltaireChapitre 7 sur 18 · ET LES PAUVRES · texte numérisé non relu

ET LES PAUVRES

dans son langage comme dans ses mœurs. En rejetant la charité, le mobile de toutes les actions qu'il avait louées, Voltaire s'appliquera-t-il à faire oublier tout ce qu'avait enfanté cette vertu?

Dans son Dictionnaire philosophique, à l'article Job, il adresse ces paroles à Job : « Bonjour, mon ami Job. J'ai été beaucoup plus riche que toi. Aucun de tes prétendus amis ne te prête un écu. Quoique j'aie perdu une grande partie de mon bien, je ne t'aurais pas traité ainsi. Rien de plus commun que gens qui conseillent, rien de plus rare que ceux qui secourent. C'est bien la peine d'avoir trois amis pour n'en pas recevoir une goutte de bouillon, quand on est malade! Je les aurais condamnés pour n'avoir point secouru leur ami. » Dans le même Dictionnaire philosophique, à la section première du mot Fertilisation, il écrit ces mots : « Le nombre des mendiants est prodigieux, et, malgré les lois, on laisse cette vermine se multiplier. Je demanderais qu'il fût permis à tous les seigneurs de retenir et ' faire travailler à un prix raisonnable tous les mendiants robustes, hommes et femmes, qui mendieront sur leurs terres. » Dès 1749, dans ses Einbellissejnents de Paris, il voulait qu'on condamnât au travail les « indigents fainéants qui ne fondent leur misérable vie que sur le métier infâme et punissable de mendiants, et qui contribuent à déshonorer la ville. » Au chapitre XI de la II e partie de son Histoire de Russie, il a loué Pierre le Grand d'avoir délivré les villes « de la foule odieuse de ces mendiants qui ne veulent avoir d'autre métier que celui d'importuner ceux qui en ont, et de traîner aux dépens des autres hommes une vie misérable et

honteuse... » N'était-ce pas ressusciter le turpisegestas de l'antiquité? Dans tous ses écrits, Voltaire confond habituellement les gueux avec les pauvres.

Voltaire rappellera-t-il dans sa vie privée l'humanité de l'auteur de l'article Job, ou la dureté de celui des mots Fertilisation, des Embellissements de Paris et de l' Histoire de Russie? Lisez attentivement toute sa volumineuse correspondance, vous n'y remarquerez aucun sentiment de générosité pour les pauvres. A Ferney comme à Cirey, à Berlin et à Paris, jamais il ne s'occupe des pauvres. A aucune époque il ne charge un ami discret de distribuer des aumônes aux pauvres. Quand il leur jette un écu, c'est pour se débarrasser au plus vite de leurs importunités. 11 en agit ainsi avec tous les descendants de Corneille. Suivant Wagnière (p. 13), il donna un jour une pièce de 6 francs à un capucin avec autant d'ostentation que s'il lui eût remis une lettre de change d'une valeur considérable. Quelques Jésuites s'étani présentés pour lui demander ua asile, il leur fit demander s'ils voulaient lui servir de laquais et porter sa livrée, et les envoya chercher une retraite ailleurs,* au moyen de quelque secours, raconte Wagnière (p. 56), Cependant n'avait-il pas été content, en Angleterre, de recevoir un cadeau du roi? A Colmar, n'avait-il pas été obligé d'emprunter de l'argent à un ami? Dans un de ses voyages avec M me du Chastelet, une personne de sa connaissance n'avait-elle pas payé pour lui des frais de réparation de voiture, comme le prouve Longchamp (p. 139)? Sur son Livret, il consacrait 1,000 francs en aumônes, comme nous savons. Il paraît qu'il ne dépassait pas cette somme. Elle était suffisante, s'il n'avait

en vue que les pauvres de Ferney. Songeait-il aux pauvres des autres pays? Non. Wagnière (p. 31) nous dit à ce sujet : « Il faisait beaucoup d'aumônes, non aux mendiants des rues et vagabonds, qu'il ne pouvait souffrir, mais aux habitants des environs de Ferney, qui peuvent attester combien de secours ils recevaient de lui dans leurs besoins et dans leurs maladies. Il a payé longtemps pour l'instruction de quelques enfants suisses, dans les écoles de charité de Lausanne; mais une partie des ministres de cette ville lui ayant fait une querelle sur ce qu'il avait dit nouvellement du fameux Saurin, il fut si piqué qu'il discontinua les contributions qu'il accordait à cet établissement respectable. » Cette dernière anecdote nous montre ce qu'il faut penser du désintéressement de Voltaire lorsqu'il faisait du bien, et nous amène à conclure qu'il était difficile d'obtenir quelque chose de lui, quand on n'égratignait pas l'épiderme de sa vanité.

Quand Voltaire prend la plume, il s'adresse au genre humain. S'agit-il de soulager l'humanité, l'homme n'est plus que le serf de ses terres; le monde, que le territoire de Ferney. Ses aumônes ne dépassaient pas les frontières de ses propriétés. Arrêtons-nous donc maintenant pour contempler ce qu'il fit dans ce hameau, dont il enrichissait les pauvres du cent cinquantedeuxième de son superflu.

Si j'avais une lyre, j'aimerais à faire l'épopée de Ferney. Je chanterais sa genèse obscure, ses dévelop-

pements rapides comme l'éclair, l'étendue de son commerce, les prodiges de son activité dévorante, l'enthousiasme de ses spectacles, la gaieté de ses sociétés; puis je déplorerais avec amertume ses révolutions, ses catastrophes, sa ruine profonde, ruine prématurée comme celle de Babylone, de Tyr, de Troie, de Lacédémone, d'Athènes, de Carthàge, s'il est permis de comparer les petites choses aux grandes.

Hélas ! pauvre cité,

Elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin.

Cette éphémère destinée ne mérite-t-elle pas un regard de l'historien?

La victoire, le commerce, l'opulence, la pitié, la puissance avaient eu leur métropole ; il était réservé à Ferney de devenir la capitale de l'esprit, dans un siècle où chacun avait et croyait avoir beaucoup d'esprit, où c'était une manie, une épidémie d'en étaler prodigieusement ; de sorte qu'à chaque instant on le voyait quitter les cours et les académies pour s'attabler dans un corps de garde ou s'asseoir nonchalamment sur la paille d'un bouge, et descendre quatre à quatre l'escalier de la mansarde pour courir dans les rues et les jardins, et retourner ensuite, brisé de fatigue, s'assoupir sur les éclredons des boudoirs ruisselants d'or et de pierreries. Tous les monarques s'empressèrent de reconnaître cette principauté; ils la saluèrent à l'envi comme la reine des nations, le flambeau de la civilisation; ce qu'elle abhorrait, ils l'abhorraient; ce qu'elle aimait, ils l'aimaient; ce qu'elle aspirait à détruire, ils s'efforçaient de le dé-

trùire; ils lui envoyaient des courriers presque toutes les semaines ; ils donnèrent ordre à leurs ambassadeurs de respecter toutes ses fantaisies, de favoriser toutes ses entreprises, d'oublier ses fautes. Les parlements avaient brûlé d'envie de sévir contre elle; mais la cour de France la laissait faire. L'évêque d'Annecy la menaçait de ses foudres; mais la ville éternelle, la ville aux sept collines, la ville du vicaire de Jésus-Christ tolérait ses insolences continuelles, ses injures grossières. Des flots d'étrangers y affluaient sans cesse; ducs, maréchaux, gentilshommes, académiciens, présidents y coudoyaient l'avocat, l'officier, le prêtre, le robin, le journaliste; on eût dit que c'était le rendez- vous de quiconque quittait ses pénates.

En effet, tout chemin conduisait alors à Ferney, comme on l'avait dit autrefois de Rome. Se proposaiton de parcourir Venise, Gènes, Florence ou Naples, on passait par Ferney. Était-on appelé à la cour de Postdam, on s'arrêtait à Ferney. Désirait-on baiser les mules du pape, ou lécher les pieds de l'impératrice de Russie, on courait à Ferney. Se rendait-on en Allemagne, en Hollande ou en Belgique, on se détournait de sa route pour descendre de voiture à Ferney. Quel que fût le sujet du départ, amour, intrigues, affaires, guerre, persécutions, plaisir, curiosité, santé, on faisait une halte à Ferney. Quand on était ennuyé de garder le coin du feu, et qu'on voulait respirer l'air de la campagne, sans savoir où flâner, on tombait inopinément à Ferney.

Un vieillard paraissait courbé sous le faix des ans, appuyé sur une petite canne, paré de précieuses dentelles, enveloppé de superbes fourrures, la tète couverte

de la vénérable perruque à quatre marteaux, bien frisée, bien poudrée ; ses yeux brillaient comme des diamants ; son front rayonnait de joie, un sourire fin et léger comme celui des Grâces errait sur ses lèvres. C'était lui. A son aspect, c'était un flux et reflux de flatteries, un assaut de magnificat, une conspiration d'éloges longtemps ruminés, élaborés et répétés. On n'eût point osé l'aborder sans l'accabler de compliments ; le cérémonial engageait les dames à l'embrasser ; une actrice crut de son devoir de se jeter à ses genoux; il est vrai qu'il s'agenouilla aussi et lui demanda ce qu'on pouvait faire dans cette posture. On était présenté.

Alors on se plantait à Ferney, on y mangeait, on y buvait, on y dormait, on s'y promenait, on y causait, on y dansait, on y jouait la comédie. Mais monsieur n'était plus visible. Les petites entrées étaient réservées aux princes, aux philosophes déjà célèbres; il ne manquait jamais de leur lire quelque chant de la Pucelle. Le soir, il riait volontiers avec tous ses hôtes; mais il se retirait de bonne heure pour se coucher, quoiqu'il fût toujours censé travailler ou souffrir. Il s'était beaucoup moqué de Desfontaines, de Jean-Baptiste Rousseau, de Fréron, de Jean-Jacques Rousseau, de Nonotte et de ses critiques.

Quand on avait pris congé de lui, on ne manquait pas de publier ce qu'on avait vu, et même ce qu'on n'avait pas pu admirer chez lui. C'était lui qu'on avait recherché à Ferney ; mais pour lui faire plaisir, on se croyait obligé de vanter tout ce qu'il avait fait à Ferney, car il prenait plaisir à conduire ses hôtes daas les

maisons qu'il y avait bâties, dans les terrains qu'il avait exploités.

Qu'était-ce donc que Ferney avant l'arrivée de Voltaire? Il convient d'avouer que sa fondation se perd dans la nuit des temps, et que les nuages les plus épais flous voilent ses faibles développements. Qui lui prêcha la foi? Qui posa la première pierre de sa chapelle? Qui éleva son manoir? Quel rôle joua-t-il sous les Mérovingiens, les Carlovingiens, les Capétiens? Quelle part pritil aux croisades, à l'affranchissement des communes? Telles sont les questions qu'il serait important d'exa miner; mais aucun bénédictin n'ayant songé à les approfondir, nous nous bornerons à relater ce qu'était Ferney en 1758.

Il y avait alors un château, une église, quelques maisons, par conséquent un noble, un prêtre, et un peuple ôtant son chapeau à M. le comte, marquis ou baron, et faisant un salut encore plus profond à M. le curé. Remarquait-on autre chose dans les villes de l'ancienne France? M. de Bonald exige-t-il davantage pour constituer un État? Ferney n'attendait donc pas un premier occupant.

Voltaire prétend, dans son Commentaire historique, que sa passion avait toujours été de s'établir dans un eanton abandonné pour le vivifier. Il est certain, au contraire, que sa passion avait toujours été de s'établir à Paris, et que c'est après plusieurs années employées en vain à solliciter de la cour la permission de rentrer à Paris, qu'il se décida à chercher un domaine au meilleur marché possible, et qu'il n'acheta Ferney qu'à une époque où il avait perdu tout espoir de venir se pros-

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terner aux pieds du roi son seigneur, et de vivre dans les boudoirs de la favorite. De plus, cette passion innée ferait présumer que Voltaire désirait s'identifier avec la populace, mettre sa main dans la main calleuse du paysan en sabots, en blouse bleue et en bonnet de laine. Or, il nous apprend lui-même que nul n'avait plus d'aversion et de mépris pour ces classes nombreuses, qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. « Nous ne nous soucions pas, mandait-il, le 13 auguste 1162, à Helvétius, que nos laboureurs et nos manœuvres soient éclairés. » Voilà pour l'instruction, voici pour le travail : « Oui, disait-il, je crie contre les fêtes, je fais travailler les fêtes. Il est abominable d'avoir soixante jours consacrés à l'ivrognerie. C'est une affaire dont tous les parlements devraient se saisir (1). Le roi devrait, je ne dis pas permettre les travaux champêtres ces jours-là, mais les ordonner. » Sevrer les ouvriers de toute instruction, leur supprimer leurs seules heures de repos et de bonheur, n'est-ce pas les assimiler à des bêtes de somme? Ces maximes de Voltaire ne suffisent-elles pas pour prouver combien il serait volontiers resté indifférent au sort de quelques malheureux?

Ferney était-il cet endroit où il avait toujours pensé à s'établir (2)? Dans son Commentaire historique, il n'en parle que comme d'un désert sauvage. Le 20 décembre 1166, il se plaignait à M. Chardon de n'y avoir trouvé que des terres incultes, de la pauvreté, des écrouelles. S'il en eût été ainsi, pourquoi l'avait-il

(1) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosses, p. 363. ( fc 2j Lctlre à d'Argcntal, du 12 juin 1762.

acheté si cher? Un domaine en si mauvais état lui eûtil rapporté tout de suite ce qu'il se vantait d'en retirer?

Du moment qu'il eut jeté un regard de pitié sur Ferney, il le couvrit du manteau de sa renommée, et s'appliqua à le vivifier ; de sorte que le nom de Voltaire reste confondu avec celui de Ferney, et que nommer Ferney c'est rappeler Voltaire, comme se souvenir de Voltaire c'est se reporter à Ferney.

Le 15 auguste 1760, Voltaire écrivait au roi Stanislas : « Le devoir des princes et des particuliers est de faire, chacun dans son État, tout le bien qu'il peut faire. » En a-t-il agi ainsi à Ferney?

Il commença par défricher des bruyères immenses, et il obtint du conseil du roi qu'on desséchât les marais qui infectaient sa province et qui y portaient la stérilité (1). Ce soin le préoccupa longtemps. Le 1 er février 1165, il mandait à Damila ville : « Vous ne savez pas ce que c'est que la manutention d'une terre qu'on fait valoir. Je rends service à l'État sans qu'on en sache rien. Je défriche des terrains incultes ; je bâtis des maisons pour attirer les étrangers ; je borde les grands chemins d'arbres à mes dépens, en vertu des ordonnances du roi, que personne n'exécute. » Plus tard il implora les bontés de M. de Trudaine pour faire paver deux grandes routes qui traversaient Ferney ; sa demande lui fut octroyée (2).

En même temps qu'il travaillait à défricher et à améliorer ses terres, il continuait à bâtir des maisons. En 1767, dans sa lettre du 9 janvier à Montyon, il en comp-

(i) Lettre à M n,e do Fontaine, du 1 er février 1761. (2) Lettre à M™« de Saint-Julien, du 12 juin 1776.

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tai: or.z.*. Le 2»> repternLr»* t7Tt r il partait à d'Àrgental

•I-t wr.^r. ai javelles nuisHL-* qu'il venait de construire d* fjû-i ea oicable. En 1775. encore vingt autres de pierre •]■■: taille t . Il -jleva pour le marinais de Florian an papillon ija'il vaniaic comme plus lirais et plus joli qie crrlai 'le MjtIv : LieaiOc il en lit quatre ou cinq dans le ai^aie goût poar ceux qui les lai avaient demanda J-. En 177S. il portait à quatre-vingt-quatorze le nori::.;- <Ie- habitations qu'il avait construites (S); car il î< ju fiiii par en commander à son maçon, comme d'-'ia-.i-es commandent uae paire de souliers à un cordonr.ier, rapportent les Mémoires de Bachaumont, du 2i tlficemtre 1774.

C'est pourquoi, en 1777. dans une lettre où il rappelait a M. Le Pelletier de Morfontaine ces mots du livre premier de l'Enéide :

il disait : « Ce vers de Virgile m'a coûté 1,500.000 Hvres. » Il y aurait sans doute beaucoup à rabattre de cotte addition. Mais il n'est pas moins vrai que la population avait augmenté.

liés 1766, suivant sa lettre, du 20 décembre, à ]H. Chardon, il croyait que son territoire était peuplé de trois fois plus d'habitants qu'en 1758. En 1169, il s<! flattait d'avoir quadruplé le nombre de ses paroishieiis (V). A la vue de tout ce ramassis, en 1771, il ne

(1) 1,'tti-ft a de Vaines, du i> septembre 1775. \"!. t l.«itr« h «l'Ar^cntal, du 2i octobre 1774. i:\, 1,1-itrft au môme, du 3 février 1778.

d) Lettre a Saint- Lambert, du 7 mars 1768. ,

craignit plus de parler de son hameau comme d'une ville (1). Qu'on juge de sa joie et de son orgueil en 1178, où on pouvait y afficher un dénombrement de douze cents personnes, au lieu des quirante-neuf malheureux paysans qu'il avait trouvés dans la pauvreté, lorsqu'il y vint pour la première fois! Dans son Commentaire historique, il certifie qu'elles étaient toutes à leur aise, comme il l'avait dit à Berger, dès le 25 février 176o. 11 n'avait rien épargné pour augmenter et le nombre de ses maisons et celui derses paysans. Nous avons vu que, quand ses revenus ne lui arrivaient pas à échéance, il supprimait la pension de ses neveux (2); tout l'argent qu'il attendait et qu'il recevait était toujours censé destiné à la prospérité de Ferney. Aussi en vint-il à confesser qu'il avait fait des efforts au-dessus de son état et de sa fortune (3).

Comment pouvait-il dire qu'il servait l'État (4) en donnant au roi de nouveaux sujets?

« Figurez-vous, disait-il à d'Argental, le 4 mai 1167, que j'ai fondé une colonie à Ferney; que j'y ai établi Ses marchands, des artistes, un chirurgien ; que je leur bâtis des maisons. » Il regardait cette entreprise comme la plus belle qu'on eût faite dans le mont Jura (5). Ses nouveaux hôtes étaient des horlogers français ci-devant établis à Genève (6). Voltaire compta, le 24 avril 1770, quarante ouvriers employés chez lui à

(1) Lettre au duc de Richelieu, du 29 avril 1771. — (2) Idem»

(3) Lettre à M ma de Saint-Julien, du 21 septembre 1772.

(4) Le.tre à M-. du Deffand, du 23 avril 1770. — (5) Idem. (6) Lctlre à d'Argental, du 25 avril 1770.

enseigner l'heure à l'Europe (1). Le lendemain, il parlait de cinquante familles nouvellement recueillies chez lui (2). Quelques mois plus tard, il s'agissait de plus de cent Genevois avec leurs familles (3). Trois ans plus tard, c'était une colonie de cinq à six cents artistes (4). Pourquoi tous ces ouvriers tombaient-ils deux à deux, quatre à quatre au beau milieu de Ferney? Voltaire nous l'apprendra. Le 11 mai 1170, il écrivait au cardinal de Bernis : « M. le duc deChoiseul établit une ville nouvelle à deux pas de mon hameau. On a déjà construit sur le lac de Genève un port qui coûte 100,000 écus. Les bourgeois de Genève ont conçu une grande jalousie de cette ville, qui sera commerçante; et ils ont craint que je ne convertisse leurs meilleurs ouvriers, et que je ne transplantasse leurs ouailles dans un nouveau bercail, comme de fait la chose est arrivée. Il y eut beaucoup de tumulte à Genève, il y a trois mois. Les bourgeois assassinèrent quelques Genevois qui ne sont que natifs : les confrères des assassinés, ne pouvant se réfugier dans la ville de M. le duc de Choiseul, parce qu'elle n'est pas bâtie, choisirent mon village de Ferney pour le lieu de leur transmigration ; ils se sont aussi répandus dans les villages d'alentour. Ce sont tous d'excellents horlogers ; ils se sont mis à travailler dès que je les eu logés. Notre dessein est de ruiner saintement le commerce de Genève, et d'établir celui de Ferney. »

(1) Lettre à Hennin, du 24 avril 1770.

(2) Lettre à d'Argental, du 25 avril 1770.

(3) Lettre au duc de Richelieu, du 11 juillet 1770.

(4) Lettre à d'Argental, du 24 octobre 1774.

La fortune tendait les bras à Voltaire ; il se garda bien de lui tourner le dos. II comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de ces fatales circonstances. Dès que son plan fut conçu, il se hâta de l'exécuter et parvint à tout convertir en or. Il avait sous la main une colonie entière d'excellents artistes en horlogerie; il commandait aussi à des peintres en émail (1). Il prêta de l'argent à tous ces ouvriers pour leur aider à travailler, et leur confia une manufacture de montres (2). Elle devint considérable (3) et attira une foule de marchands de toute espèce (4). II y en eut bientôt deux pour les montres et une troisième pour les étoffes de soie (5). Le commerce ayant pris du développement, on en compta plus tard quatre pour les montres et trois autres petites pour d'autres objets (6). En juillet 1772, on en remarquait surtout six, dont Une pour les blondes (7). Quelques mois plus tard, il était question d'une grande quantité de manufactures (8).

Dans presque toutes ces manufactures, on ne fabriquait que des montres; bien que faites en six semaines (9), elles étaient très jolies, très bonnes et à bon marché (10). Toutes les conditions du succès se

(i) Lettre au duc de Richelieu, du 11 juillet 1770.

(2) Lettre à d'Argcntal, du 25 avril 1770.

(3) Lettre à de la Borde, du 16 avril 1770.

(4) Lettre au duc de Richelieu, du 11 juillet 1770.

(5) Lettre à M m0 du Deffand, du 21 octobre 1770.

(6) Lettre à d'Argental, du 20 septembre 1771^

(7) Lettres à M ra * de Saint-Julien, des 31 juillet et 21 septembre 1772.

(8) Idem,

(9) Lettre a de la Borde, du 16 avril 1770.

(10) Lettre à de Bcrnis. du 11 mai 1770.

trouvant réunies, ce fut Voltaire qui se chargea de la commission. Il surpassa tous les commis ou courtiers Le 16 mai 1110, il écrivait à d'Argental : « Je suis bien fâché que les prémices de ma manufacture ne puissent être acceptées. J'avais envoyé à M me la duchesse de Choiseul une petiie boite de six montres charmantes, et qui coûtent très peu. La plus chère est de 46 louis, et la moindre est de 12; tout cela coûterait le double à Paris. J'aurais voulu surtout que le roi eût vu les montres qui sont ornées de son portrait en émail, et de celui de M gr le dauphin. Je suis persuadé qu'il aurait été surpris et bien aise de voir que, dans un de ses plus chétifs villages, on eût pu faire, en aussi peu de temps, des ouvrages si parfaits. * Voltaire obtint la récompense due à sa courtoisie. Le roi acheta plusieurs montres et lui promit sa protection pour la nouvelle colonie (1), tant il avait été ravi de l'échantillon mis sur son compte par le duc de Choiseul (2) !

Celui-ci portait le plus vif intérêt à la prospérité de Ferney. Dès 1166, Voltaire lui disait : c Je vous dois tout, car c'est vous qui avez rendu ma petite terre libre. C'est par vous que mon désert horrible a été changé en un séjour riant; que le nombre des habitants est triplé, ainsi que celui des charrues, et que la nature est changée dans ce coin, qui était le rebut de la terre. » Le 1 juillet 1110, c'était à Dalembert qu'il en parlait en ces termes : « M. le duc de Choiseul me soutient de toutes ses forces, il fait son affaire de la

(1) Lettre à de Bernis, du 11 mai 1770.

(2) Lettre à d'Argental, du 22 juillet VlïQ.

mienne; M mé la duchesse de Choiseul l'encourage encore, et nous lui avons les dernières obligations. » Aussi, le 18 septembre 1769, envoya-t-il à cette dame les premiers bas de soie fabriqués à Ferney. Il ne cessa de se recommander à elle dans tous ses embarras. Le 9 avril 1710, il lui écrivit : « A peine M*' Atticus-Corsicua-Pollion (le duc de Choiseul) a dit, en passant dans son cabinet : Je consens qu'on reçoive les émigrants, que sur-le-champ j'ai fait venir des émigrants dans ma chaumière. A peine y ont-ils travaillé, qu'ils ont fait assez de montres pour en envoyer une petite caisse en Espagne. C'est le commencement d'un très grand commerce. J'envoie la caisse à M* r le duc par ce courrier, afin qu'il voie combien il est aisé de fonder une colonie, quand on le veut bien. Nous aurons dans trois mois de quoi remplir sept ou huit autres caisses. Je me jette à vos gros et grands pieds, pour vous conjurer de favoriser cet envoi, pour que cette petite caisse parte sans délai pour Cadix, soit par la terre (le texte de diverses éditions porte par Vair; c'est par erreur, autrement Voltaire aurait dit une absurdité), soit par la mer; pour que notre protecteur, notre fondateur, daigne donner les ordres les plus précis. J'écris passionnément à M. de la Ponce (secrétaire du duc) pour cette affaire, dont dépend absolument un commerce de plus de 100,000 écus par an. Je glisse même dans mon paquet un placet pour le roi. J'en présenterais un à Dieu, au diable, s'il y avait un diable. » Le 23 avril, Voltaire apprit à d'Argental qu'il craignait beaucoup que sa caisse pour Cadix n'eût pas été favorablement accueillie du duc. Mais le 21 juillet suivant, il mandait

au même d'Argental : « Je vous supplie de communiquer à M. le duc de Choiseul mon étonnement, dont je ne suis pas encore revenu. J'avais pris la liberté d'envoyer sous son enveloppe, en Espagne, une caisse des ouvrages de ma manufacture. Il daigna se charger de la faire passer par la poste à Bordeaux, et de l'adresser à un patron de vaisseau pour la rendre à Cadix; et voici qu'il m'envoie lui-même le reçu du patron : mon protecteur devient mon commissionnaire. »

Sur ces entrefaites, il avait envoyé, le 5 juin, cette circulaire a tous les ambassadeurs : « Monsieur, j'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que les bourgeois de Genève ayant -malheureusement assassicé quelques-uns de leurs compatriotes, plusieurs familles de bons horlogers s'étant réfugiées dans une petite terre que je possède au pays de Gex, et M. le duc de Choiseul les ayant mises sous la protection du roi, j'ai eu le bonheur de les mettre en état d'exercer leurs talents. Ce sont les meilleurs artistes de Genève; ils travaillent en tout genre, et à un prix plus modéré qu'en toute autre fabrique. Ils font en émail, avec beaucoup de promptitude, tous les portraits dont on veut garnir les boîtes des montres. Ils méritent d'autant plus la protection de Votre Excellence, qu'ils ont beaucoup de respect pour la religion catholique. C'est sous les auspices de M. le duc de Choiseul que je supplie Votre Excellence de les favoriser, soit en leur donnant vos ordres, soit en daignant les faire recommander aux négociants les plus accrédités. Je vogs prie, monseigneur, de pardonner à la liberté que je prends, en considération de l'avantage qui en résulte pour le

royaume. » Voltaire accabla de lettres non moins pathétiques toutes les personnes de sa connaissance. Le duc de Choiseul s'étant chargé de l'expédition des caisses de montres pour Rome, Voltaire manda, le 11 mai 1710, au cardinal de Bernis : « La bonne œuvre que je supplie Votre Éminence de faire est seulement de daigner faire chercher par un de vos valets de chambre, ou par quelque autre personne de confiance, un honnête marchand établi à Rome, qui veuille se charger d'être notre correspondant. Je vous réponds qu'il y trouvera son profit. Les entrepreneurs de la manufacture lui feront un envoi dès que vous nous aurez accordé la grâce que nous vous demandons. » Le cardinal de Bernis n'ayant pas pris cette affaire à cœur, Voltaire lui écrivit de nouveau, le 28 décembre suivant : « Je ne peux m'empêcher de vous dire que vous m'avez profondément affligé. Je n'ai point mérité cette dureté de votre part; je m'en plains à vous avec une extrême douleur. Vous avez cru apparemment que ma colonie n'était qu'une licence poétique. Il n'y a point d'ambassadeur qui ne se soit empressé de nous procurer des correspondances dans les pays étrangers. Vous êtes le seul qui non seulement n'ayez pas eu cette bonté, mais qui ayez dédaigné de me répondre. Que vous en coûtait-il de faire dire un mot au consul de France que vous avez à Rome? J'attendais cette grâce de la bienveillance que vous m'aviez témoignée. Si vous aviez voulu pour vous ou pour quelqu'un de vos amis quelque jolie montre aussi bonne que celles d'Angleterre, et qui aurait coûté la moitié moins, vous l'auriez eue en dix jours par la poste de Lyon. » En même temps Voltaire

•pressait le duc de Praslin de faire parvenir des montres au dey et à la milice d'Alger, au bey et à la milice de Tunis (1). Il eut soin de recommander sa colonie à la bienveillance de l'impératrice de Russie, dont on grava le portrait sur des montres, comme on l'avait fait pour le roi et le dauphin ; en peu de temps, il lui expédia pour 39,238 livres d'orfèvrerie (î). Dans le Commentaire historique, il régla son compte à 80,000 livres. Dès Tannée 1111, il eut la consolation d'entrer en relation avec l'Espagne, l'Italie, la Russie, la Hollande (3). Il pénétra même dans les murs de Constantinople (4) ; et, en 1113, il finit par se faufiler dans la Turquie et jusque dans le Maroc (S) et l'Amérique (6). Ses lettres du G mai et du 18 octobre 1111, à la fameuse Catherine, prouvent qu'il songeait à établir une succursale sur les frontières de la Tartarie et de la Chine. Mais il n'oubliait nullement Paris. Le 20 septembre 1111, il pria d'Argental de plaider éloquemment sa cause auprès des intendants des menus plaisirs du roi. Le 9 septembre 1114, il traita aussi avec le célèbre L'Épine, horloger du roi. Il ne négligea rien non plus pour fournir des blondes de ses fabriques aux premières maisons de modes de la capitale (1).

Tant de démarches devaient être couronnées de succès éclatants. Voltaire avait espéré voir affluer

(1) Lettre à d'Argental, du 26 septembre 1770.

(2) Lettres à Catherine, des 22 décembre 1770, 30 avril et 19 juin 1771.

(3) Lettre au duc de la Yriiliere, du 9 mai 1771.

^4) Lettre au comte de Saint-Priest, du 17 juin 1771. (.">) Lettre à d'Argental, du 28 juin 1772.

(6) Lettre à M mj du Dcffand, du 5 juin 1772.

(7) Lettre à 31 rae do Saint-Julien, du 31 juillet 1772.

100,000 écus tous les ans à Ferney. Dès 1773, ses manufactures envoyaient pour 100,000 livres de marchandises au bout du monde (1). En 1774, on fit un inventaire de 450,000 livres (2), et on ne désespéra pas de parler bientôt de 1 million (3). En 1776, il était question déjà de 600,000 livres (4). Ferney alors était vanté comme une ville et même une très jolie ville (5) ; on y comptait douze cents ârties (6) ; on y remarquait un médecin et plusieurs bourgeois qui avaient acheté des maisons de 6,000, de 12,000 livres et d'autres plus considérables (7). Tous les jours il y arrivait des artistes ; Voltaire leur bâtissait des. habitations et leur avançait de fortes sommes d'argent (8). Il leur procurait jusqu'à des lingots d'or (9); il se chargeait de tous leurs remboursements et de leurs affaires en souffrance dans les pays étrangers (10). Il obtint du roi qu'ils ne payassent aucun impôt (11) et qu'ils eussent toutes les facilités possibles pour leur commerce (12); de sorte que personne ne pouvait travailler mieux et à meilleur compte (13), et qu'il n'y avait qu'un tremble-

(i) Lettre à M m * du Deffand, du 13 août 1773.

(2) Lettre à de Vaines, du 5 septembre 1775.

(3) Lettre à L'Epine, du 9 décembre 1774.

(4) Lettre à M m * de Saint-Julien, du 12 juin 1776.

(5) Lettre au duc de Richelieu, du 15 octobre 1776.

(6) Lettre à do Bacquencourt, du 4 octobre 1776.

(7) Lettre au marquis do Floriau, du 6 janvier 1777.

(8) Lettre à d'Àrgental, du 28 juin 1773.

(9) Lettre à do la Borde, du 16 avril 1770.

(10) Lettre à d'Argental, du 28 juin 1773.

(11) Lettre au duc de la Vrillicre, du 9 mai 1771,

(12) Lettre à de Pomaret, du 14 octobre 1771.

(13) Lettre à Catherine, du 22 janvier 1771.

ment de terre qui fût capable de ruiner un établissement si puissamment soutenu (i). Grâce à la protection du duc de Richelieu et de M mc de Saint-Julien, dit Wagnière (p. 60), Voltaire avait la faculté de se servir de l'enveloppe du baron d'Ogny, intendant général des postes, pour expédier sans frais tous les objets d'horlogerie et de bijouterie qui seraient fabriqués à Ferney, dans toute la France et les pays étrangers, et même jusque dans la Turquie et le Maroc.

Il est facile de deviner combien Voltaire devait rechercher la protection des ministres. Il avait recommandé ses manufactures avec une persévérance infatigable au duc de Choiseul (2); celui-ci étant disgracié, Voltaire tâcha de capter la bienveillance de son successeur. Il crut que le duc d'Aiguillon avait juridiction sur Ferney. Aussi, le 20 septembre 1171, écrivit-il à d'Argental : « Si, dans l'occasion, mon cher ange peut faire quelque éloge de nos colonies à M. le duc d'Aiguillon, il nous rendra un grand service. Figurez-vous que nous avons fait un lieu considérable d'un méchant hameau où il n'y avait que quarante misérables, dévorés de pauvreté et d'écrouelles. Loin d'avoir le moindre intérêt dans toutes ces entreprises, je me suis ruiné à les encourager, et c'est cela même qui mérite la protection du ministère. Le simple historique d'un désert affreux changé en une habitation florissante et animée est un sujet de conversation à table avec des ministres. M. le duc de Choiseul avait daigné acheter quelques-

(1) Lettre à M raa du Deffantl, du 8 août 1770.

(2) Lcllro au duc de Richelieu, du 29 avril 1771.

unes de nos montres pour en faire des présents au nom du roi. Nos fabricants les vendent à un tiers meilleur marché qu'à Paris. Presque tous les horlogers de Paris achètent de nous les montres qu'ils vendent impudemment sous leur nom, et sur lesquelles ils gagnent non seulement ce tiers, mais très souvent plus de moitié. Tout cela très bon à dire quand on traitera par hasard le chapitre des arts. » Trois jours après, Voltaire chargea le duc de Richelieu de la même commission,* en lui représentant sa colonie comme un objet de commerce intéressant pour l'État, et digne d'attirer l'attention du ministère. Mais il ne laissait pas d'être inquiet. Le H octobre, il manda à d'Argental : « Ma colonie, qui n'est plus protégée, me donne de très vives alarmes. Je me suis ruiné pour l'établir et pour la soutenir; j'ai animé un pays entièrement mort; j'ai fait naître le travail et l'opulence dans le séjour de la misère, et je suis à la veille de voir tout mon ouvrage détruit. Je vous demande en grâce de parler à M. le duc d'Aiguillon ; vous le pouvez, vous le voyez tous les mardis; je ne vous demande point de vous compromettre, j'en suis bien éloigné. Je lui ai écrit, je lui ai demandé en général sa protection; j'ose dire qu'il me la devait; il ne m'a point fait de réponse; ne pourriez-vous pas lui en dire un mot? Il vous est assurément très aisé de savoir, dans la conversation, s'il est favorablement disposé ou non. Voilà tout ce que je conjure votre amitié de faire le plus tôt que vous pourrez dans une occasion si pressante. Si M. le maréchal de Richelieu était à Versailles, il pourrait lui en dire quelques mots, c'est-à-dire en faire quelques plaisanteries, tourner mon entreprise en

l."0 VOLTAIRE

ridicule, se bien moquer de moi et de ma colonie; mais mon ange sentira mon état sérieusement et le fera sentir. ;> Le 16 octobre, Voltaire pria aussi la duchesse d'Aiguillon de le rappeler au souvenir du duc. Il n'oublia pas non plus le duc de la Vrillière, dans le département duquel se trouvaient le territoire de Ferncy et l'entreprise de Versoy (1). Enfin il finit par supplier le prince de Condé de ne pas l'abandonner (2). Dès que Turgot fut porté au faîte du pouvoir par le flot irrésistible de l'opinion, Voltaire tressaillit d'espérance, et pensa qu'une colonie, dont il ne croyait pas l'existence inutile au royaume, allait être encouragée (3). Le 24 octobre 1114, il en parlait ainsi à d'Argental : c M. Turgot ne m'a point écrit. Il m'a fait dire qu'il avait entre les mains la requête de ma colonie. J'attendrai le résultat de ses bontés. Je présume que vous verrez M. Turgot à Fontainebleau, et que vous pourrez lui dire en général quelques mots qui réveilleront son attention pour un établissement digne en effet d'être protégé par lui. » Dans le mois de novembre 1713, il vanta les fldils de Sa Majesté Louis XVI pendant l'administration de M. Turgot. Ce n était pas sans raison. Presque tout ce qu'il demanda lui fut octroyé, bien qu'il lançât requêtes sur requêtes. Ainsi il composa, de 1774 à 1770, les pièces suivantes : Au roi en son conseil; Lettre écrite à M. Turgot par MM. les syndics gênévaux du clergé, de la noblesse et du tiers état du pays de Gex; Petit écrit sur V arrêt du conseil du 13 sep-

i Lettre au duc de la Vrillière, du 9 mai 1771. :2) Lettre à M m * de Saint-Julien, du lo novembre 1776. (3) Lcltro a d'Argonlal, du 23 septembre 1774.

tembre 1114, qui permet le libre commerce des blés dans le royaume ; Notes concernant le pays de Gex; Mémoire sur le pays de Gex; Mémoire du pays de Gex, à M. Turgot, ministre d'État ; Mémoire à M. Turgot; Délibération des États de Gex, du 14 mars 1116, à M. le cdfttrôleur général; A M. Turgot; Remontrances du pays de Gex au roi; Au roi en son conseil. Grâce à l'appui de Turgot, la province de Gex devint libre et heureuse, et fut délivrée de toutes les vexations et de toutes les charges dont Voltaire n'avait cessé de se plaindre. Ferney reconnaissant, dit Wagnière (p. 64), frappa une médaille en l'honneur de Turgot, et, dans son Commentaire historique. Voltaire l'appela le bienfaisant ministre. Quand celui-ci fut destitué, Voltaire avoua à de Vaines, le 15 mai 1116, qu'il était atterré et désespéré. L'élévation de Necker acheva de l'accabler. Le 30 octobre 1116, il apprenait à M me de Saint-Julien qu'il comprenait" que les intérêts de Ferney étant opposés aux intérêts de Genève, Neckec serait obligé de donner la préférence à sa patrie.

Voltaire avait prévu que le jour où le gouvernement ne le favoriserait plus, serait le commencement de sa ruine (1), puisqu'il lui était impossible, sans le secours du gouvernement, de parvenir à faire tomber le commerce de Genève (2). Le duc de Choiseul l'avait encouragé de tout son crédit; Turgot lui avait donné toutes les facilités qui se conciliaient avec les lois, et l'intendant d'Ogny continuait de lui accorder la franchise de

(1) Lettre à d'Argcntal, du 23 juiû 1770.

(2) Lellro au contrôleur général des finances, do novembre 1772.

la poste pour toutes les caisses de montres fabriquées à Ferney (1). Mais il suffisait que le ministère ne prît plus ses affaires à cœur, pour que Voltaire se crût perdu. Dès le 30 octobre 1716, il se plaint à M mc de Saint-Julien de ruine entière. Il n'écrit plus une lettre sans déposer son bilan. Nous avons vu comment il développa ce thème pour remuer et attendrir ses débiteurs, et aiguillonner le zèle de son notaire (2).

Le gouvernement pouvait-il accorder plus de privilèges qu'il n'a fait sur les instances de Voltaire? Évidemment non. Il avait eu l'intention de ruiner Genève en fondant Versoy. Il fut trop préoccupé et trop appauvri pour continuer cette entreprise. Voltaire escamota cette idée. Il tenta à Ferney ce qui devait être exécuté à Versoy. Tous les ministres, toutes les puissances le secondèrent. Il avait sondé leurs intentions, avant de se mettre à l'œuvre. Dès qu'il fut persuadé de n'être point abandonné, il profita des circonstances. Le bon de l'affaire fut de convertir en question d'État une habile spéculation.

Nous savons pourquoi et comment Voltaire parvint à faire regarder toutes ses entreprises à Ferney comme un objet intéressant pour l'État. Il s'agit de prouver maintenant que sa conduite dans cette opération ne fut qu'une spéculation.

Voltaire ne convenait pas de cette vérité. Ainsi il déclarait, le 21 octobre 1711, à M me du Deffand qu'il avait tout fait par pure vanité. Il disait qu'il avait tout entre-

(1) Lettre à Baudeau, d'avril 1775.

(2) Lettres au duc de Richelieu et à du Tertre, des 18 et 20 jaarier 1777.

pris à ses dépens, sans se réserver un denier de profit pour ses peines (1); qu'il prêtait tout son argent sans intérêt (2). Il répétait qu'il n'avait acheté un domaine que pour le vivifier (3), et que c'était la pureté de ses intentions qui devait lui mériter la protection de Moyse- Turgot (4). Dans ses moments d'ennui, il se consolait dans la pensée qu'il avait toujours été entraîné par le seul désir de faire du bien (5). Rien de plus certain que le contraire.

Du moment que Voltaire eut acheté Ferney, il était de son intérêt de défricher et d'améliorer ses terres, puisqu'elles rapportent en raison du soin qu'on prend de les travailler.

Un concours inouï de circonstances lui fit espérer de parvenir à changer son hameau en ville. II le tenta et réussit. Ferney lui appartenait; il est évident que les propriétés augmenteraient de valeur suivant le nombre des habitants. C'est ce qui arriva. Le domaine que Voltaire avait acheté près de 100,000 livres, sa nièce le vendit 230,000. En attendant, Voltaire ne négligeait pas de réclamer la dîme (6), et il se récria contre son curé, qui lui réclamait ce bénéfice (7). Il avouait que ses maisons lui rapportaient des lods et ventes qui étaient considérables (8), si nous en jugeons par ce qu'il

(1) Lettre à d'Argental, du 25 juin 1770.

(2) Lettre à de la Borde du 16 avril 1770.

(3) Lettre à Baudeau, d'avril 1775.

(4) Lettre à do Vaines, du 5 septembre 1775.

(5) Lettre au duc de Richelieu, du 20 janvier 1777.

(6) Lettre à Bertrand, du 29 décembre 1760.

(7) Lettre à Damilaville, du 13 août 1762.

S) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosses, p. 363.

fut obligé lui-même de payer pour l'acquisition de Ferney. C'était lui qui les avait construites; il avait l'habitude de les vendre. Perdit-il dans ces marchés? Luchet (t. II, p. 143) prétend que ces habitations étaient plutôt données que vendues. Mais Wagnière (p. 65), mieux informé que Luchet, nous apprend qu'elles n'étaient cédées que moyennant une rente viagère à 5, à G ou à 1 0/0. La preuve qu'elles étaient vendues tout leur prix, c'est qu'à la mort de Voltaire, sa nièce fut obligée d'accorder de fortes réductions sur toutes ces rentes, quoique l'intendant d'Ogny n'eût point cessé de permettre l'usage de son couvert, et que les fermiers généraux ne demandassent point les droits qui leur revenaient. Quant à l'argent qu'il prêtait à ses colons, il en retirait 4 0/0 d'intérêt suivant Wagnière, mieux informé encore sur cette question que Luchet, qui parle d'un taux modique.

Toutes les spéculations coûtent d'abord quelques sacrifices. Voltaire dut certainement en faire quelquefois pour attirer les étrangers et se les attacher. Mais ne perdait-il pas à ne leur prêter de l'argent qu'à 4 0/0, et à leur vendre des maisons à o, à 6 ou à 1 0/0? C'est ce qu'il faut examiner.

Tous les ans, il lui restait des sommes immenses à utiliser. A qui allait-il les prêter? A l'étranger? mais ces placements exigeaient beaucoup de formalités; leurs remboursements étaient difficiles et occasionnaient d énormes frais de change. A Genève? mais tout y était en révolution; on s'y poursuivait dans les rues, on s'y livrait des batailles avec des seringues chargées d'eau bouillante, à défaut de canons et de mortiers.. En

France, l'État, les capitalistes, les propriétaires ne jouissaient pas d'un grand crédit. Ainsi la Compagnie des Indes penchait d'heure en heure vers sa ruine. Le bon temps des fermiers généraux était passé; on les avait tellement accablés de croupes et de charges que leur position devenait de plus en plus précaire.

L'État n'était qu'un abîme insondable qui engloutissait tous les capitaux et ne revomissait pour intérêts que quelques chiffons de papier de nulle valeur sur la place. Les changements de ministères n'amenaient que de nouveaux impôts toujours plus écrasants; les perpétuelles dilapidations de la cour, en temps de paix comme en temps de guerre, avaient habitué le gouvernement à ne plus rougir, et à ne rien négliger pour extorquer tout l'argent du royaume, de sorte que les arrêts du conseil semblaient échappés à la caverne de quelque bande de brigands. Le 18 février 1770, le payement des rescriptions fut suspendu; cet acte enleva 200,000 livres à Voltaire. Sous un régime où les caprices des prostituées devenaient des lois que s'empressait de signer un monarque abruti par le vin, les propriétés foncières avaient tout à redouter. Les deux tiers de ces propriétés appartenaient aux couvents et aux nobles. Si les couvents étaient opulents, ils n'avaient pas besoin d'emprunter ; ils n'auraient pu le faire sans autorisation. Bien qu'ils pussent offrir hypothèque, ils devaient appréhender un refus, s'ils s'étaient hasardés à demander des fonds. Les Jésuites avaient été riches et puissants; on les avait réduits à la misère en les chassant de leurs maisons, en s'emparant de leurs portefeuilles . Jamais leurs créanciers

ne furent remboursés. Dans son Histoire de Russie, Voltaire loua Pierre le Grand et Catherine II d'avoir dépouillé le clergé de presque tout ce qu'il possédait; maintes fois, de concert avec tous les encyclopédistes, il provoqua le gouvernement à suivre cet exemple en France. Il était facile de conjecturer qu'on ne se bornerait pas à diminuer le nombre des couvents, et qu'on finirait par les supprimer tous sans s'occuper de leur passif. C'est ce qui explique pourquoi Voltaire, si attentif à rechercher des débiteurs qui offrissent toutes les garanties possibles, n'eut point de rapports avec les couvents. Il préféra toujours les grands seigneurs destinés à recueillir quelques lots du partage des immeubles de l'Église. Sans doute ils étaient solvables, puisqu'ils possédaient de vastes domaines ; ils avaient encore l'expectative de toutes les sinécures -qui leur étaient réservées; ils trouvèrent toujours moyen de s'octroyer des pensions, des gratifications ordinaires et des gratifications extraordinaires, de n'être jamais compris dans les réformes, et même de transiger avec les fermiers généraux pour les sommes qu'ils étaient forcés de verser dans les coffres du fisc. Mais rien n'égalait leur audace et leur mauvaise foi pour continuer de se vautrer dans la débauche. Aussi étaient-ils si las de payer de gros intérêts à Voltaire, que ce n'était qu'après plusieurs années de sollicitations et d'exploits qu'il leur arrachait ses rentes. Il était si éloigné d'eux, qu'il ne pouvait traiter de puissance à puissance avec eux que par l'intermédiaire d'un notaire et d'un homme d'affaires auxquels il faut donner des honoraires; il avait besoin d'eux, et se voyait encore obligé de ménager

leur susceptibilité. Ses colons, au contraire, travaillaient sous ses yeux et n'avaient rien à craindre des édits du conseil; s'il leur avançait des capitaux, tout les portait à les faire fructifier, afin d'obtenir de nouvelles avances et de gagner davantage ; ils ne devaient espérer de nouvelles faveurs qu'autant qu'ils s'acquitteraient des engagements qu'ils avaient contractés. Ont-ils été fidèles à leur parole? Oui, puisque jamais Voltaire ne s'est plaint de leur négligence, de leurs banqueroutes, et qu'il n'a cessé de leur abandonner tous les ans l'argent dont il disposait.

Voltaire ne pouvait prudemment et raisonnablement prêter de l'argent à ses anciens débiteurs que par contrats et sur hypothèques : or, ces contrats étaient sujets à des droits de plus en plus exorbitants. Plus ces charges augmentaient, plus l'intérêt du capital devait diminuer. Ferney étant exempt de tous ces impôts et de toutes ces vexations dont Terray avait accablé toutes les propriétés, Voltaire pouvait y placer ses économies à de meilleures conditions qu'ailleurs. De plus, il avançait des fonds sans crainte sur des billets à terme à ses colons, suivant qu'il avait confiance dans l'emprunteur. Par là il s'épargnait des frais considérables, qui rognaient toutes les rentes qu'il touchait ailleurs, comme son Livret l'indique.

En prêtant de l'argent à 4 0/0 à ses colons, Voltaire leur faisait-il une grâce? non. Il s'était réduit à ce taux avec le duc de Wurtemberg. Il n'aurait pas obtenu de plus forts intérêts ailleurs, à cause des frais dont nous venons de parler. Mais rien ne prouve qu'il se contentât toujours de ce i 0/0 avec ses colons. Il leur

vendait des maisons moyennant une rente viagère à 5, à C ou à 1 0/0, c'est-à-dire autant qu'il pouvait. De moine il devait exiger d'eux tout l'intérêt qu'il pouvait retirer des fonds qu'il leur avançait. Son Livret nous apprend qu'au besoin il s'élevait souvent au 5 0/0. Par conséquent, soit qu'il vendît des maisons en viager i\ ses colons, soit qu'il leur prêtât de l'argent pour des époques fixes, Voltaire touchait tout le profit qu'il avait droit d'attendre. S'il a beaucoup prêté à 4 0/0, il est facile d'en trouver la raison. Ce taux n'était pas sans exemple en Europe. De Brosses a constaté, dans ses Lettres familières écrites d'Italie, qu'à Rome le montde-piété n'exigeait que 2 0/0 d'intérêt, et que les effets de la Chambre apostolique étaient fort recherchés comme placement d'argent, quoiqu'ils ne rapportassent qu'un intérêt de 3 0/0. Duclos confirme ces détails, mais en ajoutant qu'au mont-de-piété l'intérêt de 2 0/0 n'atteignait que les objets excédant 525 francs; il fait observer encore que le gouvernement avait réglé l'intérêt des placements à 6 0/0 sur les marchands, à 4 sur les particuliers, et seulement à 3 sur les communautés religieuses. Casanova raconte dans ses Mémoires qu'il se rendit à Trévise pour y mettre au montde-piété, qui prêtait à 5 0/0. Suivant Gorani, Hercule Renaud, duc de Modène, prêtait à 4 0/0 à la ville de Reggio, qui avait donné un intérêt de 5 et même de 5 1/2 0/0 à ses créanciers; les banques de Naples prêtaient ouvertement sur gages ou sur hypothèques à un taux qui s'élevait rarement à 3; à Gênes, la banque de Saint-Georges, dont les statuts ont servi de base à la banque d'Amsterdam ainsi qu'à la Gom-

pagnie des Indes, et qui était l'un des comptoirs les plus fameux de l'Europe, prêtait sur nantissement et ne donnait pas plus de 3 1/2 0/0 d'intérêt. En vertu du concordat de 1763, la cour d'Espagne, dit Bourgoing, s'engagea à payer à Rome 4,595,500 livres, et à ne donner qu'un intérêt de 3 0/0 par an jusqu'au remboursement intégral de cette somme. Plusieurs voyageurs ont trouvé l'intérêt de 2 0/0 assez commun dans le Portugal. En Angleterre, Sheridan regardait comme un taux assez convenable l'intérêt de 4 0/0 qu'il payait pour les emprunts de son théâtre de Londres; l'intérêt de 2 1/2 était en honneur dans toute l'Angleterre. Lavaux nous apprend, dans son Histoire de Pierre III, qu'au moment où cet empereur de Russie fut précipité du trône et assassiné, il allait créer une banque où les commerçants auraient pu emprunter de l'argent à raison de 4 0/0 d'intérêt. Coxe dit qu'en Danemark l'État ne payait qu'un intérêt de 4 0/0. Il ajoute qu'en Suède il y avait une banque qui prêtait à raison de 3 0/0 sur les lingots d'or, d'argent, de cuivre, d'airain et même de fer, et moyennant 4 0/0 sur les maisons et sur les terres, et qu'il y avait une autre banque dont toutes les opérations roulaient sur une commission de 2 0/0. Denina ne porte qu'à 4 0/0 l'intérêt de l'argent en Prusse; il avance que Frédéric II soutint une banque qui prêtait à 4 0/0 et quelquefois seulement à 3 1/2 ; on a loué ce monarque parce qu'il prêta plus de 8 millions à la noblesse de Poméranie à raison de 2 0/0, et d'autres sommes considérables à 1 0/0 seulement. Riesbeck ne mentionne qu'un intérêt de 3 1/2 0/0 dans la Saxe.

A Dresde, Mirabeau a trouvé le 4 0/0 fort recherché. Dutens affirme que kaunitz réduisit l'intérêt de l'argent au-dessous de 4 pour l'Autriche. Suivant Paganel, l'empereur Joseph II prohiba tout placement de fonds sur particuliers au delà d'un intérêt de 4 0/0 ; il alla même jusqu'à défendre au mont-de-piété d'exiger plus de 4 0/0 pour les effets qui ne seraient ni en or ni en argent. Mirabeau avance qu'en Hollande la province ne payait habituellement qu'un intérêt de 2 12 0/0 et allait rarement au taux de 3 pour ses emprunts. Dans sa lettre du 1 er octobre 1163, à M. Prostde Roger, Voltaire convient que les banquiers de Genève ne lui donnaient qu'un intérêt de i 0, pour tous ses placements de fonds. En France, il n'y avait que dans les moments de crise financière que l'intérêt de l'argent s'élevait à 5 0/0. Un édit du roi, enregistré le 29 août 1166, fixa l'intérêt de l'argent à 4 0/0 pour tout le royaume. A la vérité, un autre édit du roi, enregistré le 23 février 1710, annula ledit précédent et permit les placements à l'ancien 5 00. Mais, sous Turgot, le 4 0/0 d'intérêt redevint sinon le taux légal, du moins le taux le plus commun. C'est pourquoi le clergé par lettres patentes du 21 octobre 1115, les États de Bourgogne par lettres patentes du 16 décembre 1115, ceux du Languedoc par arrêt du 19 février 1116, et ceux de Provence par arrêt du 10 mars 1116, furent autorisés à emprunter de de fortes sommes à 4 0. Aussi, le I er novembre lllo, les Mémoires de Bachaumont faisaient-ils cette remarque : « L'intérêt de l'argent se remet comme naturellement à 4 0. Tous les fermiers généraux, receveurs généraux des finances et autres gens riches dans le cas

d'avoir des fonds étrangers et de renouveler leurs engagements à la fin de Tannée, suivant l'usage, ont déclaré qu'ils ne donneraient plus désormais un intérêt plus fort, et que les propriétaires seraient maîtres de les retirer si cette condition ne leur convenait pas. En sorte qu'il n'est aucun doute, si la paix subsiste, que ce taux ne devienne la loi générale du royaume incessamment. »

Ne perdons point de vue que chaque fois que les maisons qu'il avait vendues en viager à ses colons changeaient de propriétaires, Voltaire touchait des lods et ventes considérables. Or, ces lods et ventes étaient considérables, comme le prouve cette lettre à Tronchin, de Lyon, du 23 octobre 1758 : « Je ne sais encore si je serai seigneur de Ferney. On exige pour le droit goth et vandale des lods et ventes le quart du prix de la terre. Il faut pour rafraîchissement payer au roi le centième, à la Chambre des comptes le cinquantième. Ainsi, à fin de compte, on achèterait le double. » Mais, dans une autre lettre au chanoine Perrand, du 24 avril 1167, Voltaire convient que le droit des lods et ventes est du sixième et que la coutume a réduit ce droit au douzième; il assure qu'il se contente du vingt-quatrième pour son droit, ce qui est douteux. II est certain que ces lods et ventes le dédommageaient de ce qu'il perdait en ne vendant en viager ses maisons qu'à raison de 5 ou 6 ou 1 0/0 d'intérêt, et en ne prêtant des fonds qu'à 4 0/0 à une époque où les placements d'argent, étaient si difficiles, puisque l'État osait tout pour échapper à une banqueroute inévitable ; où les couvents s'attendaient à être supprimés, où les capitalistes étaient

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le meilleur et même le seul parti possible de sa fortune. Le rôle de Voltaire à Ferney est donc celui du plus rusé des spéculateurs, du plus actif des capitalistes, du plus retors des propriétaires.

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