IX. — Voltaire et les Comédiens
Les libéralités de Voltaire aux comédiens, comme ses entreprises à Ferney, n'ont-elles pas été des spéculations ? C'est ce que nous nous proposons d'examiner.
Ouvrons d'abord le Commentaire historique pour y lire ces lignes :
<r Voltaire avait commencé dès l'âge de dix-huit ans la tragédie d' Œdipe. Les comédiens eurent beaucoup de répugnance à jouer une tragédie traitée par Corneille, en possession du théâtre; ils ne la représentèrent qu'en 1118, et encore fallut-il de la protection.
« Il donna la tragédie de Mariamne en 1722. Mariamne était empoisonnée par Hérode ; lorsqu'elle but la coupe, la cabale cria : La reine boit! et la pièce tomba.
« En 1132, à la première représentation de Zaïre, quoiqu'on y pleurât beaucoup, elle fut sur le point d'être sifflée.
« Le 21 janvier 1136, la tragédie d'Ahire eut un grand succès. Il attribua cette réussite à son absence.
« Il paraît que les contradictions, les perversités, les calomnies qu'il essuyait à chaque pièce qu'il faisait représenter ne pouvaient l'arracher à son goût, puisqu'il donna la comédie de V Enfant prodigue, le 10 octobre 1136 ; mais il 'ne la donna point sous son nom.
L'auteur écrivit à M ,le Quinault : « Si Ton m'avait reconnu, la pièce aurait été sifflée. »
« Il fit la tragédie de Mahomet et alla faire jouer cette pièce à Lille. Mahomet ne fut rejoué que longtemps après, par le crédit de M me Denis, malgré Crébillon, alors approbateur des pièces de théâtre sous les ordres du lieutenant de police. On fut obligé de prendre M. Dalembert pour approbateur. »
Après ces aveux officiels, surprenons Voltaire dans les conficences de sa correspondance. Dans le mois de mars 1732, il écrit à Moncrif, secrétaire des commandements du comte de Clermont : « J'ai besoin plus que jamais d'être approuvé, et approuvé par votre charmant maître. S'il daignait envoyer chercher la troupe comique encore une fois, et lui recommander Êriphyle, ce serait une bonne action digne de lui. J'ai abandonné cette pièce aux comédiens, quant au profit. Mon véritable intérêt, qui est celui de ma réputation, le droit que j'ai de faire continuer la pièce après Pâques, et surtout la protection dont m'honore M 8 '*, le comte de Clermont, me font espérer que les comédiens ne refuseront pas déjouer la pièce. » Dans le mois de novembre 1734, il mande à d'Argental : « Voulez-vous que je vous envoie certaine tragédie fort singulière (Ahire) que j'ai achevée dans ma solitude? Dieu veuille qu'elle ne soit pas sifflée à Paris ! J'avais commencé cet ouvrage Tannée passée, et j'en avais même lu la première scène au jeune Crébillon et à Dufresne. Je suis assez sûr du secret de Dufresne; mais je doute fort de Crébillon. En tout cas, je lui ferai demander le secret, sauf à lui à le garder, s'il veut. Vous pourriez toujours faire donner
la pièce à Dufresne, sans que Crébillon ni personne en sût rien. Le pis qui pourrait arriver serait d'être reconnu après la première représentation; mais nous aurions toujours prévenu les cabales. Les examinateurs, ne sachant pas que l'ouvrage est de moi, le jugeraient avec moins de rigueur, et passeraient une infinité de choses que mon nom seul leur rendrait suspectes. » Un mois après, en lui envoyant cette pièce, il lui dit : « Vous pourriez faire présenter l'ouvrage à l'examen secrètement, et sans qu'on me soupçonnât. Je consens qu'on me devine à la première représentation ; je serais même fâché que les connaisseurs s'y pussent méprendre; mais je ne veux pas que les curieux sachent le secret avant le temps, et que les cabales, toujours prêtes à accabler un pauvre homme, aient le temps de se former. De plus, il y a bien des choses dans la pièce qui passeraient pour des sentiments très religieux dans un autre, mais qui, chez moi, seraient impies, grâce à la justice qu'on a coutume de me rendre. »
A l'apogée de sa gloire, en pleine possession du théâtre, et placé à côté de Corneille et de Racine, et quelquefois au-dessus d'eux, Voltaire avait encore besoin de protecteur pour faire accepter et représenter ses pièces. Le 16 décembre 1152, il envoie ce placet : « Je supplie monseigneur le maréchal duc de Richelieu, premier gentilhomme de la chambre du roi, de vouloir bien interposer son autorité pour qu'on reprenne au théâtre la tragédie de Rome sauvée; qu'on la représente suivant l'exemplaire que j'ai envoyé, et que les acteurs se chargent des rôles suivant la distribution que j'en ai faite, approuvée par monseigneur le maréchal de Ri-
chelieu. » Le il mai 1160, il dit à d'Argental ; « Vous me faites un plaisir sensible en donnant le produit de l'impression à Lekain . 11 faudra qu'il veille à empêcher les éditions furtives. Vous pouvez promettre le profit de Tanerède à M lle Clairon ; ainsi il n'y aura point de jalousie, et Lekain pourra hautement jouir de ce petit bénéfice, supposé que la pièce réussisse. » Le 9 janvier 1162, il s'adresse ainsi à Damilaville : t Vraiment j'apprends de belles nouvelles ! Frère Thieriot reste indolemment au coin de son feu, et on va jouer le Droit du Seigneur tout mutilé, tout altéré, et ce qui était plaisant ne le sera plus, et la pièce sera froide, et sera sifflée ; et frère Thieriot en sera pour sa mine de fèves. Un autre inconvénient qui n'est pas moins à craindre, c'est qu'on ne prenne votre frère pour le sieur Picardec,de l'académie de Dijon ; alors il n'y aurait plus d'espérance, et tout serait perdu sans ressource. Je demande deux choses très importantes : la première, c'est qu'on m'envoie la pièce telle qu'on la jouera ; la seconde, qu'on jure à tort et à travers que je n'ai nulle part à cet ouvrage : mon nom est trop dangereux, il réveille les cabales. Il n'y en a point encore de formée contre M. Picardec, et M. Picardec doit répondre de tout. » Le 8 mai 1163, voici la missive que décacheté d'Argental : « Vous voulez qu'on imprime la médiocre Zulime au profit de M ,le Clairon : très volontiers, pourvu qu'elle la fasse imprimer comme je l'ai faite. Je doute qu'elle trouve un libraire qui lui en donne 100 ecits/mais je consens à tout, pourvu qu'on donne l'ouvrage tel que je l'ai envoyé en dernier lieu. Voulez-vous supprimer l'édition de TO/t/wpie, ou en faire imprimer une autre, en adoucissant
quelques passages, et le tout au profit de M Ue Clairon ? De tout mon cœur, avec plaisir assurément. » Le 30 auguste 1769, autre avis au même : « J'ai écrit à M. le maréchal de Richelieu pour le prier de faire mettre les Scythes sur la liste de Fontainebleau. Tels qu'ils sont, ils pourront être utiles à Lekain, et lui fournir trois ou quatre représentations à Paris. »
Ces passages, pris au hasard dans la correspondance de Voltaire, concordent avec le Commentaire historique. Il en résulte que le théâtre fut pour Voltaire un sujet perpétuel des plus étranges contrariétés, et un véritable tourment. Les Originaux, Samson, VEnvieux, Pandore, Thérèse, Chariot, le Baron d'Otrante, les Deux Tonneaux, les Guèbres, les Pélopides, les Lois de Minos, Don Pèdre, ne parurent jamais sur la scène à Paris. Sophonisbe y obtint peu de succès ; Brulus n'y eut que seize représentations, Oreste neuf, Artémire huit, la Mort de César sept, l'Indiscret six, les Scythes quatre. Dès la septième représentation, Voltaire avait retiré Irène; il condamna au même sort Êriphyle, dont le début avait cependant été applaudi. Tancrède ne fut d'abord joué que douze fois, et Mérope seulement cinq.
Pour obtenir l'honneur de la représentation, Voltaire éprouvait beaucoup de difficultés. 11 avait passé plusieurs années avant de parvenir à faire accepter Œdipe ; il avait été obligé d'employer des protecteurs pour débuter. Ses efforts furent couronnés d'un immense succès. Dès lors, il semblait qu'il dût avoir ses entrées sur la scène pour tout ce qui sortirait de sa plume. Une réputation acquise tire tout autre poète
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d'embarras ; pour Voltaire, c'était la source des plus grandes contrariétés. Son nom seul suffisait pour réveiller les cabales et irriter ses nombreux ennemis ; tout ce qui pouvait lui procurer un triomphe occasionnait du trouble au parterre. La censure était impitoyable pour ses vers, les supprimait ou les corrigeait, et recherchait toutes les allusions qui ne manqueraient j>as d'être remarquées. Les comédiens craignaient de se commettre avec le gouvernement, dont ils dépendaient ; ils redoutaient aussi d'être siffles de nouveau, comme ils l'avaient été à chaque pièce de Voltaire. S'il leur offrait lui-même une tragédie, il en était rebuté. 11 courait le même danger en se cachant sous le voile de l'anonyme. 11 en reconnut plusieurs fois les inconvénients. Ainsi, t avant qu'il fût question de VÊcueil du Sage, rapportent les Mémoires de Bâcha umont, le 1 janvier 1102, un jeune homme obscur vint présenter cette comédie comme sienne, sous le titre du Droit du Seigneur., au comédien semainier. 11 fut reçu avec la morgue ordinaire. 11 fallut bien des courses, bien des prières, avant d'obtenir une nouvelle audience. Enfin on lui déclara que sa comédie était détestable. Le pauvre diable insista pour obtenir une lecture, la troupe assemblée. Il fallut avoir recours aux suppliques, aux bassesses; et les entrailles du comédien s'étant émues, on lui accorda par compassion un jour de lecture. Le comique aréopage était si prévenu, qu'il ne fit pas grande attention à ce qu'il entendait, et la pièce fut conspuée par toute rassemblée. Le jeune homme se retira fort content de la comédie qu'il venait de jouer. Quelque temps après, M. de Voltaire adressa
cette même pièce aux comédiens sous le titre qu'elle porte aujourd'hui, l'Êcueil du Sage; on la reçut avec respect, elle fut lue avec admiration, et Ton pria M. de Voltaire de continuer à être le bienfaiteur de la Comédie. » Wagnière (p. 191) dit que cette anecdote est très vraie, et que le jeune homme se présenta sous le nom d'un M. Picardin, de Dijon. Même mystification en 17G7 pour le Baron d'Otrante. « Je fus chargé de présenter la pièce aux comédiens italiens, comme l'ouvrage d'un jeune poète de province, relate Grétry (1). Le sujet parut comique et moral, et les détails agréables ; mais ils ne voulurent point recevoir cet ouvrage, à moins que l'auteur n'y fît des changements. Cependant ils voyaient dans le Baron d'Otrante un talent qui pouvait leur être utile, et ils m'engagèrent à faire venir le jeune auteur anonyme à Paris. Je leur promis d'y faire mes efforts. On peut croire que la proposition fit rire Voltaire, et qu'il se consola facilement du refus des comédiens. Il renonça à l'opéra comique. » Encore une anecdote sur ce sujet. « Le Dépositaire, la nouvelle comédie en cinq actes de M. de Voltaire, a été lue il y a quelque temps, était-il écrit, le 1 février 1170, dans les Mémoires de Baehaumont, par le sieur Mole, à l'assemblée des comédiens, sans qu'ils sussent qui en était l'auteur. Elle leur a paru si bassement intriguée, si platement écrite, qu'elle a été refusée généralement, et que plusieurs se sont permis des réflexions piquantes. L'un voulait la faire jouer chez Nicolet, l'autre aux Capucins. L'aréopage a été confondu quand
(1) Mémoires. Paris, an V. ln-8°, 1. 1. p. 166.
le lecteur leur a appris quel en était l'auteur. Par respect pour ce grand homme, ils ont déclaré qu'ils la joueraient s'il l'exigeait, mais ils ont persisté à la trouver détestable, et les amis de M. de Voltaire l'ont retirée. » Mérope n'avait pas été accueillie plus favorablement des comédiens : à la vérité, La Harpe (t. I. p. 318) le nie, mais c'est un fait admis par Duvernet (p. 101) et tous les biographes, et même par M. Beuchot. Ils ont eu raison, car on lit dans les Mémoires de Favart (t. III, p. 218) que Voisenon, ayant appris de Voltaire lui-même la sottise que venaient de commettre les comédiens, s'empressa d'aller les trouver, leur fit honte de leur peu de goût et ne les quitta que quand ils eurent réformé leur jugement sur Mérope.
Soit qu'il révélât son nom, soit qu'il gardât l'anonyme, Voltaire avait tout à craindre. Quels moyens employa-t-il donc pour vaincre toutes les difficultés qu'il rencorflErait sous ses pas ?
« 11 faut avouer que, sans les grands acteurs, une pièce de théâtre est sans vie, » disait-il dans la Dédicace de Zulime à M 110 Clairon. Aussi cultiva-t-il toujours l'amitié des actrices ou des acteurs célèbres, dont l'influence suffisait, à défaut du prestige d'un nom d'auteur connu, pour faire recevoir une pièce. Il s'occupa avec une persévérance infatigable du sort des comédiens, et travailla à obtenir qu'ils ne fussent plus excommuniés, et qu'ils jouissent de tous les privilèges que les lois leur refusaient. Il fut l'amant de M llc de (Horscmbleu, suivant Condorcet, de M Ue Duclos, au dire de Villcttc (p. 120), et de la fameuse Adrienne Lecou-
vreur (1), à laquelle il dédia YÀnti-Giton, et qu'il loua dans son Temple du Goût, après avoir consacré des vers à sa mort. Trente-sept lettres à M 1Ie Quinault, publiées en 1822, à Paris, par Renouard, nous apprennent quel fruit Voltaire retira de sa liaison avec elle. Citons- en des fragments. Le 16 mars 1736, il avait écrit à cette actrice : « Votre Enfant Prodigue est fait. Songez que c'est vous qui m'avez donné ce sujet très chrétien, fort propre, à la vérité, pour l'autre monde ; mais gare les sifflets de celui-ci ! Il n'y a rien à risquer si vous vous chargez de l'ouvrage ; et, en vérité, vous le devez. C'est à vous à nourrir l'enfant que je vous ai fait. La pièce, arrangée et conduite par vos ordres, et embellie par votre jeu, aura un succès étonnant si on ignore que j'en suis l'auteur, et sera sifflée si on s'en doute. Le titre d'Enfant Prodigue lui ferait autant de tort que mon nom ; il faudra que vous soyez la marraine, comme vous êtes la mère de la pièce, et que vous lui trouviez un titre convenable. » Quelque temps après, il lui envoie des corrections pour cette pièce, et lui dit : « Je laisse entre vos mains, comme de raison, la destinée de F Enfant Prodigue. En vérité, je ne sais où j'en suis ; je ne conçois pas le goût du public ; il faut être sur les lieux pour bien juger. Vous savez que je corrige tout ce qu'on veut, et que je ne fais pas attendre. » Bientôt nouvelle missive : c Vous pourriez engager M. de Pont de Vesle ou M. d'Argental à m'envoyer la pièce telle qu'on la joue. Je n'ai dit mon secret à personne. Niez toujours fort et ferme ; quand
(1) Lettre à Thieriot, du 1" juin 1731.
tout le parterre crierait que c'est moi, il faut dire qu'il n'en est rien. » Le 13 octobre de la même année, il la remercia de son attention en ces termes : « C'est vous qui, par vos soins, avez fait réussir la pièce. Quand vous vous mêlez de faire passer quelque chose, il faut qu'il passe. Divine Thalie, envoyez-moi cet enfant tel qu'il a paru, afin que je le rende moins indigne de tant de bonté. Tout Cirey vous remercie de ce petit Enfant Prodigue. Eh bien ! vous l'avez donc hardiment mis sous ce nom sacré? » En 1140, il s'adressa de nouveau à elle, pour lui recommander le succès de Mahomet et celui de Zulhne; le 3 juillet, il lui dit : « Je conviens avec vous qu'une pièce trop annoncée est à moitié tombée et que mon nom rassemble tous les sifflets de Paris. Trop d'attente de la part du public, et trop de jalousie de la part des beaux esprits, sont deux choses que je ne mérite guère, mais qui me joueront souvent de mauvais tours. » Pour récompenser tant de zélé et de discrétion, le 12 décembre 1136, il avait prié Berger de porter chez M lle Quinault une très jolie pendule d'or moulu; mais cette bagatelle ne fut pas agréée. M" Quinault ayant renoncé au théâtre dès 1741, M llc Clairon, dont La Harpe (t. I. p. 361) citait le talent comme le plus parfait qui eût jamais illustré la scène, attira les regards de Voltaire. Il lui prodigua les mêmes compliments qu'à M lle Lecouvreur ; il lui dédia Zulime et la vanta dans plusieurs tirades de ses poésies. Il avait même l'attention de prier Damilaville de lui remettre un exemplaire de ses ouvrages (1). Il l'ac-
(1) Lettres à Damilaville, des 7, 21 septembre et 4 octobre 1763.
cueillit avec distinction à Ferney et l'y fit jouer ses pièces (1). Était-elle à Paris, il ne la perdait pas de vue quand elle remplissait un rôle dans Oreste (2), dans V Orphelin de la Chine (3), dans Alzire (4), dans Tancrède (5). Il lui donnait des avis sur la manière de déclamer certains endroits de ces tragédies; il lui envoyait journellement des corrections. A la vérité, on ne les prenait pas toujours en considération; l'actrice se permettait d'écourter un acte de Tancrède; elle était accoutumée à couper bras et jambes aux pièces nouvelles pour les faire aller plus vite, de sorte que Voli taire craignait de voir ses chefs-d'œuvre se réduire à des mines et à des postures (6). Elle substituait les vers les plus ridicules à ceux que l'auteur avait quelquefois travaillés avec le plus d'amour (1). Son exemple était suivi par la troupe, ce qui occasionnait les fautes les plus singulières à l'impression. Aussi Voltaire écrivait-il, le 19 décembre 1766, à d'Argental : « Je vous demande en grâce, quand vous ferez jouer Zulime à M lle Durancy, de la lui faire jouer comme je l'ai faite, et non pas comme M 1Ie Clairon l'a jouée. Ce mot de Zulime avec un cri douloureux : mon père! je suis indigne, fait un effet prodigieux. La manière dont les comédiens de Paris jouent cette scène est de Brioché.
Je meurs sans tous haïr... Ramire, sois heureux, Aux dépens de ma vie, aux dépens de mes feux.
(i) Lettre à Thieriot, du 30 auguste 1765.
(2) Lettres à M IU Clairon, du mois de janvier 1750.
(3) Lettres & la même, des 3 et 25 octobre 1753.
(4) Lettres à d'Argental, du 12 mars 1758.
(»j Lettre à M"* Clairon, du 24 septembre 1760.
(6) Lettre à d'Argental, du 25 novembre 1760.
(7) Lettro à Lekain, du 17 février 1767.
Comment ces malheureux ignorent-ils assez leur langue pour ne pas savoir que cette répétition, aux dépens, fait attendre encore quelque chose; que c'est une suspension, que la phrase n'est pas finie, et que cette terminaison, aux dépens de mes feux 7 est de la dernière platitude? M lle Clairon avait juré de gâter la fin de Tancrède. J'ai mille grâces à vous rendre d'avoir fait restituer par M lle Durancy ce que M Uo Clairon avait tronqué. Un misérable libraire de Paris, nommé Duchesne, a imprimé mes pièces de la façon détestable dont les comédiens les jouent ; il a fait tout ce qu'il a pu pour me déshonorer et pour me rendre ridicule. Je me suis précautionné contre les plus violentes persécutions, et j'ai de quoi les braver; mais je n'ai point de remède contre l'opprobre et le ridicule dont les comédiens et les libraires me couvrent. J'avoue cette sensibilité. » Toutefois Voltaire finissait par se résigner, à cause de la vogue que M ,lc Clairon donnait à ses compositions, qui seraient peut-être restées dans l'oubli sans elle. Pour la dédommager de ses peines, il lui abandonnait sa part d'auteur.
Telle était la gratification que Voltaire réservait aux artistes dont il était le plus content. Il convient de parler maintenant de celui qu'il vantait, le 23 janvier 1178, à Decroix, comme le seul qui fût véritablement tragique, et dont il disait, le 27 septembre 1772, à M me Necker : « Ce n'est pas moi qui ai fait mes tragédies, c'est lui. » Il s'agit d'Henri-Louis Gain, connu sous le nom de Lèkain. Le 26 octobre 1760, il lui mandait : « J'ai envoyé à M. d'Argental la tragédie de Tancrède, dans laquelle vous trouverez une différence de plus de deux
cents vers; je demande instamment qu'on la rejoue suivant cette nouvelle leçon, qui me paraît remplir l'intention de tous mes amis. Il sera nécessaire que chaque acteur fasse recopier son rôle ; et il n'est pas moins nécessaire de donner incessamment au public trois ou quatre représentations, avant que vous mettiez la pièce entre les mains de l'imprimeur. Ne doutez pas que, si vous tardez, cette tragédie ne soit furtivement imprimée. Il est de votre intérêt de prévenir une contravention qui serait très désagréable. » Le 2 juin 1162, il lui écrivait encore : « Je crois qu'on ne doit imprimer Zulime que quand on l'aura reprise, et qu'il ne faut pas la reprendre sitôt. Il n'en est pas de même du Droit du Seigneur; je crois que, s'il est bien joué, il pourra procurer quelque avantage à vos camarades; je m'intéresserai toujours à eux, et particulièrement à vous. » Autre lettre, le 21 février 1761 : « Vous avez dû recevoir la tragédie des Scythes. Voici encore un petit changement que j'ai jugé absolument nécessaire. Ma mauvaise santé et mon épuisement total ne me permettent plus de travailler à cet ouvrage. Je vous demande en grâce si vous pouvez la faire jouer le mercredi des Cendres, parce que, si elle ne peut être rejouée dans ce temps-là, il est d'une nécessité absolue que je donne l'édition corrigée, pour indemniser le libraire de la perte de la première édition. Il serait beaucoup plus avantageux pour vous que la pièce fût jouée le mercredi des Cendres, parce qu'alors je serais plus en état de vous procurer un honoraire de la part du libraire. Il parait indispensable que les comédiens se déterminent sans délai. Je vous prie très instamment de me mander votre dernière réso-
lution. » Le 11 juillet suivant, il revient sur le même sujet : « J'attends tous les jours l'édition des Scythes faite à Lyon, pour vous l'envoyer; c'est la seule à laquelle on doit se tenir. A l'égard d'Olympie, je suis persuadé que cette pièce, remise au théâtre, vous vaudra quelque argent ; mais il est absolument nécessaire de la jouer comme je l'ai faite, et non pas comme M lle Clairon Ta défigurée : elle a cru devoir sacrifier la pièce à son rôle, supprimer et changer des vers, dont la suppression ou le changement ne forme aucun sens. Si vous jouez V Orphelin de la Chine, je vous prie très instamment de la donner aussi telle qu'elle est imprimée dans l'édition de Cramer. Voici encore un petit mot pour l'Écossaise, que je vous prie de donner à l'assemblée. »
Ces lettres indiquent la nature des rapports de l'auteur avec facteur, la confiance sans bornes de l'un et la docilité extraordinaire de l'autre. Toutefois Lekain n'acceptait pas aveuglément tout ce qui lui arrivait de Ferney. Ainsi, le 11 janvier 1178, le marquis de Thibouville mandait aux comédiens français : « Il est malheureusement indispensable et nécessaire de suspendre, pour ce moment, les préparatifs d'Irène. M. Lekain ose refuser à M. de Voltaire de jouer le rôle d 1 Alexis qu'il vient de faire pour lui. » Le lendemain il annonce à M. Préville que « les préparatifs d'Irène sont suspendus forcément par le procédé indigae et révoltant de M. Lekain pour son bienfaiteur ». Le 4 février, il écrit à MM. les Semainiers à la Comédie : « M. de Voltaire me mande, par le courrier d'aujourd'hui, qu'ayant appris les critiques faites sur Irène depuis la lecture, il veut faire
des changements (1). » Voltaire fut tellement irrité de ces tracasseries, raconte Wagnière (p. 119), qu'il se laissa persuader par ses amis qu'il était de son honneur d'accourir à Paris pour y faire jouer sa pièce. Le 11 janvier, il avait appris au marquis de Thibouville qu'il n'entendait rien à ce qui se passait au théâtre; le 20 suivant, il parlait à d'Argental de cet oubli de toutes les convenances, et le 30, il lui avouait qu'il mourrait du chagrin que tout cela lui causait.
Voltaire se rappelait de n'avoir pas été inutile à Lekain; il l'avait reçu aux Délices en 1155 (2), puis à Ferney en 1762 (3), en 1772 (4) et 1776 (5), et, à chacune de ces entrevues, il l'avait fait jouer sur son petit théâtre, et lui avait accordé des présents, suivant Wagnière (p. 88), outre les frais d'auteur qu'il lui cédait sur ses pièces, comme nous savons. Lekain avoue avoir été gratifié par ltfi de plus de 2,000 écus (6), mais il garde le silence sur la nature de ces témoignages d'amitié. Il est probable que c'étaient des dédommagements pour ses voyages, et le montant de ce que lui avaient rapporté les droits qui lui étaient abandonnés pour amener les comédiens à agréer et les tragédies et les perpétuelles corrections que lui envoyait le poète. En 1766, il publia Adélaïde du Guesclin, qu'il avait remise le 9 septembre 1765, de son propre mouvement,
(1) Bévue rétrospective, 3° série, t. III.
(2) Lettre au duc de Richelieu, du 2 avril 1753.
(3) Lettres à d'Argental et à Collini, des 17 et 23 avril 1762.
(4) Lettres à d'Argental et au duc do Richelieu, du 21 septembre 1772.
(5) Lettre à d'Argental, du 5 auguste 1776*
(6) Mémoires de Lekain. Paris, 1801. In-8°, p. 8.
sur la scène, aux applaudissements de tout le parterre, quoiqu'elle n'eût été couronnée d'aucun succès en 1134, et lorsqu'elle reparut en 1152, sous le titre de Duc de Foix, avec des changements (1). Voltaire, qui estimait que le sort d'une tragédie dépend absolument des acteurs (2), était donc redevable à Lekain d'une grande partie de sa gloire. Il y aurait eu ingratitude de sa part à ne pas récompenser ces services. Aussi avait-il profité de toutes les occasions de protéger Lekain. Le 2 avril 1155, il avait écrit au duc de Richelieu : t Un grand acteur est venu me trouver dans ma retraite; c'est Lekain, c'est votre protégé, c'est le meilleur enfant du monde. Je lui ai conseillé d'aller gagner quelque argent à Lyon, au moins pendant huit jours. Il ne tire pas plus de 2,000 livres par an de la Comédie à Paris. On ne peut ni avoir plus de mérite, ni être plus pauvre. Je vous promets une tragédie nouvelle, si vous daignez le protéger dans son voyage de Lyon. Nous vous eonjurons de lui procurer ce petit bénéfice dont il a besoin. Ayez la bonté de lui faire cette grâce. » Le 10 février 1757, il lui disait : « Permettez que je vous envoie ce qu'on m'écrit sur Lekain. S'il a tant de talent, s'il sert bien, est-il juste qu'il n'ait pas de quoi vivre, quand les plus mauvais acteurs ont une part entière? * Le \ juin, autre lettre : ■ Je suis assassiné de lettres qui disent que Lekain est le seul acteur qui fasse plaisir, le seul qui se donne de la peine, et le seul qui ne soit pas payé. On se plaint de voir des moucheurs de
12) Lettre à d'Argent al, du 11 janvier 1773.
chandelles qui ont part entière, dans le temps que celui qui soutient le théâtre de Paris n'a qu'une demi-part. On s'en prend à moi ; on dit que vous ne faites rien en ma faveur, et on croit que je ne vous demande rien ; cependant je demande avec instance. Je conviens que Baron avait un plus bel organe que Lekain, et de plus beaux yeux ; mais Baron avait deux parts ; et faut-il que Lekain meure de faim, parce qu'il a les yeux petits et la voix quelquefois étouffée? Il fait ce. qu'il peut; il fait mieux que les autres : les amateurs font des vers à sa louange; mais il faut que son métier lui procure des chausses. » Dans les premières pages de ses Mémoires, Lekain avoue que c'est au crédit de Voltaire qu'il obtiat son ordre de début au théâtre, et qu'il parvint à surmonter toutes les difficultés qui l'éloignaient de cette carrière, et qui continuèrent de l'assaillir dès qu'il eut de la réputation. Mais une chose difficile à expliquer, c'est que Voltaire lui ait offert 10,000 livres pour l'en détourner. En le voyant jouer avec un talent remarquable une mauvaise pièce de d'Arnaud, il l'avait invité à se rendre chez lui, s'était informé de sa position, avait su qu'il jouissait de 750 livres de rente et qu'il pouvait suivre l'état de son père. Il le retint dans son hôtel pour le former aux rôles de ses pièces ; il le nourrit et le logea ainsi environ six mois. Cette conduite n'est-elle pas en contradiction avec cette offre de 10,000 livres qui auraient été garanties par un petit patrimoine, mais qui étaient bien hasardées entre les mains d'un jeune homme qui n'avait pas vingt ans, et qui confessait n'avoir aucun goût pour le commerce? Sans doute il y a loin d'une promesse à la réalisation ; mais fc quand on
songe aux principes de Voltaire dans de pareilles circonstances, et à sa passion pour le théâtre, le récit de Lekain ne saurait être attribué qu'à l'impudence, ou plutôt à la crédulité si naïve de la jeunesse.
Entre Voltaire et Lekain, les services ont été au moins réciproques. Sans Voltaire, Lekain eûtril percé? Oui ; car rien au monde ne saurait comprimer l'essor du génie. Sans Lekain, Voltaire serait-il parvenu à obtenir des comédiens la complaisance dont il avait besoin ? Non. 2,000 écus de gratification étaient-ils une juste récompense de tous les efforts de Lekain pour triompher des cabales et augmenter la gloire de Voltaire? C'est douteux.
Pour comprendre combien étaient grands les services que rendaient à Voltaire les comédiens qui avaient le courage de se charger de ses pièces, asseyons-nous un instant dans une loge, pour y contempler les scènes qui se passaient au parterre, lorsqu'on devait représenter une de ces tragédies ou comédies dont Voltaire, dans son Commentaire historique, dans ses lettres à ses amis, dans ses billets aux acteurs et aux actrices, augurait si mal, comme nous l'avons constaté, et dont il ne s'expliquait pas plus la chute que le succès :
« Dès qu'on savait qu'il avait à l'étude une tragédie nouvelle, rapporte Duvernet (p. 410), les cabales commençaient à se former pour en préparer la chute. Des groupes de vociférateurs, des meutes de roquets littéraires, s'emparaient de bonne heure des postes les plus importants du parterre : c'était là le champ de bataille. Une première représentation était comme un jour de combat, où les ennemis longtemps en présence finissent
par se charger. Que faisait Voltaire pour s'assurer cette victoire, que la médiocrité et l'envie de concert cherchaient à lui ravir ? Il distribuait trois à quatre cents billets d'entrée; et lorsque les coups de sifflet commençaient à se faire entendre, le bruit en était aussitôt étouffé par de violents battements de mains. C'est ainsi que la plupart de ses triomphes dramatiques furent encore moins dus au mérite de ses chefs-d'œuvre qu'aux applaudissements des personnes dont il avait soin de garnir le parterre. » Pour comprendre ce récit, il n'est pas inutile de rappeler ce que Favart dit page 21 du tome II de ses Mémoires sur l'organisation de la claque : « La Morlière était chef des cabales contre les pièces nouvelles; il est prouvé qu'il avait à sa solde plus de cent cinquante conspirateurs. Il mettait tous les auteurs à contribution et faisait tomber ou réussir les pièces, suivant ce qu'on lui donnait ou refusait. »
Suivant les Mémoires de Lekain (p. 17), Adélaïde du Guesclin fut sifflée depuis trois heures jusqu'à six heures de relevée.
Sémiramis, pour la décoration de laquelle le roi avait donné 5,000 livres, au dire de Collé (t. I, p. 2), fut l'objet des scènes les plus singulières. « Les comédiens français, raconte Longchamp (p. 209), avaient déjà fait une répétition de la tragédie de Sémiramis. Ils la répétèrent plusieurs fois en présence de M, de Voltaire, qui leur donna quelques avis utiles dont ils profitèrent. Quoiqu'il fût assez content de leurs talents, qu'il pût compter sur leur zèle, et qu'il eût mis beaucoup de soin à travailler sa tragédie, il était loin d'oser compter sur la réussite. Il n'ignorait point que Piron, qui se croyait
fort supérieur à lui, et qui était jaloux de ses succès, avait ameuté une forte cabale contre Sémiramis ; qu'à ce groupe venaient se rallier les soldats de Gorbulon ; c'est ainsi qu'il appelait quelquefois les partisans de Crcbillon, par allusion à quelque passage de Tune de ses pièces. Ceux-ci, dans le fond, étaient bien moins admirateurs sincères de leur héros qu'ennemis jaloux de M. de Voltaire. Pour contrebalancer les forces de cette ligue, M. de Voltaire eut recours à un moyen, à la vérité peu digne de lui , mais dont il crut avoir besoin et qui en effet ne lui fut pas inutile : ce fut de prendre au bureau un nombre de billets de parterre qu'il distribua, outre les siens, à des personnes de sa connaissance, qui en donnèrent à leurs amis. MM. Thieriot, Dumolard, Lambert, le chevalier de Mouhy, le chevalier de la Morlière, l'abbé de La Mare, etc., dont il connaissait le dévouement, s'acquittèrent fort bien de celte commission. J'eus aussi, pour ma part, des billets à distribuer, et je les mis en de bonnes mains, capables de bien claquer à propos. Il fallait sans doute être armés et prêts à la défense contre desjj agresseurs connus et nombreux. Le jour delà première représentation arrivé, les champions de part et d'autre ne manquèrent pas de se trouver sur le champ de bataille, armés de pied en cap; j'y tenais de pied ferme mon rang de fantassin. Chaque parti se promettait bien la victoire ; aussi futelle disputée et la lutte pénible. Dès 4 lajpremière scène, des mouvements excités dans le parterre, des brouhahas, des murmures se manifestèrent; on crut même entendre quelques coups de sifflets obscurs et honteux ; mais dès le commencement aussi les applaudissements
balancèrent au moins tous ces bruits, et ils finirent par les étouffer. La pièce se soutint, la représentation se termina très bien, et le succès ne parut point équivoque. Les antagonistes de M. de Voltaire renouvelèrent leurs tentatives aux représentations suivantes ; mais elles ne servirent qu'à mieux assurer son triomphe. » Suivant Collé (t. I, p. 98), Voltaire avait distribué quatre cents billets pour la première représentation de Sémiramis ; il en avait donné à ses nièces, à toutes les femmes de sa connaissance, afin d'être assuré des deux tiers du parterre et des loges ; grâce à ces moyens, il triompha des cabales, mais la réussite de Sémiramis lui coûta 800 livres de son argent, au delà du produit des quinze représentations qu'elle obtint. Bientôt on annonça qu'on allait jouer à Fontainebleau et à Paris, sur le théâtre des Italiens, une parodie de Sémiramis. Voltaire ne négligea rien pour écarter ce nouveau péril. Le 10 octobre 1148, il écrivit en droiture à la reine, et le même jour lui fit demander sa bienveillance par le roi de Pologne; en même temps, il accabla de lettres pathétiques et pressantes et M me de Pompadour, et M m * d'Aiguillon, et M mo de Villars, et M m *de Luynes, et Maurepas, et le président Hénault, et le duc de Fleury, et le duc de Gèvres, et d'Argental, et Berner, lieutenant de police.
Oreste réveilla les cabales assoupies. Depuis plus de trente ans, suivant les Mémoires de Lekain (p. 17), on n'en avait point vu d'aussi fortes que celles qui s'élevèrent contre Voltaire à la première représentation d 1 Oreste. On siffla longtemps avant que la pièce fût commencée, dit Duvernet (p. 1S6) ; on siffla jusque dans
la rue. Pendant les quatre premiers actes, ce fut un concert bizarre d'applaudissements et de coups de sifflets. Au cinquième, au redoublement des sifflets se mêlèrent les sarcasmes, les huées et les cris immodérés. « Voltaire a été hué de toute la salle, raconte Collé (t. i, p. 147), excepté du parterre, qui a été le plus modeste, comme payé pour cela, mais qui a été pourtant forcé malgré lui de laisser échapper des marques de son ennui. Il avait eu la petite vanité de faire imprimer sur les billets de parterre les lettres initiales de ce vers d'Horace :
Omnc tulit pu net uni qui miscuit utile du Ici.
C'était sans doute un petit coup de patte qu'il voulait donner à Crébillon sur sa versification, qui effectivement n'est pas aussi correcte et aussi douce que la sienne, mais est plus mâle. Après la chute de la pièce, un plaisant du parterre trouva que ces lettres initiales voulaient dire : Oreste, tragédie pitoyable que M. Voltaire donne. Je fus à la seconde représentation d'Orgste, que Voltaire a rapetassé. Le dernier acte n'est pas, à beaucoup près, aussi détestable qu'il l'était; mais il est encore bien mauvais. Du reste, la pièce est à peu près la même, et je n'ai point vu de changements sensibles et de quelque importance. Malgré cela, le parterre soudoyé fit son devoir d'applaudir, et tâcha de gagner son argent ; en sorte qu'aidé de ses fanatiques, soutenu par ses cabales et son manège, je ne doute pas que Voltaire ne fasse traîner sa pièce huit ou dix représentations, peut-être même ne lui fasse faire une petite, fortune injuste, comme il l'a procurée à Sémiramis (en payant,
s'entend.) On a appelé le cinquième acte de cette tragédie qu'il a refait, à peu de chose près, en entier, un acte de contrition; et je dis, moi, que c'est tout au plus un acte d'atlrition, car la contrition n'est nullement parfaite (t. I, p. 154). — Neuvième et dernière représentation de YOreste de Voltaire. Il faudrait une brochure entière pour écrire les extravagances qu'il a faites pour faire applaudir forcément cette rapsodie ; il n'en est pourtant pas venu à bout. Il se présentait à toutes les représentations, animant ses partisans, distribuant ses fanatiques et ses applaudisseurs soudoyés. Tantôt, dans le foyer, il jurait que c'était la tragédie de Sophocle, et non la sienne, à laquelle on refusait de justes louanges ; tantôt, dans l'amphithéâtre, et plongeant sur le parterre, il s'écriait : « Ah ! les barbares ! ils ne sen- « tent pas la beauté de ceci ! » et se retournant du coté de ses gens, il leur disait : « Battons des mains, mes chers amis! « applaudissons, mes chers Athé- « niens ; » et il claquait sa pièce de toutes ses forces. » Collé n'avait pas tort de regarder Voltaire comme la principale cause du mécontentement des comédiens et des spectateurs. Rien n'égale la précipitation avec laquelle Voltaire composait ses pièces. A Tancrède, il ne consacra que vingt-six jours (1), aux Lois de Minos vingt-cinq (2), à Zaïre dix-huit (3), au Droit du Seigneur quinze (4), aux Guèbres douze (5), aux Scythes
(1) Lctlre à d'Argental, du 19 mai 1759.
(2) Lettre au môme, du 19 janvier 1772.
(3) Lettre à M"« Qumault, du 16 mars 1736.
(4) Lettre à d'Argental, du 30 avril 1760.
(5) Lctlre au même, du 14 auguste 1768.
dix (1), à Olympie six (2), à Chariot cinq (3), et seulement trois, suivant Wagnière (p. 264). Il lui suffit d'une nuit pour tracer le plan et écrire quelques-unes des principales scènes de Y Enfant prodigue (4). Ce qu'il avait dit de Tancrède commencée le 22 avril et terminée le 18 mai 1159, que c'était une tragédie finie, à la vérité, et non faite (5), il pouvait le répéter à chaque tragédie ou comédie qu'il envoyait à Paris. De là ce mot de Fontenelle recueilli par Collé (t. I, p. 156) : « Voltaire est un auteur bien rare, il fait ses pièces à mesure qu'on les joue. » Exemple que suivaient quelquefois les comédiens, et particulièrement à la réception de Tancrède, qu'ils ajustèrent à leur fantaisie, et ornèrent d'une soixantaine de vers de leur façon. Aussi l'auteur mandait-il, le 22 octobre 1760, à Duclos : « Ils en ont usé comme de leur bien, parce que je leur ai abandonné le profit de la représentation et de l'édition. » En vain expédiait-il corrections sur corrections, cartons sur cartons; les comédiens lui témoignaient peu de déférence, quoiqu'il leur abandonnât, au rapport de Wagnière (p. 202), la rétribution qu'il avait droit d'exiger d'eux comme auteur. Ils ne faisaient aucun cas et même se moquaient de ses reproches réitérés sur leur extrême négligence à rejouer ses pièces telles qu'il les avait refaites, et c'était avec hauteur qu'ils écoutaient les avis qu'il prenait la liberté de leur
1) Lollro au mémo, du 19 novembre 1766.
i2) Lettre au môme, du 20 octobre 1761.
(3) Lettre à Damilaville, du 28 septembre 1767.
(4) Lettre à M ,u Quinault, du 16 mars 1736.
5) Lettre à d'Argental, du 19 mai 1759.
donner sur le rôle qu'il leur distribuait de son autorité privée, suivant la nature de leur talent ; quelques-uns même se fâchaient de cette attention. Suivant Longchamp (p. 270), une année ils jurèrent de refuser tout ce qui serait offert en son nom, tant ils étaient fatigués des corrections qu'on leur imposait chaque fois qu'ils allaient répéter ou représenter ses tragédies ou ses comédies! Mais, comme ils dépendaient de l'un des gentilshommes de la chambre , Voltaire ne manquait pas d'invoquer leur protection, dit Collé (t. I, p. 182); il recourait au duc de Richelieu dans tous ses embarras. Il lui avait recommandé le sort de Lekain. Il le chargeait du sort de tout ce qu'il désirait voir passer à Fontainebleau. Il n'épargnait ni lettres ni compliments pour flatter son amour-propre. Il lui dédia l'Orphelin de la Chine et les Lois de Minos. Une prière du duc devenait un ordre pour une troupe ; l'influence, soit des Quinault, soit des Clairon, soit des Lekain, achevait de vaincre l'obstination des rebelles.
Tels étaient les moyens que Voltaire était obligé d'employer en dernier lieu pour parvenir à faire accepter, jouer ou rejouer ses pièces par des comédiens pour qui tout ce qui sortait de sa plume devenait une occasion de grandes humiliations et d'une conjuration de coups de sifflets au théâtre. Voltaire croyait mériter leur reconnaissance en leur abandonnant sa part d'auteur. Une telle générosité était pour lui la seule voie qui lui facilitât l'entrée des spectacles, remarque Collé (t. I, p. 39). Était-ce un dédommagement suffisant pour toutes les avanies auxquelles son nom exposait les acteurs? Non. Autrement ils auraient été plus disposés
à déclamer ses vers. Les droits d'auteur se réduisaient à peu de chose. Dans une lettre, du H février 1759, au comte de Saint-Florentin, Rousseau nous apprend que le produit d'un grand opéra, pour chacun des deux auteurs de la partition et des paroles, était de 2,000 livres, lorsqu'il soutenait 30 représentations consécutives, savoir, 100 francs pour chacune des 10 premières représentations, et 50 pour chacune des 20 autres. Son Devin du village ne lui valut que 1,200 francs, outre ses entrées, franches à perpétuité, qui lui furent bientôt refusées. Suivant Collé (t. I, p. 361), la Comédie française n'était abonnée que 60,000 livres par an. Nous avons montré que les recettes extraordinaires ne dépassaient jamais 3,800 livres, dont le quart était réservé aux pauvres. Il restait donc peu de bénéfice pour un auteur dont les pièces, comme beaucoup de celles de Voltaire, avaient peu de succès. La première représentation de Mérope ne produisit que 3,270 livres. L'acteur que Voltaire traita en favori ne reçut de lui que 2,000 écus de gratification dans l'espace de dix-huit ans. On peut deviner par ce chiffre que les comédiens avaient peu à gagner en travaillant à ajouter quelques fleurons à sa couronne.
Nous disons que le droit d'auteur était peu de chose. Prouvons-le par ces particularités que nous empruntons à un article de M. Louis de Loménie sur Beaumarchais, publié dans la Revue des deux mondes, du 1 er mai 1853 : « Un règlement de l'autorité royale en 1697 donnait aux auteurs le neuvième de la recette pour les pièces en cinq actes, le douzième pour les pièces en trois actes, sauf le prélèvement des frais jour-
naliers du théâtre, fixés à 500 livres pendant l'hiver et à 300 livres pendant 1 été. 11 statuait très équitablement que, lorsque deux fois de suite ce chiffre de recette de 500 et de 300 livres ne serait pas atteint, les comédiens auraient la faculté de retirer la pièce ; mais il n'était pas dit qu'en cas de réussite heureuse l'auteur perdrait tous ses droits sur son ouvrage. Ce règlement fut en vigueur jusqu'en 1757. A cette époque, les Comédiens français obtinrent du roi la faculté de vendre à vie des entrées au spectacle qui ne figuraient point dans le compte fourni à l'auteur. H IIs obtinrent de plus la faculté de confisquer une pièce à leur profit aussitôt que la recette en serait tombée une seule fois, non plus au-dessous de 500 livres pendant l'hiver et de 300 livres pendant l'été, mais au-dessous de 1,200 livres l'hiver et de 800 livres l'été. Ils parvinrent enfin à faire passer en habitude de ne plus guère compter aux auteurs que la recette casuelle faite à la porte, de supprimer presque tous les autres éléments de la recette, abonnements et loges ; de leur faire supporter sur ce produit casuel des frais journaliers évalués arbitrairement, et une retenue d'un quart pour le quart des pauvres, qu'ils payaient à Tannée moyennant une somme fixe trois fois moindre. Grâce à ces ingénieux calculs, quand la pièce était confisquée par eux comme n'ayant pas fait 1,200 livres de recette, elle en avait fait en réalité plus de 2,000 ; et quand elle dépassait le chiffre de 1,200 livres, le neuvième de l'auteur était rogné de plus de moitié. » C'est ainsi qu'après trente-deux représentations du Barbier de Séville, dont la première représentation avait produit une recette de 3,367 livres,
les comédiens, ajoute M. de Loménie, n'offrirent à Beaumarchais que 4,506 livres pour son droit d'auteur. Ces documents permettent de conjecturer qu'il n'y a guère de pièces de Voltaire qui ne devinrent, de droit, la propriété des acteurs, et qu'il lui serait revenu peu de bénéfice pour ses tragédies qui eurent le bonheur de se soutenir constamment en été comme en hiver sur le théâtre.
Pour comprendre la modicité des recettes de la Comédie française à cette époque, il est nécessaire de remarquer que chez la Pompadour comme chez la reine Marie- Antoinette, dans les palais des princes comme dans les hôtels des fermiers généraux, dans les boudoirs de tons les grands seigneurs comme dans les salons de toutes les personnes aisées, on jouait la comédie, et que, chez toutes les personnes qui se piquaient de philosophie et d'éducation, la principale pour ne pas dire Tunique occupation était de s'exercer à briller dans un rôle de tragédie ou de comédie. On fréquentait avec d'autant plus de plaisir ces théâtres de société, qu'on était sûr d'y rencontrer des personnes de connaissance et d'y voir représenter des pièces sur lesquelles l'impitoyable censure n'avait aucun pouvoir. On les donnait telles que les auteurs les avaient faites, ou plutôt telles qu'elles avaient été commandées; ici doucereuses, morales, intéressantes; là, au contraire, dévergondées, impies, licencieuses. La multitude de ces théâtres de société attirait les grands et les gens éclairés, et les empêchait par conséquent de hanter et d'enrichir la Comédie française, à laquelle il ne restait que la populace.
Comme Voltaire abandonnait aussi quelquefois aux
comédiens le bénéfice de l'impression de ses pièces, il s'agit de savoir combien rapportait la publication de ces pièces. L'histoire de la librairie à cette époque va trancher la question.