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On n'est rien sans les mœars.
(VoLTAiRK, tes Vélopides, acte II, scène ii.)
Pourquoi ce nouveau volume sur Voltaire ? — ~ En voici la raison.
J avais dit, à la page 204 de mes Études sur leê grands hommes :
« A Potsdam, Voltaire se fait assurer deux bougies par jour et tant de livres de sucre, de café, de thé et de chocolat. Il faisait vendre les douze livres de bougies qu'on lui donnait par mois ; et, pour s'éclairer chez lui, il avait soin tous les soirs de revenir plusieurs fois dans son appartement, sous différents prétextes, et de s* armer chaque fois de Tune des bougies allumées dans les salles dé lappartement du roi, bougies qu'il ne rapportait pas. Ayant un deuil de cour à porter, et ne vou-
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lant point faire la dépense d'un habit noir, il emprunta celui d'un négociant, qui n'osa le lui refuser. L'habit était bien pour la longueur, mais il était trop large. Voltaire le fit rétrécir, et, après s'en être servi, le renvoya au négociant, qui ne s'aperçut de la manœuvre que quand il voulut remettre son habit noir. »
Ces lignes, qui décèlent chez Voltaire des habitudes de lésine et de friponnerie, ont blessé la susceptibilité de deux journalistes, qui ont daigné consacrer un article à mes Etudes sur tes grands hommes. Il a semblé à l'un que j'avais regardé comme une autorité une Vie de Voltaire qu'il n'abandonne qu'aux sots et aux malveillants. L'autre n'a pas été moins sévère. Parce que les anecdotes précitées lui paraissent invraisemblables et un conte de portière, il m'a traité d'esprit léger et crédule. Si ces jugements n'étaient qu'individuels, je ne m'y serais pas arrêté. Il serait ridicule de répondre à des personnalités. Qui s'occuperait de si peu de chose ?
Ce qu'ont écrit deux journalistes qui ne sont pas sans connaissances, beaucoup d'esprits le pensent encore et répéteraient volontiers que rien n'est moins vraisemblable et ne ressemble plus à un
conte de portière que les anecdotes précitées et d'autres analogues, et qu'il n'appartient qu'aux sots et aux malveillants de s'en prévaloir pour noircir celui qui a fait, défait et refait tant de réputations pendant soixante-dix ans. Est-ce à dire que Voltaire a été injustement accusé ou suffisamment justifié? iNon, puisque la critique ne m'oppose aucun ouvrage où la question ait été tranchée au nom de la science. Le caractère de Voltaire reste donc encore inconnu. 11 n'est- pas sans exemple qu'un homme célèbre se soit enrichi par des voies ridicules, invraisemblables ou iUicites. De toutes les passions, l'avarice n'est certes pas la moins ingénieuse. Il ne serait par conséquent pas impossible que Voltaire, malgré ses immenses talents, n eût été qu'un avare et un fripon.
On répugne à admettre qu'un homme avare et fripon ait exercé un empire absolu sur toute son époque. Le xvnf siècle a-t-il été assez vertueux et assez généreux pour qu'il soit téméraire de juger qu'il n'aurait pas refusé de se laisser conduire aveuglément par un caractère vil et bas? Doit-on regarder comme le modèle de la probité et de la déUcatesse un siècle qui ne laissa que des ruines, qui finit par voter la destruction de toute pro-
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priélé, ranéantîssemenl de toute dislinelîon, et ne remit ses pouvoirs qu'entre les mains de la Terreur, fièrement assise sur une guillotine déjà arrosée du sang d'un roi, d'une reine et d'une myriade de princes, de prélats, de magistrats, de généraux et d'individus de tout âge, de tout sexe, de toute condition?
Les historiens ont évité jusqu'à présent de sonder cette plaie. De là la diversité des opinions sur le caractère du xviii^ siècle. Aux yeux des catholiques, c'est l'époque la plus honteuse. Les rationahstes, au contraire, la célèbrent comme l'ère du progrès et la perfection de la civilisation. Aussi, dans la dernière leçon de son cours sur YHàtoire générale de la civilisation en Europe^ M. Guizot n a-t-il pas hésité à déclarer que, s'il avait à opter entre tous les siècles chrétiens qu'il avait étudiés, sans doute avant de les apprécier, il donnerait ses conclusions en faveur du xvm* siècle, parce que ce siècle lui paraissait un des plus grands siècles de l'histoire, celui peutêtre qui a rendu à l'humanité les plus grands services, qui lui a fait faire le plus de progrès et les progrès les plus généraux, bien que sa prodigieuse hardiesse et son aversioa illégitime pour
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les faits établis et les idées anciennes ne l'aient conduit qu'à l'erreur et à la tyrannie. Si M. Guizot a raison, le christianisme a été inutile au monde, puisque le siècle qui aurait fait le plus de progrès, serait précisément celui qui se glorifiait d'abjurer tout principe religieux.
C'est au nom de la raison, c'est au nom de la science que je suis mis en demeure de prouver que Voltaire était avare et fripon; car j'ai cité deux anecdotes qui décèlent en lui des habitudes d'avarice et de friponnerie ; il me serait facile de prouver tout de suite que ces anecdotes sont vraies, en nommant les auteurs graves auxquels je les ai empruntées. Ce ne serait pas répondre au défi de la critique. Du moment que je suis appelé à démontrer que ces anecdotes sont vraisemblables, je suis obligé de rechercher si la vie privée de Voltaire nous autorise à les donner comme vraisemblables, avant d'arriver à établir qu'elles offrent tous les caractères de la certitude historique.
Vohaire était-il réellement avare et fripon? Tel doit être l'objet de mes recherches. Dans un moment de colère, Voltaire avait dit du président de Brosses ; « Il ne s'agit pas de le rendre ridicule ;
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il s'agit de le déshonorer. )> Voilà ma position à l'égard de Voltaire ; la critique me somme avec fierté, non seulement de le rendre ridicule, mais même de le déshonorer, et c'est au nom de la raison qu'elle requiert un jugement définitif. La matière est grave et délicate, et par sa nature, et par les conséquences qui doivent résulter de ces investigations sans exemple dans la biographie. J'accepte le débat avec la conscience de l'historien et du logicien. Je donnerai hardiment toutes mes découvertes, quelque minutieuses qu'elles paraîtront à plusieurs; car s'il fallait toujours écrire pour répéter les phrases déjà approuvées, l'esprit humain resterait dans une éternelle enfance. Si je suis obligé de dire un mot, comme le mandait VoUaire, le 23 avril 1674, à Damilaville, ce ne sera qu'en faveur de la liberté de penser, et de ce qui me paraît la vérité; car ce n'est point la peine d'écrire pour ne point dire la vérité, avouait-il, le 7 janvier 1760, à M'"^ d'Épinay. De là cette plainte adressée, le 20 juin 1764, à M"^ du Deffand : « On écrit l'histoire en Fi*ance comme on fait un compliment à l'Académie française ; on cherche à arran^ijer ses mots de façon qu'ils ne puissent choquer personne. » Le
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26 mars 1764, dans une lettre à Damilaville, il donna son dernier mot sur la manière d'écrire. « J'ai tout examiné, sans passion et sans intérêt, j'ai toujours dit ce que j'ai pensé, et je ne connais aucun cas dans lequel il faille dire ce qu'on ne
pense point. »
Ces maximes me serviront de règle de conduite ; je suis obligé de m'identifier avec les principes de Voltaire, afin de n'être point accusé de le juger d'après des axiomes qu'il eût désavoués. Il est évident que Voltaire ne saurait trouver de juge meilleur que Voltaire lui-même.
Mon âge et mon mexpérience de la polémique, devraient me faire abandonner une entreprise aussi considérable que celle d'une étude approfondie du caractère de Voltaire. Mais Voltaire ne vient-il pas m'encourager ? Il a reconnu que tout homme peut écrire l'histoire. Pourquoi? « Peignez avec vérité, et votre ouvrage sera charmant, » me répond-il dans sa lettre, du 26 novembre 1733, à Cideville. Tout homme pouvant découvrir la vérité, il s'ensuit que tout homme est capable d'écrire une page d'histoire. Aussi Voltaire mandait-il, le 11 mai 1764, à Damilaville : « Si nous n'avons point de talents, tâchons au
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moins d'avoir la raison. » Puisse cette raison nous aider à défricher les terrains incultes de la biographie, avec la curiosité d'un Suétone et la persévérance d'un Peignot !
II nous faut donc la vérité, car Voltaire nous dit : « II n'y a pas plus de demi-certitude que de demi-vérité. Une chose est vraie ou fausse, point de milieu, m Mais à quels signes reconnaîtronsnous la vérité? Voltaire nous répond? « Nous n'admettons pour vérités historiques que celles qui sont garanties. Quand des contemporains confirment le même fait dans leurs Mémoires, ce fait est indubitable; quand ils se contredisent, il faut douter : ce qui n'est point vraisemblable ne doit point être cru, à moins que plusieurs contemporains, dignes de foi, ne déposent unanimement. » Comment appliquer ces principes à Voltaire?
Il faut y regarder à deux fois, quand il s'agit de jjerdre un tel homme. Il n'a été donné à aucun mortel d'exercer une influence aussi grande et aussi continue. Tous les souverains ambitionnaient l'honneur de le courtiser. En 1749, Stanislas lui écrivait : « Vous connaissez comme je suis gourmand de vos ouvrages. » I.e 27 juil-
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let I75i, l'électeur Palatin lui annonçait qu'il lui envoyait du vin de Hongrie, et le 15 juillet I76I, il lui rappelait qu'il avait commandé une traduction de la Ilenriade en vers allemands. Le 10 janvier 1777, Gustave III lui mandait : « Je prie tous les jours l'Etre des êtres qu'il prolonge vos jours si précieux à l'humanité entière, et si utiles au progrès de la raison et de la vraie philosophie. » En février 1769, l'impératrice Catherine lui expédiait une boite tournée de ses augustes mains; le 30 mars 1772, c'étaient des noix de cèdre. Elle ne cessait de le complimenter sur ses ouvrages. De là ces mots du 12 janvier 1771 : « J'ai reçu vos livres et je les dévore. » Et ces autres du 14 mars suivant : « Avant vous, personne n'écrivit comme vous, et il est douteux qu'après vous quelqu'un vous égale jamais. Vos vers et votre prose ne seront jamais surpassés ; je les regarde comme le non plus ultra de la littérature française, et je m'y tiens. Je ne veux pas perdre une seule ligne de ce que vous écrivez. » Enfin ces autres, du 2 auguste, de la même année : « Je serai contente de moi, toutes les fois que j'aurai votre approbafion. » Frédéric le Grand ne fut ni moins généreux ni moins excentrique. Le 7 no-
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vembre 1736, il offrit à Voltaire un buste de Socrate; le 25 mai 1737, c'était son propre portrait; le 27 janvier 1739 et le 24 juin 1740, il était question de vin de Hongrie; le 19 novembre 1772, il recevait des remerciements sur son présent de tasses de porcelaine. Il avait composé une préface pour la Henriade que les circonstances ne lui permirent pas d'éditer luimême. Les épithètes ne lui coûtèrent pas beaucoup. Le 13 novembre 1736, il appelait Voltaire TApollon du Parnasse français, devant lequel les Corneille et les Racine ne sauraient se soutenir; le 20 septembre 1737, il le saluait comme un homme qui valait seul plus que toute sa nation; le 9 novembre 1738, il révérait en lui rhomme le plus respectable de toute sa nation ; le 21 juin 1760, il le vantait comme le plus beau génie que les siècles eussent produit; le 25 novembre 1769, il le nommait le héros de la raison, le Promélhée de son époque. C'est pourquoi, le 8 août 1736, il lui adressait ces lignes : « Je me croirai plus riche en possédant vos ouvrages que je ne le serais de la possession de tous les biens passagers et méprisables de la fortune qu'un même hasard foit acquérir et
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perdre. )> Le 9 mai 1737, nouvelle confidence : « Je vous compte à la tête de tous les êtres pensants ; certes le Créateur aurait de la peine à produire un esprit plus sublime que le vôtre. » Le 19 novembre suivant, autre extase : « Votre correspondance m'est devenue une des nécessités indispensables de la vie. Vos idées servent de nourriture à mon esprit. » La papauté ne traita pas de puissance à puissance avec Voltaire ; elle se contenta de le ménager et de répondre poliment à ses avances. Benoît XIV agréa la dédicace de Mahomet. Par sa lettre du 28 février 1770 et une autre de l'année suivante, le cardinal de Bernis apprit à Voltaire que Clément XIV ne lui était pas défavorable. Ce de Bernis avouait, le 4 juin 1762, à Voltaire, qu'il voyait en lui le sujet qui faisait le plus d'honneur au royaume. Plusieurs cardinaux auraient souscrit peut-être à cet éloge. Louis XV ne partageait pas cette opinion. Il ne cessa de mépriser et d'humilier Voltaire; s'il le combla de bienfaits, ce ne fut que pour céder aux importunités de la Pompadour. La Dubarry hérita de l'amour de cette dernière pour Voltaire; elle eut la galanterie de lui envoyer deux baisers par procuration.
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U plupart des ministres, à Imstigation de ces deux favorites, favorisèrent Voltaire de tout leur crédit et fermèrent les yeux sur tous ses écarts. Toutes les classes de la société brûlèrent d'envie de flatter son amour-propre. C'est sous ses auspices qu'un armateur lança un vaisseau sur mer. Sur les ordres de son père, le jeune Franklin s'agenouilla devant Voltaire pour recevoir sa bénédiction. Quant aux acteurs, ils étaient fous de lui; il faillit mourir de joie dans le tourbillon des honneurs qu'ils lui rendaient. La populace escortait son équipage; tous les princes et les philosophes lui demandaient une entrevue. Peu s'en fallut qu'il ne fut présenté à Versailles. Quand sa dernière heure eut sonné, Collé s'écria : « Nous voici tombés en répubhque. » C'était peindre d'un trait l'empire de Voltaire sur tous les hommes de lettres. Ils adoraient en lui la supériorité d'un maître ; ils ne s'estimaient qu'autant qu'ils parvenaient à lui témoigner le degré d'exaltation que ses ouvrages leur inspiraient.
Quelques hommes seulement eurent le courage de protester contre cet engouement sans exemple. On aurait tort de croire qu'ils man-
quaient de connaissances, d'esprit et même de génie. Si nous dédaignons d'invoquer leur témoignage, c'est parce qu'il ne serait pas pris en considération.
Recourons plutôt à tous ces nombreux amis qui ont vécu dans l'intimité de Voltaire, et n ont cessé de l'élever jusqu'aux nues. « Il faut les écraser les uns par les autres, afin que leur ruine soit le marchepied de la vérité, » pour emprunter un mot d'une lettre que Voltaire écrivait, le 30 janvier i 762, à Damilaville. Plus ils se sont efforcés de prôner Voltaire, plus leur témoignage devient accablant, s'ils déposent contre lui, et si, dans leurs confidences, ils n'ont point eu l'intention de le dénigrer et de le noircir. Car (( les vérités les mieux établies, remarque un polémiste, ne sont pas celles qui s'affirment avec intention, mais celles qui se trahis-* sent par ces sortes de révélations ou d'indiscrétions dont l'écrivain lui-même semble n'avoir pas conscience. » Dans le dessein où nous sommes de tout prouver papier sur table, comme Voltaire l'exigeait dans toute discussion, nous devons ayant tout prêter l'oreille à ces indiscrétions, à ces confidences des Lettres et des Mé-
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moires, de manière à rendre tout doute inexcusable. Quant à ceux qui sont de mauvaise foi, ils ne méritent pas qu'on leur réponde, avouait Voltaire à Damilaville, le 23 avril 1764.
En affectant de ne nous en rapporter sur Voltaire qu a ses adorateurs, nous prévenons tout soupçon de partialité. Mais dans une discussion de laquelle dépend l'honneur d^un chef de parti, du Français le plus spirituel et le plus célèbre peut-être, affirmer ne suffirait pas. Il faut donc prouver péremptoirement la vérité de chacune de nos assertions, en multipliant et en massant des témoignages d'une autorité incontestable. La diffusion et la prolixité sont inévitables dans un travail de cette nature. Aussi le lecteur est-il instamment prié de ne pas perdre de vue le but de cette thèse, quand la patience lui échappera au miheu des détails fastidieux sur lesquels nous serons forcé de nous arrêter.
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Tb\ beaucoup corrigé, passablement augmenté, mais peu supprimé : voilà toute la préface que je dois à cette nouvelle édition.