‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 2 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE QUELQLES LÉSINERIES ET FRIPON.NEBIES DE VOLTAIKE.

Qu'est-ce que l'avarice? Dans son Dictionnaire philosophique, Voltaire a consacré un article à cette pasision. Il dit qu'à proprement parler, l'avarice est le désir d'accumuler, soit en grains, soit en meubles, ou en fonds ou en curiosités, et qu'il y avait des avares avant qu'on eût inventé la monnaie. Il reconnaît que les hommes ne haïssent celui qu'ils appellent avare que parce qu'il n'y a rien à gagner avec lui. Ce n'est ni I définir l'avarice, ni caractériser l'avare. Aussi a-t-il jsoin de renvoyer à Molière.

Dans le chapitre XV de ses Considérations sur les \mœurs, Duclos remarque que l'avarice est la plus vile de toutes les passions. De là cette horreur qu'elle inspire sous tous les climats, chez tous les peuples et dans toutes les classes de la société; personne ne l'excuse, parce que rien ne saurait la justifier ; semblable à Caïn, elle porte sur son front un signe de réprobation. Qu'Harpagon s'avance sur la scène, il ne proférera pas une parole, il ne fera pas un mouvement, il ne griffonner

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pas un chiffon de papier, il ne réglera pas un compte, il n'ordonnera pas une dépense, qui rr»:\( iie l'indignation des spectateurs. Pourquoi ces murmures? C'est qu'au désir d'accunuiler sans cesse, sans autre dessein que celui d'accumuler sans cesse, il joint la crainte de laisser gagner quoi que ce soit à tous ceu\ qui rapprochent, et qu'il lui est impossible de contenir un seul instant l'impétuosité de ces deux sentiments qui bouillonnent jusque dans les profondeurs de son cœur. C'est parce que Moliî're a su saisir admirablement tous les 1 traits et toutes les nuances dv ce caractère, que son Avare est resté le tvjje de cet ètie d'autant plus méprisé que rien ne parviendra jamais à le corriger, et que la vieillesse semble le condamner à entretenir inutilement les feux qu'elle éteint chez le reste des hommes.

Dans sa vie privée, Voltaire a-t-il manifesté et cette insatiable cupidité et cette sordide économie qu'il regarde comme les traits caractéristiques de l'avarice? Est-il tombé dans ces excès comiques peints avec tant de talent par Molière, qu'il salue comme son juge sur cette matière ?

Le 10 mars 1754, Voltaire, écrivant à d'Argental, disait de >r' Denis : « Voici les propres mots de Sci lettre du 2() février : Le chagrin vous a peut-être tourné la tête; mais peut-il gâter le cœur? Uavarice vous poignarde; vous n'avez^ quà parler. Ensuite elle a rayé à demi, V avarice vous poignarde, et a mis, V amour de Vargent vous tourmente. Elle continue : Ne me forcez pas à vous haïr. Vous êtes le dernier des hommes par le cœur. Je cacherai, autant que je pourrai, les vices de votre cœur. Voilà les lettres que j'ai reçues d'une

nièce que je traite comme ma fille. Elle me marque que vous êtes auBsi en colère contre moi qu'elle-même. Si j'ai tort, dites-le-moi; je vous soumets ma conduite. Que M'"* Denis vous montre toutes mes lettres ; vous n'y verrez que Texcès de l'amitié, la crainte de ne pas I faire assez pour elle, une confiance sans bornes, un sacrifice entier de mon bonheur au sien, à ses goûts. 111 est dur de se voir traiter ainsi par une personne qui Im'a été si chère. »

Toutes ces considérations avaient dû se présenter à l'esprit de M"" Denis au moment où elle écrivait sa lettre ; cependant elle l'envoya sans hésiter. Personne n'ayant connu plus longtemps, ni vu de plus près Voltaire, son témoignage reste d'autant plus accablant qu'il était appuyé sur des faits. Voilà le mot d'avarice lâché; faut-il le maintenir?

Ce n'est pas la seule fois que Voltaire fut i>eint sous des couleurs si noires. Dès 1133, il avait circulé un portrait de Voltaire dans les sociétés de Paris; il fut publié sous l'initiale P. suivant la première édition de YCh'acle des nouveaux philosophes, et sous la majuscule Q. selon la seconde édition du même ouvrage : il a été reproduit par le père Harel dans les quatre éditions de sa brochure sur Voltaire, et par Guyon dans les deux éditions précitées de V Oracle des nouveaux philosophes. J'ignore dans quelle feuille il a paru sous l'initiale P. ou Q. ; je ne l'ai trouvé dans aucun des journaux de France ou de Hollande de l'année 1733 que j'ai eu occasion de consulter. Je l'ai lu pour la première fois dans les Amusements littêrai7'es, qui le donnent comme communiqué. LeVoltairiana n'a pas manqué d'en tirer parti.

Voltaire parait n'avoir eu connaissance de ce portrait qu'en 1735. Le 1-2 juin, il mandait à Thieriot : « Qu'estce quiin portrait de moi, en quatre pages, qui a couru ? Quel est le barbouilleur? Envoyez-moi cette enseigne à bière. » Le môme mois, il lui dit : « Je vous remercie du barbouillage que vous m'avez envoyé sous le nom de portrait. » Le 15 juillet, il lui parle encore de ce portrait en ces termes : « On m'a dit que ce portrait est imprimé. Je suis persuadé que les calomnies dont il est plein seront crues quelque temps, et je suis encore plus sûr que le temps les détruira. » Le 4 août suivant, il fait cet aveu à Berger : « J'ai vu le portrait qu'on a fait de moi. Il n'est pas, je crois, ressemblant. J'ai beaucoup plus de défauts qu'on ne m'en reproche dans cet ouvrage, et je n'ai pas les talents qu'on m'y attribue; mais je suis bien certain que je ne mérite point les reproches d'insensibilité et d'avarice que l'on me fait. Mon amitié pour vous me justifie de l'un, et mon bien prodigué à mes amis me met à couvert de l'autre. » Peu de temps après, il écrit à Thieriot : « Qu'est-ce qu'un nouveau portrait de moi, qui paraît? Tout le monde attribue le premier au jeune comte de Charost. J*ai bien de la peine à croire qu'un jeune seigneur qui ne m'a jamais vu ait pu faire cette satire ; je suspens mon jugement, parce qu'il ne faut accuser personne sans être sûr de son fait. » D'après ces lettres, je suis tenté de croire que ce Portrait de Voltaire serait seulement de 1735 et non de 1733, comme je l'ai dit tout à l'heure, d'après Guyon. Gomme ce dernier n'est pas sûr de l'initiale sous laquelle il l'a publié, on peut présumer qu'il a pu aussi être induit en erreur sur la date

de ce porirait. D'ailleurs il n'est pas vraisemblable que Voltaire n'aurait possédé qu'en 1735 un portrait connu depuis 1733. 11 parle de deux portraits; les variantes de style faciles à remarquer dans le portrait exposé dans les Amusements littéraires, \e Yoltairiana, l'Orach des nouveaux philosophes et la brochure du père Harel, amènent à conclure qu'on a peut-être confondu la copie avec l'original. 11 est certain qu'il n'a jamais existé d'autre portrait que celui dont nous nous occupons. Depuis longtemps les biographes l'attribuent au marquis de Charost, sur lequel ils ne nous fournissent aucun renseignement.

11 est nécessaire de lui consacrer quelques lignes. Le marquis de Charost était fils du duc de Béthune- Charost, dont Tépouse fut en relation avec Voltaire. Son rom ne figure pas dans les cinq cents pages du Catalogue des livres du chevalier de Charost, in-8% publié en 1742, ce qui fait présumer qu'il ne reste aucun ouvrage de lui. Aucun dictionnaire de noblesse ni de bibliographie ne parle de lui. En 1732, on édita un livre dont voici le titre : Musœ rhetorices seu carminum libri sex, a selectis rhetoricis Alumnis in regio Ludovici Magni collegio elaborati et palam recitati, in-12 de 288 pages. Le Mercure crut devoir rendre compte de cet essai, en 1733; la pièce qui frappa le plus son attention, était du marquis de Charost; il en cita les plus beaux passages comme des morceaux d'un talent distingué. Le comte de Tressan vécut dans l'intimité du marquis, et, lorsque celui-ci fut tué à l'affaire de Clausen, en 1735, à la lète du rés:iment de la Couronne, Tressan s'empressa do pleurer sa mort dans des vers

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qu'on lit (Micore dans ses œuvres. Tels sont les seuls documents que je sois parvenu à recueillir sur le marquis de Charost. L'année de sa mort permet de lui attribuer le portrait de Voltaire; la prôcoeité de son talent ne dément pas le mérite incontestable de celte pièce; sa naissance le met à l'abri d«^ touf.<^ accusation de vengeance et de jalousie, et justifie l'impartialité qui a porté des personnes de différentes opinions à adopter ce fameux portrait.

La quatrième édition du VoJininam a 32i pages; il n'y en avait que 216 dans la troisième. Dans l'avertissement de cette dernière, Cousin d'Avalon avoue qu'il avait compulsé plus de tiois cents ouvrages pour la renchv plus complète que les deux premières éditions. Il ne s'était [las proposé de faire l'éloge de Voltaire. Il avait voulu rester impartial, au milieu de ce conflit de témoignages favorables ou hostiles au grand homme. Cependant, quand il fut amené à donner le portrait de Voltaire, il choisit celui du marquis de Charost, et dit que c'est celui qui a paru à plusieurs écrivains approclier le plus de la vérité. Il n'ose pas, à la vérité, embrasser aveuglément l'opinion de celui qui l'a peint, et de ceux qui ont cru devoir le r4"produirc, mais il n'en efface non plus aucun trait, aucune nuance. N'était-ce pas confesser qull n'a\ait pas de raison pour réfuter les allégations dont Voltaire s'était plaint? Cette réserve d'un compilateur aussi instruit, [dutùt ami qu'ennemi de Voltaire, n'est pas sans conséquence pour la science. Or, dans ce Porlruil de Voltaire cité par tant d'écrivains, et reproduit par Cousin d'Avalon, ce grand vagabond d'anecdotes du xvin'' siècle, on remarque ces

traits : « Sensible sans attachement, voluptueux sans passion, il ne tient à rien par choix, il tient à tout par inconstance; raisonnable sans principes, sa raison a ses accès œmme la folie des autres. L'esprit peu droit, le cœur injuste, il se moque de tout. Vain à Vexces, mais etieove plus intéressé, il travaille moins pour sa réputation qne pour Varfjeut; il en a faim et soif: enfin il se presse de travailler pour se presser de vivre. Voilà l'homme. »

Chose digne de remarque! ces traits ont été calqués non seulement en France, mais en Allemagne-, et même en Prusse. Ainsi, dans les diverses éditions des (Euvres posihumes de Frédihnc le (^ranf/, on remarque un Portrait de Voltaire, qui porte la date de 1156. Il n'est pas hors de propos d'en transcrire les lignes suivantes : « Avec un grand fonds de sensibilité, il ne forme que peu de liaisons, et ne s'abstient de plaisirs que faute de passion. S'il s'attache, c'est par légèreté plutôt que par choix. Il raisonne sans principes, et par là est sujet, comme tout autre, à des accès de folie. Avec une tète ouverte, il a un cœur corrompu; il pense sur tout, et tourne tout en ridicule. Libertin sans tempérament, il moralise sans avoir des mœurs. Vain au suprême degré, mais encore plus avaricieux que vain, il écrit moins pour la gloire que pour l'argent, ne travaillant, pour ainsi dire, que pour vivre; quoique fait pour jouir, il m se lasse d' amasser. Tel est l'homme. >» En confrontant l'extrait du ix)i de Prusse avec celui du marquis de Charost, il est impossible de ne pas convenir que l'un a servi de modèle à l'autre. Tout le reste du Portrait de Voltaire fait par le roi de Prusse rap-

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pelle également la touche du marquis de Charost. II est évident que jamais copie ne ressembla mieux à l'original. Est-ce un motif de douter de l'authenticité du portrait attribué à Frédéric ? non, car Formey avait eu occasion de les étudier tous les deux, et de les comparer en les transcrivant dans ses Souvenirs d'un citoi/en et il affirme que le Portrait de Voltaire qui a trouvé place dans les (Euvres posthumes de Frédéric le Grand est incontestablement de ce monarque. Malgré ce grave témoignage, je persistais à ne voir sous la plume du philosophe couronné qu'un plagiat des moins excusables, dont l'avidité d'un libraire avait oublié ou négligé d'indiquer la source, en renvoyant au Voltairiana ou aux Amusements littéraires. Dans cette perplexité Tai pris le parti de consulter l'un des hommes dé lettres chargés par S. M. le roi de Prusse d'annoter la magnifique édition des œuvres de Frédéric le Grand publiée sous les auspices du gouvernement. J'en ai reçu celte réponse : e Le Portrait de Voltaire de 1756, est bien du roi; mais ce n'est, comme vous le dites' qu'une copie de celui qui a été publié dans les Amusè^ ments littéraires par de la Barre de Beaumarchais Les doutes que vous inspire la grande ressemblance de la copie avec Toriginal, fort naturels, il est vrai, cesseront sans doute, quand vous saurez que c'était une des habitudes de Frédéric d'imiter, en les variant plus ou moins, et quelquefois très peu, des passages ou des pièces qui l'avaient frappé. Il faisait de cela une étude de style, un exercice de plume en quelque sorte, souvent même un simple amusement. Ses ouvrages fourmillent d'imitations analogues. Nous en avons relevé

un certain nombre dans les notes de la nouvelle édition, mais il en reste une quantité que nous n'avons pas cru nécessaire d'indiquer. Le Portrait de Voltaire a donc été inséré dans notre XV^ volume, comme étant de Frédéric ; toutefois nous avons eu soin de dire dans l'Avertissement que cet opuscule n'était qu'une imitation. » Il se pourrait que Frédéric n'eût pas lu les Amusements littéraires; dans ce cas, ce serait le Voltairiana qui lui aurait fourni le Portrait de Voltaire, Le Voltairiana eut deux éditions en 1748. Les éditeurs en envoyèrent un exemplaire au roi Stanislas; ils firent probablement le même honneur au roi de Prusse. Celui-ci avait chargé Thieriot, son correspondant littéraire, de lui expédier tous les pamphlets hostiles à Voltaire. Le Voltairiana eut trop de succès pour admettre que Thieriot ait manqué d'en acheter un exemplaire pour le roi de Prusse. Il reste avéré que ce dernier a dévoré le portrait de Voltaire, attribué au marquis de Charost ; c'est un fait non moins incontestable qu'il lui a donné un dernier coup de pinceau et de vernis.

Qu'est-ce que cela prouve ? que Frédéric pensait comme M""" Denis. Voltaire lui avait été signalé comme bassement intéressé. Sur cette inculpation, il a dû examiner sa conduite, surveiller ses actions, épier ses démarches. Il a fallu que rien ne vint démentir les rumeurs de la France, car Frédéric l'a jugé jo/ms avaricieux que vain, ne se lassant d'amasser, quoique fait pour jouir. Quand il écrit ces lignes, c'est dans un moment où les deux amis s'étaient pardonné tous leurs torts réciproques, et sur un morceau de papier qu'il ne destinait pas à la pubUcité.

' 'fi:

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Loi'squc le Portrait de Voltaire parut, en 1735, Voltaire fut piqué de se \nir aecus<î d'avarice; il espéra que ce mot serait re£i:ardé comme une calonniie. Personne ne le e/umut plus intimement que M"" Denis et Frédérie, et ces deux personnes, à deux ans d'intervalle, lui reprochent son avarice. Amis et ennemis ont reproduit un portrait où il est en butte aux mêmes traits. Certes c'est une forte présomptioii contre Voltaire.

Ainsi, dès 1135, le mot d'avarice était lâché. Voliiihv ne parvint pointa 1(» faire oublier. Il n'v a jamais de prescription «mi histoire. Il est toujours temps de détruire la calomnie, connue de flétrir le vice. Qu'il nous soit donc [)ermis de remonter à la source de raccusation qui faisait tant de peine à Voltaire.

Buffon disait : « Rassemblons des fails pour nous donner des idées. » Nous devons nous servir de la même méthode pour disculper ou flétrir. Voltaire.

Citons à la barre de Thistoire les personnes qui Font connu dans son intimité, et prenons acte de leurs dé|»ositions. Pour nous, nous nous ferons un devoir de n'and)itionner d'autie rôle que celui de rapporteur de pièces.

Voici d'aliord Jore, qui vient déposer son 3Iemoire, pul)liéen i"î36; il \ dit : « J'ai connu particulièrement le sieur de Voltaire pour lui avoir donné un logement cliez moi pendant un séjour de sept mois qu'il a fait à Rouen, en 1131. Il choisit ma maison pour > descendre. Soit modestie, soit politique, le sieur de Voltaire' m voulut y être rei^^ardé que comme un seigneur anglais (pie des affaires d'État avaient obligé de se

ET FRIPONNERIES r)E VOLTAIRE. 11

réfugier en France. Après un séjour de trois mois à la ville, niilord Volt-;iiiv init besoin, pour sa santé, de prendre l'air à la campagne. Toujours attentif à plaire à mon hôte, je sus lui procurer une jolie maison de canquigne à une lieue de Rouen. Avant que de partir, le sieur de Voltair(% par un trait d'économie, voulut eongédii'i' un valet (jue j'avais arrêté pour lui à vingt sols par jour; mais, pour le coui>, Voltaire trahit le seigneur anglais; il ne voulut payer le valet que sur le pied de dix sols, et coupa ainsi ses gages par la moitié; je tirai 4o livres de ma bouise et terminai la contestation. Ces 45 livres ne m'ont jamais été rendues. Il est V rai (pie le sieur de Voltaire parla galamment de les acquitter avec une pendule qui manquait à la [jarure de la chanibie oi^i il couchait; mais ni la pendule ni le [)ayement ne sont v enus, et ce n'est pas la scubî petite dette (\iui j'aie à réi>éter contre lui. Le sieur de Voltaire passa un mois k la oanq»agne; il y vivait, comme dans l'âge d'or, d'herbes, d'œufs frais et de laitage. La jardinière, (pii lui fournissait ces aliments chanq)étres, lui rendait aussi d'autres services. EUe allait trois fois la semaine à la ville pour les épreuves de l'impression (de Charles Xll). Le sieur de Voltaire ne fut pas ingrat de ses bons offices. Pour récompenser ses peines et lui payer un mois de pension, il lui donna noblement six livres. Cette femme m'en porta ses i)laintes, me représenta (pie ses œufs n'étaient seulement pas payés, et par honneur je pris encore le soin d'apaiser ses murmures et de la satisfaire. Je le perdis enfin, cet hôte illustre. 11 s'en retourna à Paris, après un séjour de sept mois, tant chez xmi qu'à la maison de campagne

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*» DE QUELQUES LÉBINERIES

d'un de mes amis, et le rôle de seigneur anglais finit glorieusement par une pièce de vingt-quatre "sols dont sa générosité gratifia la servante d'une maison où rien ne lui avait manqué, pendant un si long espace de temps, soit en santé, soit dans une maladie qu'il y avait essuyée. Ce n'est qu'avec une peine extrême (jue j'ai pris sur moi d'entrer dans ce détail. Je serais au désespoir qu'il entrât dans l'esprit de quelqu'un que j'aie dessein de reprocher au sieur de Voltaire la dépense qu'il m'a occasioimée, ni de lui demander (pi'il m'en tienne compte. J'ai voulu faire voir, par l'empressement que j'ai toujours eu à obliger le sieur de Voltaire, et par les procédés que j'ai toujours tenus avec lui, que son penchant l'entraine naturellement vers l'ingratitude, et le porte à frustrer généralement tous ceux envers qui il est rede\ able. »

M"'" de Graffigny \ a confirmer ce jugement. Elle a dit daiis lino de ses lettres où elle n'appelait jamais Voltaire que son idole : « Il y a huit jours (|ii'une servante de cuisine cassa un ])ot de terre sur la tête d'un laquais de Voltaire, il en a été au lit jusqu'à hier ; on a chassé la servante et on lui a retenu un gros écu que l'on a donné au laquais. Hier, le valet de chambre dit que le laquais avait rendu l'écu à la servante. — Qu'on le fasse venir, dit Voltaire. Pourquoi as-tu rendu cet écu?— Eh! eh! Monsieur (car c'est un nigaud), c'est que je suis quasi-guéri, et que cette fille a été fâcliée de m'avoii- battu. — Céran, (c'est le nom du valet de chambre), qu'on donne un écu à ce drôle-là pour celui qu'il a rendu, et qu'on lui en donne un autre pour lui apprendre ce que méritent les bonnes actions. Va, va,

mon ami, tu es bien heureux de savoir bien faire, fais toujours bien. Gela n'est-il pas joli (1)? » Assurément. C'est un spectacle magnifique de voir un nigaud donner une leçon de philosophie et de désintéressement dans un château (|u'on regardait comme le sanctuaire de la sagesse et de la j)hilosophie.

Voltaire ne profita point de la leçon. Longchamp se charge de le prouver. Or, une nuit que Voltaire voyageait avec M'"' du Chastelet dans une chaise de poste, l'essieu de derrière vint à casser et la fit tomber sur le pavé. Il était impossible d'aller i)lus loin. C'était au mois de janvier, la terre était couverte de neige et il evlait très fort. On a\ait hâte de sortir de cet embarras. Un [lostillon courut chercher des secours dans le plus prochain village, à une lieue de l'endroit où Voltaire et M"" du Chastelet grelottaient sur la neige près de leur voiture embourbée. Le postillon amena avec lui quatre hommes, munis de cordes, d'outils et de faux essieu. « La voiture redressée, raconte Longchamp (p. 169 de ses Mémoires), on vit la vraie cause du mal; ils y remédièrent du mieux qu'ils purent au moyen des pièces qu'ils avaient apportées, et on leur donna dou:^e francs, quand leur besogne fut terminée; ils s'en retournèrent peu contents de cette somme, et en murmurèrent. La voiture se remit en marche, mais à peine eut-elle fait cinquante pas, que les cordes trop faibles s'étant relâchées et brisées en partie, la voiture tomba une seconde fois, mais en s'affaisant seulement sur elle-même. On courut vite après ces ouvriers qui s'en allaient, ils

(1) Vie privée de Voltaire et de 3i'n»c du Chastelet. 1820. ln-8% p. 160.

DE OrFLQUES LÉSINERIES

lit' vouIai«Mil phis rrviMiir; on no les lann^na qu'à force de proiiK'ssos (ju'ils soiaÛMit mieux payés. Aidés des postillons, ils soul(nèr<'nt la caisse avec des leviers et la rattaehèrerU plus solidement, sans que rien eût été dérangé dans Tintéiieur d<' la voitun\ l^our surcroit de précautions, on proposa à ces ouvriers de la suivri^ ce qu'ils iireni; on les pa\a lai'gemem cette fois, et ils s'en retounièi'cnt fort satisfaits. ^ Loiiiicliamp eut une autre occasion d'ap{>récier le caractèi-e de son maître. Dans u\\ niou\<'men( de brusquerie. Voltaire avait fait toniher des mains de M'"" du Chastelet un superbe déjeuner en i»orcelaine de Saxe. La tasse et la soucoupe étaient < a-sées. « M. de Voltaire m'appelle, rapporte Loniichamp (p. i'id de ses Mémoires), me dit de ramasser b's débris de la porcelaine et de les mettre sur sa table; il les examine, en choisit un des plus grands morceaux, me le donne, <'t nu: dit d'all<»r sur-le-champ chez M. La Frena\e, marcb.and bijoutier au Palais, pour \ acIh'Kn- un déjeuner tout pareil à réchantillon, s'il s'en iiou\ait dr ud; en même temps, il uie donne un petit sac d'argent pour le pa\er. Je courus chez M. La Frenaxe; mais, jjarrai toutes les porcelaines qui garnissaient sa boutique, je ne trouvai pas un seul déjeuner de l'espèce que je demandais. En ayant choisi un de ceux qui me semblaient s'en approcher le plus, je lui en demandai le prix, qu'il me dit être de 10 louis. 11 s'en fallait de -2 à 3 louis que le sac ne contînt cette somme; ne pouvant acquitter ce marché, je priai M. La Frenaye d'envoyer de suite à la maison un de ses ouvriers avec trois ou quatre de ses plus beaux déjeuners, afin que M. de Voltaire pût choisir

lui-môme ce qui conviendrait le mieux. L'ouvrier en apporta six. Après en avoir choisi le plus élégant et en même temps le plus riche, il le marchanda beaucoup; mais SU!' les protestations réitérées que M. La Frenaye, en le cédant au prix de iO louis, n'y gagnait rien, que c était le prix coûtant, qu'il lui était impossible d'en rien ral>attre, M. de Voltaire finit par compter à l'ouvrier les 10 louis, non sans regi^etter cet a logent. »

A celte époque, Mariiiontel fut témoin d'une scène non moins curieuse. Voici ce qu'il dit de Voltaire, dans le IV livi^' d<' ses Mémoires : « Volontaire à l'excès par caractère et par système, il avait même dans les fK^tih's choses une répugnance incroyal)le à céder et à renoncer à ce qu'il avait résolu. J'<Mi vis un exemple assez singulier. 11 lui avait pris fantaisie d'avoir en voyage un couteau de chasse, <M un matin (pKi j'étais <'hez lui, on lui en apporta un faisceau pour en cboisir un. Il le choisit. Mais le marchand voulait un lotiis de soti couteau de chasse, et Voltaire s'était mis dans la tête de n'en donner (pie 18 francs. Le voilà qui calcule en détail ce qu'il peut valoir ; il ajoute que le marchand porte sur son visage le caractère d'un honnête homme, et qu'avec cette bonne foi qui est peinte sur son front, il avouera qu'à 18 francs cette arme sera bien payée. Le marchand accepte l'éloge qu'il veut bien faire de sa figure ; mais il répond qu'en honnête homme il n'a qu'une pai^ole; qu'il ne demande au juste que ce que vaut la chose, et (lu'en la donnant à plus bas prix, il ferait tort à ses enfants. — Vous avez des enfants? lui demanda Voltaire. —

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Oui, Monsieur, j'en ai cinq : trois garçons et deux filles, dont le plus jeune a douze ans. — Eh bien! nous songerons à placer les garçons, à marier les filles. J'ai des amis dans la finance, j'ai du crédit dans les bureaux; mais terminons cette petite affaire : voilà vos 18 francs; qu'il n'en soit i)lus parlé. Le bon marchand se confondit on remerciements de la protection dont voulait l'honorer Voltaire; mais il se tint à son premier mot pour le prix du couteau de chasse, et n'en rabattit pas un liard. J'alirège cette scène, qui dura un quart d'heure par les tours d'éloquence et de séduction que Voltaire employa inutilement, non pas à épargner 6 francs qu'il aurait donnés à un pauvre, mais à donner à sa volonté l'empire de la persuasion. Il fallut qu'il cédât lui-même, et, d'un air interdit, confus et dépité, il jeta sur la table cet écu qu'il avait tant de peine à lâcher. Le marchand, dès qu'il eut son compte, lui rendit grâces de ses bontés, et s'en alla. —J'en suis bien aise, dis-je tout bas, en le voyant partir. — De quoi, me demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc étes-vous bien aise? — De ce que la famille de cet honnête homme n'est plus à plaindre. Voilà bientôt ses fils placés, ses filles mariées, et lui, en attendant, il a vendu son couteau de chasse ce qu'il voulait, et vous l'avez payé malgré toute votre éloquence. — Et voilà de quoi tu es bien aise, têtu de Limousin? — Oh ! oui, j'en suis content. S'il vous avait cédé, je crois que je l'aurais battu. — Savezvous, me dit-il en riant dans sa barbe, après un moment de silence, que si Molière avait été témoin d'une pareille scène, il en aurait fait son profit? — Vrai-

ment, luidis-jc, c'eût été le pendant de M. Dimanche. » Je suis étonné qu'après cet aveu, Marmontel feignît de ne pas deviner la cause de la conduite de Voltaire.

Maintenant, au tour de Collini. Dans un de ces épanchements du cœur où Thomme se révèle tout entier, parce qu'il s'adresse à la discrétion de Tamitié et qu'il compte sur un éternel silence, il' écrivit, dans le mois de novend)re lloi, à M. Dupont, avocat à Colmar : ff Je vous dois mille remerciements pour les bontés que vous avez eues pour moi à Colmar; elles faisaient ma consolation au milieu des chagi'ins aitachés à mon sort. Je ne suis pas plus heureux à Lyon, où la dureté du [)hilosophc que j'ai le malheur de suivre ne cesse de me rendre la vie affreuse. C'est un esclavage dans lequel je vis depuis trois ans, et dont j'allais briser les chaînes à mon départ de Colmar. Je crois pouvoir m'ouvrir à vous sans crainte; vous êtes prudent, discret, et vous m'avez paru vous intéresser à ce qui me regarde. Voici le fait. On allait partir de votre ville, et les chevaux étaient prêts. La berline parut trop chargée au philosophe, et il ordonna sur-le-champ qu'on détachât tout et qu'on n'y laissât que sa malle et celle de sa nièce. Je ne portais avec moi qu'un petit portemanteau où j'avais une douzaine de chemises et quelques bardes nécessaires. H me fit dire de tout vendre. La i)roposition était d'un fou, et j'allais lui dire poliment que ses extravagances étaient insoutenables, que je lui demandais mon congé, et que je le priais d'arranger mon compte. — Je suis fâché, dit-il, que vous vouliez me quitter; et, par rapport à notre compte, je vous dois 19 livres; tenez, et il met un louis d'or dans

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nia main d<* la même façon qu'on ferait présent de 10,000 pistoles dont on veut paraître honteux. — Monsieur, lui dis-je, en regardant ce qu'il me donnait, je m'en vais vous faire rendre 100 sous — Non..., non..., dit-il. — Je vous demande pardon, lui répliquai-je, ii vous re\ ient o livres. — Je vous en prie, dit-il, accefitez cette petite bagatelle. L'occasion me parut trop belle, et je le remerciai, en lui protestant qu'il avait trop de bontés pour moi. Je sortis immédiatement do sa chambre. Sa nièce était auprès de lui; elle lui en dit apparemment un mot; et comme j'allais gagner la chambre que j'occupais chez M""" Goll, j'aperçus le philosophe courant après moi. — Tenez, me dit-il, comme je ne sais pas si vous avez de l'argent, ni ce que vous allez devenir, prenez encore cette bagatelle. — Monsieur, lui répondis-je, je ne suis nullement en peine de ce que je deviendrai, je ne l'ai jamais été en matière d'argent. — Cependant il m'engage à prendre encore un louis d'or, et à le remercier de sa générosité. Il se retira dans sa chambre, et moi dans la mienne. Au bout d'un quart d'heure, un des domesti(iues vint me dire que l'oncle et la nièce parlaient de cette aventure, et qu'ils craignaient qu'elle ne fit du bruit. On m'avait à peine rendu ce compte, que je vis paraître le philosophe dans ma chambre. Il m'obligea à refaire mon paquet et à partir; je m'y rendis. Que dites- vous de cette histoire? elle est dans la plus exacte \érité d'un bout à l'autre. N'ai-je pas mis le philosoplic à une terrible épreuve? Je sais à [)résent à quoi m'en tenir, et je sais ce qu'il est capable de faire pour un homme qui lui avait vendu sa liberté, qui

l'avait servi trois ans avec attachement, et qui avait été emprisonné pour lui à Francfort. Je sais ce que signifient ses promesses. J'ai honte de l'abrutissement et de la soumission basse et servile où j'ai vécu trois ans auprès d'un philosophe le plus dur et le plus fier des hommes. Tout cela me fait rire en mon particulier : ce sont des scènes de comédie; mais c'est quelquefois pour moi du haut comique ou de la comédie dans le iicnre larmoyant (1). »

G Pour les petits détails, les motifs secrets, ils sont aussi difficiles à deviner que les ressorts cachés de la nature », avouait Voltaire au duc de Richelieu, le 30 septembre 1130. Marmontel a pu se tromper, en attribuant la conduite de Voltaire à son entêtement. Quant à nous, nous serions inexcusable de ne pas lui appliquer sa définition de l'avarice ; car des scènes dont il a eu honte, et qu'il croyait dignes du pinceau de Molière, ne sauraient avoir d'autre cause que cette insatiable cupidité et cette sordide économie qu'il regardait comuK^ le signe de la plus \ ile des passions.

Voltaire semble s'être ingénié à confirmer ce jugement sévère. I)<'s ruses d'Harpagon il va passer aux fourberies de Scapin. Il va nous prouver qu'il fut non seulement avare, mais môme fripon, et que pour accumuler, il ne répugnait pas à recourir à des moyens que la conscience n'a cessé de flétrir chez tous les peuples.

Mais, comme dit Sbrigani à M. de Pourceaugnac : « Peut-être dans le fond n'y a-t-il pas tant de mal que

(1) Letlres inhlites de Voltaire et de Odl'mi ù M. Dupont, Paris, 18il. In-8", p. 114 et suivantes.

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20 DE QT^ELQUES LÉSINERIES

tout le monde croit; et puis, il y a des gens, après tout, qui se mettent au-dessus de ces sortes de choses. Ce sont des choses qui sont connues à la vérité; mais j'irai les découvrir à un homme qui les ignore; et il est défendu de scandaliser son prochain. Cela est vrai; mais, d'autre part , voilà un étranger qu'on veut surprendre. Je trouve que je puis dire les choses sans blesser ma conscience; tàeluuis de les dire le plus doucement qu1l nous sera [>ossible et d'épargner les gens le plus que nous pourrons. »

" C'est du Palais de la stupidité que Voltaire a daté sa facétie de [Horrible danger de la lecture. Il aurait bien tait de choisir quelquefois une autre résidence pour s'abandonner à la manie d'écrire. Faute d'aNoir eu un judicieux Thomas Moore pour mutiler ou brûler tout ce (lui sortait de sa plum.\ Voltaire restera l'accusateur le plus impitoyable, l'ennemi le plus cru(d de Voltaire. S'il intitule une brochure : Quil faut savoir douter; s'il dit : « Je ne crois pas même les témoins oculaires, quand ils me disent des choses que le sens commuti désavoue, » il se rencontre^ une tourbe d'Orgons, décidés à douter de tout ce qui pourrait porter atteinte à son honneur, et à nier tout ce qu'on leur proposerait de leur faire voir avec pleine lumière, qui tendrait à dessiller les yeux sur la vertu de leur homme de bien. Pour eux, le mémoire de Jore, les confidences de M'"^ de Graffigny, de Marmontel, de Longhamp, de Collini, faites avec tant de sincérité, ne sont que chansons, commérages de Dorine, de Damis, de Cléante. Depuis qu'ils ont entendu Voltaire improviser un sermon sur le vol, un beau jour de Pâques, dans son

église paroissiale, ils sont persuadés qu'il ne se peut pas qu'il ait trompé son monde, qu'il s'en soit moqué, et que, comme Mascarille, il n'ait eu à donner à son créancier qu'un bon souftlet, accompagné de cette réplique : « Comment, coquin ! demander de l'argent aune personne de ma qualité? » Ils refuseront aussi d'admettre qu'il ait frustré un grand nombre de personnes.

Qu'ils doutent, qu'ils nient, mais qu'ils écoutent avec l'attention d'Orgon; car voilà Voltaire près de sa table pour les désabuser.

Le 5 décembre llol, il disait à M. Bertrand: «J'avoue qu'il y a quelquefois des vérités bien peu vraisemblables. » En voici la preuve : Correspondance inédite de Voltaire avec le Président de Brosses, publiée d'après les lettres autographes par Th. Foisset, Paris, chez Levasseur, libraire, 1836. Rien de plus authentique que la publication d'autographes que peut montrer celui qui les édite : néanmoins rien n'est égal au peu d'empressement qu'ont mis à posséder et à étudier cette tardive correspondance des hommes si avideç de recueillir tout ce qui porte le cachet de Voltaire. M. Beuchot lui-même m'a avoué qu'il n'avait jamais lu ce curieux drame, cet intéressant dialogue, qui est un véritable assaut d'es[)rit, un duel de génie. Là, Voltaire se révèle tout entier; mais pour la première fois, il trouve un homme digne de lutter contre lui.

Il commence i)ar en imposer à son adversaire par son Dstentation de parvenu, son faste de pharisien. Il écrit à M. de Brosses : « Ma fortune, qui me met au-dessus des petits intérêts, me permet d'embellir tous les lieux

que j'habite; voilà le revenu (jne j'en tire. Le plus fort de ce r«:v<Mui consiste à soulager bien des malheureux. Bétenis était «mi i»rison à Genève pour mille étus de dettes et y S(M*ait mort, si je n'avais pns i)ayé pour lui. » Le président r'é|)ond à ces mots par cette note : « En profitant de la nécessité où il se trouvait pour acheter son bien à vil pi'ix. » N'oul)lions i)as cette restriction, elle nous servira dans la suit(\

Plus tard le président crut devoir dire à Voltaire : € Voulez-vous donc faii'e 1<^ second tome de M. de riauffecourt, à qui vous ne vouliez point payer iine «'haise de poste que vous aviez achetée de lui? En vérité, je i4:émis pour l'humanité de voir un si grand génie avoir un cœur si petit, sans cess(^ tiraillé par des misères de jalousie ou de lésine. » Voltaire n'a point donné de démenti. Donc l'accusation du [président était vraie.

A quelle occasion se permit-il ce reproche? c'est dans cette queielle de payement de moules de l)ois qui a fait dire à M. Foisset : « Ici i'é|>rouve quelque embarras. » Pour nous, nous aborderons cette ((ueslion sans crainte.

Dans le mois de novembre 1159, M. de Brosses manda à M. Girod, capitaine et châtelain royal du pays deGex, et l'un de ses amis : « Dites-moi, je vous prie, si Voltaire a payé à Chariot les moules de bois qu'il me donna la commission, lorsque j'étais là-bas, de lui l'aire fournir parce pau\re diable, <{ui certainement ne peut ni ne doit en être le payeur. »

Quatorze mois se passent, et Voltaire n'avait pas encore payé ni offert de {>ayer ce bois. M. de Brosses était très embarrassé de lui réclamer une pareille bagatelle, dont on désirait être soldé. Il ne i)ouvait ni ne devait

payer à Chariot du bois qu'il n'avait pas brtjlé, et qu'il ne s'était chargé que par complaisance de faire livrer à Voltaire. C'est au moisde janvier 176! <ju'il envoie cette lettre à celui (pii avait detuandé et reçu le bois, et qui avait eu le tèm[)s de le bi'iilei' : « Agréez, Monsieur, que je vous demande l'explication d'une chose tout à fait singulière que je trouve dans lecom[)tc de mes affaii*es que l'on vient de m'envoyerdu [)ays de Gex pour les années 1759 et 1760. C'est à l'article des iiayements ({u'a faits le nommé Chariot Baudy, d'une coupe de bois queje lui avais vendue avant notre traité. Il me poite en compte et en payement (^ quatorze moules de bois vendus à M. de Voltaire, à trois patagons le moule. » Comme il pourrait paraître fort extraordinaire queje payasse le bois delà fourniture de votre maison, Baudy ajoute pour explication, qu'ayant été vous demander le payement de sa livraison, vous l'avez refusé, en affirmant que je vous avais fait don de ce bois. Je vous demande excuse, si je vous répète un tel propos; je suis fort éloigné de croire que vous l'ayez tenu, et je n'y ajoute i)as la moindre foi. Je ne prends ceci que pour le discours d'un homme ïustique, qui ne sait pas que l'on envoie bien à son ami et à son voisin un panier de pèches et une demi-douzaine de gelinottes, mais que, si l'on s'avisait de la galanterie de quatorze moules de bois ou de six chars de foin, il le prendrait pour une absurdité contraire aux bienséances, et il le trouverait fort mauvais. Le fait dont je me souviens très nettement est que, me [variant en conversation de la rareté du bois dans le j^ays et de la peine que vous aviez à en avoir pour votre n'iénage, j'eus l'honneur de vous répondre que vous en trouveriez aisément sur

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place, vers Chariot, qui vendait actuellemant ceux qu'il avait eus de ma coupe, et que, si vous vouliez, je lui dirais de vous en fournir ; à quoi vous rue répliciuâtes que je vous ferais grand plaisir. Quelque temps après, nous rencontrâmes cet homme à qui je dis de vous mener les bois de chauffage dont vous aviez besoin; vous lui ajoutâtes même de vous (Mi mener deux ou trois voitures dès le lendemain, |)areeque vous en manquiez. J'espère que vous voudi'ez bien faire incontinent payer cette bagatelle à Chariot, parce que, comme je me ferai infailliblement payer de lui, il aurait infailliblement aussi son recours contre vous, ce qui fait une affaire du genre de celles qu'un hommi^ tel (pie vous ne peut point avoir. »

t Je suis d'un caractère que rien ne peut faire plier, inébranlable dans mes sentiments, et ne craignant rien dans ce monde ni dans l'autre, » avait avoué Voltaire à Formey, en 175-2. Gomme Harpagon, il était prêt à tout souffrir, pourvu qu'on ne touchât pas à sa cassette. La lettre de M. de Brosses le trouva inaccessible aux sentiments de riionneur et de la délicatesse. Il lui répondit le même mois, mais sans lui parler du payement des moules de bois. Le président crut l'affaire terminée à la satisfaction de Chariot. Aussi, le 11 février, mande-t-il à Voltaire : « Je ne vous parle plus de Charles Baudy, ni des quatre moules de bois (lisez quatorze, c'est un chiffre que vous avez omis; nous appelons cela lapsus Ihifjuœ). J'ai peut-être eu tort de vous en parler. Si je vous en ai parlé, peut-être trop au long, ce n'a été que comme ami et voisin, en qualité d'homme qui vous aime et vous honore, n'ayant pu m'empècher de vous représenter combien cette contestation allait devenir

publiquement indécente, soit que vous refusassiez à un paysan le payement de la marchandise que vous avez prise près de lui, soit que vous prétendissiez faire payer à un de vos voisins une commission que vous lui avez donnée. Je ne pense pas qu'on ait fait à personne un présent de quatorze moules de bois si ce n'est à un couvent de capucins. » M. de Brosses s'était trompé; Voltaire n'avait ni payé ni promis de payer le bois qu'il avait brûlé. Il fut assigné le 31 juillet 1761, trente mois après la livraison de ce qu'il appelait quatre moules de bois. L'affaire fut appelée à l'audience du bailliage de Gex, le 22 septembre suivant. Dans l'impossibilité de nier cette dette, le philosophe éclate; il ne se contient plus, il lâche la bride à toutes les passions de son âme, il épuise toutes les ressources de son génie pour reculer le moment inévitable du payement. C'est alors qu'il écrit au premier président en exercice, au premier président honoraire, au procureur général, à tous les membres du parlement de Dijon ; il n'oublie aucun des amis de M. de Brosses. A propos de quatorze moules de bois qu'il s'est fait livrer, etqu'il ne nie pas d'avoir consumés, il menace de soulever contre lui le chancelier, les ministres, et tout Paris, s'il le faut. « Qu'il tremble! s'écrie-t-il ; il ne s'agit pas de le rendre ridicule, il s'agit de le déshonorer. 11 payera cher la bassesse d'un procédé si coupable et si lâche. »

Le président restait calme et se contentait de le rappeler à l'état de la question. Dans le mois d'octobre, il lui manda : « En nous promenant dans la campagne à Tournay, vous me dites que vous manquiez actuellement de bois de chauffage ; à quoi je vous répliquai que

Ai DE QUELQUES LÉ3INERIES

VOUS en trouveriez facilement de ceux de ma forêt vers Charles Baudy. Vous me priâtes de lui en parler, ce que je lis même en votre présence, autant que je m'en souviens, mais certainement d'une manière illimitée; ce qu'on ne fîiit pas quand il s'agit d'un présent. Je laisse à part la vileié d'un présent de cette es[)èce, qui ne se fait (fu'aux pauvres de la Miséricorde ou à un couvent de capucins. Je vous aurais, à Ci)up sûr, donné comme présent ([u«'lques voies de bois de chauffage, si vous nir les aviez demandées comme telles. Mais j'aurais cru vous insulter par une offre de cette espèce. Mais enfin, puis<iue vous ne le dédaignez pas, je vous le donne, et j'en tiendrai compte à Baudy, en |)ar vous m'envo\ant la reconnaissance suivante : « Je sous- € siijné, Francois-Maria Arouet de Voltaire, chevalier, « seigneur de Ferney, gentilhomme ordinaire de la € chambre du roi, reconnais que M. de Brosses, prési- «t dent du parlement, m'a t'ait présent dt\.. voies de € bois de moule pour mon chauffage, en valeur de € ±SÏ) francs, dont je le reniercie. » A cela près, je n*ai aucune affaire avec vous. M. le premier président, M. de Rulïey et nos auti*es amis communs ne peuveni s'empêcher de lever les épaules, en >o\aiit un homme si riche et si illustre se tourmenter à un tel excès pour ne pas payer à un paysan 280 livres [)our du bois de chauffage qu'il a fourni. »

Les amis du président étaient aussi sincères que lui. L*un d'eux, M. de Ruffey, écrivit vers la même époque à Voltaire : « Les petites choses ne sont pas faites pour affecter les grands hommes. Quoi ! quelques onces d'un métal que vous possédiez alx)ndamnient, demandée»

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peut-être mal à propos, pouiraient-elle^ aliércr \oire philosophie? L'enchanteur qui écrit Aotre vie apprendra-t-il à la postérité que vous avez plaidé pour des moules de bois? Vous êtes mécontent du président, vous savez de quel bois il se chauffe, payez-le et ne vous chauff(-A plus à son feu. C'est l'intérêt sincère que je prends à votre gloire et à votre repos qui iw^ fait vous tenir ce langage dicté par l'amitié. »

O'tte fois encore, Voltaire ne plia pas. On proposa à M'"' Denis de pa\er sceiètement la somme demandée; mais elle eut peni' de son oncle, qui lui dicta un refus. M. de Brosses s<' désista de sa plainte sur les instances do ses amis. ÏJi 10 novembre de la môme année, dans une lettre h M. de Fargès, maître des requêtes, il revint sur cette affaire, en C(^s termes : « Tenez pour certain, sur mon honneur, qu'il ne s'agit d'autre lait que de (piatorze voies de bois que mon homme lui a livrées et qu'il ne veut i)as lui jKiyer. Vous êtes décidé à lui jeter ces quatorze voies de bûches à la tête, parce qu'il ne me convient pas d'avoir un procès pour un objet si mince. C'est donc à dire qu'il faut les lui donner parce qu'il est un inqiertinent. Ce serait [murtant la raison du contraire. Quoi! si votre marchand ou votre homme d'affaires lui avait li\ ré pour trente pistoles de vos vins, il faudrait donc les lui donner parce qu'il ne voudrait pas les payer! A ce prix, je vous jure qu'il n'y aurait rien dont il ne se fournît: il n'est pas délicat! Je lui aurais donné sans hésiter, s'il me les eût demandées comme présent. Mais on n'imagine pas une chose si basse. S'il a eu assez peu de cœur pour l'entendre ainsi, il s'est trompé, et tant pis pour lui. Il a dit d'abord que

28 DE QUELQUES LESINERIES

ce n*était pas une commission, mais un présent. Il me l'a ensuite demandé à genoux. Je vous montrerai sa lettre, qui est pitoyable. Elle me fit tant de pitié que je lui donnais tout de suite sans Ximenez qui, de hasard, se trouva chez moi, en ce moment. Il me dit : — Vous seriez bien fol de donner douze louis à ce di*ôle-là, qui a centtnille livres de rentes, et <|ui, par reconnaissance, dira tout haut que c'est parce que vous ne pouviez faire autrement. Qn'il en donne un reçu, tout tel (jue le \)ovio ma lettre. En ce cas, je lui donne tout de suite. 11 n'en fera pas difficulté; loin de là! c'est ce qu'il demande. Toute sa prétention est de l'avoir comme donné. Làdessus on dit : c'est un homme dangereux. Et à cause de cela, faut-il donc le laisser être méchant impunément? Ce sont au contraire ces sortes de gens-là qu'il faut châtier. Je ne le crains pas. On l'admire parce qu'il fait d'excellents vers. Sans doute il les fait excellents, mais ce sont ses vers qu'il faut admirer. Je les admire aussi, mais je mépriserai sa personne, s'il la rend méprisable. Écoutez, il me vient en ce moment une idée, c'est la seule honnêtement admissible pour moi, et tout sera fini. Qu'en votre présence il envoie les 281 livres au curé de Tourney pour être distribuées aux pauvres de la paroisse; alors tout sera dit. De mon côté, je passerai en quittance les 281 livres à Charles Baudy dans son compte; et voilà le procès terminé au profit des pauvres. Cela est bien court et bien aisé. »

€ Il y a lieu de croire que l'affaire se termina de la sorte, remarque M. Foisset. Du reste, la lettre qu'on vient de lire, toute d'abandon et de premier mouvement, résume très bien cette inqualifiable contestation.

On peut regretter que M. de Brosses ne se soit pas résigné [dus tôt à demeurer dupe; mais il paraît difficile de préférer le rôle de Voltaire à celui du président. » , 1. • En donnant 281 livres aux pauvres, Voltan^e n en faisait pas moins tort de 281 livres au président. Il n'agit ainsi que comme contraint. Aussi ne put-il pardonner au président de l'avoir mis en demeure de lâcher ces 281 livres qu'il espérait garder. Il ne cessa de le calomnier et de le déshonorer; il le traita de singe, de nasillonneur, de délateur et de fripon. Il usa de tout son crédit pour remi)ècher d'être de l'Académie. Il menaça même de renoncer à son proi)re fauteuil si on lui donnait l'illustre Dijonnais pour confrère. La secte philosophique garda la consigne, de sorte que d'Alembert en vint à se vanter d'avoir dégoûté pour toujours un candidat déterminé à ne pas reculer devant les sourdes menées et les bassesses d'un vil coquin. Nous verrons plus tard quels torts Voltaire eut encore envers le président.

Voltaire vient de refuser de payer du bois qui lui avait été livré et qu'il avait brûlé, cette fois il s'agit de livres. « A Francfort, raconte Collini (1), le libraire Van Duren vint un matin pésenter un mémoire pour des livres qu'il avait remis à Voltaire treize ans auparavant. Van Duren ne put lui parler et me laissa le compte. Voltaire le lut et trouva que la somme demandée était pour des exemplaires de ses propres œuvres, il en fut outré. Le libraire revint dans l'après-dinée ;

(1) Mon séjour auprès de Voltaire. Paris, 1807. In-8% p. 181.

^ DE QUELQUES LÉSINEHIE^-

mon illusti-e conijia^non de voyaire et moi nous nous prom<Miions dans !<' jardin de l'aul)erii:(\ A [)eiîH' apeiçoitil Van Duren, qu'il va à lui plusra|)ide!n<'nt que leclair, lui a|)[)lique un soufllel ei s(^ n^lire. C'est la seule fois que j'aie vu Voltaire fra|»[)(T quelqu'un. On<' Ton juge de mon embarras. Je me trou\ ai tout-à-eon[) seul vis-àvis le lihraire souflleté. Que lui dire? Je tàeliai de le consoler de mon mieux; mais j'étais tcllc^ment surpris que je ne sus rien trou\er do plus eflicacc^ qti(> d(^ lui dire qu'au bout du eom|>i<'ee souffl«M venait d'un grand homme. Le mémoire du lihrair<' se trouve entro mes mains conmie un souvenir d«' eci insigne soufflet. • Un soufflet n'était pas ui: payement. Voltaire devait-il ou ne devait-il pas? Un lihraiie ne lui eût [>as présenté au bout de treize ans un mémoire ([ui aurait été payé. Voltaiie nous apprend, dans ses Mémoires, qu'il fut cité devant 1<' bourgmestre de Franefort, lequel trou\ a 1<^ compte très just<' et condanma le débiteur à le solder. Voltaire n»' mampia j>as de crier à l'injustice et au fripon. S'il avait des lins de non-reee\oir à faire valoir^ c'était le moment de les op[>oser à son demandeur. La décision du bourgmestre |)rou\e que la demande du libraire était fondée, et |)ar conséquent que Voltaire aurait frustré te dernier, s'il n'a\ ait pas été condamné à lui payer des li\ res <jui avaient été remis depuis treize ans.

D'autres fois Voltaire jugeait à j>roposde ne pas recevoir des choses qu'il a\ ait achetées. Ainsi, dit un auteur grave (1), le comte de Tourney, au printemps, et lors-

(1) Foi et lumières, Paris, Waille, »• cdit. In-8*, p. 95.

ET ERIPOXNERIES DE VOLTAIRE. 3t

que les foins étaient cliers, en avait acheté sa provision j>ar avance auprès d'un pavsnn, qui devait la lui conduir(* à l'aise, l'ancienne n'étant pas épuisée : celui-ci, au l>out de deux mois, arri\e a\ec ses voitures char- Liées. Or, la hausse n'avail pas continué; au contraire, l'annonce d'une belle récolte avait fait baisser le taux (lu fciin. Refus de M. d(^ Voltaire de payer au prix con- Ncnu : surprise du laboureur scandalisé; |)ersistance négative du seigneui', malgré les res[»ectueuses obser- \ations qu'on lui fait. — « Mais enfin, Monsieur, dit le l»aysan poussé à bout, j'ai votre parole. — Ah! tu as ma parole? Eh bien, garde-la, et ton foin aussi. »

Tous les imysans ne croyaient pas devoir se conlen- U'v (le pareilles réponses. Ainsi, en 1777, il se plaignit au maréchal de Uicholicni, le 6 juin, d'être obligé de ^(^utenir k Dijon le procès le plus désagréable et le plus I nineux. Le 6 avril, il/m avait parlé en ces termes à M"" d<' Saint-Julien : « J'ai un procès dans votre eom- Miandementde Dijon. L'affaire est considérable. On nous demande 15,000 francs, et les frais iront au delà. Voyez si vous pouvez nous protéger auprès de M. Quirot de Poligny, conseiller au parlement, notre rapporteur ; c'est-à-dire, souvenez-vous si vous avez à Dijon (piebpie commissionnaire, quelque homme d'affairesqui evécute vos ordres, et qui puisse dire à M. de Puligny <pie vous daignez vous intéresser à notre l)on droit. Le |»rocès est au nom de M'"' Denis et non i>as au mien. » Le :i septembre, il recommanda ce procès à M. de Uuffey, père dti [)résident du parlement de Dijon. Le 30 octobre, il lui manda : « Vous trouverez peut-être le procès de M"*' Denis mauvais. Il me parait indubitable pour

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le fond, mais je tremble pour la forme que je ne connais pas, et dans laquelle je crains que M"" Denis et moi nous n'ayons commis bien des fautes. Nous avons été condamnés (à Cex), nous avons payé, et il faut que nous soyons condamnés et que nous payions une seconde fois à Dijon. Je ne ne puis faire le voyage. Je prends la liberté de vous envoyer notre plaidoyer. L'affaire est portée aune chambre du parlement; M. Quirot de Poligny en est le rapporteur. Voilà à peu près tout ce que je sais de cette affaire. Elle est assez extraordinaire et très embarrassante. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'accommoder, je n'ai pu en venir à bout. J'ai affaire à un homme qui me croit très riche, et qui, en conséquence, me demande des sommes trop fortes ([ue je ne puis lui donner. Ayez la bonté de lire notre mémoire. Si vous avez quelques amis parmi mes juges, je vous prie de parler autant (jue vous pourrez en faveur de la dame Denis la persécutée. Je ne me trouve compromis dans ce procès que parce que je suis son oncle, et que c'est moi qu'on veut rançonner. Faites tout ce que l'équité, la bienséance et l'amitié vous dicteront. J'ai la vanité de compter sur vos bons offices. » De quoi s'agissait-il dans cette affaire que Voltaire regardait comme très embarrassante, très extraordinaire, très considérable, très onéreuse, qu'il recommandait avec tant d'instance à ses juges, et dont il espérait peu, puisqu'il était persuadé qu'il serait condamné une seconde fois à de forts dommages-intérêts et dépens qu'il évaluait à plus de trente mille livres? M. Girault, qui le premier a édité ces deux lettres de Voltaire à M. de Ruffey, a donné cette note : « Le procès dont il est ici

ET FRIPONNERIES DE VOLTAIRE. Sa

question était une demande en rescision pour cause de lésion d'outre moitié dans le prix de la vente d'une mauvaise maison de cultivateur, achetée par M""^ Denis, démolie de suiîe et réunie au pourpris du château de Ferney. Ce procès ne fut point jugé, parce qu'après la mort de Voltaire, les parties convinrent d'un arrangement à l'amiable. » La demande était donc fondée; tout concourt à prouver que Voltaire, dont M"^ Denis n'était que le prête-nom, avait acheté une propriété à vil prix et qu'il aurait lésé une pauvre famille, s'il n'avait pas été contraint par les voies de droit de réparer son usurpation et son injustice. Un honnête homme n'eut jamais de pareils démêlés.

Voltaire eut encore d'autres procès dont il fut loin de tirer une grande gloire. Le i22 février 1151, il écrivait à (FArgental : « André, cet échappé du système, s'avise au bout de trente ans, un jour avant la prescription, d<' faire revivre un billet que je lui fis en jeune homme, pour des billets de banque qu'il me donna dans la décadence du système, et que je voulus faire en vain passer pour un visa. Ces billets de banque d'André étaient des leuilles de chêne. 11 m'avait dit depuis qu'il avait brûlé mon billet avec toutes les paperasses de ce temps-là;* aujourd'hui il le retrouve pendant mon absence, il le vend à un procureur et fait saisir tout mon bien. Je crois que je serai obligé de le payer et de le déshonorer, attendu que mon billet est pur et simple, et qu'il n'y a pas moyen de plaider contre sa signature et contre un procureur. » Cette lettre juslifie-t-elle entièrement Voltaire dans une affaire où les motifs et les conclusions de son adversaire ne sont pas connus? Je ne le crois

34 DE QUELQUES LÉSIXERIES

pas. Voltaire avait viniit-sopt ans à l'époque oij il ivmonto; il n'était pai conséquent pas un jeune lionmie sans expérience. S'il a aclieté au sieur André des billets de lmnqw\ il est évident qu'il a dû les j^ayer. Si ces billets perdir<Mit de leur valeur et qu'il ne put en tirer aucun parti, er n'était pas la faute du vendeur, ([ui ne les avait livrés que pour C(^ qu'ils étaient. Il avait donc le droit d<' s'en l'ain» rembourser. Voltaire parait s'y être refusé et André avoir espéré le rapi)eler à la raison. Celui-ci a pu attendiejusqu'ait dernier jour accordé par les lois pour citer son adversaire. Voltaire avait eu le temps d«^ remplir ses eui^auements. Il n'avou<^ pas avoir payé sa dette; il reconnaît méine qu'il lui es* impossible delà nier. Si on le ^uixo d'a[>rès sa rhétorique des probabilités, il en résultera qu'il était déterminé à ne point payer à André ce ([u'il lui devait, et ce qu'il ne niait pas de lui devoir; et que, s'il n'avait été contraint de par le roi, la loi et la justice, il n<^ lui animait jamais laissé qu'un elùffon de papier pour prix de lùllets commer- <^ables dont Voltaire à la vérité ne profita pas, mais dont André s^- serait défait avantageusement en les cédani à d'autres. Si dans cet agiotage' Voltaire trouvait une occasion de déshonorer André, il est permis de supposer qu'il n'était pas lui-même exenijit de reproche, puisqu'il était majeui* et jouissait de tous ses droits civils au moment où il aurait signé un pacte honteux, si la connnission donnée [)arlui à André avait ce caractère. La même année où Voltaire fut forcé de payer à Paris des frais d'agiotage, il eut à soutenir à Berlin un procès dont l'agiotage était la source. Il s'agit des démêlés avec un juif. Ils eurent un va>te retentissement depuis

Berlin jusqu'à Paris. Amis et ennemis furent impatients d'en connaître les suites. Thiébault, Formey, Collé, Longchamp, Luchet et Duvernet en ont dit un mot, mais sans approfondir la question, sans opposer les dires et les conclusions de l'un aux moyens de défense de l'autre. L'affaire parut d'abord si mauvaise que le roi l'abandonna à la justice et défendit à Voltaire de paraître devant lui avant qu'on etjt prononcé un jugement. Voltaire travailla à capter la bienveillance de ses juges et leur -fit parler par tous ses amis. Il avait commencé par envoyer le juif en prison. Il finit par gagner le procès. Le juif allait en appeler. Voltaire préféra transiger. Il n'en resta pas moins convaincu, aux yeux de tout le monde, de s'être livré à un agiotage honteux, réprouvé du gouvernement. Aussi le roi lui écrivit-il, le 24 février : « Vous avez la plus vilaine affaire du monde avec le juif. Vous avez fait un train affreux dans toute la ville. L'affaire des billets saxons est si bien connue en Saxe, qu'on m'en a porté de grièves plaintes. »

Des procédés et des querelles de cette nature portent en eux-mêmes leur conséquence. S'il est possible de les attribuer à un autre principe qu'à une sordide économie et à une insatiable cupidité, il faut convenir que, jusqu'à présent, personne n'a saisi la véritable notion de l'avarice. Les Orgons qui ont eu des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, et à qui il reste assez d'intelligence pour apprécier ce qu'ils ont vu et entendu, nieront difficilement la vraisemblance d'une anecdote qui tendrait à reprocher à Voltaire des habitudes de lésine et de friponnerie.

A moins de faire abnégation de sa raison, on est forcé d'admettre comme péremptoirement prouvé, d'après les témoignages les plus authentiques, que la vie de Voltaire est pleine de traits d'avarice et d'un esprit sans droiture.

Après les Orgons, voici une phalange de Pernelles qui ne peuvent croire à une action si noire, qui crient à la calomnie et à Tenvie, et refusent de s'en rapporter aux apparences. Vous avez beau leur répéter que vous l'avez vu, de vos yeux vu, ce qu'on appelle vu. Pour les amener à dire : « Je suis tout ébaudi et je tombe des nues, » il faut que le tableau se rembrunisse encore, que les actions se multiplient et aboutissent à un dénouement, et que de ce choc de traits jaillisse et brille la notion du caractère; car des faits isolés indiquent, mais ne dévoilent pas un caractère. Pour arriver à le saisir, il est nécessaire de jeter un coup d'œil scrutateur sur toute la vie d'un homme, surtout si sa carrière, comme celle de Voltaire, a été si longue.

Toute accusation d'avarice repose sur la nature des rapports d'intérêts, lesquels sont tout à fait relatifs et décident de l'ignominie et de l'intensité de cette passion. Tout jugement sur une pareille affaire suppose donc une étude approfondie de l'état et de l'emploi de la fortune de l'individu accusé ou soupçonné d'avarice. Pour mettre le lecteur à même déjuger en dernier ressort si l'avarice fut le caractère ou la passion dominante, et non une simple velléité passagère, dans la longue vie de Voltaire, nous allons dérouler le tableau de sa fortune, puis celui de ses dépenses et enfin celui de ses libéralités. Tels sont les sujets des trois chapitres suivants.

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