X. — Voltaire patriarche de Ferney
Le 15 octobre 1758, Voltaire écrivait de Ferney à M. Fabry, maire de Gex : « Je vous écris en bâte et sans cérémonie chez M. de Boisi, où je ne suis que pour un moment. C'est pour avoir l'honneur de vous dire que ma confiance en vos bontés m'a déterminé à entrer en marché de la terre de Ferney avec M. de Boisi. Le bonheur d'être en relation avec vous donnerait un nouveau prix à ce petit domaine. Je compte l'avoir à peu près à 80,000 livres sans les effets mobiliers, qui forment un objet à part. On m'avait assuré que les lods et ventes allaient à 8,000 livres. J'ai demandé à S. A. S. (le comte de la Marche, engagiste du pays de Gex) une diminution de moitié, diminution que tous les seigneurs accordent. Ainsi, je me suis flatté que je ne -payerais que 4,000 livres; c'est sur ce pied que j'ai donné ma parole à M. de Boisi. La nature de mon bien ne me met pas en état de trouver sur-le-champ 80,000 livres pour payer M. de Boisi ; il faut que ]' emprunte. Vous savez combien il en coûte de faux frais^
avant qu'on soit en possession d'une terre ; il ne me serait guère possible de faire cette acquisition, si je ne trouvais des facilités auprès de 31. de la Marche. J'ai écrit à son intendant, et, supposant toujours que les droits étaient de 8,000 livres, j'ai demandé une diminution de moitié. Oserai-je vous supplier, Monsieur, de vouloir bien spécifier, lorsque vous écrirez, que c'est la somme de 4,000 livres que je propose de donner? On me dit que S. A. S. s'est réservé les deux tiers de ce droit. A l'égard de votre tiers, j'en passerai par ce qur vous voudrez bien me prescrire, et j'attends vos ordres pour conclure ma négociation entamée. »
Le 28, suivant sa lettre à M. Bertrand, il était encore en mar(îhé de la seigneurie de Ferney, et uniquement préoccupé de tant de droits à payer, de tant de choses à discuter. Le 10 novembre, il apprenait à Cideville qu'il avait acheté une bonne terre à deux lieues des Délices ; et dix jours après, il datait une lettre du château de Ferney; néanmoins, le 3 janvier 1759, il avouait à M. Fabry qu'il n'en était pas encore le propriétaire, mais qu'il était autorisé à y faire tout ce qu'il jugerait à propos, en vertu d'une promesse de vente, en attendant le moment d'en signer le contrat avec M. de Boisi. Il ajoutait : « Ce que le conseil de M^*" le comte de la Marche exige de moi est cause du long retardement du contrat. Il faut que je spécifie les domaines relevant de Gex et d'autres seigneurs. Je n'ai point d'aveu et dénombrement, Ferney ayant été longtemps dans la maison de Budée, sans qu'on ait été obligé d'en faire. Plusieurs seigneurs voisins prétendent des droits de mouvance, qui ne sont pas éclaircis.
Genève, l'abbé de Trévezin, la dame de la Bâtie, le seigneur de la Feuillasse prétendent des lods et ventes, et probablement leurs prétentions sont préjudiciables aux droits de >P' le comte de la Marche, qui sont les vôtres. Vous pouvez m'aider dans les recherches pénibles que je suis obligé de faire ; vos lumières et vos bontés accéléreront la fin d'une affaire que j'ai d'autant plus à cœur qu'elle vous regarde. » Le 19 août, ce M. Fabry lui avait déjà remis quittance de son tiers de lods et ventes, disait-il à d'Argental. Le conseil du comte de la Marche fut moins expéditif. En vain Voltaire employa les recommandations des d'Argental et des Gliauvelin. M. d'Espagnac refusa toute concession, et exigea tous les droits dus à son maître. Voltaire envoya requêtes sur requêtes à son nouveau seigneur suzerain. Ces démarches n'aboutirent à rien. Le comte de la Marche donna gain de cause à son conseiller d'Espagnac. Aussi, le 1 mars 1160, Voltaire pria-t-il d'Argental de verser entre les mains de cet impitoyable d'Espagnac neuf cents livres qu'il avait encore à donner au comte de la Marche, pour l'acquisition de la seigneurie de Ferney. Dix jours plus tard, il mandait à d'Argental que tout était fini, et que, pour éviter un procès, il avait préféré débourser plus de pistoles qu'il
ne l'avait cru.
Sur ces entrefaites, Voltaire avait acheté à vil prix une petite propriété de Bétems, détenu en prison pour dettes, ainsi que nous l'avons déjà vu. Nouvelle acquisition, par conséquent nouveaux droits pour le fisc. Mais tout ce qu'il est possible d'employer de ruse, de finesse, d'esprit, Voltaire s'en servit pour ne point payer
tous les frais de son dernier contrat. Lei septembre 1759, il écrit :
« A M. de Ghauvelin,
Intendant des finances.
Non plainte,
non requête,
non procès,
mais très humble consultation.
Toujours centième denier.
Un peu d'attention, s'il vous plaît, Monsieur.
« Par contrat fait et passé le 20 auguste, V a
bien voulu donner 3,1 15 livres comptant, pour tirer son vassal Bétems de prison, et ledit Bétems abandonner
son rural au pays de Gex, jusqu'à ce que V soit
remboursé sur les fruits de ce rural, et le tout sans intérêts, ainsi qu'il est spécifié au contrat. Or la sangsue commise par les fermes générales exige le centième de celte bonne action. De quel droit, sangsue? Est-ce une aliénation, un bail à vie? Est-ce aliénation de fonds? Est-ce un bail de plus de neuf ans? Le fonds dont je deviens régisseur vaut environ 700 livres par an. Comptez, vous trouverez qu'en quatre ans et demi, tout est fini. Pourquoi fourrez- vous votre nez dans un plaisir que je fais à mon vassal de Tourney? Pourquoi prenezvous votre part d'un argent prêté par pure charitéf Si vous m'échauffez les oreilles, je me plaindrai à M. de Ghauvelin. Vous m'avez extorqué là, avec la petite oie, 50 livres; sachez que je les retiendrai (car M. de Ghauvelin le jugera ainsi) sur le centième de l'acquisition à vie de Tourney. Je ne veux pas importuner le roi pour
avoir un brevet d'exemption; je suis satisfait de ses bontés, FEtat a besoin d'argent. Oui, vous aurez votre centième d'acquisition à vie. Patience! mais pour vos oO livres extorquées, vous les rendrez, s'il vous plaît ou il n'// a point de justice sur la terre. Vous (Hes ehi^ caneur et vorace; vous dégoûtez de l'aire du bien. Si M. de Cbauvelin met non en marge de ma pancarte je me tais; mais il mettra si. » Malheureusement, il biffa ce SI. On doit le louer d'avoir résisté à cette tentation • une pareille requête était un tour de force; elle valait bien 50 livres. Il fallait avoir ou un cœur d'airain ou un grand sentiment de ses devoirs pour écrire non au lieu de SI. \oltaire se résigna, mais en protestant contre l injustice H la rapacité qui révoltaient et allumaient sa bile, disait-il, le 1- octobre 1759, à d'Argental.
Pour lui, toute perception de droit était une injustice. n craignait toujours qu'on ne lui en demandât trop. Ainsi, le 30 janvier 1760, il mande à M-*^ d'Épinay • « J'écris aujourd'hui à la femme d'un fermier général' Aous souhaiterions que MM. les fermiers généraux eussent la bonté de nous faire communiquer le tarif des droits qu'on doit payer pour ce qu'on fait venir de Genève au pays de Gex, avec injonction aux commis de ne point molester nos équipages, et de laisser passer librement nos effets de Tourney, territoire de France, à Ferney, territoire aussi de France. . Ces droits, Il fallait les aller payer un peu loin; ce déplacement occasionnait des frais. Voltaire avise au moyen d éviter et ce déplacement et ces frais. Le 29 juillet I i63 .1 écrit à Damilaville, premier commis au bureau des vingtièmes : « 11 ne faut pas toujours négli-
ger les affaires pour la philosophie. Il faut que je consulte mon cher frère; le receveur du vingtième, qui demeure à Belley, prétend que nous devons lui envoyer notre argent à Belley, qui est à dix-huit lieues par delà nos montagnes, tandis qu'il peut avoir très aisément un bureau de correspondance à Gex, où nous payons la capitation, et qui n'est qu'à une lieue du château de Ferney. Cette prétention me paraît inique et absurde. Je demande le sentiment de mon cher frère. » Le 8 auguste, il apprend à Damilaville que le directeur des vingtièmes du pays l'est venu voir, et s'est chargé d'accommoder ^l'affaire. Il obtint ce qu'il souhaitait.
Il a prononcé le mot de capitation. Qu'était-ce? A la suite des quarante-huit feuilles dont se compose VÊtat des biens de Voltaire, ']q découvre le document suivant, qui mérite de trouver place dans nos recherches : « Déclaration des biens que M""^ Denis possède à Ferney. Elle a vu que sa terre est estimée 4,000 livres de revenu dans un rôle des tailles. Elle déclare que cette terre lui a coûté jusqu'ici plus de 6,000 francs par an pour la culture, et ne lui di jamais produit un sou de bénéfice, (Nous avons vu que Voltaire portait à 15,000 livres les revenus de Ferney.) Tout le pays sait que ce n'est qu'une maison de plaisance qui demande un très grand entretien. Le sieur Sartori a offert en 1768 d'affermer le domaine 1,800 livres. Ce domaine n'a jamais rapporté 1,500 livres à M. de Boisi, de qui M'"'^ Denis l'a acheté. Elle paye pour les vingtièmes annuellement 176 1. 9 s. ^ d. Elle a dans son château : domestiques — 15 environ, domestiques et valets de campagne 18. Elle payera