‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 31 sur 55 · PII · texte numérisé non relu

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sur-le-champ la somme à laquelle elle sera imposée. A Ferney, 9 octobre 1776. Signé : Mignot Denis. Adressé à M. Martin, secrétaire des états, le 8 octobre. J'ai donné un certificat de réception de cette déclaration. » Suit le para[)he.

îS'oublions pas les droits de poste. A ce mot tout le monde plaint Voltaire. Le ±i juillet 1759, il écrivait à M. de Kuffey : « On dira de moi, à ma mort, comme de votre Dijonnais (Nicaise, antiquaire Dijonnais, célèbre par sa correspondance avec tous les savants de TEurope au wif siècle) :

Que nul n'y perd tant que la poste. »

Voltaire ne mourut que dix-neuf ans plus tard. Or, au 20 juillet 1759, sa Correspondance, dans l'édition de M. Beuchot, s'élève déjà à 2,855 lettres; le 26 mai 1778, il y en a 7,473, non compris la publication de M. Foisset. Néanmoins M. Beuchot avouait (Œuvres de Voltaire, t. LI, p. vu) qu'il n'était pas éloigné de croire que le nombre des lettres encore inconnues était presque égal à celui des lettres imprimées. J'en connais plusieurs collections qui ont échappé aux recherches du savant commentateur; il en paraît presque tous les mois d'inédites dans les Revues. Il est certain qu'il y en a eu beaucoup de perdues, d'égarées , d'anéanties par leurs possesseurs. Cependant, quelque extraordinaire que soit le nombre des lettres adressées à Voltaire, je suis convaincu que la poste n'a pas perdu à sa mort.

Dans toutes les affaires pécuniaires, personne n'a ja-

mais mieux tiré son épingle du jeu, comme il l'avouait. Chaque fois que les gens de lettres sont aux prises avec les nécessités de la vie, l'homme est abasourdi par l'écrivain; il y a, pour ainsi dire, une éclipse totale de génie. Chez Voltaire, jamais l'auteur ne domine ni n'absorbel'homme; dans tous les genres de littérature, il esta chaque instant entraîné par la fougue de ses passions ; il compose avec plus d'impétuosité que d'enthousiasme ; il tire la moitié de son esprit de sa colère ou de sa vanité; sous des impressions si diverses, son style conserve toute la limpidité du cristal ; c'est à peine si vous y remarquez ce nuage léger que laisse le souffle d'un petit enfant sur une glace. Qu'une question pratique, qu'une règle d'intérêt vienne à se glisser sous sa plume, vous êtes étonné de voir en lui le rival des Pâris- Duvernev et des Beaumarchais; aucun calcul ne l'embarrasse, aucune opération ne lui répugne; le plus roué des commis, le plus espiègle des clercs n'agiraient ni mieux ni plus vite. On dirait qu'il a le don de convertir tout en or. Quand son expérience est surprise en défaut, il trouve dans les profondeurs de son intelligence des ressources cachées que Molière eût dédaignées comme des invraisemblances, comme des traits forcés. Les voies plus ou moins naturelles, plus ou moins licites, plus ou moins honnêtes ou infâmes, il sait y recourir avec tant de ménagement, tant de délicatesse, qu'il faut être prévenu pour ne pas rester la dupe de ces ruses, de ces tours de force de prestidigitateur. Le 18 décembre 1734, il mandait à d'Argental : « Pour qu'un homme soit un coquin, il faut qu'il soit un grand personnage ; il n'appartient pas à tout le monde d'être fri-

pon. » N'est-<>n pas tenté de lui appliquer ces paroles, si l'on considère qu'il ne s'est surpassé en compliments,' en éloquence, et n'a prodigué les plus belles facultés de son inépuisable imagination, que les jours où il avait besoin de tourner le feuillet Doit de son livret pour ajouter quelques livres, quelques sols ou deniers au recto de V Avoir?

Voyez. Le 8 auijuste 1768, il disait à Damilaville : « La poste est une belle invention, mais il faut un peu de fidélité et même d'indul.e:ence. » Maintes fois il reçut des lettres dont le cachet n'était pas intact; jamais il ne se plaignit de ne [)as rencontrer de l'indulgence chez les commis de la poste et chez les maîtres de contreseings. Sa religion ne pouvait pas être surprise. Dans le mois do janvier 116-2, il envoya cet Avertissement au Mercure : « Plusieurs personnes s^étant plaintifs de n'avoir pas reçu de réponse à des paquets env oyés soit à Ferney, soit à Tourney, soit aux Délices, on est obligé d^avertir qu'attendu la multiplicité immense de ces [ia- <|uets,on a été obligé de renvoyer tous ceux qui n'étaient pas adressés par des personnes avec qui on a l'honneur d'être en relation. » L'écriture d'une enveloppe, on le sait, ne suffit pas [>our indiquer le signataire ' d'une lettre. Voltaire s'en rapportait exclusivement au cachet. C'est i^ourquoi il avait un carnet de forme carrée, grand comme un cahier de [»apier à lettres, d'environ quinze iignes d'épaisseur, et sur les feuillets duquel il réunissait et rangeait avec ordre les cachets de toutes les personnes avec lesquelles il était et voulait rester en correspondance; sous chacun de ces cachets il mettait U^ nom de la personne qtii l'avait adopté, et le jugement

A FKHNEY. 268

qu'il portait sur elle (1). Quiconque n'avait pas obtenu l'honneur de trouver place sur ce répertoire héraldique, parvenait difficilement à se faire lire du philosophe. Il ne recevait que les paquets dont le cachet lui était familier. Il refusait impitoyablement toutes les autres missives. Pourtant il en conservait une note. Ainsi dans son Livret je lis cette page, qui doit être de 1776 :

Lettres renvoyées au rebut,

« Le 28 avril, 3 lettres pour .... 49 s.

ft Le 30 — 1 23

« Le 2 mai, 1 38

« Le 12— 1 20

« Payé, le 12, les lettres acceptées jusqu'au l""" mai.

« Le 15 mai, renvoyé !.•...• 52

« Le 2 juin, 10 101. 11

ft Plus 16

« Le 6 — 2 59

« Le 18 — 1 23

« Le 20 — 1 30

« Le 27— 2 46

« Juin, renvoyé lettre de M"* du Casan à la Conception, rue Saint-

Honoré. . • 15

(l) Encore une visite au château de Ferney 'Voltaire^ par,!. -A. Dufresne, amateur de la science et des arts, Paris, iS3i. lu-S", p. 14,

« ïdem^ de Bourcet, officier à Pondichéry, sur les friponneries du jésuite Lavaur-Lally. Sa lettre est du 8 juil-

ïe^ '^'<^ 82 s.

« Id. Sermon du curé de Gravant. . 5:2

* Le 2 juillet, 2 ^q

« Le :2.'i — 3 39

t Le 5 auguste, ^ 32

« Le 1 ;^ — 2 32

« Le 1 ri — o c)|

« Le 24 octobre, en plusieurs fois . . 101. 15 « Le 2 novembre, 2 2 1. 2 »

Les lettres que refusait Voltaire n'étaient donc pas trop nombreuses. Quant à celles qu'il daignait recevoir, ce devait être une grande dépense pour lui. LMndulgence de la poste le tira d'aiïaire. La plupart de ceux qui lui écrivaient étaient de bauls et puissants personnages, ou parents et amis de ces hauts et puissants personnages, Or, tous ces grands seigneurs jouissaient par eux-mêmes ou par leurs connaissances du privilège de contre-seing, de la franchise de leurs correspondances. Grâce à eux, tout ce qui était envoyé à Voltaire était contresigné à Paris ; et Voltaire à son tour répondait sûrement à tout son monde, en se servant d'enveloppes à leur adresse. Et comme il avait des courtisans dans toute l'Europe, il parvint à obtenir des franchises de lettres non seulement des grands bureaux de poste de la France et de l'étranger, mais même de toutes les succursales de cei bureaux; de sorte que, de quel-

que château voisin ou éloigné qu'on l'accablât de billets, il se ménageait des ports de quatre sous (1). Il eut toujours l'attention de se lier intimement avec les directeurs des finances et des postes à Paris, à Lyon, à Genève et dans tous les endroits où il avait des relations. Tous ces fonctionnaires se firent un honneur de lui rendre service; leurs commis eux-mêmes abusaient, en sa faveur, de leur position pour contresigner tout ce qui leur était présenté pour lui par des personnes, qui n'auraient osé se recommander à la bienveillance des chefs de l'administration. C'est ainsi que le nom des Devaines, des Damilaville, des Marin, des Suard, des Héron vient se placer à côté de celui des ducs d'Orléans, des ducs d'Aiguillon, des Coigny, des Trudaine, des d'Ormesson, des d'Ogny, des d'Asfeld, des Jannel, des Clugny, des Laverdy, des Sartine, des Saint-Florentin, des Sauvigny, des Pont de Veyle, des Maisons, des Raimond, des Hénault, des Maurepas, des Richelieu, des Vergennes, desTronchin, des Villemorin, des Livri, des Le Noraiand, des Valent!, des Arnaud, des Rouret, des Chauvelin, des Remis, des Fleuri, des Malesherbes, des Hennin, des Praslin, des Ghoiseul, des Tabareau, des Rouillé, des d'Argenson, des Gallatin, des Courteilles, des La Reinière, des Tiroux de Mauregard et de tous ceux à qui leur position donnait tout pouvoir d'épargner la bourse de Voltaire aux dépens du fisc. Us fermaient les yeux sur les missives, les livres, les brochures, les paquets, en un mot sur tout ce qui était envoyé à Voltaire ou par Voltaire. L'État ne ga-

(1) Lettre à Tabareau, directeur de la poste à Lyon, du 3 mars 1770.

gnait donc rien, ou du moins peu de chose en charriant son immense correspondance.

Comment Voltaire recevra-t-il chez lui les sommes immenses qu'on versait chaque année entre les mains de son notaire à Paris? A Cirey, il employait, à ses risques et périls, la ruse pour s'épargner des droits de déclaration d'argent et ne pas payer doubles frais d'envoi. Le 28 novembre 1135, il mandait à Cideville : « Nous avions, Linant et moi, mis bien proprement 2 louis d'or, bien entourés de cire, dans un gros paquet adressé à sa pauvre sœur, et nous avions pris ce parti parce que le besoin était pressant. La malheureuse a bien reçu la lettre d'avis, mais point la lettre à argent. » Le 1 décembre 173S, il disait à l'abbé Moussinot : « Vous pouvez en toute sûreté mettre les 800 louis bien empaquetés au coche sans les déclarer et sans rien payer, pourvu que la caisse soit bien et duement enregistrée à l'adresse de M""^ la marquise comme meubles précieux. Cela suffira. Il faudra, je crois, tirer un reçu du bureau. » A Ferney, aucune de ces inquiétudes. Le 16 avril 1770, il écrivait à M. de la Borde : « Je n'ai l'honneur de vous connaître que par votre générosité. Vous avez eu toujours la bonté de me faire toucher mes rentes sans souffrir que je perdisse un denier pour le change. .) Sans cette galanterie, il eût perdu, disait-il, le 7 avril 1770, au marquis de Florian, 7 ou 8 0/0 pour le change et pour la conversion de l'argent de Genève en argent de France. Gomme banquier de la cour, ce bon M. de la Borde avait un correspondant à Genève; c'est chez ce dernier que Voltaire était autorisé, non seulement à réclamer le montant des rentes qui lui étaient

dues à Paris, mais même à prévenir l'époque des rentrées, en demandant l'avance de tout ce qui lui était nécessaire pour l'entretien de sa maison, en attendant que ses débiteurs eussent mis à même Delaleu de rembourser à M. de la Borde tout ce que celui-ci avait permis à Voltaire de toucher à l'avance (1).

Dans l'histoire de Voltaire, rien n'est à dédaigner; tous les plus petits détails sont des traits de caractère. Nous venons de parler de ses lettres. Tout le monde a remarqué qu'elles fourmillent d'antidatés. Qiielquesunes de ces fautes étaient volontaires parce qu'elles devenaient utiles ; mais on ne peut ni excuser ni motiver le plus grand nombre. A quelle cause faut-il les attribuer? Le 12 janvier 1740, Voltaire disait à l'abbé Moussinot : « Je reçois votre lettre du 10; j'avais mal daté les miennes, parce que je me servals habituellement d'un alnianach de Vannée passée. » Or, dans tous les pays, rien n'est moins rare ni moins cher qu'un almanach. Les fréquentes et inexplicables antidates des lettres de Voltaire amènent à conclure qu'il se servait souvent d'un ancien almanach, ou qu'il n'en avait pas de l'année courante. On ne reprocherait pas une pareille négligence à un autre homme. Quand il s'agit de Voltaire, il faut tirer des conséquences de bien des puérilités, parce que la plus grande économie présidait à toutes ses dépenses, quelque petites qu'elles fussent, depuis les paquets d'allumettes de sa cuisine, les hannetons de ses arbres, jusqu'aux magots de son salon.

A part quelques tracasseries de ports de lettres, de

(Ij Lellre à Delaloii, du 30 mars 1768.

vingtième, de centième denier, de lods et ventes, Voltaire était libre, oui, libre, et si libre qu'il appelait ses domaines un royaume, voire même un assez joli royaume (1) dans le plus joli pays du globe (2), entre la France et la Suisse, sans dépendre ni de l'une ni de l'autre (3). Depuis qu'il se vante d'avoir mis une partie de sa fortune en terres (4), il avoue qu'il est très riche, très indépendant, très heureux (5), et si heureux qu'il n'imagine pas un état plus heureux (6). En même temps, il se donne pour un bon citoyen (') ; il se qualifie Français à l'excès (8). Il ne peut contenir ses transports d'allégresse. Sans cesse il répète qu'il est parfaitement libre (9), et entièrement libre (10), et qu'il est enfin parvenu à ce qu'il a désiré toute sa vie, l'indépendance et le repos (11).

Que signifie tout ce verbiage? Si Voltaire se croit libre, c'est que ses terres sont libres (12) et sont conservées dans leurs anciens privilèges (13). Ces privilèges sont de ne rien payer du tout(14), et d'avoir encore le droit de mainmorte sur plusieurs petites possessions (lo). Oui, Tourney ne paye rien au roi et ne

(l) Lettre à d'Argenlal, du 19 décembre 1758.

(2. Lettre à Tliieriot, du 24 décembre 1758.

(3) Lettre à Cideville, du 29 juin 1759. — 4 fdem.

(5i Lettre à Frédéric, du 27 mars 1759.

(6) Lettre à Cideville, du 29 juin 1759.

(7; Lettre au duc de la Vallicre, de 1759 u» 2845, édit. Beuchot).

(8) Lettre à la comtesse d'Argeulal, du 15 août 1759.

(9) Lettre a Cideville, du 2 ) juin 1759.

(10) Lettre à Tliieriot, du 11 juin 175^. — (ll.i Idem.

(12) Lettre à Frédéric, du 27 mars 1759.

(13) Lettre à Cideville, du 29 juin 1759. — il; Idem^ (15 Lettre à d'Argental, du 1" février 1704.

doit rien à Genève (1). Ferney est une seigneurie de 1 ou 8,000 livres de rente dans le pays le plus riant de l'Europe (2); elle donne beaucoup de foin, de blé, de paille, d'avoine (3) ; mais elle est absolument franche de tous droits envers le roi et de tout impôt depuis Henri IV (4) ; elle n'est grevée d'aucune charge, dequelgue nature que ce puisse être (5). Il n'y en avait pas deux dans les autres provinces du royaume, qui eussent de pareilles immunités (6). Voltaire les avait obtenues du roi par brevet, sur la demande de M'"^ de Pompadour et du duc de Choiseul, vivement aiguillonné par d'Argental (7). Ces faveurs, qui lui avaientété accordées pour lui et pour M'"^ Denis (8), il n'en fît aucun mystère. Ainsi, le 28 mars 1760, il mandait à Cideville : « Je souhaiterais à mes amis des terres indépendantes et libres comme les miennes. On paye assez en France. Il est doux de n'avoir rien à payer dans ses possessions. » En 1759, il avait écrit au duc de La Vallière : « Je ne veux point mourir sans vous avoir envoyé une ode pour M'"^ de Pompadour, Je veux la chanter fièrement, hardiment, sans fadeur; car je lui ai obligation. Elle est belle, elle est bienfaisante, sujet d'ode excellent. » Il avait aussi obligation au duc de Choiseul. Dans son Commentaire historique, il l'appela « le plus généreux et le plus magnanime des hommes ».

(1) Lettre à Tressan, du 12 janvier 1759.

(2) Lettre à Mme ,ie Fontaine, du 5 novembre 175».

(3) Lettre à Cideville, du 25 novembre 1758.

(4) Commentaire historique.

(5) Lettre à M— de Fontaine, du 5 novembre 1759.

(6) Commentaire historique.

(7) Lettre à d'Argental, du 3 juin 1759. — (8) Idem.

Il ne se lasse point de revenir à ces terres qui sont libres et ne payent rien (i). Elles sont considérables (â); ces deux lieues de pays ne rapportent pas grand'chose, ne rendent que trois pour un, quoiqu'il les ait achetées trois fois plus cher qu'elles ne valent (3); mais il s'en console, parce qu'elles ne doivent rien à personne, a-t-il dit, en 1159, au duc de La Vallière. Il s'est fait trois domaines qui se touchent. Il a arrondi tout d'un coup la seigneurie de Ferney par des acquisitions utiles. Le tout monte à la valeur de plus de dix mille livres de rente, et lui en épargne plus de vingt, puisque ces trois domaines défraient presque une maison où il y a plus de trente personnes et plus de douze chevaux à nourrir (4). Ces propriétés sont sur la frontière de France, et elles sont entièrement libres. Il proteste contre les dîmes, et il écrit aux d'Argental et aux Praslin afin de ne rien donner ni au roi ni à l'Église (5). Il lui faut des terres libres! « Vive la campagne! écrit-il, le 2' février 1701, à M"" de Fontaine; vivent les terres et surtout les terres libres, on l'on est chez soi maître absolu, et où l'on n'a point de vingtièmes à payer! C'est beaucoup d'élre indépendant; mais d'avoir trouvé le secret de l'être en France, cela vaut mieux que d'avoir f;ut la Henriade. ^

Nous voilà de nouveau face à face de notre bourgeois de Paris, se servant sans cesse de la truelle et de la

(i) Lettre à Dupont, du 6 octobre 1759.

(2) Lettre ù M»" du Delîaut, du ±ô dôccoibrc 1758.

(3) Lettre à Bourot, du 20 novonibre 1761. (4^ Lettre à Thicriot. du 2i décuibre 17.»8.

•> Lettre à d'Argental, du i" février 17G4.

pilune (1), faisant plus de cas de sa qualité de propriétaire que de ses lauriers de poète, ne parlant que de ses possessions et de ses constructions, de ses ouvriers de ses troupeaux de bœufs et de moutons, prodiguant'les nombres pairs et décimaux, les adjectifs indéfinis et les superlatifs absolus, non sans accompagnement de tous les pronoms possessifs.

Aux Délices et à Tourney, il n'était qu'usufruitier il pouvait tout embellir, tout ajuster; mais il lui était interdit de démolir, de détruire pour édifier, en un mot de défaire pour refciire. Il avait à craindre la désapprobation d'un maître et l'inutilité de trop fortes dépenses qui retourneraient à autrui, et non à ses héritiers Propnetaire à Ferney, il put y suivre tous ses penchants tous ses caprices, s'y montrer créateur. Fut-il un architecte habile?

Ferney n'était primitivement que le supplément des Dehces (2). Voltaire finit par en faire sa demeure, sa résidence. Il ne quitta son château que pour venir mounr a Pans dans riiùtel du marquis de Villette, quelques jours après avoir acheté en viager, suivant son habitude, une maison rue Richelieu. Par conséquent il passa l'res de vingt ans à Ferney. Il eut le temps de planter et de déplanter, de démolir et de construire. Quelques pages de la Nouvelle Héloïse attiraient une foule de voyageurs sur les bords du Léman. Comme Ferney "Z^^tait pas éloigné de Genève, tous les amateurs de sites pittoresques se détournaient de leur chemin pour payer

(1| L<tlre ù M- do Foulaiiic, du 1- février 17Gi. (^) Lettre à Tbieriot, du 6 décembre 1758.

272 VOLTAH^E

leur tribut d'éloges à Voltaire. Tous ses courtisans, tous ses amis accouraient aussi l'y visiter. Grâce à la cohue de ces dévots, Ferney devint la capitale du monde littéraire (1), mais resta toujours un hameau, car il lui manquait un monument.

A'oltaire prit la truelle, dirigea des ouvriers, mais il ne rêva rien au delà des commodités de sa personne. Il n'était pas artiste.

Il n'avait pas plus le sentiment des arts que celui de la nature. S'il parle des Alpes, c'est parce que ces montagnes sont pour lui la cause d'un froid de Sibérie. S'il chante la beauté du lac, la séduction d'un site pittoresque, c'est parce qu'il peut mettre un pronom possessif avant ces substantifs ; son enthousiasme n'est que de la vanité du bourgeois propriétaire. A Ferney comme aux Délices, il est, avant tout et en tout temps, bourgeois dans son langage et dans ses travaux. Il croit vanter et admirer son ouvrage, et il reste absorbé dans sa personnalité. Il adorerait volontiers sa maison avec la même passion qui attirait involontairement Pygma lion vers sa statue. Cettestatue,Pygmalion l'aimait commela réalisation d'un rêve, comme le dernier effort de sa conception et de son labeur, l'expression de son génie. Voltaire s'attache à Ferney, mais c'est parce que Ferney lui appartient et ne paye rien au roi, et que c'est une trappe inviolable sous laquelle l'auteur de \ Homme aux 40 Écus peut se soustraire aux bordereaux du lise. Quant à l'art, ne lui en demandez pas, c'est un mystère pour lui.

Que lui importent ces arts qui font une vie dans la

(1) A. H i^'o, Ft\inc(' piltorenqui'. Pari^. 1H{3. Iii-i», f. ï, p. 12G.

vie, qui sont le besoin le plus impérieux de notre époque, depuis que nous avons dévoré les belles pages de Corinne, de nos Chateaubriand, de nos Montalembert, de nos Lamartine, de nos Victor Hugo, de nos Balzac! Il s'est arrêté à Londres, il a parcouru la Hollande et la Belgique, il a habité Berlin, il a traversé toute l'Allemagne; il ne lui est pas arrivé une seule fois de descendre de sa voiture pour contempler un édifice sacré ou profane ; toutes ces vieilles basiliques, tous ces manoirs qui rappellent tant de souvenirs historiques, qui contiennent tant de trésors de sculpture, de peinture, d'orfèvrerie, de tapisserie, de menuiserie, il ne leur a pas consacré une ligne dans ses lettres. Dans ses écrits, il a dû étudier l'archéologie pour saisir le contraste des différentes religions dans leur culte comme dans leur symbole. Cependant, depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIV, il laisse passer toutes les occasions de payer son tribut d'éloges aux splendeurs de l'architecture chrétienne; son cœur n'a pas tressailli un seul instant au bruit de nos gros bourdons, à la vue de tous ces portails, de toutes ces tourelles, de ces flèches aériennes, de ces nefs majestueuses, de ces délicates colonnettes, de ces riches galeries, de ces stalles, de ces vitraux, de ces châsses, de ces autels, de ces croisées, de ces rosaces, de ces statues, de ces fresques, de ces tableaux, de ces lampes, de ces tombeaux, de ces ornements sacerdotai|x, de ces orgues, qui transforment chaque église en musée et charment tous les sens de l'homme. Mais que dis-je? Rousseau avait rêvé une habitation sans bibliothèque et sans galerie; il fut le premier apôtre du vandalisme. Diderot aussi donnait rendez-

VOUS à sa Sophie dans un petit château sans glaces sans tableaux, sans sophas, sans colifichets, et il voulait qu*on détruisit tous les temples. Voltaire à son tour soupira après le moment où l'on donnerait le premier coup de marteau à ce sanctuaire qu'il avait salué comme le chef-d'œuvre de la magnificence et du goût. En 1777 MM. Trudaine et de Lille venaient de visiter l'Italie • Ils descendent à Ferney sur leur passage. Incontinent Voltaire leur parle de Rome et leur demande si Saint- Pierre, cette séduisante cathédrale du vicaire du Christ, est toujours bien sur ses fondements. Sur leur réponse affirmative, il s'écria : Tam pis ! Wagnière (p. 412) garantit la vérité de cette anecdote, rapportée par le>< Mémoires de Bachaumont, le 15 juin 1777. Je l'abandonne aux réflexions de ceux qui prétendent que Voltaire eût désavoué tous les excès de la révolution.

Cet homme ne pouvait faire de sa résidence le sanctuaire des arts. Nous ne devons pas attendre de lui cette ostentation de tableaux, de statues, de figurines de meubles recherchés, d'éditions princeps, d'albums précieux qui nous transportent d'admiration, lorsque nous soulevons les soyeuses portières de nos maîtres en littérature.

Cependant il dit, le M avril 1768, au comte de Rochefort, que Ferney, qu'il n'avait pas acheté 100,000 livres en 1758, lui revient à 500,000 livres. Qu'y a-t-il donc fait? Une éghse et un château. Tâchons de savoir s'il a pu consacrer 500,000 livres à ces œuvres profanes et pies, comme il le manda, le 30 mars 1768, à M'"^ du Deffand. '

Dans toutes les langues et dans tous les pays, j'ima-

gine, une unité est du singulier. Pour Voltaire, un est du pluriel. Il bâtit une église, et il est tout de suite question d'établir des églises (1), d'édifier des églises de village (2) ; il se donne le titre de bâtisseur d'églises (3 ) . Aussi veut-il qu'on sache qu'il bâtit une église (4) et qu'on annonce cette nouvelle consolante aux enfants d'Israël (5). Ne l'oublions donc pas. Il construit une église qui le ruine (6). Or, cette église est une jolie éghse (7). Il se plaint de se ruiner à bâtir cette église (8) à laquelle il ajuste un portail assez beau (9), un frontispice d'une pierre aussi chère que le marbre (10). Ruine sur ruine. Il se ruine encore à faire des pilastres d'une pierre aussi chère et aussi belle que le marbre (11). Il adresse en droiture une requête pour obtenir du pape, par l'intermédiaire du duc de Ghoiseul, un domaine absolu sur son cimetière, et des reliques pour son autel (12). Ces reliques, il les reçoit quelques mois après (13). Alors cette église, où il n'a mis ni colonnes de porphyre, ni candélabres d'or (14), il l'orne d'un grand Jésus, doré comme un calice, et qui a une

(I) Lettre à d'Ari^ealal, du 30 janvier 1761. [t) Lettre au roi Stanislas, du 15 août 1760.

(3) Lettre à Arnoult, du 0 juin 17U1.

(4) Lettre ù d'Argental, du 3 août 1760.

(5) Lettre à Thieriot, du 8 août 1760.

(6) Lettre à Albcrgati Capacelli, du 8 juillet 1761.

(7) Lettre à de Bcrnis, du 22 novembre 1761.

(8) Letire à Arnoult, du 6 juillet 1761. — (9) Idem, (10) Lettre à d'Argental, du 21 juin 1761,

(II) Lettre à Arnoult, du 9 juin 1761.

(12) Lettre à la comtesse de Lutzclbourg, du 11 octobre 1761

ll3) Idem,

(14) Lettre à Thieriot, du 8 août 1768.

-t^ifl

Fi.

physionomie niaise et Tair d'un empereur romain (l). Voltaire était-il un bienfaiteur de l'église, comme il s'en vantait, dans sa lettre du lo juin 1761, à Damilaville? Édifier une église est un acte de générosité ; édifier une belle église, c'est acquérir des droits à la reconnaissance de tous les mortels. Cependant Voltaire se plaignait, dans une lettre du ±i mai 1701, à d'Argental, d'essuyer des chicanes affreuses pour prix de ses bienfaits. Il eut même à cette occasion au parlement de Bourgogne un procès qu*il ne termina, suivant Wagnière (p. 45), que grâce à la protection des avocats et des magistrats qu'il ne cessa d'intéresser à sa cause, et pour lesquels il fit imprimer un Mémoire qui ne fut tiré qu'à six exemplaires. Il y avait une église à Feniey; Voltaire se permit de la jeter bas, uniquement parce qu'elle lui cachait un beau paysage, afin d'avoir ensuite une grande avenue (;2)! Le clergé porta plainte. Voltaire continua de bâtir, comme il le voulait, et sans consulter personne (3). Il mandait le :21 juin 1761, à d'Argental : « On m'a voulu excommunier pour avoir voulu déranger une croix de bois, et pour avoir abattu insolemment une partie d'une grange qu'on appelait paroisse. Comme j'aime passionnément à être le maître, j'ai jet('' par terre toute l'église, pour répondre aux plaintes d'en avoir abattu la moitié. J'ai pris les cloches, l'autel, les confessionnaux, les fonts baptismaux; j'ai envoyé mes paroissiens entendre la messe à une lieue, be

(I) LeUre à M»» de Fontaine, du 19 mars 1762.

[i] Leilre à Thieriot, du 8 août 1760.

(3) Lettre a Damilaville, du i:; juin 1761.

lieutenant criminel, le procureur du roi sont venus instrumenter; j'ai envoyé promener tout le monde; je leur ai signifié qu'ils étaient des ânes, comme de fait ils le sont. J'avais pris des mesures de façon que M. le procureur géi éral du parlement de Bourgogne leur a confirmé cette vérité. »

Bâtir une nouvelle église devenait une obligation pour Voltaire. Est-il vrai qu'à l'ancienne grange il substitua un temple honnête, suivant Duvernet (p. M9)? Faut-il prendre à la lettre tous les détails qu'il nous a déjà donnés tout à l'heure?

La bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg possède, entre autres manuscrits de Voltaire, toutes les pièces relatives à l'église de Ferney, comme actes, devis, procès-verbaux, plans, et jusqu'au contrat avec les entrepreneurs. Un mémoire autographe de Voltaire sur la construction de cet édifice a trop d'intérêt pour ne pas trouver place dans nos recherches; nous le donnons tel qu'il a été copié et publié par M. Léouzon -Leduc (1) : « Aujourd'hui, 6 août 1760, maître Guillot et maître Desplace se sont engagés à bâtir les murs de l'église et sacristie de la paroisse de Ferney, au lieu qui sera indiqué par M. le curé : l'église, nef et chœur des mêmes dimensions précisément que réghse, nef et chœur, qui est actuellement auprès du château, afin que les mêmes bois de charpente et Uienuiserie de l'ancienne puissent servir à la nouvelle; »ls édifieront le tout de même hauteur et de même

^^(lUVurfé'« sur la Russie et le nord de l'Europe. Paris, Amyut, 1853.

pieriN' nommée blocaille ou blocago, pratiqueront les fenètn-s à peu près des mêmes dimensions; ils se serviront du même [jort.tiil qui est à Tancienne église, ils r«'nlèveront de la place où il est et mettront des élançons j^our soutenir ledit ancien portail; ils auront seulement soin de faire saillir le |>ortail de la nouvelle église de quatre pouces; ils feront deux |)ilastn's saillants de quatre pouces de chaque côté du portail avec un fronton de pierre molasse au-dessus du j)etii |>ortail. Ces quatre pilastres simples seront de briques qu'ils revêtiront de phitre ou d'un bon enduit dr chaux. Il n'y aura point d'autres ornements, le tout au prix des murs du château de Ferney, la pierre taillée au même prix, et ledit ouvrage complet sera payé totalement le V ou 15 octobre prochain, jour auquel lesdits entrepreneurs s'engagent à livreur le bâtiment aux chari)entiers pour faire la couverture. Fait au château de Ferney, ledit 6 août 1"0(). » Les ordres de Voltaire furent ponctuellement exécutés. Afin que les matériaux de l'ancienne église fussent plus facilement employés, on s'avisa de faire la nouvelle un peu [>lus petite, et si rétrécie, qu'elle ne pouvait contenir plus tard que le tiers de la population de Ferney, dont la plupart des habitants professaient la religion réformée (1). Cet inconvénient, Voltaire le reconnaissait; il ne se soucia pas d'y remédier. Il aimait mieux bâtir des maisons qui lui rapportaient de bons loyers. Aussi se contentait-il de gémir sur

(!) Depeiy, Biographie des hommes célèbres du déparlement ai VAiu. Bourg, 1835. Ia-8% t. l, p. 131.

rcxiguïté de son oratoire. Les Mémoires de Bachaumont, du lo juin llTi, rapportent qu'il dit un jour à des voyageurs : « Je vois avec douleur, aux grandes l'êtes, qu'il ne peut contenir tout le sacré troupeau; mais il n'y avait que cinquante habitants dans ce village quand j'y suis venu, et il y en a douze cents aujourd'hui. Je laisse à la piété de M'"*^ Denis de faire une autre église. » Sur l'autel, Sherlock (p. 153) remarqua une figure simple en bois doré sans croix; des voyageurs ont cru y distinguer les traits du fondateur de la [)aroisse. A l'extérieur, tout était aussi mesquin qu'à l'intérieur. Sur la porte, suivant Duvernet (p. -249), on lisait : Soli Deo. Au frontispice, dit Dufresne (p. "î), Voltaire fit graver ces mots en lettres d'or sur un marbre noir : Deo erexit Voltaire. C'est la seule particularité qui ait valu à cette constrmtion l'honneur de figurer sur la planche 161 ,dans le tome IV des Tableaux de la Suisse, publiés en 1786 par Zurlauben. Tous les étrangers la prennent pour une chapelle. Ainsi, grange pour grange, l'ancienne était aussi bonne que la nouvelle. Donc elle ne ruina pas Voltaire.

Il se regardait comme un squelette de cinq pieds et trois pouces de haut sur un pied et demi de circonférence (1). Or, que faut-il à un squelette, si ce n'est un tombeau? Voltaire ne cherchait qu'un tombeau dans l'acquisition d'une maison (2). Les Délices, c'était un tombeau pour lui (3); il achète Ferney, et il croit

(1) Lettre à Bertrand, du 21 octobre 1757. (^) Lettre à de Brenles, du 27 janvier 1753. (3^ Lettre à d'Argental, du 8 mars 1755.

n'avoir agrandi que son sépulcre (ï). En 1766, il voulut avoir un tombeau véritable (-2). Il s'amusa à en faire bàlir un petit fort propre et sans aucun luxe (3), de bonne pierre de roche et d'une simplicité convenable (4). Il exigea aussi, suivant Duvernet (p. 249), qu'on prît la mesure de la bière destinée à renfermer, comme un tailleur prend la mesure d'un habit. Pendant que le maçon le toisait, Voltaire disait : « Au moins on ne m'accusera pas d'avoir manqué de précaution. » Puis, quelque chose de forme pyramidale s'enfonça dans l'épaisseur du mur de l'église, comme on peut le voir sur la planche précitée des Tableaux de la Suisse, et se trouva ainsi moitié dehors et moitié dans l'intérieur de cet édifice, t Les malins, répétait Voltaire, diront que je ne suis ni dehors ni dedans. » Depuis ses fenêtres, remarquèrent les Mémoires de Bachaumont, le 13 juin 117", il apercevait cet informe amas de pierres entassées où sa dépouille mortelle n'a pas encore reposé, pour me servir d'une expression du marquis de Villette (p. 319).

Il s'était aussi ruiné en bâtiments à la Palladio, en terrasses, en pièces d'eau (5). Il avait fait de Ferney quelque chose de fort au-dessus des Délices (6), car il était devenu plus grand cultivateur et plus grand architecte que jamais, et s'il élevait des colonnades, il avait

(li Lettre à M"^ du Defîand, du 27 décembre l'oS.

(2) Leitre à Xinienès, du 3 ftvrier l"t)5.

(3 Lettre ù TauL s, du 1" mai 1766.

(4 Lettre à Marin, du 19 août 1768.

(oi Lettre ù d'Argenlal, du 7 mars 1760.

(6) Lettre à M™" de Fontaine, du ±1 février 1761.

aussi des charrues vernies (i). Il s'occupait à la fois de ferme, de théâtre, de château et de jardins.

Une ferme appelée le Grand-Commun, suivant Dufresne (p. II), servait d'habitation aux domestiques des champs et d'asile aux gens des voyageurs. Là était l'écurie du maître. En 1758, il mande, le 10 décembre, à M. de Brosses qu'il possède seize bœufs à Ferney, et le 24 suivant, il dit à Thieriot qu'il nourrit plus 'de douze chevaux, ce qui faisait vingt-huit quadrupèdes. Ce chiffre n'est-il pas une exagération ? Parole de Voltaire n'est pas mot d'évangile. Il serait difficile de deviner l'usage de tant de chevaux et de bœufs dans un domaine aussi petit que celui de Voltaire, au mois de décembre 1758. Il avait encore la velléité d'établir un haras, oui, un haras. Car il n'avait qu'une demi-douzaine de vieilles juments pour le traîner, lui et sa nièce. A ces pauvres bètes, descendant en droite ligne des haquenées d'Harpagon, il donna une façon de compagnon, un fant^e de cheval. C'était un étalon danois au moins aussi âgé, usé, oassé que Rossinante, se traînant avec peine, essayant inutilement de répondre à la complaisance de ses nobles et vénérables haridelles : tant il y a que ses efforts ne furent couronnés d'aucun succès. Des tableaux indécents, des scènes comiques, des railleries sanglantes furent les seuls fruits de ce que Grimm, dans sa Correspondance littéraire, du mois d'août 1764, nomme avec esprit le haras de Voltaire.

Dès le mois de septembre 1760, Voltaire se dévorait

11) Lettre à M™» de Fontaine, du 5 mai 1739.

iG.

d'envie de transférer à Ferney le théâtre de Tourney et d'y construire une salle de spectacle, malgré le malheur des temps (1). L'année suivante, il se flatta d'avoir un très joli théâtre (2), le plus joli théâtre de France (3), un théâtre mieux entendu, mieux orné, mieux éclairé que celui de Paris (4). Rien n'y manquait, on y admirait jusqu'à deux loges grillées (5). Toute la salle avait été faite sur le modèle de celle de Lyon, le même peintre avait été chargé des décorations, une perspective étonnante complétait l'illusion (6). On ne peut rien désirer de plus enclianteur qu'une pareille description ; il est fâcheux qu'il ne se soit rencontré aucun Vitruve pour en conserver le plan, ni aucun Yasari [)Our confirmer le témoignage de Voltaire. Il n'est pas téméraire de rabattre quelque chose des éloges de notre architecte ; tout le monde n'a pas attaché la même importance à son chef-d'œuvre construit très légèrement dans la cour du château (1); à la mort de Voltaire, tout fut absttu impitoyablement comme un embarras et une pauvre inutilité. Une corbeille de fleurs et un gazon verdoyant ont remplacé la scène et le parterre du poète tragique. Deux chemins sablés tournent à droite et à gauche de ce parterre, et mènent directement au perron du château, rapporte Dufrcsne (p. 1).

(r Lettre à M™* de Fonl.iîne, du i9 septembre 1700, (2i Lettre à d'Argeiilal, du 20 octobre 1761. (3) Lettre à Daleinbcrl, du iO octobre i"Gl. {4,1 Lettre à M™* de Fontaine, du 11» in.us lT6i. (r> Lettre à de Demis, du i'i mars lHii. t. Lettre au duc de Villars, du 2.*> mars 1772. |7) Lycée français. Paris, 1820. In-K", t. 111, p. 187.

A FERNEY. 2î^3

Derrière ce château. Voltaire possédait les plus beaux potagers du royaume (1). Ferney était devenu charmant comme par enchantement; on y admirait des fleurs, de la verdure, de l'ombrage, des bois; on y nageait dans l'utile et l'agréable (2). Grâce à ces avantages, il parut l'un des séjours les plus riants de la terre, par sa situation et ses jardins singuliers (3). Car c'étaient aux quatre points cardinaux, quatre jardins champêtres^ des vignes en festons à perte de vue ; presque rien de régulier ; en un mot, des jardins ne ressemblant à rien du tout (i). Il était impossible d'en avoir d'aussi séduisants (o). Des bois que Voltaire acheta (6), il se fit un parc d'une lieue de circuit {!). De son Éden, il apercevait les Alpes, le lac, la ville de Genève et les environs ; il aimait à jouir de ce superbe coup d'œil. Aussi ne manquait-il pas de conduire les étrangers dans son parterre à l'anglaise. Là il oubliait sa vieillesse et ses maladies, et il parlait avec la chaleur d'un petit maître de trente ans, remarque Sherlock (p. 136). Un voyageur raconte ainsi, dans les Mémoires de Bachaumont, du 14 juillet 1769, son entrevue avec Voltaire dans les jardins de Ferney, en 1769. « Il se prétend investi de tous les fléaux de la vieillesse. Je le laissai se plaindre ; et, pour vérifier par moi-même ce qui en était, dans une promenade

(1) Lettre à la comtesse de Lutzelbourg, du 10 mars 1761.

(2) Lettre au marquis de Florian, du 2 mai 1766.

(3) Lettre à M'"« de Fontaine, du l""^ février 1761.

i4i Lettre à d'Argental, du 19 mars 1761. — (5) Idetn. (Qj Lettre au marquis de Florian, du 27 décembre 1766. (7) Lettre à M"» de Florian, du 29 décembre 1762.

que nous fîmes ensemble dans le jardin, tète à tête, je baissai d'abord insensiblement la voix, au point d'en venir à ce ton bas et humble dont on parle aux ministres ou aux gens qu'on respecte le plus. Je me rassurai sur ses oreilles. Ensuite, sur les compliments que je lui faisais de la beauté de son jardin, de ses tïeurs^ il se mit à jurer après son jardini<n\ qui n'avait aucun soin ; en jurant, il arrachait de temps en temps des petites herbes parasites, très fines, très déliées, cachées sous les feuilles de ses tulipes, et que j'avais toutes les peines du mond»» à distinguer d<' ma hauteur. J'en conclus que M. de Voltaire avait les yeux très bons ; et, par la facilité avec laquelle il se courbait et se relevait, j'estimai de même qu'il avait les mouvements très souples, les ressorts très liants, et qu'il n'était ni sourd, ni aveugle, ni podagre. » En l""»^, un autre curieux visitait le jardin de Voltaire el disait, comme on peut le voir dans Lepan (p. 335) : « Le jardin est fort beau et très grand. Il forme avec le parc une vaste enceinte. Le parc renferme un beau bois planté de chênes, de tilleuls et de peupliers, dont on porte la valeur à 300,000 francs (erreur, car tout le domaine de Ferney ne fut pas vendu plus de 230,000 francs après la mort de Voltaire). De belles et longues allées. Les vues en sont fort belles. Ici ce sont des feuillages et des buissons toujours verts ; là un gazon vert entouré de bosquets, avec quatre entrées ou ouvertures. Au milieu est un grand et antique tilleul bien touffu qui couvre le bosquet de ses branches épaisses. C'est ce qu'on appelle le Cabinet de Voltaire : c'est là qu'il travaille. Tout près est un petit bâtiment

A Ft^:i;NLV. 285

où Ton élève des vers à soie, qui lui servent do délassement. Non loin de là est un paratonnerre dont la chaîne descend dans une fontaine. A côté du bâtiment des vers à soie, il y a un champ qu'on appelle le champ de M. de Voltaire, parce qu'il le cultivait de ses propres mains. Ce parc offre encore de beaux labyrinthes, une grande péchorie, de beaux parterres, des vignes et d'excellents raisins, des jardins potagers et fruitiers, dont les murs sont partout couverts de poiriers et de pêchers. Le Mont-Blanc, que l'on voit couvert de neiges, et le jardin rempli de fleurs de tous côtés, forment un contraste qu'on pourrait difficilement rencontrer ailleurs, et offrent un coup d'œil enchanteur. Près du château est une salle de bain : c'est un petit pavillon en marbre . Deux tuyaux de plomb amènent dans la baignoire de l'eau chaude ou de l'eau froide à volonté. L'eau se chauffe dans une chaudière placée dans un coin en dehors du pavillon. ^)

Après s'être ruiné en terrasses et en pièces d'eau. Voltaire se ruina un peu en bâtiments et en châteaux (l). Il s'occupa de sa ruine, en faisant bâiir des châteaux (:2). Il est possible qu'un de ces châleaux soit resté en Espagne ; pour l'historien, il n'<'xiste qu'un château qui ait pu ruiner Voltaire (3), car il le fit sans consulter personne (4).

Il n'avait acheté qu'un castel à créneaux, à machi-

l Letlre à Tliieriot, du 5 décembre ITV).

ïî) Lettre à Colliiii, du 7 mai 17)9.

■{) Lettre à la comtesse de Lutzelboiirg, du 3 décembre 1759.

4) Lettre H Tliieriot, du 8 octobre 1760.

mi

VOLTAIHK

coulis et à meurtrières (1), maison commode et rustique, où il entrait par deux tours entre lesquelles il pouvait avoir un pont-levis (2). 11 se serait volontiers accommodé de tout cela, car il vivrait très bien avec 100 écus par mois; mais il cohabitait avec M""^ Denis (8). Cette héroïne de l'amitié, cette victime de Francfort méritait des palais, des cuisiniers, des équipages, grande chère et beau feu (A). 11 y aurait eu de la cruauté, de la barbarie à laisser dans la gène cette pauvre garde-malade, comme il l'appelait dans ses lettres. Voilà donc Voltaire qui reprend la truelle et dirige des ouvriers avec tant de zèle, que tout obstacle Findignait. Ainsi l'Iiiver le mettait de mauvaise humeur, parce que cette saison lui ôtait le plaisir de se ruiner en bâtiments (5). Dès le 0 décembre 1758, mande-t-il à Tiiieriot, vingt maçons lui rebâtissent un château à Ferney, qui ne lui appartenait pas encore. Le 24 suivant, il est question d'un assez beau château (6) ; au printemps de l'oO, toutes les beautés éclatent. Alors parait un très beau château (1), un château dans le goût italien (8). « 11 est d'ordre dorique, écrit Voltaire, le âO juillet à la comtesse d'Argental; // durera mille ans. Je mets sur la frise : Voltaire fecit. On me prendra, dans la postérité, pour un fameux archi-

fi Lettre à de Branles, du ±1 décembre 1758.

(2i .Lettre a Cideville, du i5 novembre 1758.

(3i Lettre à Thieriol. du iii décembre 17.>8. — (4) Idem.

\^) Lettre au marquis de Cbauvelin, du 11 décembre 17:i9.

(6) Lettre à Thieriot, du 2i décembre 1758. — (7) idem, du 11 juin

(8j Lettre à Cideville, du -1\) juin 1759.

tecte. » Dès qu'il Ta couvert, il le donne, vanité à part, pour un morceau d'architecture qui aurait des approbateurs, même en Italie (I), parce que c'est du Palladio tout pur (2), un bâtiment régulier de cent douze pieds de face (3), et de jolie structure (4), au milieu de quatre jardins champêtres (5), de sorte que jamais on ne rencontrera d'aussi superbe château (6).

Voltaire avait appelé sa maison du Chêne un palais; il donnait aussi ce nom aux Délices. Ferney était fort au-dessus des Délices, donc ce devait être un palais. Or, un palais coûte beaucoup. Donc Voltaire s'est ruiné à bâtir un petit palais dans un désert, comnie il ne manqua pas de s'en plaindre, le 4 septembre 1759, à M. Bertrand. Jusqu'en 1178, cette propriété dut tous les jours s'embellir; néanmoins, suivant Wagnière (p. 108), M'"^ Denis ne la vendit que ^230,000 livres. Et Voltaire se plaignait d'avoir consacré 500,000 livres seulement à reconstruire le château et la chapelle de Ferney !

Comment aurait-il pu consacrer une somme aussi considérable à ces deux édifices? Il n'eut pas d'architecte à payer; il avait à sa disposition ses seize bœufs et ses douze chevaux pour amener tous les matériaux nécessaires ; il possédait des chênes droits comme des pins, et touchant le ciel (7); il avait la pierre ainsi que le bois;

il) Lettre à M™" de Fontaine, du 5 novembre 1759.

(2) Lettre à d'Argental, <lu 15 février 1760.

(•î) Lettre au marquis de Florian, du ± mai 1766. (4) Lettre à M™» do Fontaine, du l-"- février 1761.

(3) Lettre à d'Argental, du 19 mars 1761. — (6) Idem. (7) Lettre à Cideville, da 25 novembre 1758.

le marbre seul lui manquait, mais il lui arrivait par le lac de Genève ( l ). Aussi ne le prodiguait-il pas, car il aimait mieu\ un bon livre anglais, écrit librement, (jue cent mille colonnes de marbre i^2).

Il est certain que son château, si château il y a, ne durera pas mille ans. II est construit de pierre d'une assez mauvaise qualité, ainsi que Ta remarqué M. Clogenson (3). On y fait souvent d'importantes réparations. Il y a déjà bien des années qu'on a été obligé de reconstruire Tune des fa<^ades.

Cependant, grâce au nom de Voltaire, ce château a été dessiné et classé par M. Blancheton parmi les Châteaux de France {\). On ne pouvait mieux le placer pour en faire apprécier le peu de valeur et d'importance. Au milieu de toutes les illustres et immenses résidences de la noblesse et de l'opulence, l'habitation du plus riche des liommcs de lettres n'apparaît plus que comme le pied-à-terre du régisseur d'un grand seigneur. Regardez avec attention soit la façade du coté du jardin, soit la façade du côté de la cour, ainsi qu'on le peut voir dans la planche ioo*' des Tableaux de la Suisse, et il vous srra impossible d'honorer du nom de château une demeure élevée de quelques marches, se composant d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, ayant chacun neuf croisées de face.

Le bâtiment est de forme carrée, sans pavillons, et,

(1) Lettre à Thicriot, du 24 décembre 1758. (2\ Lettre au R. P. Betlinelli, du mois de mars 1761. (3/ Lettre du n" 2851 de ledit. Beuchot.

(4) Vues pittoresques des châteaux de France dessinées d'après nature et lilhographices. Paris, Firmin Didot. In-fol., t. Il, p. 16.

A FERNEV. ' 289

en toutes choses, d'une extrême simplicité, dit M. Blancheton (t. If, p. 17). Il est sans ailes et sans décorations; point vaste, mais commode, ajoute Lantier (t. I, p. 367). Encore est-il mal placé dans un lieu peu agréable, malgré les Alpes et le mont Jura. La longue façade sans profondeur est tournée du côté du grand chemin, au lieu de la belle vue, dit encore M. Blancheton. Du côté de Genève, on découvre de fort loin cet édifice; mais, comme il n'y a aucun ornement sur cette façade qui aurait dû être la principale, remarque M. Depery (t. I, p. 155), il ne présente que l'aspect d'un pavillon modeste et étroit. Sherlock (p. 150) distingua les armoiries de noblesse du philosophe sur la porte du perron, ainsi que sur toutes les assiettes de service.

En entrant, dit 31. Dufresne (p. 7), on se trouve dans un vestibule qui n'a rien de remarquable ; un assez bel escalier en pierre e tàgauche et conduit au premier étage. Quatorze chambres étaient réservées aux étrangers du temps de Voltaire, suivant Biœrnstahl. Sherlock (p. ioO) trouva les logements commodes et assez bien meublés. Biœrnstahl en parlait ainsi, comme on peut le voir dans Lepan (p. 333) : « Les appartements sont très ornés : on y voit des tableaux des plus grands maîtres, tels qu'une Vénus de Paul Véronèse, une Flore de GuidoReni. On y voit encore deux tableaux d'AIbane l'un représentant la Toilette de Vénus, l'autre les Petits Amours endormis. Dans la chambre de AP^ Denis est le portrait de Catherine, impératrice de Russie, travaillé en soie par un artiste de Lyon, nommé La Salle. Dans la même pièce se remarque la statue en marbre de Vol-

iJ

'il

taire. Cette même statue se retrouve, ainsi que son buste en plâtre, dans toutes les chambres du château. Dans l'une de ces pièces sont plusieurs portraits de famille, et celui de M'"'' de Pompadour peint par elle-même, et dont elle a fait don à Voltaire, » Le 6 janvier l"ï'o, M. de Saint-Remi écrivait de Ferriey : « Ferney est un très beau château, très solidement bâti; il a une grande quantité de tableaux, de statues, de choses rares, qui doivent valoir un argent immense. » Malheureusement voilà Wagnière (p. 371) qui fait cette remarque sur ces lionnes insérées dans les Mémoires de Bachaumoni du 1" janvier IIIS : « A l'égard de la grande quantité de tableaux, statues du château de Ferney, ce qu'en dit M. de Saint-Remi est fort exagéré; M. de Voltaire n'avait qu'une vingtaine de tableaux au plus, et quelques bustes, [>armi lesquels étaient plusieurs jiorlraits de princes et d'hommes célèbres qui lui étaient chers. Son château était meublé très proprement, mais sans amun luxe. Tout ij était simple et commode. » Le marquis de Luchet (t. IL p. 186 et 27o) s'est aussi moqué des tableaux et des statues qui avaient ravi en extase M, de Saint-Remi. Ferney lui parut riiabitation commode d'un particulier aisé, et non la retraite d'un célibataire opulent. 11 n'y aperçut que quelques tableaux médiocres, des meubles simples, des gens modestement vêtus, une table saioe^ des équipages antiques, des jardins qui devaient toute leur beauté à la nature, un [tare médiocrement entretenu ; daas aucun endroit la plus petite etnÉAie ne û'ap^a sa vue. Cliâudon ado|iU cette description comme la eeuk exacte d'un [jcalais qu'il ne put appelei^ qu'ime maison de campagne, y ajouta {t. li.

A FERNEY. ggj

p. 72) que « ces théâtres dont on a tant parlé n'avaient rien non plus de fort brillant. Les châssis des coulisses étaient couverts d'oripeaux en clinquant, et de fleurs de papier. Le fond représentait des arcades percées dans le mur. Au lieu de frises, c'était un drap sur lequel était peint en couleur cannelle un immense soleil. » M. de Saint-Remi n'a pu admirer à Ferney d'autres curiosités que celles qui tombèrent sous les yeux de Wagnière, de Luchet, de Chaudon; sa lettre nous apprend combien il faut se défier des narrations de tous les hôtes de Voltaire. Nous avons laissé Biœrnstahl s'abandonner à son enthousiasme en face des toiles de Paul Véronèse, du Guide, de l'Albane. Or, ces tableaux qu'on voyait encore à Ferney en 1847, ne sont point des or iginaux, de l'avis de Lantier (t. I, p. 367) et de tous ceux qui les ont examinés. Par conséquent, nous devons nous en rapporter au jugement des Wagnière, des Luchet, des Chaudon. De là, il est permis de conclure qu'il y avait beaucoup d'ignorance des arts et beaucoup de mauvaise foi chez tous ceux qui couraient se prosterner devant Voltaire, et qu'il n'avait pas tort de consacrer un article aux Badauds dans son Dietionnaire philosophique, d'éviter leur présence, et de les laisser pour travailler dans sa bibliothèque.

Qu'était-ce que cette bibliothèque? Luchet (t. lï, p. 276) avoue qu'elle n'était ni aussi nombreuse, ni aussi bien choisie que la fortune et les besoins de Voltaire l'auraient fait présumer. M. de Saint-Remi, dans sa lettre précitée, y compta 6,210 volumes, la plupart médiocres, surtout en histoire, mais presque tous ch»gés de notes de la main de Voltaire. Biœrnstahl (Lepan,

lu-

p. 335), encore sous le charme, crut voir une bibliothèque très belle et très bien choisie dans une collection de six à sept mille volumes, dont beaucoup de théologie et d'histoire; il y distingua des livres de toutes les sciences, des dictionnaires de toutes les langues connues, tous les poètes italiens; aucun des philosophes anglais n'y manquait, suivant Sherlock (p. 139). A la mort de Voltaire, tous ces bouquins furent achetés par l'impératrice Catherine cinquant mille écus, et pareille somme en diamants et en pelisses, suivant Wagnière (p. 8). Un homme dont l'érudition égale le génie, le comte de Maistre, visita attentivement cette bibliothèque au palais del'Ermitage. «On ne revient point de son étonnement, a-t-il dit, dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg, en considérant l'extrême médiocrité des ouvrages qui suffirent jadis au patriarche de Ferney. On y chercherait en vain ce qu'on appelle les grands livres et les éditions recherchées, surtout des classiques. Le tout ensemble donne l'idée d'une bibliothèque formée pour amuser les soirées d'un campagnard. Il faut encore y remarquer une armoire remplie de livres dépareillés dont les marges sont chargées de notes de la main de Voltaire, et presque toutes marquées au coin de la médiocrité et du mauvais ton. La collection entière est une démonstration que Voltaire fut étranger à toute espèce de connaissances approfondies, mais surtout à la littérature classique. S'il manquait quelque chose à cette démonstration, elle serait complétée par des traits d'ignorance sans exemple qui échappent à Voltaire en cent endroits de ses œuvres, malgré toutes ses précautions. Un jour, peut-être, il sera bon d'en présenter un recueil

choisi, afin d'en finir avec cet homme. » M. Léouzon- Leduc a feuilleté les 7,oOO volumes qui avaient attiré les regards de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg; ses observations (p. 336) confirment les jugements précédents. Un catalogue de la bibliothèque de Voltaire prouverait que la véritable cause de ses connaissances superficielles en toutes choses fut moins la légèreté de son esprit que le mauvais choix de ses livres et des éditions de ses livres, ce qu'on ne peut expliquer que par cette avarice à laquelle il sacrifia ainsi jusqu'à sa gloire littéraire. Car il devait avoir une bibliothèque d'aulant plus complète et bien choisie, qu'il vécut presque toujours loin des villes. Quand il commença ses Commentaires sur Corneille, il n'avait entre les mains qu'une édition de Corneille de 1644, remplie d'incorrections et de fautes corrigées depuis cette époque par Corneille. Et même cet exemplaire n'était pas complet, comme l'apprend sa lettre, du là juillet 1761, à Duclos. Ce ne fut que le 6 septembre 1761, qu'il fit l'acquisition d'une édition de Corneille en deux volumes in-folio, 1663-64, ainsi qu'il le manda huit jours après h Duclos. Jusque-là il n'avait donc pas encore étudié Corneille dans une bonne édition, ou du moins il n'en possédait pas.

Dans la salle à manger, on ne présentait, suivant Sherlock (p. 151), que des assiettes d'argent sur lesquelles étaient gravées les armes de Voltaire; au dessert, les cuillères, les fourchettes et les lames de couteaux étaient en vermeil ; il y avait deux services et cinq domestiques, dont trois étaient en livrée. Un autre objet qui attirait les regards était ce tableau, placé de-

puis dans le salon, et que M""" de Genlis prit pour une véritable enseigne à bière. Le sujet de cette peinture est une Gloire coiffée à la française, présentant Voltaire tout entouré de ravons comme un saint, au dieu de la poésie qui descend de son char pour le recevoir et lui donner une couronne. Le bas du temple de Mémoire est décoré de colonnes entre lesquelles sont les l)ustes d'Euripide, de Corneille, de Racine et de Sophocle; celui de Voltaire est couronné par les Amours, et l'on voit Pégase dans le lointain; tous les hommes célèbres nommés [)lus haut paraissent lui faire les honneurs de cette apothéose. Sur la droite de cette toile on distingue Fréron, wSabatier, Patouillet, Desfontaines, ouvnmt des bouches énormes, faisant des grimaces effroyables sous les [)ieds des Furies qui les écrasent et les fouettent. Pendant ses repas, Voltaire s'égayait aux dépens de ces personnages, et promenait sa vue sur ce tableau qu'il appelait son Temple de Mémoire^ quoique cette allégorie fût aussi mauvaise de dessin et de coloris que de composition. Il lui avait été donné par un artiste du nom d'Alix, de Ferney, fidèle commensal du château. Il n'était pas déplacé à côté des magots et des copies à très bon marché que Voltaire avait reçus de Paris (1). Le lettré universel n'avait aucune notion sur la peinture, la gravure, la sculpture ni le dessin. Il en convenait de bonne foi (2). Quand ses adorateurs lui érigèrent cette statue qu'on a cachée dans un coin de la

(1) Lantier, t. I, p. 361 et 370. — Dufresne, p. 8. — Mémoires àe J#"" de Genlis, l. U, p. 3il.

(2) Mélanges du prince de Ligne, t. X, p. 258. — Lantier, t. 1, p. 367.

Bibliothèque de l'Institut, et qu'on devrait placer dans la pépinière du Luxembourg pour effrayer les pierrots, il se laissa sculpter par Pigalledans l'attitude d'un squelette. Cette nudité, qui conviendrait à un Narcisse, devenait une satire contre un vieillard de soixante-dix ans. Les épigrammes ne manquèrent pas de relever ce ridicule (1), quoique Pigalle et Diderot eussent persisté à trouver cette bévue digne d'admiration (2). Quelques années auparavant, TAcadémie ayant témoigné le désir d'avoir son portrait, Voltaire lui en avait envoyé un dont il avait chargé un pauvre barbouilleur de passage à Lausanne (3).

La chambre à coucher et le salon de Voltaire n'étaient aussi rien moins qu'un musée. Chacune de ces pièces n'excède guère douze à quinze pieds. Avant de considérer avec Blancheton (t. II, p. 17), dans la chambre à coucher, un bois de lit de sapin grossièrement travaillé, entrons dans ce salon grand comme la main (i) où Ton prétend que causaient, dansaient et riaient souvent des sociétés de trois cents personnes.

« La porte du salon de réception est à deux battants, dit M. Dufresne (p. 7, 8 et 9), qui le visita en 1831; il est encore meublé et décoré comme à cette époque; c'est presque un carré parfait ; dans une niche à droite est un poêle déforme pyramidale; son buste est au-

(1) Correspondance littéraire de Grimm, avril 1773. — Mémoires de Bachaitmont, 16 octobre Î770.

(2) Mémoires de Murellet.?avh, 1823. Iii-H», t. I, p. 200.

(3) Lettres à M""" tic Fontaine, du 10 janvier, et à d'Argcntal, du 16 juin 1758.

(i) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosses, p. 298.

2î^ VOLTAIRE

dessus ; dix fauteuils garnissent le pourtour; ils sont en point de tapisserie, selon le goût du temps, encore en assez bon état ; six ou sept tableaux d'un mérite plus ou moins remarquable décorent les murs; au-dessus de la porte du salon, il en est un qui représente une chasse assez médiocre de composition, de couleur et de dessin, de Boucher ou de son école; à droite et à gauche de celui-là sont deux assez bonnes copies d'après le Guide , Tune la Toilette de Vénus, l'autre le Sommeil de V Amour et de ses compagnons; car, outre le petit Cupidon, on voit un grand nombre d'enfants nus avec ou sans ailes, dans l'état de sommeil, ainsi que lui, étendus sur une espèce de linceul. Vient ensuite un autre tableau qui m'a été désigné sous le nom de V Amour maternel; de l'autre côté du poêle, on en remarque un autre d'un certain mérite; il représente le brave Renaud endormi entre les bras d'Armide. En allant du côté gauche du môme salon, on passe devant deux croisées, ainsi qu'une porte vitrée à deux battants, qui donne entrée dans le parc; au-dessus d'une autre et qui est en face de celle près le poêle, et qui donne entrée dans la chambre à coucher, on remarque un sixième tableau, que Voltaire désignait sous le titre de son Temple de Mémoire. En remontant vers la porte d'entrée du salon, on remarquait une console à dessus de marbre verni très commun. »

« Dans la chambre à coucher, continue le voyageur (p. 9), les premiers objets, placés entre la porte et l'unique fenêtre de cette pièce qui s'offrent à la vue, sont cinq ou six portraits en gravures dans des cadres noirs des plus modestes. Puis vient le lit bien simple et

presque mesquin ; il est à deux dossiers, adossé au mur, en regard du midi. De chaque côté du lit, sont encore dans leur même place deux encoignures de son ameublement ; elles sont en bois de placage, à dessus de marbre, quatre fauteuils couverts de la même étoffe que les rideaux du lit, et dont les bois sont peints en couleur grise, de même que ceux du salon. » L'ameublement, dit Blancheton (t. IL p. 17), était en damas bleu clair ; les dévots ont déchiré des morceaux des rideaux du lit, qui perdirent ainsi deux aunes de leur longueur et pendaient en lambeaux autour d'un antique baldaquin sous lequel était accroché un très mauvais portrait de Lekain, au pastel ; ceux de Frédéric et de Voltaire, également mauvais, étaient suspendus à l'un et à l'autre côté du lit. Du temps de Voltaire, suivant Lantier (t. IL p. 34), il y avait dans cette pièce cinq pupitres ; il passait de l'un à l'autre, suivant la nature de ses travaux et le genre de littérature dont les cahiers étaient placés sur l'un de ces cinq pupitres. Son fauteuil de bureau était en jonc, revêtu d'une housse de même étoffe que celle des rideaux du lit, rapporte M. Dufresne (p. 14). Voltaire avait un autre fauteuil dans lequel il a constamment travaillé dans les dernières années de sa vie, et qu'il avait lui-même commandé tout exprès pour sa plus grande commodité, en faisant adapter à l'un des bras un pupitre, et à l'autre une petite table à tiroir ; ces deux objets, pivotant à volonté, lui servaient ensemble ou séparément, lit-on dans le Journal des Débats, du 30 mars 1825.

Sa ménagerie, suivant Lantier (t. IL p. 20), se composait d'un aigle des Alpes qu'il conserva trois ans.

ii<

Aux Délices, il avait eu un grand singe qu'il appela Luc, si nous en croyons Wagnière (p. 34).

J'ai versé tout mon sac de particularités que mes nombreuses recherches m'ont fournies sur les dépenses de Voltaire au château de Ferney.

Jusqu'à présent, personne n'a manqué de dire que Voltaire vivait comme un prince à Ferney, et que toutes ses hal)itudes rappelaient le grand seigneur. Pour grandeur, il avait la vanité et l'insolence; mais il y avait peu de bourgeois du dix-huitième siècle, qui n'étalassent plus de faste dans leurs châteaux. Il était impossible de moins dépenser que lui en chiens, en chevaux, en équipages, en ameublement. En tout et partout, l'avare éclipsait le bourgeois gentilhomme. Il fallait la sagacité d'un œil de femme pour nous révéler les traits de caractère qui ont échappé au fanatisme des pèlerins de Ferney. De là ces remarques que nous déterrons dans les Mémoires de lady Craven, margrave d'Anspach, page 37 du tome II : « sa salle à manger était d'ordinaire fort mal propre. Il avait beaucoup de voitures, mais dans le nombre il ne s'en trouvait pas une en état de servir. Il avait coutume d'écrire les notes qu'il prenait, pour ses ouvrages les plus importants, sur des chiffons de papier, et il est surprenant qu'il put les retrouver dans le désordre où ils étaient. Il portait une robe de chambre sale et une pefiTuque sans poudre sur laquelle il mettait un bonnet de soie ou de velours brodé. Quand il était seul, ses domestiques le servaient souvent en veste, et, comme il leur donnait rarement des Livrées aeuves, «eux qui venaient d'entrer chez lui portaient celles de leurs anciens maîtres, ce qui leur donnait l'air d'être

A FEENEY. 29d

les serviteurs de personnes qui habitaient momentanément sa maison. » Y a-t-il exception pour le théâtre? Malheureusement les Mémoires de Gibbon, (tome P', p. 102,) font observer que les costumes et les décorations étaient aux dépens de la troupe de bonne volonté, quoiqu'on ne jouât guère chez Voltaire que les pièces de Voltaire.

La même économie présida à toutes ses charges de châtelain et de propriétaire. Écoutez :

Le 4 mai l'SO, il mandait à Dalembert : « J'ai deux curés dont je suis assez content. Je ruine l'un, je fais l'aumône à l'autre. » Wagnière (p. 31) avance qu'il a fort augmenté les revenus de la cure de Ferney. Nous avons vu dans le Livret de Voltaire que le curé de Ferney avait un traitement de huit cents livres. Cette somme n'était pas extraordinaire en ilTo, puisque ce pauvre prêtre avait alors près de douze cents paroissiens.

Il a besoin d'un homme de loi. Vite, dans le mois de mai 1"61, il écrit à Damila ville : « Pourrait-on déterrer quelque pauvre diable d'avocat, non pas dans le goût de Le Dain, mais un de ces gens qui, étant gradués et mourant de faim, pourraient être juges de village? vSi je pouvais rencontrer un animal de cette espèce, je le ferais juge de mes petites terres de Ferney et de Tourney : il sera chauffé, rasé, alimenté, porté, payé. »

Voltaire avait pour médecin le docteur Tronchin. Ses vassaux n'étaient pas assez riches pour aller à Genève payer fort cher des consultations ; ils recouraient à un pauvre médecin qui mourait de faim au milieu d'eux. Voltaire pouvait faire du bien à cet homme. Il en laissa

la gloire à un autre, aux dépens de l'État. Le 16 juillet 1769, il adressa cette Requête de l'ermite de Ferney, présentée par M. Coste, médecin : « Rien n'est plus à sa place que la supplication d'un vieux malade pour un jeune médecin ; rien n'est plus juste qu'une augmentation de petits appointements, quand le travail augmente. Monseigneur sait parfaitement que nous n'avions autrefois que des écrouelles dans les déserts de Gex, et que, depuis qu'il y a des troupes, nous avons quelque chose de plus fort. Le vieil ermite, qui, à la vérité, n'a reçu aucun de ces deux bienfaits de la Providence, mais qui s'intéresse sincèrement à tous ceux qui en sont honorés, prend la liberté de représenter douloureusement et respectueusement que le sieur Coste, notre médecin très aimable, qui compte nous empêcher de mourir, n'a pas de quoi vivre, et qu'il est en ce point tout le contraire des grands médecins de Paris. Il supplie Monseigneur de vouloir bien avoir pitié d'un petit pays dont il fait Tunique espérance. » Muni de cette lettre, Cosle fut très bien accueilli du duc de Choiseul; il eut l'honneur de dîner avec la duchesse, et ses appointements, qui n'étaient que de cinquante écus, furent portés à douze cents livres; il reçut en outre six cents livres pour les frais de son voyage, suivant les Mémoires de Bachaicmont, du 21 août 1769.

M'"^ Corneille avait été recueillie à Ferney ; elle n'avait pas reçu d'éducation. Voltaire n'avait pas le temps de lui apprendre à lire et à écrire. Il eut donc besoin d'un précepteur. Le 16 décembre 1760, il manda à M. de Brenles : « Si vous connaissez quelque pauvre homme qui sache lire, écrire, et qui puisse même avoir une

teinture de géographie et d^histoire, qui soit capable du moins de l'apprendre, et d'enseigner le lendemain ce qu*il aura appris la veille, nous le logerons, chaufferons, blanchirons, nourrirons, abreuverons, et payerons, mais payerons très médiocrement, car je me suis ruiné à bâtir des châteaux, des églises et des théâtres. Voyez, avez-vous quelque pauvre ami? Vous m'avez déjà donné un Corbo dont je suis fort content. Ses gages sont médiocres, mais il est très bien dans le château de Tourney; son frère n'est pas mieux dans celui de Ferney. Notre savant pourrait avoir les mêmes appointements, »

Voltaire n'oublia pas les enfants de ses vassaux. Il s'est vanté, dans sa lettre, du 30 janvier 1761, à d'Argental, d'avoir établi des écoles. Il installa en effet à ses frais un maître d'école à Ferney, suivant Wagnière (p. 31). Dans le Livret de Voltaire, je trouve ces deux notes relatives à ce pédagogue : a Je retiendrai, sur ce que je veux bien donner par an au maître d'école de Ferney, trente-cinq livres pour payer à Durand le loyer que lui devra ledit maître d'école le 22 février de l'année prochaine 1770 à Ferney. Ce 14 février 1769. Voltaire. Pour le temps où ledit maître d'école enseignera à Ferney. » — « Le 22 février 1770 est échue la première année du loyer de Durand au maître d'école, et ce même jour la seconde année a recommencé pour laquelle M. de Voltaire tiendra compte à Durand de trente-cinq livres, et pour la suite au prorata du temps que ledit maître d'école enseignera et que M. de Voltaire voudra bien lui continuer sa pension. Fait le 4 mars 1770. Signé : Wagnière. ^

Le 30 janvier 1761, Voltaire mandait à d'Argental qu'il allait établir un hôpital. Ce projet était digne de son humanité; néanmoins il ne le réalisa point. C'eût été gâter ses vassaux, et les traiter bien mieux que ses domestiques; car il ne leur abandonnait pas même ses vieux vêtements. Ainsi un jour, manda-t-il, le 23 décembre i"6(), à d'Argental, il chargea une femme attachée au service de W' d'Argental de le défaire de quelques anciens costumes de théâtre, et d'autres habits trop magnifiques pour lui. Elle en remplit trois malles, au fond desquelles elle mit quelques livres en feuilles qu'elle avait achetés à Cencve. A la sortie du pays de Gex, les commis visitèrent ces caisses et les saisirent à cause des brochures prohibées qu'elles contenaient. Pour assoupir cette affaire, Voltaire pria d'Argcntal d'employer son crédit auprès des Faventine, des Poujant, des Rougeot (fermiers généraux), afin d'obtenir d'un fermier général un laissez-passer pour le bureau de Collonges, où ses vieilleries étaient sous le séquestre. Il rougit d'être compromis pour de pareilles bagatelles ; il imagina de dire que ces effets, acquis par une fripière, appartenaient à ses domestiques. C'est au fameux Montyon qu'il raconta cette histoire, le 9 janvier 1167.

Consacrons quelques lignes à ses domestiques. Dans la Déclaration des biens de JV'"* Denis, nous avons vu qu*il y avait à Ferney dix-huit domestiques soit pour les travaux de la campagne, soit pour le service de la maison. Dès 17G7, Voltaire se plaignait, le 24 juin, au comte de Laurencin, d'avoir un domestique trop nombreux. 11 parle quelquefois de soixante-dix per^

A FERNEY. âéfâ

sonnes qu'il est obligé de rassasier habituellement (1); il en porte rarement le nombre à moins de soixante (2); le 13 janvier 1761, suivant sa lettre à M""" du Deffand, il eut la patience de compter les cent ouvriers et les cent bœufs qu'il avait à conduire; et, dans une visite à Tourney et à Ferney, il eut le plaisir de voii' cent cinquante personnes à ses ordres, et ne vivant que de ses bienfaits (3). Quelle était leur occupation? L'impossibilité de le prouver amène à faire une soustraction sur cet article, comme sur tout le reste. A la vérité, Wagnière (t. II. p. 98) avance que Voltaire nourrissait d'ordinaire environ soixante à soixante-dix personnes journellement, et quelquefois davantage, lorsque les travaux l'exigeaient, mais il n'indique pas leur emploi dans un domaine aussi restreint que celui de Tourney et de Ferney. Il est permis de douter de la vérité de cette assertion si peu vraisemblable. S'il y avait eu journellement soixante-dix personnes à la charge de Voltaire, les voyageurs n'auraient pas manqué de le dire. Sherlock (p. 151) ne remarqua à Ferney que cinq domestiques, dont trois en livrée. Chaudon (t. II p. 12), qui y était aussi allé, nous apprend que, dans les derniers temps, la suite de Voltaire se réduisait à un secrétaire, à une femme de chambre, à une cuisinière, à deux laquais, dont l'un servait de cocher, ce qui laisse supposer que le total d'ouvriers pour la campagne ne pouvait pas s'élever journellement à soixante-cinq, car une cuisinière et deux laquais

(1) Lettre à Damilavillc du 1" février 1763.

(2) Lettre à Thicriot, du 4 mars 1769.

(3) Lettre à d'Argcntal, du 19 décembre 17H6.

n'eussent pas suffi à les surveiller, à leur préparer leurs repas ou à les leur porter quand ils étaient éloignés du château. Et néanmoins Wagnière assure que, pour le service de l'intérieur, on ne prenait pas d'étrangers. Dans ce cas, qui donc nourrissait journellement au moins soixante hommes de labeur, outre les voyageurs, la famille Dupuits et autres commensaux? L'expliquera qui pourra. Quant à moi, je regarde le langage de Wagnière comme tout à fait contradictoire. Par conséquent je n'admettrai point, sur sou seul témoignage, que Voltaire nourrissait journellement au moins soixante personnes.

M Voltaire n'avait donc pas un nombreux domestique. Je ne parlerai ni de sa cuisinière, ni de sa femme de chambre, ni de son cocher, ni de son laquais; on conjecturera que leurs gages devaient être bien médiocres, puisque ceux de M. le secrétaire en titre d'office, le personnage le plus considéré et le mieux rétribué du palais, étaient si faibles, comme nous allons le démontrer.

Dans une histoire de Voltaire, il est indispensable de faire mention de ses secrétaires, parce que leur vie s'identifie avec la sienne, et que leur caractère jette un grand jour sur son caractère.

Qu'était-ce donc qu'un secrétaire de Voltaire?

Quiconque a lu ou écrit un volume a remarqué que, dans la plupart des ouvrages, il y a deux parties tout à fait distinctes, l'une toute personnelle, l'autre toute matérielle. La partie personnelle, c'est la disposition, la composition, en un mot le style. La partie matérielle, c'est la science du sujet, qui repose sur les recherches de dates, d'expériences, de faits, d'anecdotes, dont le

soin peut être indifféremment confié à tout homme judicieux. Ainsi « Buffon avait plus le génie de la pensée que celui de l'observation, remarque M. Flourens, et la patience de l'esprit que celle des sens. Il avait besoin que Ton vît, que Ton cherchât, que Ton découvrît pour lui : il se réservait de penser et de peindre. Il se faisait beaucoup aider. Toutes les descriptions anatomiques des quadrupèdes sont de Daubenton. Pour les oiseaux, Guencau de Montbéliard et Bexon lui prêtèrent souvent leur attention et même leur plume. Ce noble concours n'ôte rien a la grandeur de Buffon. » Pareillement, à la moindre difficulté des questions qu'il avait à traiter, le fameux Gerbier s'environnait des jurisconsultes de la capitale qui possédaient, les uns le plus amplement, les autres le plus logiquement, tout ce qu'il avait besoin de scieace pour sa cause. Suard et l'abbé Arnaud le familiarisèrent avec l'éloquence ancienne et l'éloquence moderne (I). Une société d'hommes compétents préparaient chaque jour à Mirabeau les matériaux qu'il n'avait plus qu'à couver du souffle de son génie. « 11 relouchait les harangues et les rapports dont il avait donné le cadre, le plan, l'idée. Il les châtiait, il les colorait de son expression, il les fortifiait de sa pensée. Ce plagiaire sublime, ce grand maître employait ses aides et ses élèves à tirer le marbre de la carrière et à dégrossir son œuvre, comme le statuaire qui, lorsque le bloc est à moitié taillé, s'approche, prend son ciseau, lui donne la respiration et la vie, et en fait un héros ou un dieu,

(l) Garât, mémoires historiques sur la vie de Suard. Paris, 1820. In-8% t. ], p. 138.

a dit Timon. » Mirabeau, Gerbier, BufTon durent donc une partie de leur gloire à leurs collaborateurs.

Voltaire voulut étudier toutes les branches des connaissances humaines, et les juger en maître. Mais il dédaigna de se foire seconder par des hommes instruits et intelligents.

Rappelez-vous le maître Jacques dlïarpagon, tour à tour cocher et cuisinier. Chez Voltaire, quand ^ ous demandiez le secrétaire, un valet de chambre ôtait sa serpillière et se présentait comme le secrétaire de M. de Voltaire. Tel fut Céran. En passant à Reims en 1740, Voltaire avait fait copier son Calilina. Le copiste voulut lire cette pièce avant de se hasarder à la transcrire. Uuand il l'eut dévorée, il adressa ces vers à Voltaire :

Enfin, lo vrai Calilina

Sur notre scène va |>ara!tre; *

Tout Paris dira: le voilà;

Nul ne pourra le nirconnaîtro.

Ce scclér.ir par sa iwvu-,

C'-sai- par sa valeur allière,

Ciceron par sa fcrmeli-,

Montreruul leur vrai caraelère;

Lt, dans re clK'f-il'œuvre nouveau,

Chacun reconnaîtra, par les coups du pinceau,

César, Calilina, Ciceron et Voltaire.

Par son très humble et très obéissant serviteur,

Tixois de Reims.

Charmé de ces vers, Voltaire prit Tinois à son service, et fit de cette espèce de rimailleur, comme il l'avoua, le 23 septembre 1730, à d'Argental, une espèce de secrétairequ'il emmena l'année suivante avec lui à Berlin. Il ne l'y garda pas longtemps. Tinois avait entre les

mains tous les manuscrits de son maître; le prince Henri lui ayant témoigné le désir d'avoir une copie de la Pucelle, il lui en remit une pour quelques ducats. Voltaire le sut bientôt, et il se hâta de congédier l'infidèle et perfide copiste, qui l'avait compromis pour une si faible somme (l). Tinois mourut plus tard à Thôpilal de Reims {"2), Son départ prouve que ses appointements étaient modiques, puisqu'il s'exposait pour quelques ducats à perdre sa place. Il eût été plus difficile à corrompre, s'il avait craint de ne pas trouver ailleurs une position aussi lucrative.

Pendant ce temps-là, un autre laquais servait encore de secrétaire à Voltaire. Mais il demeurait à Paris : c'était Longchamp. Il y avait treize ans qu'il était valet de chambre de la comtesse de Lannoy, femme du gouverneur de Bruxelles (3), lorsque, le 16 janvier 17 46, il entra au service de la marquise du Chastelet (4). Son principal ouvrage était d'y commander les approvisionnements de la maison en bois, en bougies, en fourrages, et de veiller à ce qu'il ne manquât rien à ki chambre, à l'office et à l'écurie. Il gagnait trente sous par jour, et il avait la desserte de la table qu'il partageait avec sa sœur, aussi occupée dans la même maison (5). Ennuyé de rester oisif et désœuvré la plus grande partie de la journée, il se lia avec le secrétaire de Voltaire et lui demanda la permission de copier avec lui les manuscrits du grand homme. Celui-ci reconnut la trace d'une main

(1) Lettre à M"'« Denis, du 3 janvier 17^».

(2) Linguct, Annales politiques, civiles et littéraires du wnr siècls, t. III, p. 422.

(3) Longchamp, p. 116. — (4) P. 118. —(3) P. 121.

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étrangère sur ses papiers. Il apprit que cette écriture était celle du valet de chambre de sa Minerve; il ne fut pas mécontent de ce renseignement (1). Comme cette écriture était nette et correcte, il s'attacha à Longchamp. Son secrétaire lui ayant été enlevé par une maladie, il se ressouvint du valet de chambre et lui offrit la dignité vacante. Longchamp accepta avec joie et orgueil (2). Pendant huit ans, il fu t l'homme de confiance, le courtier, le majordome de Voltaire. Mais, soit par curiosité, soit par intérêt, il se permit de tirer double copie des manuscrits qui lui étaient confiés (3). Cette infidélité fut la cause de sa disgrâce. On lui remit alors ce qui lui était dû pour ses salaires depuis dix-huit mois, et une somme qui les surpassait, à titre de gratification (4). M'"" Denis le soupçonna d'avoir enlevé des papiers de A'oltaire, et fit faire une perquisition chez lui. Elle ne le traitait qu'en valet de chambre (5). Nous ne le prendrons que pour un valet de chambre copiste. Sa jeunesse illettrée et ses longues années de domesticité ne l'avaient pas préparé au rôle de secrétaire. 11 avait une écriture moulée, il dut transcrire très lisiblement les compositions de Voltaire; mais il était incapable de lui être aussi utile qu'il le désirait. A la vérité, il a laissé des Mémoires que nous avons maintes fois cités; mais comme ils ont été corrigés par une plume plus habile, il est impossible d'apprécier le mérite du valet.

Nous avons laissé Voltaire à Berlin. Là, il avait auprès de lui deux hommes de lettres qui lui servaient de

(1) Lon-cliainp. P. Ii2 - (:') P. 121. - (3) P. 317. - (4) P. 327. (5) Œuvres de Voltaire, f. I. p. 368.

lecteurs, de copistes, mais qui n'étaient pas des maîtres à écrire (1). L'un se nommait Francheville, et était fils de celui à qui Voltaire confia le soin de la première édition de son Siècle de Louis XIV à Berlin. Il était très jeune, par conséquent incapable d'être autre chose que copiste. L'autre est devenu célèbre. A une écriture agréable et lisible (2), il joignait des connaissances variées, beaucoup d'esprit et de sagacité. Le lecteur a déjà nommé Collini, âgé de vingt-cinq ans lorsqu'il vit Voltaire pour la première fois, en lloâ. Voltaire venait de chasser Tinois; il avait besoin de quelqu'un pour le remplacer. Collini (p. 26) lui fut présenté; il l'agréa comme il eût accepté un Céran. Mais il discerna bientôt le mérite de l'Italien, qui avait le goût de la littérature et de l'histoire, et avait fait déjà d'importantes recherches sur les sciences. Il avait l'intelligence de sa position, et il était apte à fournir des notes très nombreuses sur beaucoup de sujets. Voltaire l'honora toujours singulièrement. Après l'avoir renvoyé au mois de juin 1754, il continua de lui écrire des lettres pleines d'amitié. Il contribua à lui procurer un avenir agréable à la cour de Manheim chez l'électeur palatin. En le congédiant, il lui avait remis un rouleau de louis. Je regrette que Collini (p. 116) et Longchamp ne nous aient pas dit quelle était la valeur de la dernière gratification qu'ils reçurent de lui. Tous les deux ont écrit pour le public; afin de ne pas se compromettre, ils ont évité toute question de chiffres pour ce qui les regardait personnellement,

(1) Lettres au duc de Richelieu, des 10 juin et 25 novembre 1752.

(2) Lettre à d'Argenlal, du 30 juillet 1735.

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et ont préféré des adjectifs vagues à des nombres. Aussi les Lettres de Collini sont-elles la réfutation de son Séjour auprès de Voltaire. Comme ce sont des confidences à un ami commun, elles inspirent plus de con» fiance qu'une brochure où il n'aurait pu entrer dans certains détails sans se susciter des ennemis, qui l'auraient accusé d'ingratitude en\ers un maître qu'il avait recherché par vanité et non par intérêt. Il est le seul qui mérite le titre de secrétaire de Voltnir<\ N'oublions pas que Voltaire le prit sans le connaître, et seulement parce qu'il fut le premier qui lui tomba sous la main.

Après Collini, Voltaire n'eut plus de secrétaire. En quittant Berlin, il avait emmené a\ ec lui un domestique qui lui servit de copiste; il l'appelait son petit clerc. Le roi de Prusse le lui réclama ; Voltaire le renvoya tout de suite (1). Alors il ne lui resta plus qu'un scribe qui ne pouvait suffire cà tenir l'état des vaches et du foin en parties doubles, à la correspondance, aux tragédies, à Pierre le Grand et à Jeanne (2). Aussi, le î) juin 1156, pria-t-il M. de Brenles et M. Polier de Bottens de lui chercher un domestique intelligent et qui siît écrire. Le 6 juillet, il fit la même demande à M. Dupont. En attendant, il conserva son scribe, qu'il appela depuis une espèce de secrétaire, qui avait beaucoup de mérite (3), et qull désigne habituellement dans sa coitcspondance sous le nom de l'ami Jean- Louis Wagnièi^ (4).

(1) Lettres à Darget, da 11 juin, et à trArgcnlal, du 6 juillet 1755.

(2) Letlre à d'Argenlal, tlu 44 novembre i7o9.

(3) Letlre au duc de Richelieu, du 8 oclobie 1739.

(*) Lettres à M*" de Fontaine, du 5 mai 17^9, et à Damilavillc, du 26 juin 1707.

Néanmoins il parvint à trouver ce qu'il désirait. C'est à Grimm que nous devons cette biographie de l'un des domestiques de Voltaire : (^ M. Bigcx, né dans un village de Savoie, eut sans doute occasion dans sa jeunesse d'apprendre le latin, car il en sait beaucoup, rapporte Grimm, dans sa Correspondance littéraire, du mois de novembre i7fi9. Son goût et son bon esprit le portèrent à la lecture des ouvrages de M. de Voltaire et de nos meilleurs écrivains, tandis que la misère le forçait d'être domestique et Trotteur dans Paris. Je le connus dans cet état, et j'en fis mon principal copiste, mon homme de confiance. Avant d'entrer chez moi, il avait fait un voyage dans son pays, et, chemin faisant, il avait rendu hommage au seigneur [patriarche, et avait reçu l'hospitalité, ainsi que tout le monde, au château de Fernev: Le patriarche ayant su par ses cuisiniers que M. Bigex travaillait chez moi à la vigne du Seigneur, et voulant renforcer son secrétariat, me demanda ce bon ouvrier. C'était me couper mon bras droit; mais je consentis avec joie à la fortune de M. Bigex, qui travaille depuis ce temps-là sous les ordres immédiats de son maître, qui est notre maître à tous, et qui ne manquera pas de coucher son nouveau secrétaire sur son testament à côté de M. Wagnière, premier commis du bureau de la réforme philosopliique. M. Bigex s'est déjà rendu illustre par plusieurs faits d'armes depuis qu'il siège à Ferney. Il a écrit à M. de Voltaire plusieurs lettres qui ont été imprimées. Il a servi de témoin à son maître dans plusieurs occasions juridiques, et notamment dans la célèbre cérémonie du viatique, administré avec tant de solennité le jour de Pâques. Depuis ce procès-verbal,

signé de bon accord à l'occasion de cette cérémonie par Antoine Adam, prêtre, et Antoine Bigex, philosophe, il s'est élevé entre les deux témoins une petite dispute littéraire qui pourrait avoir des suites. Antoine Adam, n'aimant pas sans doute Antoine Bigex, l'a accusé d'avoir volé nuitamment des fruits dans un jardin. Celui-ci, qui n'aime pas les épigrammes, a traduit son adversaire en justice pour rendre compte de ses assertions. Le, procès, pendant au bailliage de Gex, va être plaidé et jugé en forme. On dit que le seigneur patriarche s'amuse de ce procès, et qu'il laissera libre cours à la justice. En attendant, M. Antoine Bigex, sans préjudicier à ses raisons civiles, a fait valoir ses raisons littéraires contre M. Antoine Adam, dans une lettre de huit pages, intitulée Nouvelle provinciale. Cette provinciale est |)leine d'érudition et est une très bonne plaisanterie. L'anagramme .4^/ omnia nains, que le philosophe Antoine Bigex trouve dans le nom d'Anlonius Adam, est très sérieusement appliqué à un ci-devant soi-disant jésuite. »

Qu'était-ce que ce Père Adam, néennOo, suivant M. de Cayrolf D'après la correspondance de Voltaire, c'était un Lorrain, élevé en Bourgogne (1), où il professa vingt ans la rhétorique chez les Jésuites de Dijon (2). Voltaire crut voir en lui un honnête homme (3), un assez bon diable (4), un être plein de mérite (5), un Jésuite

(1) Lellre à de Demis, du 12 juin 1769.

(2) Leilro au prince de Ligne, du 14 mars 176'i,

(3) Œttcreë de Voltaire, L .\LV, p. 150.

(4) Lettre à Dupont, du 20 janvier 1739.

(5j Lellre au prince de Ligne, du 14 mars 176o.

A FEHNEY. 313

dont un philosophe pouvait s'accommoder (1). Il le recueillit chez lui; il fut fort content de ses services (2), et même il alla jusqu'à avouer qu'il lui serait impossible de rencontrer un aumônier qui lui convînt autant, quoiqu'il se vantât de l'avoir déjà depuis près de dix ans, lorsqu'il lui rendait ce témoignage (3). Il ajoutait que Père Adam n'était point gênant, disait la messe fort proprement, et jouait très bien aux échecs (4), les deux seules choses dont il se mêlât (5). Condorcet a prétendu que Père Adam jouait aux échecs avec assez d'adresse pour cacher sa supériorité, afin de ne pas mettre Voltaire de mauvaise humeur. La Harpe, qui vécut plus d'un an avec eux, a réfuté Condorcet; il assura, dans le Mercure du 1 août 1790, qu'en toutes choses le Jésuite était plus que complaisant, mais qu'il ne perdait jamais volontairement au jeu. Après la partie d'échecs, que faisait l'ancien professeur? Voltaire lui avait reconnu de la capacité, de la bonne volonté ; il en tira parti. Il le chargea de toutes les recherches d'érudition dont il avait besoin pour ses ouvrages. Ainsi s'explique le séjour prolongé du Jésuite à Ferney, d'après Condorcet lui-même. Il n'était pas vraisemblable qu'après avoir cultivé si longtemps les belles-lettres, il passât sa vie dans l'oisiveté, et que Voltaire ne le nourrît que pour s'amuser avec lui à remuer quelques pions sur un damier, dans ses moments d'ennui. Voltaire

(1) Lettre à l'abbé di Sade, du 12 février 1764.

(2) Lettre au prince de Ligne, du 14 mars 17 i>.

(3) Lettre à de Demis, du 12 juin 1769.

(4j Lellre à l'abbé de Sade, du 12 février 1764. (o) Lettre à Damilaville, du 9 décembre 1765.

aimait à croire que Père Adam n'était pas mécontent de lui (1) ; M. de Cayrol nous apprend que, dans ses lettres, le Jésuite ne cessait de manifester ses sentiments de reconnaissance envers son bienfaiteur, qui lui avait offert un asile vers la fin de n03, après s'être assuré de sa foi (2). Ce ne fut qu'en n76 que l'aumônier quitta le château de Ferney (3). Un voyageur curieux ne pat découvrir le motif de cette séparation, mais il raconte que Voltaire n'accorda aucune pension au Jésuite, et qu'en le congédiant, il ne lui donna que 10 louis (4). Wagnière est plus explicite. « Le Père Adam, dit-il (p. 401), ne faisait autre chose que jouer aux échecs, et point du tout de recherches. M. de Vohaire fut enfin obligé de le renvoyer parce qu'il était devenu, non pas inutile, mais d'une société insupportable, et occasionnait continuellement des querelles, tant avec les étrangers qu'avec les personnes de la maison. Ce renvoi fut le troisième et le dernier. Il jouit, continue Wagnière (p. 50), d'environ 900 livres de rente (comme Jésuite, sans doute). M. de Voltaire lui faisait un legs honnête dans ses anciens testaments; mais il l'en a privé dans le dernier, à cause de toutes ses tracasseries. Il lui a cependant fait encore tenir, depuis sa retraite, quelques sommes d'argent dont fai les reçus. » Il résulte de ce passage que, si Père Adam avait 900 livres de rente, il n'était point à charge à Voltaire, et que celui-ci ne se ruina pas à l'entretenir en le congédiant. Mais d'autres

(1) Lettre au prince de Lijme, du 14 mars 1163.

(2) Lettre à Dalembert, du ±H Boptembre 11®.

(3) Mémoires de Bachaumimt, des 8 uovemtre el € d«jcealii>e 1776.

(4) Idem.

assertions de Wagnière exigent un commentaire. Il affirme que Père Adam ne fut d'aucune utilité à Voltaire. S'il en eût été ainsi, pourquoi les voyageurs et Condorcet lui-même eussent-ils dit le contraire? Je m'abriterai derrière leur autorité, parce que je suis persuadé que Voltaire, l'ennemi le plus acharné des paresseux et des fainéants, l'auteur infatigable qui forçait ses valets à lui copier ses manuscrits quand ils avaient fini leur tâche, n'a pas laissé croupir dans le repos un professeur qui savait du grec et du latin, et était encore en état de lui rendre des services dont il ne dispensait pas même ses hôtes, Durey de Morsan, entre autres, suivant Wagnière (p. 405) . D'un autre côté, si Père Adam eût été aussi insupportable et tracassier que l'avance W^agnière, pourquoi Voltaire eût-il été content de lui, et l'eût-il signalé comme un commensal peu gênant ? Si Père Adam eût été tel que le dépeint Wagnière, comment expliquer que, pendant plus de treize ans, Voltaire aurait eu la patience d'endurer un pareil boute-feu? La Harpe aussi a loué la complaisance extraordinaire du Jésuite. Aucun philosophe n'a flétri ce compagnon de Voltaire. Ne fallait-il pas que sa conduite fût irréprochable pour que des écrivains si enclins à diffamer et à ridiculiser un Jésuite n'aient pas décoché un seul trait contre lui? Voltaire avait joué et mangé avec Collini (1); il jouait et mangeait avec Père Adam, mais il ne jouait ni ne mangeait avec Wagnière (2). Celui-ci n'a point pardonné au Jésuite la considération dont il jouissait, à cause de son

(1) Collini, p. 31 et 118. — (t2)Lanlier, t. Il, p. i8.

âge et de son instruction. C'est donc la jalousie qui a amené Wagnière à dénigrer, à calomnier un vieillard honoré et loué par Voltaire, La Harpe, Condorcet et les pèlerins de Ferney. Je n'entreprendrais pas le panégyrique d'un aumônier de Voltaire ; mais je ne lui reprocherai pas non plus des défauts qu'il ne me paraît pas avoir eus. Je répugnerais à le blâmer sur la déposition de Wagnière, que la raison et l'histoire contredisent. Ce Wagnière avait succédé à Collini, mais sans le remplacer et sans obtenir la même considération que lui. S'il parvint à mériter l'amitié et la confiance de son maître, c'est parce qu'il se fit un devoir de ne point le contredire, de le servir en esclave, en fermant les yeux sur tous ses défauts, en excusant tous ses mensonges, toutes ses hypocrisies, en se prêtant à tous ses caprices. 11 se donna à lui corps et âme ; quand il le fallut, il lui sacrifia jusqu'à la vérité et jusqu'au peu de bon sens qu'il avait reçu de la nature. Il nous a laissé trois écrits sur ces relations. Il a certifié la vérité de tout ce qu'ils contiennent ; cette précaution ne nous empêche pas de ne découvrir souvent dans son langage que l'impudence et la niaiserie d'un disciple de celui qui conseillait à ses adeptes de mentir hardiment, de mentir toujours. Après la mort de Voltaire, Wagnière n'avait plus de motif de se dire Tauteur du Commen-' taire historique; il persista néanmoins à s'attribuer cet ouvrage, soit en Russie, soit en France. Celte prétention acheva de le couvrir de confusion. On lisait dans le Commentaire historique : « J'étais en 1132 à la première représentation de Zaïre. » Or, Wagnière ne naquit qu'en 1740; dans un siècle où personne

n'adoptait les mystères de la métempsycose, il était difficile de rencontrer des âmes assez bonasses pour gober un pareil anachronisme, qui suppose plus de stupidité que de légèreté dans l'auteur d'une brochure si remarquable. Ainsi Wagnière n'avait pas même la sagacité de remarquer ni de corriger une inadvertance de Voltaire. Il avait été pourtant élevé à une bonne école. <« Je n'avais que quatorze ans, dit-il (p. 9), lorsque je m'attachai à lui (à Vohaire), à la fin de 1154. Il daigna faire attention à l'envie extrême que j'avais de travailler, de m'instruire et de lui plaire ; il y parut sensible, m'encouragea, se prêta à mon éducation, me donnant lui-même des leçons de latin, que j'avais commencé d'étudier. » Pendant vingt-quatre, ans il écrivit constamment sous sa dictée ou copia ses manuscrits. Malgré ces leçons continuelles et cette habitude d'un style si joli, il ne put jamais conjuguer régulièrement un verbe. Il employait à chaque instant ces expressions : il m'a eu dit, il m'a eu donné. Aussi ses trois opuscules n'ont-ils été publiés en 1826, qu'après avoir été corrigés et purgés de tous solécismes par l'éditeur. Une intelligence si bornée était incapable de rendre aucun service à Voltaire. Wagnière ne resta qu'un scribe et qu'un courtier; sa femme était aussi occupée au château. Pour juger de sa position et du soin que Voltaire prenait de l'instruction de son domestique, citons ces lignes : « Je suit née lannee 1141 le 26 Avrils dans Oron au cantont de Berne de Guillome Corbot et de Jeanne Marie Lavernai. Je suit marie à Jean-Louis Wagnière et je demeure avec lui che Monsieur de Volterre au chatot de Ferney en suisse.

mil in

3i8 VOLT AIR K

Fait a Ferney le 10 Mars 1-66. Se Rose Françoise Susanne Wagnièrc née Corbot. — Si M. Delaleu n'a pas encore passé le contrat au nom de Jean-Louis Wa- ^ière, je le supplie de vouloir bien avoir la bonté de partager le principal en deux, et d'en mettre moitié sur la tète du mari et moitié sur la tête de la femme. Son très-humble obéissant serviteur, Voltaire, 10 mars 1766. A Monsieur Delaleu, secrétaire du roi, notaire, rue Sainte- Croix-Bretonnerie, à Paris, j. La déclaration de :M'"^ Wagnière est en tête de cette dernière lettre de Voltaire dans le Livret de celui-ci. L'ordre de Voltaire est relatif à une rente viagère. € Il avait placé sur ma tête, en 1766, une rente de 360 livres, mais je n'en jouissais pas, » avoue \Vagnière (p. 16). A part ce contrat, dressé probablement comme le mandait Voltaire, Wagnière ne reçut jamais de lui la moindre gratification, quoique ses gages fassent seulement de deux cents francs, et ceux de sa femme de cent. Il est vrai que Voltaire donnait quelquefois de petits cadeaux à leurs enfants (p. 166). Les époux Wagnière a'eurent pas d'autre ressource que ces trois cents francs pendant les longues années qu'ils passèrent au château de Ferney. Wagnière fut le dermier copiste de Voltaire. Sa jeunesse et sa naïveté, qui égale sa mauvaise foi et sa fatuité de postillon, confirment tous nos jugements sur le secrétariat de celui qxi'on appelle encore l'homme universeL

C'est néanmoins au milieu de ce cortège que A'oltaire croyait mener aoe vie princière, un train de fermier général. Certains voyageurs, quelques biographes ont répété ces mots. Pourquoi ? Ils ont pris pour des habi-

A FERNEY. ^i'*^

tudes le gala extraordinaire de quelques fêtes, de

quelques soirées.

Un mot sur ces fêtes et sur ces soirées. Quand Voltaire eut achevé la construction et l'embellissement de son église, il eut soin de la faire bénir en grande céi-émonie, dit-il, le -23 décembre 1761, à M. de la Marche. Il yfaUait tous les dimanches à la messe (1), afin de se laisser gravement encenser (2). Il rendait le pain bénit en personne (3) chaque année le jour de Pâques, dit Wagnière (p. 71); il joignait quelquetois au pain bénit une très bonne brioche pour M. le curé (4). En 1768, comme il voulut non seulement offrk le pain bénit, suivant son habitude, mais aussi communier, il convoqua ses deux gardes et ses domestiques portant six cierges récemment envoyés de Lyon et assista au milieu d'eux à la messe paroissiale,'qu'il interrompit par un petit sermon sur le vol, afin d'édifier ses vassaux par ses discours en même temps que par sa piété à la sainte table (5). En 1775, rapporte Wagnière (p. 63), il avait été malade, amsi que M"" Denis ; les colons, désirant célébrer une fête à l'occasion de leur convalescence, se formèrent en compagnies militaires de dragons et d'infanterie et se rendirent au château. Voltaire les accueillit en pleurant, et les coaduisit à l'église pour entendre une

(1) Lettre à (FArgcntal, du 30 janvier 1:61.

(2) Leltro à Dalembcrt, du (i janvier 1761 . , , . ,

(3) Lclti-es à M- du: Bocage, du ±1 décembre 11738, ai à. d Argeuld,

du 22 avril 1168.

(4) Lettre à Dalcmbert, du 27 avril 1768.

(o) Correspondance Littéraire de Griumi, a Mémoires de Badmumont,

du 1" mai 17u8.

grand'messe en musique ; le soir, il leur ménagea la surprise d'un feu d'artifice (1). Suivant Wagnière (p. 63), le jour de la Saint-François, il y avait illumination superbe dans tout le pays ; on honorait aussi le patron des rois de France avec le plus de solennité possible. En 1775, le 25 août, les Fernésiens tirèrent à l'arquebuse pour des prix. L'un de ces prix était une médaille d'or gravée à Ferney, et représentant le portrait de Turgot ; elle fut gagnée par M'"«de Saint-Julien, à la grande satisfaction du seigneur (2). Dans ces moments, raconte le marquis de Villette (p. 108), il était ivre de joie; dans ses transports d'allégresse, il oubliait et le nombre de ses années et le nombre de ses maladies ; il sautait comme un enfant et jetait son chapeau en l'air pour témoigner le plaisir qu'il éprouvait a l'aspect de ses colons ; il daignait accepter de leurs mains des corbeilles d'œufs, de fleurs, de fruits, et des . jattes de lait, et surtout des couples de jeunes colombes. Ces hommages sincères, il les recevait avec une profonde émotion ; son cœur de propriétaire se fendait par la moitié. Aussi un festin et un bal étaientils commandés pour finir dignement ces journées de réjouissance. Dans un de ces banquets. Voltaire réunit deux cents paysans. Chaque dimanche, il permettait aux jeunes gens de danser dans son château ; il aimait à les regarder folâtrer et sautiller ; il poussait la complaisance et la bonté à leur égard jusqu'à leur prodiguer toutes sortes de rafraîchissements, si j'en crois Wagnière (p. 63).

(i) Blémoires de Bachaumont, du 22 mai 1775. (2) Lettre à Devaines, du 31 août 1775.

Chaque fois qu'on jouait la comédie, la soirée finissait par un pouper, suivi d'un bal ; mais Voltaire n*y assistait pas ; il se retirait pour se coucher et dormir profondément, lorsqu'il était censé travailler (1), suivant Wagnière (p. 48). Pendant les entr'actes, les rafraîchissements n'étaient pas épargnés. C'est alors qu'il fallait contempler la figure de Voltaire pour apprécier jusqu'à quel point il aurait pu être bon homme (2). « Il le faux avouer, a dit Chabanon (3), sa sensibilité répandait un charme aimable sur les jouissances que la gloire lui procurait. Ces triomphes, consacrés à l'orgueil, développaient en lui des sentiments de bonté ; et lorsqu'une circonstance d'éclat l'avertissait de sa supériorité, les mouvements de son âme le rapprochaient de ceux qu'il dominait par l'avantage des talents. Nul homme ne sut triompher avec plus de grâce et d'intérêt. Né pour la gloire, il faisait aimer la sienne, parce qu'il aimait mieux ceux qui la lui dispensaient. On sait qu'à la Comédie française, le jour de son couronnement, il répandit des pleurs. Il en avait l'usage familier et quelquefois immodéré. A la fin de toutes nos représentations, il venait sur le théâtre nous embrasser; il attestait les larmes dont il était baigné comme des preuves de son plaisir et de sa reconnaissance. » La source des larmes une fois tarie, Voltaire ouvrait les cataractes des compliments; ils se précipitaient incontinent avec

(1) Chabanon, Tableau de quelques circonstances de ma vie, Paris, 1795. In-8o, p. 140.

(2) Lettres à MM. Desmahis et Margcnci, de Vanné 1758 (n* 2685,

odit. lîcuchal).

(3) Chabanon, p. 140.

322 VOLTMRE

impétuosité et abondance. Il y en avait pour tous les acteurs en général, et pour chacun d'eux en particulier. Ils avaient déclamé et gesticulé sur le théâtre le mieux décoré, le mieux éclairé, avec les plus beaux habits, la plus grande illusion (1) ; donc ils avaient joué supérieurement. Voltaire ne se contentait pas de leur donner le nom du personnage qu'ils avaient représenté ; il les comparait à toutes les célébrités de la scène. Une dame d'Hermenches était assimilée à M""^ Gaussin ; Gabriel Cramer avait le talent de Baron ; M"'*" Denis était une autre Dumesnil (2) ; celui-ci rappelait Lekain, celle-là M^'^^Quinault. Et la petite Corneille, elle a enlevé tous les suffrages ! Comme elle était naturelle, vive, gaie! comme elle était maîtresse du théâtre, tapant du pied, quand on la sifflait mal à propos (3) ! Elle récitait les vers comme son oncle les faisait; elle était née actrice comique, tragique ; c'était un naturel étonnant (4) ! Tout était tableau, tout était animé (5) sur ce tliéâtrc, mieux entendu et mieux décoré que celui de la Comédie française (6) ! Des coulisses, les compliments tombaient dans le parterre et envahissaient les loges. Les spectateurs en avaient par-dessus la tète. Écoutez ce que c'était que cet auditoire : il se composait de tous les gens qui se piquaient d'avoir de l'esprit depuis Dijon jusqu'à Turin (7) ; et tous pleuraient jusqu'à la fm du

(1) Lcltro à Tbibouville, du 14 mars 1762.

(2) LelUc au duc de Villars, du 23 mars 1702.

(3) Lettres à d'Argental el à Damilaville, du 8 mats 1762.

(4) Lettre à Thibouville, du 14 mars 1762.

(3) Lettre au duc de Villars, du 25 mars 1762.

(6) Lettres à d'Argental et à Damilaville, du 8 mars 1702.

{7j Lettre à Damilaville, du 8 mars 1762.

dernier acte. Tant de personnes ne s'attendrissaient pas à moins que la nature ne s'en mêlât (I). Pour produire cet effet sur des âmes d'un goût très sûr, sur des esprits ni frelatés, ni jaloux, qui ne cherchaient que leur plaisir, qui ne connaissaient pas celui de critiquer à tort et à travers, comme il arrive toujours à Paris, il fallait qu'il y eût un mérite extraordinaire et dans la pièce et dans les acteurs (±), Or, comme à Ferney on ne jouait guère que les chefs-d'œuvre de Voltaire, il résultait que c'était à lui que revenaient les derniers compliments, puisqu'il était la cause de tous les applaudissements. Les larmes et les éloges flattaient en lui et l'auteur et l'acteur. Il était intéressé à les multiplier. C'est ce qui l'assujettit à quelques dépenses, tant qu'il conserva la passion du théâtre.

Il n'y avait pas de troupe à Genève. Voltaire tirait parti des hommes intelligents, des femmes complaisantes qu'il avait sous la main; quand il lui arrivait des gens de lettres, il les retenait le plus longtemps qu'il pouvait. La Harpe passa plus d'un an chez lui avec son épouse ; Chabanon avoue (p. 104) qu'il y restai! sept mois consécutifs, le moins six semaines. Tout cela jouait la comédie. Mais il fallait des spectateurs. Voltaire invitait ses amis et les notabilités de Genève. Comme les portes de cette ville se fermaient de bonne heure, force était à Voltaire de conserver ses hôtes toute U nuit. Il n'avait que quatorze chambres ; elles n'eussent pas suffi à son monde. C'est ce qui l'obligeait à ter-

(1) Lettre au duc do Villars, du 23 mars 17^.

(2) Lettre à d'Argental, du 8 mars 1762.

miner tous ses spectacles par un souper et un bal (1). Ce train n'était par conséquent pas l'effet d'un faste de châtelain généreux. Voltaire ne rechercha la société que comme un besoin de sa vanité. Sa magnificence n'était qu'un vernis d'égoïsme. Dès qu'il eut supprimé ses spectacles, il ne donna ni soupers ni bals. Il se retrancha dans son cabinet comme dans une citadelle, y vécut solitaire, et laissa à M™" Denis le soin d'accueillir les étrangers et de leur faire les honneurs de la table. Quant à lui, il daignait à peine leur montrer sa figure (2).

C'est en 1168 qu'eut lieu cette réforme. Nous l'avons vu, Voltaire avait assez de foin pour entretenir une écurie de douze chevaux ; il récoltait du froment, des fruits, des légumes pour nourrir vingt personnes ; il ne versait à ses hôtes que du vin de son crû de Tourncy ou des en\ irons. Il avait même du bois. Il regardait cette dernière emplette comme très onéreuse; il se plaignait, le 15 janvier 1767, à M. de Ruffey, d'être obligé d'acheter pour 4,000 francs de bois par an. Une lui manquait que la viande. Aussi son ménage ne le ruinait-il pas, quoiqu'il le dît si souvent. D'après son Livret^ il ne consacrait qu3 40,000 francs par an à ses dépenses. II avait même trouvé le secret, au dire de Luchct (t. II, p. 185), de vive très bien à ce prix, et d'éblouir maints visiteurs. Ainsi, Wagnière (p. 48) profite de l'occasion des réceptions cordiales et brillantes, des soupers, des bals, des rafraîchissements offerts avec somptuosité à

(1) Lettre à d'Argenlal, du 8 mars 17o2.

(2) Mémoires de Bachaumont, du 11 novembre 1776.

tous les désœuvrés, pour détruire toutes les accusations d'avarice qui n'ont cessé d'être dirigées contre son maître. Il avoue que, quoique Voltaire nourrît dans sa maison soixante personnes au moins par jour, elle était réglée par ses soins de façon que, pendant les dix dernières armées de sa vie, toutes ses dépenses ne montaient GUÈRE qu'a quarante MILLE FRANCS PAR AN. Lcs Mémoires de Bachaumont, du 22 décembre 1774, sont d'accord avec Wagnière.

Combien Voltaire dépensait-il donc avant 1768 ? Cette année fut une époque pour les salons de Paris et de l'Europe. Il y avait quinze ans que M"^° Denis demeurait avec son oncle ; elle avait gardé avec elle les époux Dupuits pour lui tenir compagnie et jouer avec elle la comédie. M. et M"^« La Harpe depuis un an brillaient dans les soirées du château. Et voilà que tous ces personnages quittent Ferney, et viennent s'abattre sur la capitale. Leur arrivée produisit une grande sensation, et donna matière à bien des conjectures (1). De violentes querelles et des intrigues avaient occasionné cette séparation (2). Voltaire restait seul comme un pélican dans son désert; il ne voulait pas même conserver de chevaux (3) ; dans un moment de dépit, il envoya tous les habits sacerdotaux de son théâtre à son curé, pour en faire des aubes et des chasubles (4). Il lui tardait de ne plus posséder qu'une chambre pour ses livres, et une autre

(1) Mémoires de Bachaumont, du 14 mars, et Correspondance littéraire de Grimm, d'avril 1768.

(2) Lettre à M. de Florian, du 4 avril 1768.

(3) Lettre au duc de Richelieu, du l"' mars 1768.

(4) Lcllres à d'Argeotal, du 22, et à Daleiubert, du 27 avril 1768.

T. I. jg

pour se chauffer plus commodément l'hiver Ainsi mort e^ enterré (l), il résolut de ne plus servir d aubergiste à l'Europe ; cette profession, qu il avait exercée quatorze ans consécutifs, l'avait fatigué (2).

. \u mois d'avril 1159, Voltaire, raconte Grimm, dans^sa Correspondance liUéraire de "f /'î^^;^;^^^ fait une fête de sa prise de possession de terney. Des Délices il s'y rendit dans un carrosse de gala, accompaS^ M- Denis, qui avait mis la robe la plus nche L qui portait tous les diamants de la --- Lui-mem avait un habit de velours cramoisi, double et a parements d'hermine, et galonné de queues d'hermines sur toutes les tailles; et quoique cet habit Pa^iJ un peu chaud pour la saison, tout le monde fut oblige d en admire le goût et la magnificence. C'est dans cet accoutrement que l'oncle et la nièce assistèrent a la grandmesse de la paroisse, chantée en faux bourdon, pendant laquelle on tirait des boites en guise de canon » Et en mars 1168, Voltaire était sur le point de vendre ce Ferney 200,000 livres (3). En attendant d se mettait dans la réforme (4), et commençait par détruire son théâtre, la source de ses maux et ^e ses dépenses (oM ne pouvait plus suffire à la dépense d'un prince de l empire ni d'un fermier général (6). H examina sa vie et pleura sincèrement son faste. Il avait reçu plus de quatre

(1) Lettre au duc de Kichclicu, du 1- mars 1768.

(2) Lettre à M- du Deffant, du 30 mars llô».

(3) Leltro à Hennin, du 18 mars 1768.

4) Lettre au duc .le Choiscul, du 1- avril 1768.

(5) Lettre à d'Argcnlal, du 22 avril 1768.

(6) Lettre à M..., du 15 avril 1768.

cents Anglais, dont aucun ne s'était souvenu de lui (1). Dès 1765, il avait causé dans sa retraite avec plus de cinq cents personnes, de tout état et de tout pays (2). Quand il n'avait pas un monde prodigieux (3), il comptait cinquante convives (4), quelquefois cent (5) ; une année c'étaient cent bouches par jour (6). En 1762, il donna une représentation extraordinaire; il ne fut pas sûr du nombre de ses hôtes ; il varie entre deux cents (1) et trois cents (8). Cette erreur nous rappelle que Voltaire nous a trop accoutumés à des exagérations pour que nous ne croyions pas qu'il s'en soit permis sur cet article comme sur tous ceux que nous avons étudiés. Les voyageurs qui ont visité son salon n'ont pu concevoir où il plaçait tant d'étrangers. Cette impossibilité physique de resserrer deux cents personnes dans une pièce qui n'avait que vingt-quaire pieds, ainsi que Voltaire en convient dans sa lettre du 13 août 1768, à Bouret, tranche la question (9). Voltaire lui-même nous autorise à le contredire. En 1760, il avait chez lui le duc de Villars, quand arrivèrent l'intendant de Bourgogne et le fils de l'avocat général Omer de Fleury, accompagné d'un cortège de proconsul. On se trouva cinquante-deux à table ; après le souper, il fallut se

(1) Lettre à M™» du Deffant, du 30 mars 1768.

(2) Lettre à la même, du mois de mars 1765.

(3) Lettre à d'Argonce de Dirac, du 26 octobre 1761.

(4) Lettre à dOlivet, du 19 mars 1761.

(.'>) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosses, p. 338.

(6) Me m, p. 190.

(7) Lettre à de Bcruis, du 25 mars 1762.

(8) Lettre à d'Argenlal, du 8 mars 1762,

(9) Lycée français^ t. III, p. 188.

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quitter. Les uns couchèrent à Ferney, les autres aux Délices ou à Tourney (1). Quand Voltaire eut remis les Délices il lui resta moins de pièces à offrir, par conséquent il lui fut plus difficile qu'autrefois de loger, d'hcber-er deux à trois cents personnes. Chabanon séjourna sept moisà Ferney ; il n'y vit (p. 141) jamais plus de soixante à qualre-vingts spectateurs sortir du spectacle pour souper. Ce chiffre mérite plus de considération que les hyperboles de Voltaire.

Quoi qu'il en soit, Voltaire se plaignait de voir ses affaires toutes délabrées en liôS; le 30 mars, il laissa croire à M- du Deffand que M'- Denis allait a Paris pour presser ses débiteurs et solliciter des arrérages. Grimm (2) lui-même fut la dupe de ses lamentations, et resta persuadé que les bals, les festins, les concerts de M- Denis avaient amené une grande gène qui datait de n65, époque à laquelle, selon lui, il s était manffé près de 800,000 livres aux Délices, par suite de la dissipation et du désordre de ladite maman (3). Cette assertion est d'autant plus difficile à admettre qu elle est en contradiction avec l'état de la fortune de \oltaire. Nous savons, d'après Wagnière, et nous ayons prouve, par des documents authentiques, que Voltaire doubla ses revenus les vingt dernières années de sa vie, ce qui serait inexplicable avec les prétendues pertes de Grimm, l'ordre que Voltaire mettait dans toutes ses affaires, et le soin qu'il avait de s'occuper de tous les plus petits détails de sa maison. Néanmoins d autres

(Il Lettre à Thieriot, du 19 octobre 1160.

% Correspondance littéraire, avril nt>8. - (3) /<Ze;«, mars Hbo.

philosophes partagèrent l'opinion si invraisemblable de Grimm. Collé voulut connaître la vérité. M*^ Delaleu lui dit, en avril 11G8, en parlant de Voltaire : « Eh! comment pourrait-il être ruiné? il a 80,000 livres de rente viagère, 40,000 de rente en biens-fonds et un portefeuille de 600,000 livres. » Dans sa correspondance antérieure au départ de sa nièce. Voltaire ne témoigne aucune inquiétude sur la rentrée de ses fonds. Il lui était dû une forte somme à Montbéliard; il la réclama avec ses phrases de rhétorique, et sans laisser supposer qu'elle dût décider de son sort. Il écrit donc, le 8 décembre 1161, à la seigneurie de Montbéliard : « Messieurs, je reçois la lettre dont vous m'honorez du 4 décembre. Permettez-moi d'abord de vous dire que le compte de M. Jean Maire n'est pas juste. Il prétend par votre lettre qu'au 1'' octobre dernier on me doit environ 55,700 livres, après déduction faite de 4,500 livres qu'on m'a fait passer en lettres de change sur Lyon, [)ayables au 12 novembre. Or, messieurs, par le compte de MM. Jean Maire et Surleau, du 30 septembre 1"Ï6T, et par leur compte joint à leur lettre, il m'est dû, d'une part, 61,041 livres, et de l'autre 150; le tout faisant 61,191 livres. De ces 61,191 livres, il faut déduire 4,500 livres que j'ai touchées à Lyon à la fin de novembre, sans préjudice de mes droits. Reste 56,191 livres qui me sont dues. Et, à la fin du mois où nous sommes, il me restera dû un quartier, montant à la somme de 15,531 hvres. Total au 1" janvier 112,222 livres. Ajoutez à ce compte, qui est très juste, 900 livres qu'il m'en a coûté, tant à Besançon qu'à Colmar, pour m'opposeraux poursuites illégales de mes cocréanciers.

et pour soutenir rantériorité de mes hypothèques, desquelles 900 livres je produirai l'état. Le tout se monte, au 1" janvier, à 13,122 livres. Voilà, messieurs, sur quoi vous pouvez tabler. Il s'agit donc maintenant de me payer cette somme et de m'assurer le courant. J'entre dans ma soixante-quinzième année, je n'ai pas de temps à perdre, et ce courant ne vous sera pas longtemps à charge. Vous ne pouvez m'envoyer actuellement que 40,000 livres : soit. Avez donc la bonté d'abord de me les faire envoyer en lettres de change sur Lyon, payables à vue. Vous me promettez 10,000 francs au mois de janvier; très volontiers encore. Donnez-moi donc, messieurs, des délégations acceptées pour le reste, délégations en bonne forme, délégations irrévocables, tant pour ma vie durant que pour celle de mes neveux et nièces, pour ce qui leur appartiendra après ma mort. Cela hnira toute discussion. Vous sentez, messieurs, à quel triste état vous m'avez réduit en ne me payant point. Je dois actuellement plus de 25,000 livres. Je suis un père de famille à la tète d'une grosse maison. Je ne puis tj^ouver à emprunter, n ayant que du viager. Je me flatte que vous ne voudrez pas remplir de tant d'amertume la fin de ma vie. » Cette lettre confirme les jugements de M. Delaleu. Voltaire n'aurait pas été si patient, s'il avait été réduit à la misère. Ce qu'il plaça en 1709 sur le duc de Wurtemberg achève de prouver qu'en 1168 il n'était pas extrêmement malheureux. Aussi Wagnière (p. 269) certifie-t-il que Voltaire ne se servit du prétexte du dérangement de sa fortune que pour sauver l'honneur de M""* Denis, qu'il avait chassée de Fernev.

Une fois installée à Paris, M""^ Denis s'occupa de toute autre chose que de courre les débiteurs de son oncle ; celui-ci s'inquiéta encore moins de leur négligence. Dans toutes ses lettres, il se vanta de donner 30,000 livres à sa famille (1). La vérité est qu'il assura une rente de 20,000 livres à M""" Denis. Pouvait-il lui allouer une retraite moins forte? Cela n'est pas probable, car elle lui avait rendu d'immenses services : pendant dix-neuf ans elle lui avait sacrifié ses goûts les plus chers, et peut-être un brillant mariage, en se rendant auprès de lui. Il était convenable que les philosophes, qui l'avaient courtisée dans un château, ne la retrouvassent pas dans la gène au milieu de la capitale. Voltaire était donc intéressé à ne pas la laisser vivre comme une petite bourgeoise, dans un petit hôtel. 11 ne put se passer longtemps d'elle. Aussi, le 11 octobre 1169, les Mémoires de Bachaumont annoncèrent-ils qu'elle était retournée

à Ferney.

Pendant cette absence, dit Wagnière (p. 210), Voltaire avait détruit quelques abus dans son ménage, et pris la résolution de recevoir moins de monde. M'"" Denis fut obligée de s'accoutumer aussi à la retraite. Dès que le théâtre eût été converti en atelier, les Genevois, de plus en plus contenus par les troubles de leur cité, mirent moins d'empressement à hanter Ferney (2); les étrangers, n'ayant plus de motif de séjourner, ne firent plus qu'y passer. La passion de Voltaire pour le théâtre finit par se réveiller; il rouvrit alors à deux battants les portes de son théâtre, suivant Wagnière (p. 88) ; mais

(1) Grimm, Correxpondance littéraire, avril 1768. — (2) Idem.

sa vieillesse et son humeur ne lui permirent que très rarement d'y jouer ou d'y laisser jouer ses pièces. Dès lors 40,000 livres suffirent à toutes ses dépenses. Étaitil plus prodigue auparavant? Je ne crois pas; car, dans sa lettre, du 30 mars 1168, à Delaleu, son notaire, il avoue que ses dépenses courantes de chaque mois s'élèvent à 3,000 livres, et qu'il lui faut 36,000 livres pour faire aller sa maison. On peut conclure de ce passage qu'il a dû peu excéder ce budget avant 1168, si jamais il l'a excédé.

Chaque année, les dépenses de Voltaire à Ferney ne passèrent pas 40,000 livres, quoiqu'il en eût 100,000 de rente, lorsqu'il en fit l'acquisition, en 1738. — Ainsi, à Ferney comme à Berlin, à Colmar, à Paris et à Cirey, il ne dépensa jamais tous ses revenus. Avouons que Chaudon (t. II, p. 12) n'avait pas tort de regarder comme Tune des sources de l'augmentation permanente de sa fortune l'économie qui régnait dans son ménage. Dans sa Correspondance littéraire (t. II, p. 61), La Harpe émet la même opinion.

€ Qu'est-ce que le nécessaire? qu'est-ce que le superflu? J'entends par le nécessaire, disait Buffon, dans son Essai d'arithmétique morale^ la dépense qu'on est obligé de faire pour vivre comme l'on a toujours vécu; avec ce nécessaire, on peut avoir ses aises et même des plaisirs ; mais bientôt l'habitude en a fait des besoins. Ainsi, dans la définition du superflu, je compterai pour rien les plaisirs auxquels nous sommes accoutumés, et je dis que le superflu est la dépense qui peut nous procurer des plaisirs nouveaux. »

On peut regarder comme le nécessaire de Voltaire les

40,000 livres qu'il consacrait à la dépense de sa maison, pour vivre chaque année comme il avait toujours vécu. Il lui restait du superflu. A quoi lui servait-il? Nous savons que chaque année il plaçait de fortes sommes sur l'État et sur de grands seigneurs. Les libéralités ne figurent jamais sur l'état des dépenses d'une maison, puisqu'elles sont prises sur le superflu plutôt que sur le nécessaire. Il s'agit de découvrir si Voltaire n'employait aucune fraction de son superflu à soulager les malheureux. Le chapitre suivant sera consacré à V Histoire de ses libéralités.

A ce mot de libéralité, on présume que Voltaire a dû donner beaucoup, car, toute sa vie, il fut plus accablé de présents que le directeur de femmes, selon Boileau. Ses lettres sont comme autant de reçus.

Ainsi : reçu des oignons de tulipe, le 26 avril 1156, de Duverney ; — douze pruniers originaires de Damas et autant de cerisiers de Césaronte, outre des gros gobets, espèce de cerisiers, le 26 février 1158, de M'"^ d'Epinai; — des arbres, le 3 novembre 1761, de M. Moreau ; — des noix de bois de cèdre de Sibérie, le 30 mars 1TÏ2, de Catherine IL

Voilà pour les terres, voici pour la bouche. Le 6 mars n59, Voltaire apprend à M. Tronchin qu'il a reçu des œufs de perdrix, de M. de La Vallière. — Le 21 août 1768, il dit à M. Christin, qu'il a reçu des faisans du duc de Mailly.— Reçu des perdrix, le 23 décembre 1165, de M. Desprez de Grassi; — des perdrix rouges, le 1 mars 1114, de Florian; — des pâtés farcis de truffes, le 14 janvier 1163, d'Argence de Dirac; — des saucissons, le 30 mai 1762, de ce dernier, et, le 5 mai 1163,

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