CHAPITRE QUATRIÈME
HISTOIRE DES LIBÉRALITÉS DE VOLTAIRE
l,^Dela bienfaisance au xvm* siècle.
« Par les principes, dit l'auteur d'Emile, la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fasse encore mieux, et la religion en fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire. »
Quels sont ces principes qui enfantent des résultats si différents? Pour un chrétien, Dieu est le principe, la raison et la fin de toutes choses. Il n'ambitionne point d'autre récompense, quelque bien qu'il fasse; Dieu lui suffit. De là cet oubli de soi-même, cette générosité, cette délicatesse, qui aime à cacher la main qui donne à la main qui reçoit, suivant ces paroles de Jésus-Christ : « Prenez garde de faire vos bonnes œuvres devant les hommes afin d'être vus d'eux; autrement vous n'aurez pas de récompense de votre Père qui est dans les cieux. Lors donc que vous faites l'aumône, ne sonnez pas la
trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les places publiques, pour être honorés des hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Mais, lorsque vous faites l'aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre droite, afin que votre aumône soit dans le secret; et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra. » Telle est la charité. Aussi l'auteur é'Êmlle disait-il : f Ne faites pas seulement l'aumône, faites la charité. »
Dans une société où Dieu n'était qu'un mot ou une hypothèse, Fobjet d'un sarcasme ou d'un blasphème, on s'empressa de mépriser et de repousser la Charité, qui confondait l'homme avec Dieu ; on lui substitua la Bienfaisance, et ce mot du moyen âge, faussement attribué d'abord à Balzac, puisa l'abbé de Saint-Pierre, fit fortune, suivant le marquis d'Argenson. L'homme ne se trouvant plus qu'en présence de l'homme, la source des nobles sentiments se tarit; la chaîne d'amour et de reconnaissance qui liait le riche avec l'indigent se brisa. De là cette haine des pauvres contre les riches ; de là aussi cette aversion des grands pour les malheureux, dans lesquels ils ne virent plus que de la canaille, cette expression favorite de Voltaire, de Rousseau et de tous les philosophes. Repoussés des châteaux et des hôtels, des milliers d'individus grelottaient dans la rue et souffraient tous les maux d'Ugolin ; à aucune époque, il n'en périt davantage de faim; jamais il n'y eut plus de suicides.
Il était impossible de nier ces faits. C'est alors que la Bienfaisance rappela cette maxime de La Rochefoucauld : « Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus sou-
vent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons. » Elle s'ingénia à célébrer les prix, les pensions, les souscriptions, les fondations; elle étala avec ostentation ses registres, ses comptes rendus; elle fit l'éloge de tous ses adeptes. Aucune bonne action n'échappa à ses recherches; prose et vers, les philosophes employaient tout pour qu'aucune aumône n'échappât à l'oubli. C'est pourquoi Linguet s'écriait (page 425 du tome III de ses Annales) : « Ces Messieurs ont un autre Évangile que celui des chrétiens. Le leur dit: Quand vous faites un petit bien, prenez des trompettes pour l'annoncer. »
La célébrité étant devenue la fin de la Bienfaisance, reste à savoir si les malheureux n'ont pas eu occasion de regretter tous les siècles où avait régné la Charité.
Quels sont donc les personnages dont la Bienfaisance a été l'objet des éloges de tous les philosophes? Voyons si leurs libéralités étaient proportionnées à leur forlune.
L'abbé Raynal affecta de laisser des marques de sa munificence dans les villes où il passait. A Lausanne, il fonda trois prix pour trois vieillards pauvres et infirmes. A Lyon, il établit un prix de 600 francs, et un autre de 1,200, dont devait disposer l'Académie, qui l'avait reçu dans son sein. Il donna à l'assemblée provinciale de la Haute-Guienne une rente perpétuelle de 1,200 livres à distribuer entre les cultivateurs et les propriétaires qui auraient le mieux exploité leurs terres. Il dota l'Académie française, l'Académie des inscriptions et belles-lettres et l'Académie des sciences, chacune d'une rente perpétuelle de 1,200 livres destinée à en-
courager les écrivains distingués. Il remit une autre rente de la même somme à la Société d'agriculture de Paris, pour envoyer de bons modèles d'instruments de labourage dans tous les départements. A Saint-Geniez, il assura des bouillons et des médicaments pour les indigents (1). Pour apprécier ces prix et ces fondations, rappelons-nous que Raynal n'était qu'un escroc, qu'un simoniaque.
Helvétius fit une pension à Sabatier de Castres (2) ; il en assura une de 2,000 livres à Marivaux, et une autre de 3,000 à Bernard-Joseph Saurin. Celui-ci s'étant marié, Helvétius lui remit 60,000 livres à titre de capital de la rente qu'il lui payait, d'après une ancienne gageure (3). Grinim certifie qu'il était bon homme, généreux, noble et bienfaisant, et qu'il donnait beaucoup et continuellement, et de la manière du monde la plus simple et la plus libérale (4). N'oublions pas qu'il n'avait que deux enfants, qu'il avait été maître d'hôtel de la reine et fermier général, et qu'il laissa à sa mort 4 millions de fortune, suivant les Mémoires de Bachaumont, du 4 octobre 1772. Tous les philosophes se sont plu à le glorifier. Malheureusement, dans son Voyage à Bourbonne, publié à la suite de ses Mémoires, Diderot nous donne ce renseignement : « M"^ de Noce est une voisine d'Helvétius. Elle nous apprit que le philosophe était l'homme du monde le plus malheureux à sa campagne. Il est environné là de voisins et de paysans qui le haïssent.
(1) Biographie universel^, art. Raifnal.
(2) Sabalier de Castres, Les Trois Siècles, art. Helvétius.
(3) La Harpe, Correspondance littéraire, t. 1, p. 67.
(4) Correspondance littéraire, de janvier 1T72.
On casse les fenêtres de son château, on ravage la nuit ses possessions, on coupe ses arbres, on abat ses murs, on arrache ses armes des poteaux. Il n'ose aller tirer un lapin sans un cortège qui fasse sa sûreté. Vous me demanderez comment cela s'est fait ? Par une jalousie effrénée de la chasse. M. Fagon, son prédécesseur, gardait sa terre avec deux bandoulières et deux fusils. Helvétius en a vingt-quatre avec lesquels il ne saurait garder la sienne. Ces hommes ont un petit bénéfice par chaque braconnier qu'ils arrêtent, et il n'y a sorte de vexations qu'ils ne fassent pour multiplier ce petit bénéfice. Ce sont d'ailleurs autant de braconniers salariés. La lisière de ses bois était peuplée de malheureux retirés dans de pauvres chaumières ; il a fait abattre toutes ces chaumières. Ce sont ces actes de tyrannie réitérés qui lui ont suscité des ennemis de toute espèce et, comme disait M- de Noce, d'autant plus insolents^ qu'ils ont découvert que le bon philosophe est pusillanime. Je ne voudrais point de sa belle terre de Voré, à la condition d'y vivre dans des transes perpétuelles.'je ne sais quel avantage il a retiré de sa manière d'administrer sa terre; mais il y est seul, mais il y est haï, mais il y a peur. » Cette confidence de Diderot aurait dû servir de préface à Helvétius à Voré, comédie historique en un acte par J. C. F. Ladoucette, représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de Molière le 7 juillet 1798, et rééditée pour la troisième fois en 1843.
« Fontenelle, remarque Dalembert dans son Éloge deM'^' Geoffrin, n'avait que les vertus d'une âme froide, des vertus molles et peu actives, qui, pour
s'exercer, avaient besoin d'être averties, mais qui n'avaient besoin que de l'être. M"''' Geoffrin allait chez lui, et lui peignaitavec intérêt et sentiment l'état des malheureux qu'elle voulait soulager. Ils sont bien à plahidre, disait le philosophe, et il ajoutait quelques mots sur le malheur de la condition humaine, et i)uis il parlait d'autre chose. M"* Geoffrin le laissait aller, et quand elle le quittait : « Donnez-moi, lui disait-elle, 50 louis pour ces pauvres gens. — Vous avez raison, » disait Fontenelle; et il allait chercher les 50 louis, les lui donnait et ne lui en reparlait jamais, tout prêt à recommencer le lendemain, pourvu qu'on l'en avertît encore. t> Ainsi son ami intime, Brunel, procureur du roi au bailliage de Rouen, ayant besoin d'argent, se rappela que Fontenelle avait amassé une somme de 1,000 écus; il alla les lui demander. Fontenelle répondit qu'il les avait destinés à un autre usage. Brunel répondit laconiquement : « Envoyez-moi vos 1000 écus, j'en ai besoin. » A ce mot Fontenelle se défit de son trésv>r. Une autre fois, Beauzée se trouva en province dans une telle pénurie qu'une somme de GOO livres lui était absolument nécessaire. Il s'adressa à Fontenelle, et obtint de lui une lettre de change de la somme qu'il attendait (1). Fontenelle pouvait, sans se gêner, prêter ou donner ces sommes, puisque, suivant Collé (t. Il, p. 332), il jouissait de 35,000 livres de revenu dont il dépensait peu; car, remarque Garât (t. I, p. 110), sa maison se bornait à peu près à sa chambre à coucher et à son cabinet de travail, et il soupait tous les soirs
(1) Éloge de Fontenelle, par de Fouchy.
en ville. On lui reproche d'avoir laissé les descendants de Corneille dans la misère.
Pareillement Montesquieu ne mangeait jamais chez lui et n'avait que deux mauvais chevaux de carrosse à Paris, quoiqu'il jouît de 60,000 livres de rente (1). Il passa la plus grande partie de sa vie dans son château, où il recevait peu de monde. Il augmenta son bien, et s'efforça de rendre ses vassaux heureux, comme il l'avoue. Mais comme il ne dépensa pas 4 louis par aii\ on s'abstint de le prôner. Dés qu'on sut qu'il avait brisé les fers d'un père de famille retenu captif sur une terre étrangère, on lui assigna une place distinguée parmi les hommes bienfaisants. Sa générosité et sa discrétion devinrent le sujet de deux comédies : l'une, de M"*" de Montesson fut vivement applaudie sur le théâtre du duc d'Orléans ; l'autre de M. Pilles (2), ne rencontra pas les mêmes encouragements auprès d'un public moins enthousiasmé pour une action qui ne lui parut ni héroïque, ni digne de l'apothéose de la scène. Je suis persuadé que Montesquieu aurait été de l'avis de ce parterre, et qu'il eût rougi de la décadence d'admiration des grands au récit d'un si faible sacrifice de sa fortune.
On a loué aussi la générosité de xM'"" de Tencin. Elle donnait d'excellents soupers aux hommes de lettres, qu'elle appelait ses bêtes. Elle leur imposa une livrée. Chaque année elle leur offrait comme étrennes un coupon de velours noir pour en faire une culotte. On a
(1: Soulavie, Pièces inédites sur les règnes de Louis XIV et louis XV 1809. In-8-, t. il, p. 328.
(2) Grimm, Correspondance littéraire^ de janvier 1784.
calculé qu'elle a dû distribuer environ quatre mille culottes. Malgré cette attention pour les philosophes, elle laissa dans la misère son fils Dalembert (1), et en mourant elle ne légua rien à son neveu d*Argental, qui n'était pas à son aise, suivant Collé (t. I, p. 130). N'oublions pas que c'est à u;\ assassinat qu'elle fut redevable d'une partie de sa fortune.
M™" de Tencin morte, ce fut chez M"' Geoffrin qu'affluèrent les philosophes et les artistes. Pendant trente ans, elle leur donna d'excellents dîners chaque semaine. Aussi fut-elle prônée par Thomas, par Morellet et par Dalembert. Malheureusement leurs éloges nous apprennent le peu de cas que nous devons faire de son mérite. Si elle acheta des tableaux, il est permis de croire que ce n'était que pour plaire aux artistes, puisque Thomas remarque qu'elle passa le rabot sur les sculptures de son appartement. Ses panégyristes conviennent qu'elle n'avait point d'instruction ni de goût pour la lecture. Il fallait qu'elle eût bien peu d'esprit pour que La Harpe (2) eût noté qu'il ne lui échappa jamais un mot remarquable, à une époque où il n'y avait pas un suisse, un exempt de police, une femme de chambre, un laquais, un manant, un mendiant, un négociant, un colporteur, dont les journaux ne consei-vassent de spirituelles reparties. Cependant elle avait la passion de la célébrité ; elle l'obtint, grâce à sa bonne table. Elle comprit qu elle devait s'attacher des parasites. De là son attention à offrir à celui-ci une pendule, à celui-là
(I) La Harpe, Correspondance littéraire, t. IV, p. 17t>. {±) Ibidem, 1. 1, p. 271.
AU XVIir* SIÈCLE. 343
un bureau, et à un autre un meuble utile. Elle voulut avoir sa liste de pensionnaires. Elle profita d'un moment où Thomas était malade pour le forcer d'accepter une rente viagère de 1,200 livres. Plus tard, elle lui remit une somme de 0,000 livres. Vers 1760, elle constitua une ren:e viagère de 000 livres en faveur de Dalembert; à sa mort elle lui en laissa une autre de 1,800. Un jour elle dit à Morellet : « Donnez-moi votre nom et votre extrait de baptême, et passez demain chez mon notaire, vous en retirerez un contrat. J'ai placé 1,500 livres sur votre tète, n'en dites rien à personne, et ne m'en remerciez pas. » Et Morellet de conclure qu'elle était aussi simple que bienfaisante. Il est impossible de lui refuser la qualité de la simplicité, car elle Tétalait avec trop de faste. Témoin ces jetons qu'elle distribuait à ses amis pour leur rappeler que réconomie est la mère de la libéralité, et cette maxime orientale : S/ lu fais du bien, jelte-le dans la mer; et si les paissons ravalent Dieu s en souviendra, qu'elle avait encadrée. Elle dédaigna de s'affubler de riches fourrures ({ue lui avait envoyées l'impératrice de Russie; elle refusa un portrait orné de diamants que lui présenta un roi, et ne voulut le porter que dépouillé de diamants. Elle répugnait à recevoir des présents; mais elle aimait à en accabler tout son entourage. Il n'est pas jusqu'à sa laitière à qui elle ne crût devoir deux vaches pour la dédommager d'une vache que cette pauvre femme avait perdue. Mais quand on a lu les Éloges de Thomas, de Morellet et de Dalembert, et qu'on vient à parcourir d'autres écrits plus sincères, on est tenté de penser que beaucoup de ces libéralités étaient des spé-
culations, des moyens de célébrité. Sans ses dîners, qui se souviendrait de M™* Geoffrin? Elle avait quarante mille livres de rente, au dire de La Harpe ; a-t-elle usé de sa fortune de façon à mériter d'être mise au rang des femmes dont les indigents ne perdent jamais le nom? Il est certain qu'elle connut des premières la misère des descendants de Corneille, et qu'elle ne songea à les secourir que quand la mode fut venue de les enrichir. Le marquis d'Argenson (p. 439) était persuadé qu'elle ne tint table d'hôle que pour se faire une brillante réputation en vivant avec ceux ou celles qui avaient la réputation d'avoir le plus d'esprit et de connaissances. Marmontel (1. VI) pensait de même et ajoutait : « Elle était bonne, mais peu sensible; bienfaisante, mais sans aucun des charmes de la bienveillance; impatiente de secourir les malheureux, mais sans les voir, de peur d'en être émue; inquiète en servant ses amis, dans la crainte de compromettre ou son crédit ou son repos. Simple dans ses goûts, dans ses vêtements, dans ses meubles, mais recherchée dans sa simplicité, ayant jusqu'au raffinement les délicatesses du luxe. Modeste dans son air, dans son maintien, dans ses manières, mais avec un fonds de fierté et même un peu de vaine gloire. Rien ne la flattait plus que son commerce avec les grands. » Dans ses lettres, du 15 et du 25 décembre 1*754 et du mois de janvier 1155, à l'abbé de Guasco, Montesquieu nous apprend qu'il résolut de rompre entièrement avec elle, parce qu'il s'aperçut qu'elle n'était qu'une femmelette capricieuse, acariâtre , capable de méchanceté et de noirceur, et de procédés malhonnêtes, n'en imposant qu'à des âmes viles, qu'à des caillettes
et qu'à de petits esprits rampants et subalternes. Après de pareils témoignages, il est permis de réduire à leur juste valeur les hyperboles de l'enthousiasme de coterie.
Une grande leçon de générosité et de délicatesse avait été donnée à tous ces fanfarons de fondations de prix, de rentes viagères, de cadeaux annuels destinés à rappeler chaque année au monde le nom du bienfaiteur plutôt qu'à secourir l'indigence et le malheur. C'était en 1150. Piron reçoit une rente viagère de six cents livres. « Il ne sait à qui s'en prendre, raconte Collé (t. I, p. 287); le bienfaiteur se cache. M"^ Quinault, l'ancienne comédienne, lui demanda, il y a quelques mois, son baptistaire, sous le prétexte d'une gageure qu'on avait faite pour savoir son âge ; et ces jours derniers, un notaire lui ayant écrit pour le prier de passer dans son étude, il s'y rendit ; on lui fît signer et accepter ce contrat de 600 livres de rente viagère sur la maison de Gondé, et on lui donna vingt-cinq louis pour une année d'avance de ladite rente. Piron, comme on le juge bien, a voulu percer ce mystère; M"** Quinault n'a point voulu parler, et même a juré ses grands dieux qu'elle ignorait et ne se doutait pas même de quelle main ce bienfait partait. » Personne ne suivit cet exemple.
Telle était la bienfaisance. La plupart des libéralités n'étaient que des moyens d'attirer l'attention du public, de s'attacher des créatures, de se faire pardonner des escroqueries, de se débarrasser d'importunes demandes. Il n'y eut que quelques personnes qui s'oublièrent complètement lorsqu'elles jetaient quelques louis aux malheureux. Rarement ces aumônes étaient proportionnées
à la fortune des bienfaiteurs. Cependant, à aucune époque on ne leur prodigua plus de louanges, on ne parla davantage de vertu, on ne s'attendrit aussi éloquemment sur les maux du genre humain. Ce n'était pas sans raison; car de belles phrases, de magnifiques prosopopées n'empêchaient point le peuple de mourir de faim à la vue des philosophes dont la débauche et la gourmandise abrégeaient les jours. C'est pourquoi Palissot les peignit dans ces vers :
Pour moi, je les soiipi;onQe D'aimer le gcare humain, mais pour n'aiuicr personne.
Voltaire passait pour le plus opulent des philosophes. Il se disait très riche; il parlait de son château, de ses terres et de ses vassaux dans ses lettres et ses ouvrages. Il a dû être le plus libéral des hommes de lettres, puisque le devoir de l'aumône est proportionné au superflu des revenus. Sa fortune était, pour ainsi dire, providentielle ; il l'avait gagnée dans des loteries, dans des spéculations dont le succès ne dépendait point de sa volonté ; n'était-ce pas une nouvelle raison pour se mettre plus souvent en relation avec l'indigent?
Voltaire devait être libéral. Mais pouvail-il l'être? Ses capitaux étaient placés sûrement sur l'État et sur des princes, des seigneurs et des banquiers. Dans le cas où on néghgeait de lui payer ses rentes, il lui suffisait de commander une saisie sur les fermiers de ses débiteurs. A aucune époque il n'a dépensé tous ses revenus; il avait par conséquent en tout temps des sommes considérables à placer, et dont il pouvait disposer pour suivre les nobles sentiments de son cœur.
Voltaire pouvait donc être libéral, comme il le devait être. L'a-t-il été?
Ce n'est pas le moins intéressant de ses chapitres du Siècle de Louis XIV que celui où Voltaire se complaît à raconter avec quelle largesse et en même temps quelle délicatesse l'auguste monarque récompensait ou encourageait toutes les illustrations de la France et de l'Europe ; ces remarques prouvent que Voltaire n'était point étranger aux nobles sentiments. De même, dans sa Vie de Molièrey il dit de l'immortel comique : « Il faisait de son bien un usage noble et sage. Molière employait une partie de son revenu en libéralités qui allaient beaucoup plus loin que ce qu'on appelle dans d'autres hommes des charités. Il encourageait par des présents considérables de jeunes auteurs qui marquaient du talent : c'est peut-être à Molière que la France doit Racine. Il engagea le jeune Racine à travailler pour le théâtre. Il lui fit composer la tragédie de Théagène et Chariclée, et, quoique cette pièce fût trop faible pour être jouée, il fit présent au jeune auteur de cent louis. » Je n'examinerai pas, avec feu M. Bazin, si ce fait est vraisemblable, et s'il est possible d'admettre que Mohère, qui n'eut jamais plus de trente mille livres de rente, eût donné instinctivement et aveuglément une somme de cent louis à un jeune homme qui ne lui avait apporté qu'une pièce médiocre. Si Voltaire n'a pas hésité à raconter cette anecdote, c'est qu'il était persuadé que Molière avait pressenti l'avenir de Racine, et que, par une illumination soudaine, il s'était oublié, et qu'il s'était appauvri pour brusquer l'aurore d'un nouveau génie, en lui fournissant tous les moyens
de s'abandonner à son essor. Un encouragement de cette nature était capable de dilater et d'élever le cœur d'un débutant. En attribuant le développement des talents de Racine à la générosité de Molière, Voltaire indiquait le stimulant le plus efficace que devait employer un homme de génie en face de la jeunesse, toujours gênée, sinon pauvre, et par-là même craintive dans les épanchements de ses illusions.
Pourquoi Voltaire augurait-il si bien du génie et de l'âme humaine? Il nous Tapprend. Le 26 août 1736, il écrivait à Frédéric II : • L'amour du genre humain, que j'ai toujours eu dans le cœur, fait mon caractère. » Dans le mois d'octobre 1737, il lui mandait encore : t L'humanité est le principe de toutes mes pensées. » Aussi regardait-il la libéralité comme une grande vertu lorsqu'elle se propose le soulagement des malheureux. Et, pour qu'on ne se méprît point sur le sens de ses paroles, il disait dans son Dictionnaire philosophique, à l'article Générosité .• « Il y a une économie sage et raisonnée, qui devrait toujours régler les hommes dans la dispensation de leurs bienfaits. On fait des générosités à ses amis, des libéralités à ses domestiques, des aumônes aux pauvres. » Reste à savoir si Voltaire a suivi ces préceptes, et si sa conduite nous rappelle ces sentiments que nous avons loués dans l'écrivain.
Conservons le mot de libéralité, et prenons-le dans le sens que lui donnait Voltaire.
Nous ne nous occuperons que de ses libéralités. Dans sa requête en faveur des serfs du mont Jura, Voltaire profitait d'une bonne occasion pour ridiculiser des
moines et pour les abandonner au mépris d'une province. Mais dans l'affaire des Calas, des de la Barre, des Sirven, des Martin, des Montbailli, des Lally, il se vengeait des parlements en les abandonnant à l'exécration du public, et s'attirait par-là même l'attention et la bienveillance d'un gouvernement hostile à ces parlements, et la reconnaissance de familles nombreuses. II lui était facile de cacher sa haine sous la pompe de l'humanité et de la justice : il le fît avec tant d'habileté, tant d'éclat, tant d'ostentation, que l'Europe s'attendrit sur ses mémoires et ne vit en lui que l'avocat de l'infortune. Il retira tant de gloire de la revision de ces procès, qu'il n'est pas téméraire de croire que l'humanité et la justice ne furent pas l'unique mobile de sa conduite et de son éloquence dans ces graves circonstances. S'il eût été réellement dévoré du zèle de la justice, comment expliquer le silence qu'il garda lors de la destruction des Jésuites? Il n'ignorait pas les services qu'ils avaient rendus à la jeunesse, les encouragements qu'ils avaient prodigués à la précocité de certains encyclopédistes, les secours qu'ils avaient maintes fois offerts à plusieurs philosophes, la protection qu'ils lui avaient accordée à lui-même, l'impossibilité de les remplacer, et surtout la fausseté et l'illégalité des motifs allégués pour les chasser de leurs maisons, comme il l'avoue dans le chapitre LXVIII de son Histoire du Parlement, et dans le chapitre XXVIII de son Précis du Siècle de Louis XV. En les défendant, il eût déplu au roi son seigneur, il eût déplu aux philosophes, il n'eût pas été sûr d'avoir l'opinion publique pour lui. Aussi dédaigna-t-il d'exploiter en leur faveur sa rhétorique
(les probabilités dont il s'était servi si heureusement pour d'autres.
Il avait en effet déplové une prodigieuse activité dans les procès des Calas, des de la Barre, des Sirven, des Martin, des Montbailli et des Lally. On ne peut l'expliquer que par le besoin de s'immiscer dans toutes les affaires. Il y avait au fond de son âme une telle fermentation d'idées, de projets, de désirs, qu'il lui fallait des occupations pour le distraire de la polémique. L'action lui plaisait encore plus que la discussion et la méditation. Il n'était l'écrivain le plus fécond de son époque que parce qu'il ne pouvait pas en être le personnage le plus actif. Depuis le rùle le plus infâme de l'espion jusqu'aux plus délicates négociations du diplomate, depuis la direction d'un bureau de fermier général jusqu'au portefeuille d'un ministre, il eut tout accepté; tous les dons de son génie, il les eût prostitués au roi qui aurait voulu l'employer. Il avait poussé la flatterie jusqu'à la bassesse pour obtenir une place à la cour; le gouvernement refusa de se l'attacher. C'était une faute, et une très grande faute; car Voltaire était avant tout l'adulateur le plus tin, le plus souple, le plus gracieux, le plus intarissable. Il était aussi propre à tout. Ce qu'il ne savait pas, il le devinait. Il fut l'bomme le plus complet de son siècle, surpassant en universalité et égalant presque en spécialité quiconque osait l'aborder. Souple comme Alcibiade et ferme comme Achille, rusé comme Ulysse et prudent comme Nestor, cynique comme Diogène et sage comme Socrate, dialecticien comme Démosthènes et éloquent comme Cicéron, savant comme Varron et poète comme Virgile, valétudinaire
comme Sénèque et hardi comme Samson, gai comme Démocritc et mélancolique comme Heraclite, sceptique comme Bayle et religieux comme Newton, simple comme Leibnitz et fastueux comme Salluste, vain comme un Athénien et grave comme un Romain, causant comme Aspasie et travaillant comme Pline, méditant sans effort et produisant sans épuisement. On eût dit que les neuf Muses l'avaient choisi pour leur interprète; nouveau protée, il a connu toutes les passions et toutes les émotions dont peuvent être susceptibles les fds d'Adam. Qudquefnt le ministère qu'on lui eût confié, seulement pour vingt-quatre heures, il ne l'aurait pas quitté sans s'accorder une forte indemnité d'au moins 100,000 livres, et sans gratifier de pensions ses nièces et ses neveux, ses cousins et ses cousines, ses amis et les amis de ses amis; mais il eût brillé dans les délibérations du conseil et il eût indiqué les plus salutaires réformes. Au ministère de la ville et de la cour, il n'eût pas surchargé de baguettes dorées quelques inutiles palais, mais il eût multiplié les fontaines, favorisé les établissements du commerce, pourvu à la propreté des rues, à la sûreté des citoyens. Ministre des affaires étrangères, il eût rappelé aux souverains la grandeur de sa patrie. Ministre de la justice, il eût aboli la vénalité des offices, la multitude des coutumes, établi un code aussi clair que concis, et exigé que tous les arrêts fussent écrits en langage intelligible, et les rapports pubhés dans une forme à laisser croire que les robins étaient dispensés de bredouiller les formules du temps de Hugues Capet et de Charles V. Ministre de la marine ou de la guerre, il eût encouragé le mérite, créé une caisse de retraite.
assuré la solde aux militaires, et les eût soustraits à la barbarie et à l'insolence des vivriers. Contrôleur général, il eût vérifie tous les comptes avec la patience de Barème, et se fût appliqué à égaler la recette à la dépense. Aucun abus ne lui aurait échappé nulle part. Si, dans ses Mémoires, il a étonné le monde par la lucidité et la sûreté de son jugement, il a prouvé, par l'administration de sa fortune, qu'il n'était étranger à aucun détail, à aucune minutie, à aucune question pratique, et que sa volonté était aussi énergique, aussi opiniâtre que son sens était exquis. Personne ne reçut peut-être de la nature un génie aussi éminent pour les affaires. En le tenant à l'écart, le gouvernement le réduisit à devenir le plus dangereux et le plus infatigable de ses ennemis. De là ces mots de Voltaire à Dalembert, le 20 avril 1"Î61 : « J'ai vu qu'il n'y avait rien à gagner à être modéré, et que c'est une duperie. Il faut faire la guerre et mourir. ^>
Repoussé dans ses prétentions, Voltaire, comme toutes les intelligences dévoyées, se jeta à corps perdu dans le camp des mécontents. Il n'y trouva ni honneur, ni délicatesse, ni probité; du moment qu'il put le morigéner, il se mit à sa tête. Mensonges, calomnies, rien ne lui coûta pour lui plaire. Aussi disait-il, le 19 mars 1161, à d'Argental : « Plus je vieillis, plus je suis hardi. » Il disait encore, le 13 novembre 1773, à Dalembert : « Je deviens plus insolent à mesure que j'avance en âge. » Toutefois il ne négligea aucune occasion de traiter toutes les grandes questions positives qui s'offraient à lui, et il parvint à diriger les débats dans ces procès fameux auxquels il avait su intéresser toute
l'Europe. Il brûla de jouer un rôle dans les troubles de Genève, remarque Grimm (1), et sacrifia ses amis véritables et essentiels au parti du peuple, sans autre vue que celle de faire l'homme d'État. Au pays de Gex, raconte le président de Brosses (2), il voulut tout gouverner, tout conduire à sa tète, et se rendre maître de l'administration, entreprenant de chasser les commis rebelles à ses ordres pour les remplacer par d'autres individus plus souples, plus aveugles, plus craintifs ; il finit par fatiguer les administrants et les administrés par ses importunes tracasseries. Quel que fût le procès sur lequel un de ses vassaux venait le consulter, il en surveillait les suites depuis son cabinet, et le recommandait partout, à Besançon, à Dijon, voire même jusqu'au conseil du roi. Il n'y avait pas une chicane, une dispute qu'il ne prît à cœur; dans ses moments d'ennui, avoue Chaudon (t. II, p. 152), il se plaisait à dévorer tous les mémoires des avocats. Il n'aimait pas moins à lancer et à pousser tous ceux qui avaient besoin de sa protection. Dès qu'on lui demandait une lettre de recommandation pour la France, comme pour l'Allemagne, la Prusse ou la Russie, il en faisait un coup d'État. Malheur à qui rejetait ses prières ! Il écrivait billets sur billets ; esprit et éloquence, vers ou prose, il n'épargnait rien dans ses suppliques. Il ne reculait devant aucune démarcht?, et ne se rebutait jamais. Tant qu'on n'avait pas mis oui au lieu de non au bas de ses requêtes, il restait le yollici-
(1) Correspondance liltéraire, de mai 1708.
(2) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosses, p. 232.
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leur le plus sincère, le plus patient. Chassé par la porte, il rentrait par la fenêtre; si on avait disposé de la place qu'il sollicitait, il fallait lui promettre la première vacante, et surtout ne pas négliger d'en payer les appointements quand on Tavait accordée. La vanité n'a pas toujours été étrangère à ces actes d'humanité. Quelquefois c'était le seul moyen de se débarrasser d'un pesant fardeau, ou bien une spéculation dont le protégé ne s'apercevait que plus tard. Mais il y aurait de l'injustice et de la mauvaise foi à ne pas louer cette perfection de zèle avec laquelle Voltaire mettait sa plume au service de ceux qui recouraient sponuinément à lui, et d'autres que des liens d'amitié ou des services réciproques auraient entraînés à lui emprunter de l'argent s'il ne les eût tirés d'embarras en les envoyant mendier ailleurs ce qu'il pouvait et devait, sans se gêner, puiser dans sa propre cassette.
Oui, Voltaire a été obligeant, extrêmement obligeant, et peut-être le plus obligeant des hommes de lettres. Mais il faut convenir aussi que maintes fois il n'a été obligeant que pour se dispenser d'être libéral, et qu'il n'a pas été aussi libéral qu'obligeant. Voyez Harijagon : il change de couleur et perd sa gaieté dès que Frosine parle de quelque petite assistance, de petit secours, d'un peu d'argent. Alors elle s'ingénie à le flatter, à le séduire parles services qu'elle est à même de lui rendre dans une négociation délicate. Elle s'aperçoit de l'elîet de ses ruses, elle remarque la joie qu'elle a fait renaître ; elle se hâte de profiter de cet instant de plénitude de cœur pour exposer ses besoins; aux compliments elle joint les larmes. Hélas! le ladre reste impassible à toutes
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ses attaques. Il en est de même de Voltaire dans sa correspondance. Il agrée les louanges, mais il esquive toute prière et change incontinent de thème. Sans doute il était bon, généreux, humain par nature, comme le dit Palissot, et néanmoins, suivant le même Palissot, aucun homme ne mérita moins le nom de philosophe. Pourquoi? c'est que Voltaire ne suivait pas les mouvements de son âme, qu'il calculait avec toutes ses suggestions, et que de l'écrivain obhgeant et délicat, il ne montrait que l'homme intéressé et avare. Aussi a-t-il toujours été accusé d'avarice, malgré ses libéralités. Les libéralités d'un philosophe sur lequel toute l'Europe abaissait continuellement les regards ne pouvaient rester inconnues. Aussi Grimm (1) se demandait-il : « Quel est l'homme qui peut se vanter d'avoir vécu aussi utilement que M. de Voltaire, pour le bonheur du genre humain? » Condorcet cite la bienfaisance comme l'un des principaux traits du caractère et de l'âme de Vol^ taire, et dit qu'on peut le compter parmi le très petit nombre des hommes en qui l'amour de l'humanité a été une véritable passion ; qu'il a existé peu de personnages qui aient honoré leur vie par plus de bonnes actions, et qu'ainsi l'usage qu'il fit de sa fortune aurait dû la lui faire pardonner. Chabanon (p. 161) confesse aussi que « peu d'hommes, dans le cours de leur vie, ont fait autant de bien que Voltaire; qu'il faut avoir vécu avec lui pour savoir tout celui qu'il opérait, sans faste et sans éclat. » Mais Grimm, Condorcet et Chabanon n'asseoient leur jugement sur aucun fait; leur témoignage est donc
(I) Correspondance littéraire^ de mai 176S.
sans autorité. Collini mérite le même reproche : ^ Voltaire, dit-il (p. 182), était bon et bienfaisant; on sait qu'il obligea de sa bourse et de son crédit des hommes qui avaient écrit contre lui; qu'il secourut et encouragea des gens de lettres qui commençaient leur carrière, et en qui il reconnaissait quelques talents. Rien n'a été moins fondé que le reproche d'avarice que l'on a fait à ce grand homme. » Puis Collini oubHe la question et la laisse en litige, et se contente de reconnaître (p. 184) que « Voltaire avait l'art de jouir et d'augmentei sa fortune. » Cette conclusion n'était point une réponse à la calomnie qui avait poursuivi Voltaire. Luchet rappelle (t. II, p. 144) qu'on revenait sans cesse sur son avarice; mais il n'est pas meilleur logicien que Collini, et ne nous donne que des boutades de rhétorique, au lieu d'anecdotes qu'on aurait été transporté de recueillir. Duvernet cite un Lefèvre, un Le Maire, un Linant, un Mouhy, un M. Pitot, un Baculard d'Arnaud, comme ayant été comblés de biens par Voltaire, et il s'écrie : « Voilà l'homme généreux, le philosophe humain que de crasseux libellistes ont pendant soixante ans accusé d'une avarice sordide. » Depuis la première édition de sa Vie de Voltaire, en 1186, jusqu'en 1796, il fréquenta Longchamp et Wagnière, et interrogea tous ceux qui avaient vécu dans l'intimité de son héros. Il se proposait d'entrer dans des détails qui tourneraient à la gloire de ce dernier. Ses longues et pénibles élucubrations n'aboutirent à rien, puisque, sauf quelques coups de ciseaux qu'il donna aux manuscrits de Lonchamp et de Wagnière, il n'enrichit sa biographie d'aucune particularité nouvelle. Cette stérihté permet de supposer qu'il
ne moissonna rien, parce que Voltaire n'avait rien semé. Car si Voltaire avait été réellement bienfaisant, ses amis n'auraient pas manqué de publier ses aumônes, puisque depuis 1734 ils étaient mis en demeure de le faire. En vain ses ennemis répétaient qu'un fait se prouve et ne se présume pas, ses amis persistaient à regarder comme prouvé ce qui n'avait jamais été prouvé. De sorte que M. Berville écrivit dans la Galerie françal»^. à l'article Voltaire, que « nul homme n'a fait plus "de bien sur la terre que Voltaire, que jamais il ne refusa un service qui fût en son pouvoir, et qu'il fit le plus digne usage de sa fortune. »
Des phrases, encore des phrases et toujours des phrases; voilà tout ce que les amis de Voltaire nous fournissent pour l'histoire des libéralités de Voltaire. Lepan (p. 101) est le seul qui se soit avisé de réduire en chiffres toutes ces déclamations. Ce calcul ne fut pas favorable à la gloire de Voltaire. La raison n'indique néanmoins aucun autre moyen pour trancher la question. Les libéralités se font au moyen de pièces d'argent ou de choses qui s'estiment à prix d'argent ; il faut des nombres, et rien que des nombres, et pas une seule phrase, pour apprécier le mérite d'un bienfait. La quotité donnée une fois connue, grâce aux nombres, rien n'est plus facile que de savoir s'ils sont proportionnés à la fortune du bienfaiteur et au hesoin de l'indigent.
Recourons donc aux chiffres, et voyons si l'arithmétique fournira des armes contre Voltaire. Prenons ses libéralités telles qu'elles nous sont transmises. Quand on veut s'assurer qu'une multiplication est juste, on en fait la preuve par la division. C'est en examinant cha-
cune des libéralités de Voltaire que nous parviendrons à savoir si leur total dépose en sa faveur ou tend à flétrir sa mémoire.
« On a fait plusieurs fois à M. de Voltaire, remarque Wagnière (p. 48), le reproche de lésine et d'avarice. Cela est cependant un peu contradictoire avec ses libéralités. » Wagnière se trompe. Il n'y a point de caractère absolu et qui n'offre aucune nuance. La hyène ne caresse-t-elle pas aussi ses petits, et ne les presse-t-el!e pas contre ses mamelles avec autant d'empressement que le font d'autres bêtes moins féroces et moins cruelles? Le lion ne rugit pas toujours; la chenille ne respecte-t-elle pas quelquefois la fleur qui vient de s'épanouir au rayon du soleil? quelques libéralités ne suffiraient pas pour prouver que Voltaire fut injustement accusé d'avarice. Il se disait très riche, c'était une raison pour qu'on s'adressât à lui dans le besoin. Celui qui n'a rien frappe à la porte de celui qui possède ; et quand il a faim, qu'il manque de vêtements pour se couvrir, de bois pour se chauffer, d'argent pour payer son loyer, le riche ne peut pas se défaire de lui avec des phrases, des compliments de condoléance; il est forcé de puiser dans sa bourse pour se débarrasser des importunités du solliciteur. Vous ne trouverez peut-être aucun homme qui n'ait fait Taumùne dans de pareilles circonstances. L'avarice ne consiste pas alors à ne pas donner, mais à donner le moins possible, à marchander avec les nécessités de l'indigence, à donner de mauvaise humeur, à craindre de trop donner, et à croire avoir beaucoup donné, à croire avoir donné ce qu'on s'est laissé arracher, ce qu'on a tâché, par mille pré-
textes, mille détours, mille défaites, mille mensonges, de ne pas lâcher d'une main rapace. Ce serait une chose singulière, si, dans une vie de quatre-vingt-quatre ans passés dans des châteaux, et dans l'administration d'une fortune aussi considérable, Voltaire était parvenu à se soustraire perpétuellement à toute occasion de délier les cordons de sa bourse en faveur des malheureux.
Comment s'exécutait-il dans ces fatales circonstances? Comme toute action d'humanité mérite un éloge, il paraîtra peut-être infâme aux yeux de quelques personnes de s'appesantir sur les libéralités de Voltaire, de les étudier dans leur principe, et de les juger avec sévérité. Ce rôle n'est ni sublime, ni consolant; mais Thistorien consciencieux est forcé d'immoler ses répugnances pour rendre à la vérité l'hommage que lui doit tout homme qui prend la plume. La Baumelle pouvait se dispenser d'examiner chacun des vers de la Henriade. Pour nous, il ne nous est pas permis d'accepter aveuglément tous les témoignages favorables ou défavorables à la mémoire de Voltaire.
Afin de mettre le lecteur en état de juger lui-même des sentiments de Voltaire, nous allons consacrer un article à toutes les classes de la société, et à toutes les personnes que Voltaire se flattait d'avoir accablées de bienfaits ou^que ses amis ont mises au rang de ses obligés.