‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 34 sur 55 · II. — Voltaire et sa famille · texte numérisé non relu

II. — Voltaire et sa famille

« Je me suis trouvé père de famille, sans avoir d'enfants, » écrivait Voltaire au roi de Prusse, le iOnovem-

bre 1149. Il se flatta de donnera ses parents des témoignages de sa tendresse. De là ce mot, du 3 mars 1169, à M"' de Saint-Julien : t Né presque sans bien, j'ai trouvé moyen d'être utile à ma famille. >

De quoi se composait sa famille?

C'était d'abord un arrière-cousin maternel, du nom de Daumart. Le 31 mai 1151, Voltaire mandait à M'"' de Fontaine : « Vous saurez que M'"" Denis était chargée d'envoyer 300 livres à Daumart. Je vous prie de lui dire que je lui donnerai 300 livres tous les ans, à commencer à la Saint-Jean prochaine. Je vous enverrai un mandat à cet effet sur M. Delaleu, ou vous pourrez avancer cet argent sur les revenus du pupille, et sur la rente qu'il méfait : cela est à votre choix. J'ignore ce qui convient au jeune Daumart; je sais seulement que lOOécus lui conviendront. Trouvez bon que je m'en tienne à cette disposition que j'avais déjà faite. M""' Denis embellit tellement le lac de Genève, qu'il reste peu de chose pour les arrière-cousins. » Plus tard Voltaire recueillit chez lui le jeune Daumart pour le faire traiter par Tronehin, qui le rendit boiteux (1), et si boiteux, que le pauvre boiteux était le plus déterminé des boiteux de la province. Malgré cela il ne laissait pas de tuer, en clopinant, tous les renards et les cormorans qu'il rencontrait (2). Voltaire crut devoir l'envoyer aux eaux, pour le guérir d'un rhumatisme qui ressemblait à une sciatique : les eaux n'eurent aucune vertu sur le voyageur; Voltaire inquiet s'adressa à un chirurgien-major

(1) Lettre à M"* Je Fontaine, du 1*) avril 1759.

(2) Lcllre à la même, du 5 mai 1759.

des gendarmes du roi et lui exposa l'état de son parent (1 ) . Ce médecin, pas plus que Tronchin, ne rétablit Daumart, dont la vie devint pire que la mort (2). Il passa des années entières couché sur le dos, toujours suppurant, sans pouvoir se remuer, au point qu'il fallait lui présenter à manger comme à un enfant (3). Il mourut au château de Ferney. Mais Voltaire avait profité de sa présence pour l'amener à signer une lettre à l'archevêque d'Auch, dans laquelle Voltaire était comblé d'éloges (4).

Sur le Livret de Voltaire^ nous avons remarqué ces mots : « 3,600 livres à mes neveux, t Cette pension de 3,600 livres que Voltaire prélevait sur ses revenus de ms pour ses neveux, n'avait pas toujours été aussi considérable. Le 30 mars 1768, il mandait à M. Delaleu qu'au lieu de 1,200 Uvres qu'avait touchées jusqu'alors M. d'Hornoy, il aurait désormais une aubaine de 1,800, et qu'il serait aussi favorisé que l'abbé Mignot qui recevait depuis longtemps une rente de cette dernière somme. Mais Voltaire ne payait pas régulièrement ces deux pensions , il profitait du dérangement de ses affaires pour accumuler des arrérages et laisser attendre ses neveux.

C'est pourquoi, le 18 janvier 1177, il disait à M^ Dutertre : « Il faudra que mes neveux attendent comme moi le débrouillement de mes affaires, et qu'ils ne soient payés qu'à la fin de 1778 de la petite pension qu'ils ont bien voulu accepter. Ils recevront alors deux années, et

(1) Lettre à Bagicu, du 11 janvier 17G1.

(2) Leitrc à M"'» de Fontaine, du 27 février 17bl .

(3) Lettre à M-»" de Florian, du 28 janvier 1763.

(4) Œuvres de Voltaire, t. LXI, p. 456.

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si je meurs dans l'intervalle, ils trouveront dans ma succession de quoi se dédommager. ♦

Ces gratifications n'étaient pas tout à fait aussi méritoires qu'on serait tenté de le croire. L'abbé Mignot, fils de Pierre-François Mignot, marié à Marie Arouet, était, depuis 1150, conseiller au parlement de Paris. M. de Dompierre d'Hornoy, fils de M"'" de Fontaine, n'eut le même titre qu'en 1103. Voltaire ne cessa de leur recommander tous les procès qu'il eutà soutenir à Paris, toutes les affaires qui ressortissaient au parlement dont ils faisaient partie. Tous les services, toutes les démarches qu'il pouvait attendre de leur zèle, de leur position, il les demanda. Il exploita surtout la jeunesse de M. d'Hornoy. Il l'aspostrophait ainsi dans une lettre, du 5 mai 1159, à M'"' de Fontaine : « Je n'oublierai point les offres que vous me faites d'être quelquefois à Paris mon ambassadeur auprès des puissances nommées banquiers, notaires ou procureurs de parlement. » Le 11 juin 1161, il écrivait à M'"*' de Fontaine : « Je vous exhorte à vous faire raison des Bernard. Si vous pouviez tirer quelque chose de la banqueroute de ce faquin de Samuel, fils de Samuel, maître' des requêtes, surintendant de la maison de la reine, et banqueroutier frauduleux, ce serait une bonne affaire pour la famille. 11 faudrait charger d'Hornoy de cette affaire quand il aura fait son droit, et qu'il aura emporté vigoureusement ses licences : il prendra des conseils de son oncle l'abbé, et il n'est pas douteux qu'a^ lors il ne triomphe. » Plus tard, le 20 novembre 1114, il félicita M. d'Hornoy d'être devenu un très bon rapporteur. Le 14 auguste 1163, il le chargea d'une commission très importante. 11 finit par faire de lui un

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Moussinot IL C'est ce qu'attestent toutes les lettres, encore inédites, qu'il lui envoyait.

Voltaire avait aussi deux nièces, sœurs de Tabbé Mignot. L'aînée se nommait Marie-Louise, et l'autre Mario- Élisabeth. Suivant sa lettre, du 4 novembre 1138, à Moussinot, Voltaire pensait qu'elles auraient 350,000 livres à partager avec leur frère, après la mort de leurs parents. Il s'attacha particulièrement à l'aînée, et ne négligea rien pour lui plaire. Le 4 janvier 1138, il mandait à Moussinot : « Je vous prie instamment d'aller voir M"*" Mignot l'aînée, de lui donner le sac de 1,000 livres, lui demandant bien pardon de ma grossièreté, et lui disant qu'il y en a 400 pour la cadette. » A cette cadette il eut volontiers donné pour mari quelque bon gros robin ; mais pour l'aînée, il songea à un jeune homme de condition, et pressa beaucoup la conclusion de ce mariage, comme il le mandait, le 6 décembre 1131, à Thieriot. Il espérait les établir dans le voisinage de Cirey. Le 21 décembre 1131, il disait à Thieriot: « Je connais mieux la cadette que l'aînée, mais quand il s'agira d'établir cette cadette, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir. Au bout du compte, je n'ai de famille qu'elles; je serai très aise de me les attacher. Il faut songer qu'on devient vieux, infirme, et qu'alors il est doux de retrouver des parents attachés par la reconnaissance. Si elles se marient à des bourgeois de Paris, serviteur très humble! elles seront perdues pour moi. » Mais, le 23 suivant. Voltaire apprenait à Thieriot queMarie-Louise refusa sa main au campagnard qu'on lui proposait avec la perspective de 8, 000 livres de rente au moins. L'oncle se résigna et attendit. Bientôt un M. de La Rochemon-

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dière, conseiller auditeur à la Chambre des comptes, se présenta. « Si je peux faciliter le mariage, avouait Voltaire, le ' février l'î39, à Thieriot, en assurant 25,000 livres, je suis tout prêt; et s'il en veut 30, j'en assurerai 30; mais, pour de l'argent comptant, il faut qu'il soit assez philosophe pour se contenter du sien, et de 20,000 écus que ma nièce lui apportera. Je me suis cru, en dernier lieu, dans la nécessité de prêter tout ce dont je pouvais disposer. Le prêt est très assuré, le temps du payement ne l'est pas; ainsi je ne peux m'engager à rien donner actuellement par un contrat. Mais ma 'nièce doit regarder mes sentiments pour elle comme quelque chose d'aussi sûr qu'un contrat par-devant notaire. J'aurais bien mauvaise opinion de celui qui la recherche si un présent de noce de plus ou de moins qu'il doit laisser à ma discrétion, pouvait empêcher le mariage. C'est une cliose que je ne peux soupçonner. Je ferai à peu près [)our la cadette ce que je fais pour l'aînée. » Cette dernière finit par épouser M. Denis, et alla s'établir à Lille. De là cette confidence de Voltaire à Thieriot, le 8 mars 1138 : « Je l'eusse mieux aimée à Paris ou dans mon voisinage. Elle épouse du moins un homme dont tout le monde m'écrit du bien. Elle sera heureuse partout où elle sera. Si vous avez un peu d'amitié pour la cadette, recommandez-lui de faire comme son aînée; je ne dis pas de s'en aller en province, mais de choisir un honnête homme, quelque garçon de mérite avec qui je pusse vivre. Je ne veux point laisser mon bien à un sot. Je lui donnerai à peu près autant qu'à son aînée. » Le 5 juin suivant, Voltaire racontait les noces de cette cadette prédestinée à venir manger à Paris un bien hon-

nête avec M. de Fontaine, qu'elle avait choisi pour chère moitié. Il lui assurait une dot de 25,000 livres. Comme Arouet était intervenu dans ces contrats. Voltaire chargea Thieriot, le 22 et le 28 mars, de demander pour quelle somme il s'y était engagé. Suivant M™** de Graffîgny (p. 13), Voltaire avait d'abord eu l'intention d'accorder 80,000 livres et de la vaisselle d'argent de la valeur de 12,000 à sa nièce de prédilection, mais il se réduisit à 30,000 livres. Acette occasion M'"' du Ghastelet disait (1) : « Je ne trouve point le présent de M. Arouet vilain, pour un présent. M. de Voltaire a doté sa nièce; cela est tout différent et n'est pas commun. J'aurais bien voulu, quand je me suis mariée, que chacun de mes oncles et de mes tantes m'eussent fait un aussi beau présent que celui de M. Arouet. »

Il résulte de sa correspondance que Voltaire ne fit que constituer une rente en faveur de ses nièces, sans leur en abandonner le capital. Ce ne fut pas la seule fois qu'il se flatta de les avoir enrichies. Le 14 septembre 1762, il disait à d'Argental : « J'avais des rentes viagères et de l'argent comptant. Je me suis défait de ce dernier embarras, en assurant à M™* Denis 16,000 livres de rente; j'en ai donné 3 à M""' de Fontaine. » Mais elles ne devaient en jouir qu'après sa mort. M'"** de Fontaine, étant décédée avant lui, ne reçut donc de lui que sa dot. Elle lui rendit de grands services. Elle ne reculait ni devant les frais, ni devant les fatigues du voyage pour le visiter. Nous savons qu'elle était chargée de faire ses emplettes de tableaux et de

(1) Pièces inédites de Voltaire, p. 271.

meubles, et qu'elle lui envoya beaucoup de pastels. Le 6 septembre 1155, il la priait de payer les copies qu'elle avait commandées de laPucelle d'Orléans, suivant Tordre qu'il lui en avait donné.

Dans une lettre, du 10 mai 1738, à Thieriot, M'"^ Denis (1) disait de son mari, commissaire ordonnateur des guerres : « Mon oncle aime tendrement M. Denis : je n'en suis pas étonnée, car il est fort aimable. Je ne sais s'il m'est permis de parler comme cela d'un mari que Ton aime tendrement : cependant, comme je suis persuadée que Ton peut ouvrir son cœur à ses vrais amis, et que je me flatte que vous voulez bien vous mettre de ce nombre, je vous parle librement do ma situation que je trouve très heureuse. Je me suis liée avec un caractère extrêmement aimable, joint à beaucoup d'esprit; nous avons tous deux les mêmes goûts, nous nous aimons réciproquement, et je ne changerais pas mon sort pour une couronne. Je crois que je m'accommoderais assez de la vie que je mène ici (à Landau) ; j'y ai une fort bonne maison, et quatre cents officiers à ma disposition, qui sont autant de complaisants, sur lesquels j'en tirerai une douzaine d'aimables qui souperont souvent chez moi. » Elle coula ainsi les jours les plus agréables, s'affranchit de toute gène, et s'abandonna à la société qui encombrait son salon. Dans ses festins, dans ses soirées, elle se distingua par son affabilité et parvint à charmer tous ceux qui la connaissaient. Elle devint une femme du monde accomplie. Malheureusement la mort de son mari, arrivée en 1144,

[l] Pièces inédites de VoUmire, p. 289,

la força de diminuer ses dépenses. Elle était trop accoutumée au tourbillon des plaisirs pour ne pas s'ennuyer dans une retraite. Elle était jeune , elle était riche; elle espéra convoler en secondes noces. En attendant, elle ne perdit aucune occasion de se distraire, suivant les Mémoires et les lettres de tous ceux qui l'ont connue.

De son côté Voltaire perdit W" du Ghastelet. Il avait besoin de quelqu'un pour faire les honneurs de sa maison. M'"' Denis lui convenait-elle? Voltaire lui reconnaissait toutes les qualités qu'il désirait de trouver. Aussi, le 2 juin llSl, mandait-il à Thieriot : « M'"^ Denis a le talent de meubler des maisons et d'y faire bonne chère, ce qui, joint à ses talents de la musique et de la déclamation, compose une nièce qui fait le bonheur de ma vie. » Il ne parla plus d'elle qu'avec tendresse. Le 10 mai 1164, il écrivait à Damilaville: « M'"^ Denis, maîtresse de la maison, me tient lieu de femme. » Dans une autre lettre, du 8 novembre 1166, au même correspondant, il se sert de cette expression : « Ma femme et moi. » Quelquefois il l'appelait maman Denis, comme on le voit dans ses missives, du 14 novembre 1166, à M'"« de Florian, et du 15 mars 1168, à M. Hennin. Le président de Brosses, Marmontel, Longchamp, Rousseau, les Mémoires de Bachaumont s'accordent à louer la manière dont elle recevait les

étangers.

Pour demeurer chez Voltaire, elle avait renoncé à un mariage, elle avait quitté la capitale, ce séjour si agréable pour une femme galante. En accueillant les visiteurs, en leur faisant les honneurs de la table et de

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la maison, elle épargnait un temps précieux au philosophe, et lui rendait un service dont personne n'aurait pu et peut-être n'aurait voulu se charger. Le soin qu'elle avait de n'offrir que des hais, des soirées, des spectacles et des festins dignes de l'opulence et de la réputation de son oncle, l'exposait journellement au courroux de ce dernier. Il est vrai que boire, manger, causer^ folâtrer, danser et s'amuser semblaient être le but de toute son existence. Aucun biographe, ni aucun voyageur ne citent un seul trait de bienfaisance de sa part; on parle de ses divertissements, mais on garde le silence sur ses bonnes œuvres. Elle ne paraît pas avoir plaidé une seule fois la cause des malheureux auprès du vieillard millionnaire, ni solUcité quelque secours en leur faveur. Elle nourrissait bien ses parasites, mais elle ne s'inquiétait pas de leur sort.

Voltaire eût souhaité de la voir plus économe et plus simple. 11 tolérait ce qu'il ne pouvait empêcher. Chaque fois qu'on lui demandait des secours ou qu'il réclamait des arrérages de ses débiteurs, il avait soin de s'oublier, et d'exploiter le nom de M""^ Denis. Il s'en servit admirablement comme de la précaution oratoire la plus pathétique pour se débarrasser des emprunteurs insolvables, ou pour faciliter ses rentrées. Il semblait n'être que l'avocat de sa nièce. Quand cette ruse avait réussi, il se gardait bien de lui confier ses capitaux. Sans cesse il comptait avec elle, et lui allouait le budget qu'elle ne devait pas dépasser, quoique ses revenus lui permissent de la laisser faire de plus fortes dépenses. Il se vanta de lui avoir donné la seigneurie de Ferney; In vérité est qu'il n'acheta ce domaine sous le nom de

M*"" Denis, qu'afm de le vendre plus facilement dans le cas où il aurait été obligé de s'expatrier. Il lui assura des rentes, mais dont elle ne jouirait que quand il serait mort. En attendant, il la tenait dans une gêne continuelle. Toute sa générosité à son égard se borna à un entretien honnête.

Le lecteur peut juger maintenant combien Voltaire exagérait, quand il écrivait, le 21 janvier 1169, à Thieriot : « Je me suis dépouillé d'une partie de mes rentes en faveur de mes neveux et de mes nièces. »

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