X. — Voltaire et les libraires
Dans son Art poétique, Boileau avait dit ;
Je sais qu*un noble esprit peut, sans honto et sans crime, Tirer de son travail un tribut légitime.
Au xviiï* siècle, aucun écrivain ne se faisait un scrupule de vendre le fruit de ses veilles. La propriété littéraire était reconnue dans toutes les classes de la société. Elle s'était mise sous la protection des lois. A la requête de Crébillon, qui s'était plaint de ce qu'on avait saisi sa part d'auteur de Catilina entre les mains des comédiens, et la somme pour laquelle cette pièce avait été cédée au libraire Prault pour la publier, il fut rendu, le 21 mars 1749, un Arrest du Conseil d' Estât du Roy, qui déclara que les productions de l'esprit n'étaient point au rang des effets saisissables.
Quelle était alors la valeur d'une propriété littéraire? Pour éclaircir cette question, il faut prouver que le nombre des lecteurs était loin d'être considérable.
Le Mercure de France était le journal le plus répandu de l'Europe; quand on en tira 7,000 exemplaires, La Harpe en parla dans sa Correspondance littéraire (t. II. p. 300) comme d'un succès sans exemple. La Harpe était peut-être la dupe des bureaux, car, en 1763,
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le Mercure publia la liste de ses souscripteurs; elle ne n'en présentait que 1,600, savoir 600 pour Paris, 900 pour la province et de 30 à 40 pour l'étranger. A Londres, où les débouchés sont plus considérables qu'à Paris, quand le Courrier de V Europe qui avait intlué sur la guerre d'Amérique compta 5,000 abonnements, son directeur, De Serres de Latour fut étonné de sa fortune, dit Brissot, (t. II, p. 166 de ses Mémoires). L'ouvrage qui fit le plus de bruit fut V Encyclopédie, dont chaque volume revenait à 1 louis. Elle ne compta d'abord que 3,000 souscripteurs; en septembre 1764, Grimm, dans sa Correspondance littéraire, regardait ce nombre comme un prodige. V Encyclopédie eut mille peines à atteindre au chiffre net de 4,000 abonnés.
Beaucoup d'ouvrages eurent un succès prodigieux, mais n'enrichirent guère leurs auteurs.
Dans sa lettre, du 27 mai 1750, au marquis de Stainville, Montesquieu nous apprend que son Esprit des lois eut vingt-deux éditions en dix-huit mois, et qu'il fut traduit dans toutes les langues. Ses lettres, du 7 mars 1749, au grand-prieur Solar, du 27 juin 1751, et du 4 octobre 1752, à l'abbé de Guasco, attestent que le seul profit qu'il en retira fut de vendre beaucoup de vin de son crû aux /anglais.
Delille ne retira que 400 francs de sa traduction des Géorgiques. Les Mémoires de Grammont ne furent vendus que 1,500 francs. Par l'intermédiaire de Dalembert, Bernardin de Saint-Pierre remit (1) le manuscrit
(1) Peigûot, Ammemeuts philologiques. Dijon, 184i. In-8", p. 261'
de son premier ouvrage pour un billet de 1,000 livres.
Dans sa lettre du 18 août 1749, à Georges 3Iontagu, Horace Walpole nous apprend que Field'ing ne retira d'abord que 600 livres sterling de son Tom Jones.
Grébillon vendit 40 louis sa pièce de Xerxès, au dire de Collé (t. I. p. 72). Quant à son Catilina, attendu avec la plus vive impatience depuis trente ans, et dont les morceaux les plus saillants avaient été lus dans des séances de l'Académie française, il lui valut 3,600 francs (1).
Collé fit imprimer à ses frais son Théâtre de société. « En comptant tout, dit-il, il me revient à 3,077 livres 10 sous; il se vend 8 livres 8 sous les deux volumes. Le produit net pour moi sera de 6 livres par chaque exemplaire. » Collé n'obtint probablement pas ce bénéfice, car il laissa au libraire Gueffier le soin de publier une seconde édition de son Théâtre en trois volumes ; elle ne fut tirée qu'à 1,500 exemplaires, comme il l'avoue lui-même (t. III. p. 370).
« J'étais lié avec l'abbé de Condillac, raconte Rousseau au livre VII de ses Confessions. Je suis le premier peut-être qui ait vu sa portée, et qui Tait estimé ce qu'il valait. Il travaillait à V Essai sur Voricjine des connaissances humaines, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence, et la métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet bien attrayant. Je parlai à Diderot
(1) Bulletin du bibliophile, de 1830.
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de Condillac et de son ouvrage. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de l'abbé, et ce grand métaphysicien eut de son premier volume, et presque par grâce, 100 écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. >
Ouvrons les Confessions de Rousseau pour savoir €e que lui valut le métier d'auteur. « Pissot, mon libraire, rapporte Rousseau, me donnait toujours très peu de chose de mes brochures, souvent rien du tout; et, par exemple, je n'eus pas un liard de mon premier Discours ;hideroi le lui donna gratuitement. Il fallait attendre longtemps et tirer sou à sou \o peu qu'il me donnait. — Après avoir demeuré longtemps sans entendre parler de ï Emile, qui m'avait coûté vingt ans de méditation et trois ans de travail, depuis que je Tavais remis à M"'*' de Luxembourg, j'appris enfin que le marché en était conclu à Paris avec le libraire Duchesne, et par celui-ci avec le libraire Néaulme d'Amsterdam. M""" de Luxembourg: m'envova les deux doul>les de mon traité avec Duchesne pour les signer. Je reconnus l'écriture pour être de la même main dont étaient celles des lettres de M. de Malesherbes, qu'il ne m'écrivait pas de sa propre main. Cette certitude que mon traité se faisait de l'aveu et sous les yeux du magistrat me le fit signer avec confiance. Duchesne me donnait de ce manuscrit 6,000 francs, la moitié comptant, et, je crois, cent ou deux cents exemplaires. En attendant, je mis la dernière main au Contrat social , et l'envoyai l\ Rey, fixant le prix de ce manuscrit à 1,000 francs, qu'il me donna. — Je pris le parti de céder pour i± louis mon extrait de la Paix perpétuelle à un certain
M. Bastide, auteur d'un journal appelé le Monde. Notre accord était qu'il s'imprimerait dans son journal; mais sitôt qu'il fut propriétaire de ce manuscrit, il jugea à propos de le faire imprimer à part. Mon Dictionmire de musique m'avait valu 100 louis comptant et 100 écus de rente viagère. Il se présenta une compagnie de négociants de Neufchâtel pour l'entreprise d'une édition générale de mes écrits. J'avais, tant en ouvrages imprimés qu'en pièces encore manuscrites, de quoi fournir six volumes in-quarto; je m'engageai à veiller sur l'édition: au moyen de quoi ils devaient me faire une pension viagère de 1,600 livres de France, et un présent de 1,000 écus une fois payés. L'entreprise s'évanouit. » Suivant La Harpe (t. I. p. 189), Diderot obtint 100 écus du libraire auquel il remit son premier ouvrage. Plus tard, raconte M"'^ de Vandeul, il composa V Essai sur le mérite et la vertu, les Pensées philosophiques, V Interprétation de la nature, les Bijoux indiscrets, les Lettres sur les sourds et les aveugles; chacun de ces manuscrits ne lui rapporta que 50 louis. Pour 1,200 francs par an, il se chargea de la direction de V Encyclopédie, Aussi Voltaire disait-il, le 26 février 1758, à d'Argental : « Des engagements avec les libraires ! Est-ce bien à un grand homme tel que lui à dépendre des libraires? C'est aux libraires à attendre ses ordres dans son antichambre. Cette entreprise vaudra donc à M. Diderot environ 30,000 livres! Elle devait lui en valoir 200,000 (j'entends à lui et à M. Dalembert, et à une ou deux personnes qui les secondent); et s'ils avaient voulu seulement honorer le petit trou de Lausanne de leurs travaux, je leur aurais fait mon billet
de 200,000 livres. Il est question de ne pas travailler en esclaves des libraires. »
Voltaire n'a pas été moins fécond que tous ces illustres écrivains. Il s'agit de savoir quel profit il retirera de ses nombreux écrits.
A-t-il travaillé en esclave des libraires? Non; il ne les gâtait pas. C'est ce qu'atteste cette lettre qu'il adressa, le li décembre 1730, à son ami Berger : « Je vais faire partir la pièce (de V Enfant prodigue) et la préface pour être imprimée par le libraire qui en oiïrira davantage, car je ne veux faire plaisir à aucun de ces messieurs, qui sont, comme les comédiens, créés par les auteurs, et très ingrats envers leurs créateurs. J<^ suis indigné contre Prault; faites-lui sentir ses torts et punissez-le en donnant la pièce à un autre. Ainsi, ncfjocie::. avec le libraire le moins fripon et le moins ignorant que faire se pourra. »
A la vérité, je lis ces mots dans le Commentaire 1iistorique : « Je ne puis assez m'élonner de la bassesse avec laquelle tant de barbouilleurs de papier ont imprimé qu'il (Voltaire) avait fait une fortune immense par la vente continuelle de ses ouvrages. » Que faut- il en conclure? Que Voltaire s'est mis en contradiction avec lui-même; car, dans ce même Commentaire historique^ il avoue que le succès de la Henriade en Angleterre fut le commencement de sa fortune. Sa lettre, du i± mars 1134, atteste que d'autres ouvrages contribuèrent à l'enrichir. Nous Tavons démontré plus haut.
Devenu riche, a-t-il renoncé au profit qu'il avait le droit de tirer de ses ouvrages? Non. A toutes les époques de sa vie, il n'a cessé d'exiger des honoraires de
ses éditeurs. Ainsi, le 29 mai 1733, il manda à Cideville : c( A l'égard de Charles A7/, Jore peut en tirer sept cent cinquante et m'en donner deux cent cinquante pour ma peine. » Le 19 juin suivant, il lui écrit : « Je ne change rien du tout à mes dispositions avec Jore, et j'insiste plus que jamais pour avoir les cent exemplaires (des Lettres philosophiques), dont il faut que je donne cinquante, qui seront répandus à propos. >-> Le 18 septembre 1736, il écrit à Berger : « Vous savez sans doute le marché que j'ai fait avec Prault. Je lui donne la Henriade, à condition qu'il m'en donnera soixante et douze exemplaires magnifiquement reliés et dorés sur tranche. Outre cela, je veux en avoir une centaine d'exemplaires au prix coûtant, en feuilles, que je ferai relier à mes frais. Quand je parle d'acheter cent exemplaires au prix coûtant, je veux bien mettre quelque chose au-dessus, afin que le libraire y gagne. C'est comme cela que je l'entends. » Le 2o février 1737, il mande à d'Argental : « Si cet Enfant iy Enfant prodigue) a gagné sa vie, je vous prie de faire en sorte que son pécule me soit envoyé tous frais faits. C'est une bagatelle ; mais il m'est arrivé encore de nouveaux désastres; j'ai fait des pertes dans le chemin. » Le 14 septembre suivant, il dit à fabbé Moussinot : « Je prie iM. votre frère d'aller trouver Prault et de lui dire que s'il veut donner 1,200 livres de V Enfant prodigue, 000 livres comptant et 600 après l'impression, on lui livrera le manuscrit avec l'approbation, pourvu qu'il n'ébruite pas la chose avant le temps. » Le 7 octobre, nouvelle lettre : « M. Moussinot ne délivrera le paquet à M. Prault qu'en cas que ledit Prault fasse le billet dont
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le modèle est ci-joint. > Le 3 décembre, même sujet : € De plus, Prault doit 50 livres à M. votre frère pour pot-de-vin. Je veux qu'il les paye. » Citons ici cette lettre que Prault envoya, le :24 janvier 1139, à M"'® de Chambonin : « J'ai commencé par imprimer la lienrinde, avec des corrections considérables; et M. de A'oltaire, en me la donnant, en abandonna le profit à un jeune homme (La Mare) que ses talents lui ont attaché, et à qui il fait encore présent de sa tragédie de la Mort de César, li permit, dans un autre temps, à un autre libraire de réimprimer Zaïre, dont le privilège ét^ii expiré. 11 m'a donné, à moi, ses tragédies d'Œdipe, Mariamne et Brntus, J'ai imprimé ï Enfant prodigue : celui qui fut chargé d'en faire le marché m'en demanda un prix si honnête, que, bien loin de contester avec lui, je lui donnai 1(M> francs au-dessus du prix qu'il m'en avait demandé. Quelques jours après, M. de Voltaire m'écrivit qu'il n'exigerait jamais d'argent pour le prix de ses pièces, ni pour aucun autre de ses ouvrages, mais seulement des livres. Enfin il a fait présent de ses Éléments de Newton à ses libraires de Hollande. Peu de temps après, on en a fait une édition sous le titre de Londres, et je sais que le libraire qui l'avait faite, à l'insu de M. de Voltaire, crut cependant, avant de la faire paraître, lui devoir l'attention de la lui communiquer et de se soumettre à ses corrections. L'édition en état de paraître, M. de Voltaire en a acheté cent cinquante exemplaires pour faire des présents à Paris, qu'il a payés, et qui lui reviennent, avec la reliure, à près de 100 pistoles. » Arrivons à l'année 1700. Le 11 mai, Voltaire dit à d'Argental : « Vous me faites un plaisir
sensible en donnant le produit de l'impression (de Zulime) à Lekain. II faudra qu'il veille à empêcher les éditions furtives. Vous pouvez promettre le profit de Tédition de Tancrède à M"" Clairon; ainsi il n'y aura point de jalousie, et Lekain pourra hautement jouir de ce petit bénéfice, supposé que la pièce réussisse. » Dans le mois d'avril 1707, il est encore question de Lekain. Le libraire Lacombe, qui avait édité les Seytiies, reçut ce billet de Voltaire : « Je vous prie de donner un petit honoraire de :25 louis d'or à M. Lekain pour toutes les peines qu'il a bien voulu prendre; car, quoique cette pièce ne fût point faite du tout pour Paris, il faut pourtant témoigner sa reconnaissance à celui qui s'est donné tant de peine pour si peu de chose. Je suppose que la pièce a quelque succès : si vous y perdez, je suis prêt à vous dédommager. » Cependant voici Wagnière (p. 37) qui fait cette observation : « Je puis certifier à tous les détracteurs de M. de Voltaire que jamais, dans les :2o années que j'ai eu le bonheur de lui être attaché, il n'a exigé la moindre rétribution d'aucun de ses ouvrages; qu'au contraire, je lui en ai vu souvent acheter des exemplaires pour les donner à ses amis, et qu'il n'a jamais voulu souffrir que ceux qu'il en gratifiait me fissent quelque présent, dans la crainte que l'on ne dît qu'il se servait de mon nom pour les vendre. » Il est évident que les lettres de Voltaire donnent un démenti à Wagnière. Mais Wagnière lui-même vient réfuter son allégation; car il avoue (p. 171) que le libraire Panckoueke lui donna un billet de 6,000 francs à l'occasion d'une édition des Œuvres de Voltaire. Colfini (p. S5o et 164), plus sincère, nous apprend que Vol-
taire lui céda le produit de l'édition de VOrphelhi de la Chine, et que les frères Cramer le récompensèrent généreusement de la peine qu'il avait eue de soigner les manuscrits des Œuvres de Voltaire que ces libraires publiaient à Genève.
Toutes ces citations, qu'il serait facile de multiplier, et auxquelles le lecteur peut joindre des faits analogues éparpillés dans tout le cours de nos recherches, démontrent que Vohaire ne travaillait pas en esclave des libraires. Car, pour eux, donner des livres à Voltaire, ou donner de l'argent à ses secrétaires et à ses courtiers, c'était toujours donner. Voltaire avait le droit d'exiger d'eux des honoraires ; je ne lui en fais pas de reproche.
Qu'il soit aussi permis de prouver qu'il lui est arrivé plusieurs fois de frustrer ses éditeurs. Il résulte de sa lettre, du 2 novembre 1731, à Cideville, qu'il chercha à interdire l'entrée en France de l'édition de ses Œuvres faite à Amsterdam, chez Ledet et Desbordes, afin de favoriser la vente d'une édition des mêmes Œuvres qu'il surveillait à Rouen, au détriment du marché fait avec Ledet d'Amsterdam (1). De même en 1740. Le i" juin, il écrit à Van Duren, libraire à La Hâve : « J'ai en main un manuscrit singulier, composé par un des hommes les plus considérables de l'Europe; c'est une espèce de réfutation du Prince de Machiavel, chapitre par chapitre. L'ouvrage est nourri de faits intéressants et de réflexions hardies qui piquent la curiosité du lecteur, et qui font le i)rorit du libraire. Je suis
(1) Lettres de La Beaumelle à Voltaire Londres, 1763. In-12, p. loi.
chargé d'y retoucher quelque petite chose, et de le faire imprimer. J'enverrais l'exemplaire que j'ai entre les mains à condition que vous le ferez copier à Bruxelles, et que vous me renverrez mon manuscrit ; j'y joindrais une Préface, et je ne demanderais d'autre condition que de le bien imprimer et d'en envoyer deux douzaines d'exemplaires, magnifiquement reliés en maroquin, à la cour d'Allemagne qui vous serait indiquée. Vous m'en feriez tenir aussi deux douzaines en veau. Mais je voudrais que le Machiavel, soit en italien, soit en français, fût imprimé à côté de la réfutation, le tout en beaux caractères et avec grande marge. » Van Duren s'empressa d'imprimer le manuscrit proposé. Que se passa-t-il depuis? Voltaire va nous l'apprendre. Le '20 juillet, il mande à Frédéric le Grand, l'auteur de la réfutation de Machiavel : « La première chose que je fis hier, en arrivant (à la Haye), fut d'aller chez le plus retors et le plus hardi libraire du pays, qui s'était chargé de la chose en question. Je répète à Votre Majesté que je n'avais pas laissé dans le manuscrit un mot dont personne en Europe pût se plaindre. Mais, malgré cela, puisque Votre Majesté avait à cœur de retirer l'édition, je n'avais plus ni d'autre volonté ni d'autre désir. J'avais déjà fait sonder ce hardi fourbe nommé Jean Van Duren, et j'avais envoyé en poste un homme qui, par provision, devait du moins retirer, sous des prétextes plausibles, quelques feuilles du manuscrit, lequel n'était pas à moitié imprimé; car je savais bien que mon Hollandais n'entendrait à aucune proposition. En effet, je suis venu à temps ; le scélérat avait déjà refusé de rendre une page du manuscrit. Je l'envoyai chercher,
je le sondai, le tournai de tous les sens; il me fit entendre que, maître du manuscrit, il ne s'en dessaisirait jamais pour quelque avantage que ce pût être ; qu'il avait commencé l'impression, qu'il la finirait. Quand je vis que j'avais affaire à un Hollandais qui abusait de la liberté de son pays, et à un libraire qui poussait à l'excès son droit de persécuter les auteurs, ne pouvant ici confier mon secret à personne, ni implorer le secours de l'autorité, je me souvins que Votre Majesté dit, dans un des chapitres de V Anti-Machiavely qu'il est permis d'employer quelque honnête finesse en fait de négociation. Je dis donc à Jean Van Duren que je ne venais que pour corriger quelques pages du manuscrit, t Très volontiers, monsieur, me dit-il; si TOUS voulez venir chez moi, je vous le confierai généreusement feuille à feuille : vous corrigerez ce qu'il vous plaira, enfermé dans ma chambre, en présence de ma famille et de mes garçons. » J'acceptai son offre cordiale, j'allai cliez lui et je corrigeai en effet quelques feuilles qu'il reprenait à mesure et qu'il lisait pour voir si je ne le trompais point. Lui ayant inspiré par là un [leu moins de défiance, j'ai retourné aujourd'hui dans la même prison, où il m'a enfermé de même, et, ayant obtenu six chapitres à la fois, pour les confronter, je les ai raturés de façon et j'ai écrit dans les interlignes de si horribles gahmatias et des coq-à-l'âne si ridicules, que cela ne ressemble plus à un ouvrage. Cela s'appelle faire sauter son vaisseau en l'air pour n'être point pris (>ar l'ennemi. J'étais au déses[)oir de sacrifier un si bel ouvrage, mais enfin j'obéissais au roi que j'idolâtre, et je vous réponds que j'y allais de bon cœur. Qui est
étonné à présent et confondu? C'est mon vilain. » Cette lettre n'a pas besoin de commentaire. Qu'advint-il ensuite? Dans le mois d'août, Voltaire écrit à Frédéric le Oand : « Croiriez-vous que Van Duren, ayant le premier annoncé qu'il vendrait V Anti-Machiavel, est en droit par là de le vendre, selon les lois, et croit pouvoir empêcher tout autre libraire de vendre l'ouvrage? » En dépit de ces prétentions, Voltaire envoie ce billet, le 18 du même mois, à l'abbé Moussinot : « Vous pouvez transiger avec Prault fils, mais il ne faudra pas moins qu'un marché de mille écus, dont le dixième, s'il vous plaît, sera pour vous. Je n'ai nulle part ni au manuscrit, ni au profit. Je remplis seulement ma mission. » En attendant que Prault eût publié à Paris V Anti- Machiavel^ Voltaire en faisait commencer une édition à La Haye même, comme nous l'apprend sa lettre, du ±1 septembre, à Frédéric le Grand. Pourquoi cette édition? Il nous répond, dans sa missive, du 1^ octobre^ à l'auteur couronné : « J'ai fait travailler nuit et jour à cette nouvelle édition, dont je vais distribuer les exemplaires dans toute l'Europe, pour faire tomber celle de ^an Duren, Si, après avoir confronté l'une et l'autre. Votre Majesté me trouve trop sévère ; si elle veut conserver quelques traits retranchés ou en ajouter d'autres, elle n'a qu'à dire ; comme je compte acheter la moitié de la nouvelle édition de Paupie pour en faire des présents, et que Paupie a déjà vendu par avance l'autre moitié à ses correspondants, j'en ferai commencer dans quinze jours une édition plus correcte, et qui sera conforme à vos intentions. Donnez-moi, Sire, des ordres J^recis. Si votre Majesté ne trouve pas assez encore que
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rédition de Van Duren soit étouffée par la nouvelle, si elle veut qu'on retire le plus qu'on pourra d'exemplaires de celle de Van Duren, elle n'a qu*à ordonner. J'en ferai retirer autant que je pourrai, sans affectation, dans les pays étrangers, car il a commencé à débiter son édition dans les autres pays ; c'est une de ces fourberies à laquelle on ne pouvait remédier. Je suis obligé de soutenir ici un procès contre lui ; l'intention du scélérat était d'être seul le maître de la première et de la seconde édition. Il voulait imprimer et le manuscrit que j'ai tenté de retirer de ses mains, et celui même que j'ai corrigé. Il veut friponner sous le manteau de la loi. H se fonde sur ce qu'ayant le premier manuscrit de moi, il a seul le droit d'impression; il a raison d'en user ainsi; ces deux éditions et les suivantes feraient sa fortune, et je suis sûr qu'un libraire, qui aurait seul le droit de copie en Europe, gagnerait 30,000 ducats au moins. » Voilà comment Voltaire interprétait les lois et observait les contrats. A Ferney, il continua aussi d'agir à sa guise, sans s'inquiéter de l'embarras où se trouverait un libraire qui venait de publier un ouvrage déjà confié, à son insu, à un autre libraire. Témoin ces lignes adressées, le IG décembre 1100, à d'Argental : « J'avais bien raison de vouloir revoir l'édition de Prault. Daignez jeter les yeux sur la pièce, et vous verrez que j'ai fait toutes les corrections indispensables. Son édition était ridicule et absurde. Prault aura un peu à remanier, c'est le terme de l'art; mais c'est une peine et une dépense très médiocres. Il a très iirand tort de craindre que l'édition des Cramer ne croise la sienne. Les Cramer n'ont point commencé; ils n'ont point
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louvrage, et ils ne l'imprimeront que pour les pays étrangers. D'ailleurs, j'enverrai incessamment au petit Prault un ouvrage que je crois assez neuf et assez intéressant (Appel à toutes les nations de l Europe). » Finissons par un passage dans lequel Voltaire abandonnait ses droits d'auteur à trois libraires différents. C'est le rj novembre lloO, qu'il disait à Walther : . Le sieur Lambert à Paris, et les sieurs Cramer à Genève ont voulu, cliacun de leur côté, faire une nouvelle édition de mes Œuvres. Je ne puis corriger celle de Lambert, mais je ne puis m'empècher de corriger, dans celle des frères Cramer, toutes les pièces dont je suis mécontent; c'est un ouvrage auquel je ne puis travailler qu'à mesure qu'on imprime. Il y a à chaque page des corrections et des additions si considérables, que tout cela fait en quelque sorte un nouvel ouvrage. Si vous pouviez trouver le moyen de mettre toutes ces nouveautés dans votre dernière édition, cela pourrait lui donner quelque cours à la longue. Je suis très iiiché de toute cette coucurrence d'éditions. » Si, dans ces circonstances. Voltaire n'exigeait aucune rétribution, il n'en mérite pas moins d'être blâmé, puisqu'il causait un préjudice réel au libraire qui avait fait les frais d'une édition annulée par les corrections d'une édition suivante.
Voltaire avait-il besoin des libraires, il ne reculait devant aucun sacrifice. Dès le 30 août 1138, il écrivait Hi Rédacteur de la Bibliothèque française; « Dès que l'édition des sieurs Ledet parut à Paris, les libraires de l^aris en firent une autre qui lui était entièrement conforme; eUeest intitulée de Londres, parce qu'ils n'ont qu'une permission tacite. J'ai obtenu qu'ils corrigeas-
sent toutes les fautes de leur édition, et qu'ils imprimassent des feuilles nouvelles. J'ai envoyé les mêmes additions et les mêmes changements aux libraires de Hollande à qui j'avais fait présent de cet ouvrage; ils doivent avoir la même attention que ceux de Paris ; ils doivent corriger les fautes d'impression qui sont dans leur livre et celles des éditeurs de Paris, et rendre par là leur édition complète. Elle sera alors infiniment audessus des autres éditions, tant par cette correction nécessaire qui s'y trouvera que par la beauté du papier, et pour les ornements. Je n'exige point ce travail de h part des sieurs Ledet, comme le prix du présent que je leur ai fait de tous mes ouvrages ; je ne l'exige que pourleur propre bien, et je paierai même très volontiers les frais des cartons qu'il faudra faire. Qu'il me soit permis de proposer ici à tous les éditeurs de livres une idée qui me paraît assez utile au bien de la littérature : c'est que, dans les livres d'instruction, quand il se trouve des fautes soit de copiste, soit d'imprimeur, qui peuvent aisément induire en erreur les lecteurs peu au fait, on ne doit point se contenter d'indiquer les fautes dans un errata; mais alors il faut absolument un carton. Je crois même que les livres en vaudraient beaucoup mieux, si les libraires qui se chargent de les imprimer en pays étrangers envoyaient le premier exemplaire de leur édition aux auteurs avant de mettre le livre en vente, et s'ils leur donnaient par là le temps de les corriger. Car il est certain que, quand on voit son ouvrage imprimé et dans la forme dans laquelle le public doit le juger, on le voit avec des yeux plus éclairés ; on y aperçoit des fautes qu'on n'avait pas vues dans le manuscrit ; et la crainte
(l'être indigne des juges devant lesquels on va paraître produit de nouveaux efforts et de nouvelles beautés. Pour moi, je ne répondrais que de mes nouveaux efforts ; et, comme il n'est pas juste que les libraires en portent la dépense, je paierai très volontiers à mes libraires, à (jui j'ai fait présent de mes ouvrages, tous les changements que je voudrais y faire. Je suis si peu content de tout ce que j'ai écrit, que j'aurai très grande obligation à ceux qui m'impriment actuellement, s'ils veulent entrer dans mes vues. Il y a beaucoup d'endroits de la Heririade, et surtout de mes tragédies, dont je ne suis point (lu tout content. A l'égard de VHistolre de Charles A7/, je suis actuellement occupé à la réformer. J'en ai déjà envoyé plus d'un tiers aux libraires. Si les libraires veulent attendre un peu, l'ouvrage n'en sera que meilleur; s'ils n'attendent pas, il faudra bien le corriger un jour. » Maintenant, donnons quelques coups de ciseaux à la correspondance de Voltaire avec le libraire Walther. Le io juin 1747, Voltaire écrit à Walther : c< M. Algarotti m'ayant mandé que vous vouliez faire une nouvelle édition de mes ouvrages, non seulement je vous donne mon consentement, mais je vous aiderai et je vous achèterai beaucoup d'exemplaires; bien entendu que vous vous conformerez aux directions que vous recevrez de ceux <iui conduiront cette impression, et qui doivent vous lournir mes vrais ouvrages bien corrigés. Gardez-vous bien de suivre l'édition débitée sous le nom de Nourse à Londres, celle qui est intitulée de Genève, celle de Houen, et surtout celle de Ledet, et d'Arkstée et Merkus à Amsterdam ; ces dernières sont la honte de la librairie ; presque tout ce que j'ai fait y est défiguré. » — Le
23 septembre suivant, autre lettre : « Je vous ai mis en état de faire une édition complète et correcte de mes Œuvres. Je vous en ai envoyé trois tomes remplis de beaucoup de choses qui ne sont dansaucune autre édition, et purgés de toutes les fautes qui les défiguraient. J'ai travaillé aux autres volumes srvee le morne soin, et je vous achète quatre cents exemplaires de votre édition, que je veux bien vous payer tome à tome pour vous encourager. » Walther ayant voulu lui faire cadeau d'un service de porcelaine de Saxe à l'occasion de ces corrections. Voltaire lui répondit le 10 novembre 1148 : « Je recevrai avec plaisir quelques exemplaires de votre édilion ; c'est bien assez; et si vous m envoyez autre chose, je vous avertis que je vous renverrai votre présent; vous avez fait assez de dépense pour votre édition. Encore une fois, des exemplaires sont tout ce qu'il me faut, et tout ce que je veux. » Dans le mois de septembre 1740, nouvelle lettre : « Je vous envoie les pièces curieuses que j'ai recouvrées, et qui feront valoir votre édition. Vous aurez incessamment cette tragédie de Sem/- i ramis qu'on joue depuis un mois à Paris. Votre inténH doit être d'en tirer des exemplaires à part avant défaire paraître l'édition totale. Il y aura un petit avertissement dans lequel on annoncera les huit tomes, et on désavouera les autres «éditions antérieures. » Cependant Voltaire ne fut pas content de cette édition. Aussi, le 10 septembre 1750, mande-t-il à Walther : « Je vous adresse un exemplaire de votre édition que j'ai enfin trouvé le temps de corriger. J'y joins des pièces nouvelles qui ont été imprimées à Paris depuis la publication de votre dernier volume. J'ai fait refaire de nouvelles feuilles à
quelques endroits qui étaient imprimés sur des copies défectueuses. Je vous envoie trois exemplaires de ces feuilles nouvelles que j'ai fait imprimer, et que j'ai fait insérer dans votre exemplaire, qui doit vous rester, et qui sera votre modèle. Voici ce que vous pourriez faire. Je vous conseillerais de réformer toute votre édition sur ce plan autant que vous le pourrez, d'y ajouter un nouveau titre qui annoncerait une édition nouvelle plus complète et très corrigée. J'y ferais une nouvelle épîlre dédicatoire et une nouvelle préface. Je serais alors autorisé, par les soins que vous auriez pris, à vous soutenir contre les libraires de Hollande, et à faire valoir votre ouvrage; je le ferais annoncer dans les gazettes comme le seul qui contient mes œuvres véritables. Je vous exhorte à prendre ce parti. Je crois que c'est le seul moyen de faire tomber les éditions de Hollande, et de décrier ces corsaires. Je ne peux vous dissimuler que votre édition est décriée en France ; mais, quand vous Taurez un peu corrigée par le moyen que je vous indique, je ferai entrer dans Paris tant d'exemplaires que vous voudrez, et je vous procurerai un débit très avantageux. » Bientôt Voltaire s'occupa d'une édition du Siècle de Louis XIV. Le 29 mai 1751, il écrit à Walther : « Si vous avez besoin d'argent, j'ai 1,000 écus à votre service que je vous prêterai sans intérêt. Ils sont entre les mains de mon banquier. » Le lendemain il est plus explicite : « Je suis fort occupé de V Histoire du siècle de Louis A7F, mais cet ouvrage ne sera pas sitôt prêt. J'attends des manuscrits de Paris. J'ai encore besoin de quelques livres, mais surtout j'ai besgin de temps pour rendre l'ouvrage moins indigne de l'impression ;
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plosje l'aurai travaillé avec soin, et plus il vous devîendra utile. Je n'exigerai rien de vous, que des exemplaires en grand papier. » Le 28 décembre, il revint sur ce sujet : «J'examine avec soin votre édition. II y a beaucoup de fautes. Jugez où nous en aurions été, si je vous avais donné d'abord à imprimer le Siècle de Louis \IY 11 a fallu l'imprimer chez l'imprimeur du roi de Prusse! C'est M. de Francheville, conseiller aulique, qui s'est chargé de l'édition. On sait assez, dans l'Europe, que j'en suis l'auteur ; mais je ne veux pas m'exposer à ce qu'on peut essuyer, en France, de désagréable quand on dit la vérité. J'ai donc pris le parti" de ne point envoyer d'exemplaires en France. Ce n'est pas moi qui ai le privilège impérial ; et celui de Prusse est sous le nom de M. de Francheville. II y a trois mille exemplaires de tirés, dont quatre-vingts, ou à peu près peuvent être ou gâtés ou incomplets ; j'en envoie cinq cents à un de mes amis à Londres. Ce débit ne passera point par les mains des libraires, c'est une affaire particulière. Reste donc deux mille cinq cents exemplaires dont je puis disposer ; j'en prends cent pour en faire des présents, et je me déferai des deux mille quatre cents exemplaires restants avec un seul libraire auquel je transporterai le privilège, le droit de copie et le droit de faire traduire. #n peut vendre les deux mille quatre cents exemplaires au moins 2 florins chacun. Je ne veux pas assurément y gagner, mais je ne veux pas y perdre. L'ouvrage m'a coûté, avec le secrétaire et M. de Francheville qu'il a fallu payer, environ 2,000 écus, parce qu'il y a des feuilles que j'ai refaites trois fois. Je vous donnerai volontiers la préférence sur d'autres libraires qui m'en
ET LES LIBRAIRES. m
offrent davantage, et encore je ne vous demanderai ces 2,000 écus qu'au 1" juillet, et vous donnerez un présent de 50 écus à M. de Francheville. Si je vous abandonnais seulement cinq cents exemplaires, vous ne pourriez avoir ni le privilège, ni le droit de traduction, parce qu'il faudrait nécessairement donner ces droits à ceux qui prendraient la plus grosse partie; mais si vous vous chargiez du total, vous pourriez ensuite joindre cet ouvrage à mes œuvres. » Plus tard Walther ayant témoigné le désir de publier des Œuvres de Voltaire en sept volumes, l'auteur lui répondit, le 29 mai 1 754 : « Vous savez ce que je vous ai toujours dit ; combien elle est fautive, et à quel point elle est décriée : vous prenez le seul parti qui puisse vous tirer d'affaire. Je m'amuserai a corriger cette édition, de façon qu'à l'aide de douze ou treize feuilles substituées aux plus défectueuses et pleines d'ailleurs de nouveautés peut-être assez intéressantes, et à l'aide d'une nouvelle préface et d'un nouvel avertissement, vous pourrez, sans beaucoup de frais donner un air tout neuf à cet ouvrage, et le débiter avec beaucoup de succès. Je vous aiderai encore en vous achetant une centaine d'exemplaires que je vous paierai comptant, et j'en ferai des présents qui, en faisant connaître cette édition nouvelle, pourront vous en faciliter le débit. »
Walther ne fut pas le seul libraire auquel Voltaire témoigna beaucoup de bienveillance. Lorsqu'il était à Colmar. Voltaire avait des raisons pour faire imprimer ses Annales de V empire par Schœpfïin. Mais comme celui-ci était très gêné, et qu'il ne pouvait par conséquent se Charger d'une telle entreprise, Voltaire, suivant ^a lettre
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du 1 1 novembre n55,àM. Dupont, lui prêta 10,000 francs sans intérêt pour deux ans. Il apprit, le 3 décembre 1755, à M. Dupont que son débiteur avait satisfait à sa dette. Depuis cette époque il écrivit beaucoup; était-ce un avantage pour un libraire ? Le 13 février 1169, il mandait à Panckoucke : « Je n'ai point trafiqué de mes idées, mais je vous avertis qu'elles vous porteront malheur, et que vous les vendrez à la livre très bon marché, si on s'opiniàtre à faire un si prodigieux recueil de choses inutiles. Un auteur ne va point à la gloire, el un libraire à la fortune, avec un si lourd bagage. Passe pour de gros dictionnaires; mais, pour de gros livres de pur agrément, c'est se moquer du public ; c'est se faire un magasin de coquilles et d'ailes de papillon. » Déjà au commencement de l'année n 56, il avait dit aux frères Cramer : « Je ne peux que vous remercier de l'honneur que vous me faites d'imprimer mes ouvrages ; mais je n'en ai pas moins de regret de les avoir faits. // iiij a presque aucun de mes ouvrages dont je sois content, et il y en a quelques-uns que je voudrais n'avoir jamais faits. Toutes les pièces fugitives que vous avez recueillies étaient des amusements de société qui ne méritaient pas d'être imprimés. J'ai toujours eu d'ailleurs un si grand respect pour le pubhc, que, quand j'ai fait imprimer la Henrlade et mes tragédies, je n'y ai jamais mis mon nom. Puisque vous avez rassemblé mes ouvrages, c'està-dire des fautes que j'ai pu faire, je vous déclare que je n'ai point commis d'autres fautes ; que toutes les pièces qui ne seront point dans cette édition sont supposées, et que c'est à cette seule édition que ceux qui me veulent du mal ou du bien doivent ajouter foi. »
Pourquoi Voltaire avait-il intérêt à traiter avec les frères Cramer? Il nous répond par cette lettre, du mois de décembre 1765, à d'Argental : » L'idée de faire imprimer le tout par Cramer m'était venue pour deux raisons : la première, que j'évitais le honteux désagrément de passer par les mains de la police; la seconde raison est que, sur l'inspection d'une feuille imprimée, je corrige toujours vers et prose. Les caractères imprimés parlent aux yeux bien plus fortement qu'un manuscrit. On voit le péril bien plus clairement ; on y court, on fait de nouveaux efforts, on corrige, et c'est ma méthode. « Voltaire crut acquérir des droits à la reconnaissance des frères Cramer. De là cet aveu qui lui échappa, le Il mai 1764, en écrivant à Damilaville : « Je crois avoir fait assez de bien aux Cramer pour être en droit de compter sur leur reconnaissance. Les Cramer sont mes frères ; ils sont philosophes, et les philosophes doivent être reconnaissants ; je leur ai fait présent de tous mes ouvrages, et je ne m'en repens point. » Mais faut-il prendre à la lettre ces mots qu'il adressa, le 6 mars 1776, à d'Argental : « Cramer a gagné plus de 400,000 francs à imprimer mes ouvrages depuis vingt ans? »
Il s'agit maintenant de savoir si la publication des ouvrages de Voltaire rapportait beaucoup à un libraire.
C'est un fait incontestable que les bénéfices d'un éditeur dépendent du tirage des ouvrages. Plus ce tirage est considérable, plus le boni est grand.
Pouvait-on et devait-on tirer à un grand nombre d'exemplaires les ouvrages de Voltaire? Non. L'habitude qu'avait Voltaire de désavouer tous ses ouvrages.
la nature, le peu d'étendue et le genre de tous ces ouvrages ne le permettaient pas. Prouvons-le.
1° L'habimde qu'avait Voltaire de désavouer tous ses ouvrages. En efïet : « Je n*ai nul goût à v oir mon nom à la tête de mes sottises ou folles ou sérieuses, ou tragiques ou comiques, » disait>il, le U] décembre 1700, à d'Argental. C'est pourquoi il mandait, le 18 avril nOi, à Damilaville : « Quand de maudits libraires ont mis mon nom à mes ouvrages, ils Font toujours fiiit malgré moi. « Bien plus, quoiqu'il confessât, le 21 juillet 170 i, à Damilaville qu'on est aussi coupable de mettre sur le compte d'un auteur un ouvrage qu'il n'a point composé, que de contrefaire son écriture, il ne cessa toute sa vie de publier ses compositions sous des noms étrangers.
Qu'il nous soit permis de transcrire ici la Table nlphnbeiique des noms, qualifications sous lesquels Voltaire s'est déguisé dans hemicoup d'ouvraqes :
« F. Abauzit; Jacq. Aimon; le docteur Akakia- lo rabbm Akib ; Irénée Aléthès; Ivan Alethof; l'humble évèque d'Alétopolis : Alexis, archevêque deNovogorod ; Amabed... ; des Amateurs ; rarchevèque deCantorbéry ; l'abbé d'Arty ; plusieurs Aumôniers d. R. d. P.; l'Auteur du Comi>ère MaUiieu ; le sieur Aveline ; Geo Avenger.
« Feu l'abbé Bazin; Bazin, neveu: Beaudinet; Belleguier, ancien avocat ; l'abbé Big***; Tabbéde Bigorremilord Bolingbrocke ; Joseph BourdiUon ; le pasteur Bourn.
t Dom Calmet; Jérôme Carré; Cassen, avocat aux conseils du roi ; Chambon et autres ; Nicolas Charisteskj; les Cinquante; Clair...; Clocpitre ; le comte de
Gorbera ; le Corps des pasteurs du Gévaudan ; Covelle Théro, etc ; Cubstorf, pasteur ; le Curé de Frêne.
t M. D... M***; le comte Da***; Damilaville; Arab Decroze; Demad, capit. ; veuve Denys ; Desjardins; Anne Dubourg ; Dumarsais ; Dumoulin.
<' De l'Écluse; Ératou ; le R. P. l'Escarbotier; Étallunde de Morival ; Évhémère.
« Fatema ; Formey; le P. Fouquet.
« Le Gardien des Capucins de Raguse ; Gérofle; le docteur Goodheart; Charles Gouju ; Gabr. Grasset.
« Hude ; Fluet ; Hume.
(' Imhof.
« Joussouf-Cheribi.
« Le major Kaiserling.
« M. L*** ; de La Caille ; Joseph Laffîchard ; de La Lindelle; Lantin ; La Roupillière ; de La Visclède.
^^Mairet; Malicourt; Mallet ; M. Mamaki; Mauduit ^ Mauleon ; Maxime de Madaure; Gains Memmius Cernée lus ; le curé Meslier ; de Montmolin ; M. de Morza.
« Naigeon.
« Le docteur Obern.
« Le comte de Passeran; Jean Plokof ; le R. P. Polvcarpe. ^
« Le P. Quesnel.
« Le docteur Ralph; Rampoueau ; D. Apuleius Risoï'ius ; Josias Rosette.
*^Feu M. de Saint-Didier; Saint-Hyacinthe; Scarïiientado ; le Secrétaire de M. de Voltaire ; Sherloc • Scheremotof; Soranus.
« Tomponet ; Tliei-o ; Thomson ; l'abbé de TiUadet ;
iM '^^
2i6 VOLTAIRE
M. le comte de Toiirnay; Trois avocats d'un Parlement.
« Un académicien de Londres, de Berlin, etc. ; Un académicien de Lyon ; Un amateur de belles-lettres ; Un auteur célèbre qui s'est retiré de France ; Un avocat de Besan«:on ; Un avocat de province ; Un bacbelier en théologie; Un bénédictin; Un bénédictin de Franche- Comté; Un chrétien... contre six juifs ; Un citoyen de de Genève ; Un ecclésiastique ; Un homme de lettres ; Un membre du conseil de Zurich ; Un membre des nouveaux conseils ; Un membre d'un corps; Un prêtre de la doctrine chrétienne ; Un proposant; Un quaker; Une belle dame.
<r Antoine Vadé; Catherine Vadé ; Guillaume Vadé; Verzenot ; le Vieillard du mont Caucase ; le marquis de Villette.
cr Le docteur Welhvisher good Natur'd.
« Le marq. Ximènes.
« Zapata. »
Quelque longue que paraisse cette table publiée par M. Quérard, dans sa Biblmjvaphie Voltairienne, elle est loin d'être complète. Il est arrivé plusieurs fois à Voltaire d'attribuer le même ouvrage à plusieurs personnes. Il fit successivement honneur de son Droit du Seigneur à M. Hurtaud, à un académicien de Dijon, à M. Legoux, à M. Picardet, à M. Rigardet, à M. Mel'in de Saint-Gelais, à M. Picardin ; il en composa la préface sous le nom de M. Picardet. Il présenta les Guèbres comme une pièce posthume de Guimont de la Touche, puis il les mit sur le compte de Desmahis, et se les laisia dédier par Gabriel Grasset et compagnie»
Ainsi ou Voltaire désavouait ses ouvrages, ou il les attribuait à d'autres personnes.
Que Voltaire gardât l'anonyme, ou qu'il prît effrontément le masque du pseudonyme, le reconnaissait-on au cachet de son style ? Nous savons déjà combien de fois les comédiens tombèrent dans les filets que Voltaire leur avait tendus. Ses amis les plus judicieux commirent la même erreur. Ainsi, le 15 juillet 1764, Grimm écrivait, dans sa Correspondance littéraire, à propos d'une pièce de Voltaire, qu'il ne soupçonnait pas d'être de lui : « On a donné, le 5 de ce mois, sur le théâtre de la Comédie française, la première représentation des Triumvirs, tragédie nouvelle. L'auteur de la tragédie est anonyme ; on prétend que c'est un ex -jésuite qui s'appelle Marchand, et je ne serais pas éloigné de croire cette pièce l'ouvrage d'un homme de collège. Cette tragédie est tombée, et n'a point reparu. Le parterre n'était pas disposé cette fois à l'indulgence. Julie disait à Octave avec emphase, en montrant Pompée :
Nous nous aimons tous deux pour lo bonheur du monde.
Ce vers et quelques autres aussi plats firent rire. Il s'en faut bien que cette tragédie soit un bon ouvrage. Les trois derniers actes sui^tout sont pitoyables, et toute la fable en est ridicule et absurde. Avec tout cela, malgré une intrigue très informe, malgré beaucoup d'absurdités et de platitudes dans le plan et dans les détails, si l'on m'assurait que l'auteur n'a que dixhuit ans, je n'en désespérerais pas. C'est que le ton en général est bien ; c'est que tous ces personnages par-
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lent assez en R(3mains, qu'ils ont assez les idées et la tournure de leur siècle, et que ce mérite est fort rare; c'est que le poète exprime ses idées souvent assez heureusement, qu'il les tire du fond de son sujet et des exemples domestiques; c'est que son style, quoique inégal et souvent faible, m'a pourtant paru le véritable style de la tragédie. » Quand Grimm apprit de quelle main était cette pièce, il la jugea avec plus d'indulgence. Dans le mois de janvier I701, il enparla ainsi, dans sa Correspondance littéraire : « 11 y a quelques années que M. de Voltaire envoya très incognito une tragédie du dernier Triumvirat de Rome à M. Lekain pour la faire jouer. Le secret fut parfaitement gardé. On présenta la pièce aux comédiens de la part d'un auteur anonyme. On disait en confianceà quelques amateurs du théâtre que cette tragédie était d'un jeune jésuite qui, depuis la dissolution de la société, était tout près de courir la carrière dramatique, s'il pouvait y espérer quelque succès. La pièce fut jouée ; elle tomba, et, qui pis est, elle fut oubliée au bout de huit jours. M. de Voltaire eut tort de garder ainsi l'incognito. Ce n'est que depuis peu qu'on sait que M. de Voltaire est l'auteur de cette tragédie du Triumvirat. Il vient de la faire imprimer sous le titre d'Octave et le jeune Pompée ou le Triumvirat. Tout le lissu et le style en sont faibles, et, quand on a lu cette pièce, on n'est pas étonné qu'elle n'ait point fait d'effet au théâtre. Malgré cela, je suis persuadé que le nom de M. de Voltaire lui aurait procuré un succès passager. » Maintenant au tour de l'Académie française. En 1177, elle proposa pour sujet du prix de poésie, en 1778, la traduction en vers du
seizième livre de VIliade. Voici ce que raconte à ce sujet La Harpe, à la page -273 du tome II de sa Correspondance littéraire : « L'Académie ne donnera point cette année de prix de poésie. Elle n'a été contente d'aucun des ouvrages qu'on lui a présentés, quoiqu'il y eût soixante pièces de concours, et que quelques-unes annonçassent du talent. Une anecdote très remarquable et dont j'ai la certitude, c'est que M. de Voltaire avait envoyé au concours une pièce sous le nom du marquis de Villette. Cette pièce s'est trouvée la cinquième du concours, et a été jugée très faible, quoique facile. Dépositaire du secret que m'avait confié le marquis de Villette, et qui aujourd'hui n'en est plus un, j'observais avec curiosité, je l'avoue, l'effet (jue produirait la pièce de Voltaire sur des juges qui n'en connaîtraient pas l'auteur : elle ne fit aucune sensation. A peine y vit-on un beau vers, et on eut peine à aller jusqu'à la fin. Elle n'aurait pas même obtenu une mention, si je n'avais, en opinant, ramené mes confrères à mon avis, et si je ne leur eusse représenté qu'elle était écrite au moins assez purement, mérite que l'Académie doit toujours encourager. Mais je me disais à moi-même : Si vous saviez quel homme vous jugez en ce moment! si vous saviez que vous balancez à relire un ouvrage qui est de l'auteur de Zaïre et de la Henriadeî Voilà ce que je pensais intérieurement, et je plaignais le sort de l'humanité qui méconnaît sa faiblesse, et le sort du i-énie qui vieillit. »
La masse des lecteurs serait-elle plus clairvoyante que les comédiens, Grimm et tous les académiciens? Un libraire ne pouvait pas le présumer. Par conséquent, un
ouvrage anonyme ou pseudonyme de Voltaire n'était ni prôné avec enthousiasme, ni recherché par le public, que son nom seul eût attiré comme un hameçon.
Voltaire était-il reconnu au cachet de son style? S'agissait-il d'un ouvrage qui était sûrement de lui, quoiqu'il ne l'avouât pas, on se hâtait de le dévorer. Mais ici nouveau danger. A l'instant cet ouvrage tombait dans le domaine public. Les libraires de France et ceux de Hollande le reproduisaient sous une rubrique étrangère. Comme Voltaire ne garantissait pas la propriété de ses compositions et de chacune des éditions de ses compositions, le libraire, qui le premier s'était hasardé à les publier, ne pouvait pas invoquer le nom de l'auteur pour poursuivre les libraires qui rééditaient séparément chaque brochure de Voltaire qui avait du succès, ou l'inséraient dans une collection de Mélanges ou des Œuvres complètes de Voltaire. Non seulement Voltaire ne s'opposait pas à ces contrefaçons, mais il les favorisait, parce qu'il était intéressé à voir multiplier tout ce qui échappait à sa plume. La nature de ses productions lui faisait un devoir de ces manœuvres.
^° Qu'étaient donc, par leur nature, les ouvrages de Voltaire? Lui-môme a pris soin de nous l'apprendre. Le 5 novembre 1155, il disait à Walther : t Mandez-moi si je peux vous envoyer par la poste cette tragédie de l'Orphelin de la Chine, que vous me demandez. Je l'ai encore beaucoup changée depuis qu'elle est imprimée. C'est ainsi que j'en use avec tous mes ouvrages, parce que je ne suis content d'aucun d'eux. Cela déroute un peu les libraires et j'en suis très fâché ; mais je ne puis m'empôcher de corriger des ouvrages qui me paraissent
défectueux. C'est un malheur pour moi de connaître trop mes défauts, et il n'y aura jamais de moi d'édition bien arrêtée qu'après ma mort. » Ainsi premier principe qu'on lit dans la lettre, du 3 avril 1152, à Cideville : « Une première édition n'est jamais qu'une ébauche. » Il en sera de même de toutes les autres éditions, selon ce mot, du 21 octobre 1136, à Prault : c Je ne suis content de rien et je raccommode tout. » Chaque jour, il pourra répéter ce qu'il a écrit à Cideville, le 15 avril 1152 : « Je passe ma vie à me corriger en vers et en prose. »
Voltaire avait-il tort de ne regarder ses ouvrages que comme des ébauches? « Son impatience, lorsqu'il avait commencé un ouvrage, n'avait point de bornes, rapporte Collini (p. 180). A peine était-il commencé qu'il voulait le voir mis au net et imprimé. On mettait souvent sous presse un livre à moitié composé. Voltaire écrivait luimême lorsqu'il se portait bien. Était-il affligé de quelque maladie, il dictait avec autant de présence d'esprit que s'il eût eu la plume à la main. Il avait pour cette dernière manière de travailler une incroyable facilité, à laquelle il était parvenu par une longue habitude. »
Qu'était-ce qu'un manuscrit de Voltaire? Voltaire avait une écriture nette et assez lisible ; mais il écrivait avec une grande précipitation, ne formait pas toujours très bien ses lettres, supprimait les accents et la ponctuation, ne prodiguait pas les lettres majuscules, orthographiait le même nom propre de trois ou quatre façons différentes dans la même page, et par là rendait très difficile la lecture de ses autographes. Prenons pour exemple son Livret, L'éditeur Dupont l'a publié littéra-
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lement sur Tautographe que lui prêta M. de Jouy. La Nouvelk Revue encyclopédique en a donné des fragments transcrits également littéralement sur l'autographe à la Bibliothèque nationale. Pour la troisième fois, je l'ai coj)ié aussi littéralement sur l'autographe à la Bibliothèque nationale. N'est-ce pas la faute de Voltaire si Ton remarque des différences notables de chiffres et de noms propres dans trois copies calquées par trois personnes différentes sur un autographe de Voltaire? Ses autres manuscrits devaient offrir le même inconvénient.
Qui était chargé de transcrire ces manuscrits si peu corrects? Des hommes sans instruction : un Céran, qui n'avait pas une grande dose de sens commun ; un Longcharap, qui n'avait reçu aucune éducation; un Wagnière, peu intelligent, qui n'écrivait pas de page sans faire plusieurs fautes d'orthographe, comme l'attestent les lettres que j'ai vues de lui. CoUini était capable de corriger Voltaire, et même de relever ses erreurs; mais, par malice, il aimait à les laisser passer, afin de s'en amuser avec ses amis, comme il le prouve dans sa lettre, du 4 février 1755, à M. Dupont.
Voltaire n'envoyait donc jamais à l'imprimerie que écs manuscrits pleins de fautes. Un imprimeur ne pouvait pas faire un chef-d'œuvre de typographie avec de pareils autographes. Voltaire se réservait le droit de revoir toutes les épreuves. Malheureusement il les corrigeait très mal, nous assure Collini (p. 134).
Les ouvrages de Voltaire paraissaient remplis de fautes. En vain le libraire lui objectait qu'on s'était conformé à son manuscrit, qu'on l'avait même corrigé; Voltaire se hâtait de désavouer des feuilles qu'il avait
revues lui-même autant de fois qu'il l'avait désiré. Si on se permettait de le lui représenter, comme le firent les éditeurs de sa Philosophie de Newton, ainsi qu'on peut le voir dans le Voltnriana, Voltaire se fâchait et criait aux corsaires.
La critique tombait alors comme une massue sur toutes ses productions. Elle se plaisait à démontrer que rien n'était plus resserré que le cercle des connaissances positives de celui qui se croyait un génie universel. On le traquait sur tous les points; on ne lui pardonnait ni erreur ni bévue. On lui passait bien des contradictions, puisque c'est le privilège des philosophes d'en dire; mais comment ne pas s'appesantir sur des balourdises qui suffisaient pour faire décrier un ouvrage? Il n'est pas nécessaire d'être très instruit pour trouver le côté faible qui prêtait à la critique dans un ouvrage de Voltaire. Il n'est pas non plus nécessaire de feuilleter Desfontaines, Fréron, La Beaumelle, Larcher, Nonotte, Guénée, Clément, La Harpe pour le juger. Diderot, Grimm, ses amis eux-mêmes ne le lisaient pas toujours sans se moquer de sa légèreté. Qu'on parcoure seulement les notes de M. Beuchot, point hostile à Voltaire assurément ; quelles erreurs inconcevables n'a-t-on pas à remarquer! Alors quelle comédie de voir Voltaire marier un article masculin avec un substantif féminin, finir des distiques par des syllabes qui ne rimeront que le jour où deux lignes parallèles se rencontreront face à face dans l'espace; de renvoyer dans VHistoire de Charles XII à des passages qui ne se trouvent dans aucune édition de VHistoire de Charles XII, de prendre deux fois Téglise Bonne-Nouvelle de Paris pour une paroisse des environs
de Paris, de confondre des tragédies de Corneille, de tronquer des tirades des auteurs classiques que tout le monde sait par cœur I
Voltaire alors de renianier son ouvrage. Il fallait vite des cartons, des feuilles nouvelles. Il changeait les rôles de ses pièces, le titre de ses ouvrages, l'ordre des chapitres. De la LigueW fait la Henriade, et remplace Sully par Mornay; avec Y Histoire générale il crée V Essai sur les mœurs et Vesprit des nations. Il sacrifie cet endroit à ses amis, cet autre à ses critiques. Ici il retranche, là il développe. Les cartons circulent, il lui faut une nouvelle édition ; car il a de nouveau tout bouleversé, vers ou prose, littérature ou histoire, physique ou linguistique, philosophie ou astronomie. Une nouvelle édition est en train, il en désire une autre. A l'entendre dire, la bonne édition est toujours celle qui n'est pas encore imprimée ou mise en vente.
Ces cartons, ces feuilles, cette concurrence d'éditions ruinaient les libraires. Voltaire en était fâché, mais il ne répugnait pas à envoyer de nouveaux morceaux à quiconque voulait se charger d'imprimer ses ouvrages, à entreprendre une édition qu'il ne tardait pas à faire tomber en en préparant une nouvelle. Il suffit de parcourir les notes de M. Beuchot pour voir combien Voltaire a introduit de variantes dans tout ce qu'il a composé. Il a retouché presque tous les chants de la lienriade à chaque édition qui en a été publiée de son aveu.
Voltaire a ainsi passé toute sa vie à corriger ses ouvrages, et à désavouer toutes les éditions qui en ont été faîtes.
Chacun des ouvrages de Voltaire, n'étant qu'une ébau-
che, ne pouvait par conséquent devenir une propriété littéraire pour un libraire. Celui qui consentait à faire les frais d'une édition de Voltaire ne devait donc pas prudemment en tirer un grand nombre d'exemplaires, puisqu'il avait toujours à craindre l'apparition d'une nouvelle édition revue et corrigée, qui annulerait toutes les éditions précédentes.
3° Le peu d'étendue des ouvrages de Voltaire ne permettait pas à un libraire de faire un tirage considérable. Tous les ouvrages de Voltaire sont très courts. La plupart ne forment qu'un petit volume. Il en coûtait peu de les imprimer. Comme un libraire n'était jamais sûr de les vendre, il est évident qu'il aimait mieux en multiplier des éditions qui lui revenaient à peu de frais, au fur et à mesure qu'il en trouvait le débit, que de s'exposera conserver en magasin des livres dont il n'aurait pu se débarrasser qu'au rabais.
¥ Le genre des ouvrages de Voltaire nous apprend pourquoi ils étaient courts. « Toutes les œuvres de Voltaire, quelque nom qu'on leur donne, remarque un polémiste (1), se rapprochent plus ou moins du pamphlet. Ses Romans sont des pamphlets; son Dictionnaire philosophique est une collection de pamphlets par lettre alphabétique ; V Essai sur les Mœurs n'est qu'un énorme pamphlet historique de neuf siècles ; ses tragédies même et sa Henriade sentent le pamphlet ; l'allusion, l'attaque détournée, le trait perfide sont partout. Qu'on prenne Voltaire sous toutes ses faces, qu'on le tourne dans tous les sens, le pamphlétaire se voit toujours. »
(1) Discours sur Voltaire,
2i6 VOLTAIRE
Aussi le gouvernement avait-il toujours les yeux sur lai. En 1741, on avait nommé "î) censeurs royaux pour examiner les ouvrages de théologie, ceux de jurisprudence, ceux de mathématiques et ceux de belles-lettres; comme ces censeurs ne pouvaient compter sur les faveurs de la cour qu'autant qu'ils jugeraient avec sévérité et qu'ils lacéreraient les manuscrits qui étaient soumis à leur approbation, ils avaient intérêt à être impitoyables pour Voltaire. Ils ne devaient lui pardonner aucune allusion, aucun trait, aucun sarcasme. Ils aimaient mieux être ridicules qu'indulgents, puisque leur avenir, les gratifications et les pensions qu'ils espéraient, dépendaient de la manière dont ils exerçaient des fonctions si délicates. Il n'y avait pas moyen de couper ce nœud gordien, car mie Déclaration du ro/, datée du 10 mai 1728, condamnait au carcan etaux galères tout im|)rimeurqui publierait des ouvrages sans privilège ni permission, et la même peine était applicable aux colporteurs de ces productions clandestines. 11 se passait peu d'années sans que le gouvernement publiât des arrêts terribles contre les imprimeurs, les libraires et les colporteurs d'ouvrages qui n'auraient pas été approuvés; il accorda même des récompenses à ceux qui les dénonceraient : il prit toutes ses mesures pour qu'il n'en pénéirât pas par les frontières; et comme c'était presque toujours de l'éiranger qu'ilsarrivaient,unarrétdu24 novembre 1771 imposa un droit de 20 livres par quinial sur tous les livres qu'on introduirait dans le royaume; un arrêt, du 17 octobre 1773, réduisit ce droit à G livres 10 sols, plus 8 sols par livre. Ce n'est que le 23 avril 1775 qu'un arrêt exempta de tous droits d'entrée dans le royaume
tous les livres venant de l'étranger. Malgré tous ces arrêts, les productions clandestines parvenaient quelquefois à circuler. C'est alors que le clergé, dans ses mandements, dans ses sermons, dans ses remontrances au roi, en demandait la condamnation. Les parlements secondaient son zèle avec un indicible plaisir. Ainsi, les Lettres philosophiques, la Religion naturelle, le Précis de V Ecclésioête et du Cantique des cantiques, les Extraits des sentiments de Jean Meslier, le Dictionnaire philosophique portatif, le Dîner du comte de Boulainvil' tiers, Dieu et les Hommes, la Bible enfin expliquée, la Diatribe à l'auteur des Êphémérides^ un Recueil en prose et en vers in-8" de 1740, Candide, Flngénu, V Homme aux quarante écus, la Voix du Peuple et du Sage, ï Essai sur le Siècle de Louis A7F, Saiil, entre autres ouvrages de Voltaire, avaient été ou saisis, ou supprimés, ou brûlés, par arrêts du parlement. Ceux qui avaient édité ou vendu quelques-uns de ces libelles lurent punis. Le 23 octobre 1734, on destitua Jore fils, reçu imprimeur en survivance de son père; René Josse, libraire à Paris, et Duval, imprimeur à Bayeux, convaincus d'avoir édité les Lettres philosophiques sans l>ermission. Le 24 septembre 1768, Jean-Baptiste Josserand, garçon épicier; Jean Lécuyer, brocanteur, et Marie Suisse, sa femme, furent condamnés, les deux premiers à la marque et aux galères, et la dernière à cinq ans de détention, pour avoir colporté VHomme aux quarante écus, par Voltaire, et d'autres livres prohibés. Les autres ouvrages de Voltaire n'étaient guère que tolérés. Pour comprendre la difficulté de les publier, citons quelques lettres relatives à V Histoire de Chwr-
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les Xll, et à la Henriade. Le 30 janvier nSi, Voltaire écrivait à Cideville : «r Je voudrais faire imprimer à Rouen une Histoire de Charles XII, roi de Suède, de ma façon. C'est mon ouvrage favori, et celui pour qui je me sens des entrailles de père. Si je pouvais trouver un endroit où je demeurasse incognito dans Rouen, et un imprimeur qui se chargeât de l'ouvrage, je partirais dès que j'aurais reçu votre réponse. Il y a deux manières de s'y prendre pour faire imprimer cette histoire. La première, c'est d'en montrer un exemplaire à M. le premier président, qui donnerait une permission tacite; la seconde, d'avoir un de ces imprimeurs qui font tout sans permission. Dans le premier cas, on pourrait peut-être craindre que le premier président ne fit quelques difficultés de laisser imprimer ici un ouvrage dont on a suspendu l'impression à Paris, par ordre du garde des sceaux. Dans le second cas, il y aurait à craindre d'être découvert. Il est bien triste pour la littérature d'être dans ces transes et dans ces extrémités, au sujet de presque tous les livres écrits avec un peu de liberté. La seule chose qui me rassure, c'est que, n'ayant mis dans mon ouvrage que des vérités qu'un magistrat et un citoyen doivent approuver, je pourrais aisément compter sur la connivence du premier président, en cas que la chose lui fût bien recommandée. Mais tout [cela exigerait un profond secret, et il faudrait qu'en ce caslà même le libraire chargé de l'impression n'en fût que plus secret et plus diligent. Dans cet embarras, je vais vous envoyer le premier volume de cette histoire. C'est le seul exemplaire qui me reste de deux mille six cents qui ont été saisis, après avoir été munis d'une appro-
bation au sceau. Je laisse à votre amitié et à votre prudence à m'indiquer la voie la plus sûre pour réussir dans cette affaire, que j'ai extrêmement à cœur. » Le 30 février suivant, nouvelles instances. « Je m'imagine que le parti de parler au premier président est le seul raisonnable, quoiqu'il ne soit pas sûr. Il peut craindre de nous refuser; il peut se commettre; mais au moins gardera-t-il le secret ; et surtout, ne sachant pas que c'est moi qui lui demande cette grâce, il ne pourra pas m'accuser au garde des sceaux d'avoir voulu faire imprimer un ouvrage défendu. Je n'ai donc, je crois, qu'un refus à craindre; par conséquent, il le faut risquer. Je ne sais si je me trompe, mais on peut dire au premier président qu'il a déjà permis l'impression du Triomphe de Vintérêt, qui était proscrit au sceau, et que cette permission tacite ne lui a point attiré de reproches ; mais surtout on peut lui dire que M. le garde des sceaux n'a nulle envie de me désobliger; qu'il lui importe très peu que cette nouvelle Histoire du roi de Suède soit imprimée ou non; qu'il n'a retiré l'approbation que par une délicatesse qui sied très bien à la place où il est, n'étant pas convenable qu'il donnât publiquement un privilège pour un ouvrage plein de vérités qui peuvent choquer plusieurs princes, vérités déjà connues, déjà imprimées dans toutes les gazettes et dans plusieurs livres, mais dont il pourrait être responsable en son nom, si elles paraissaient avec son approbation et le privilège de son maître. Tout ce que M. de Chauvelin souhaite, c'est de ne donner aucun prétexte aux plaintes qu'on pourrait former contre lui. Ainsi, ce n'est point lui déplaire que de
lao
laisser imprimer â Rouen, avec un profond secret, cet ouvrage dont il ne sera plus obligé de répondre. Si M. le premier président veut y faire réflexion, cette affaire ne souffre pas Tombre de difficulté, et ne commet ni lui ni le garde des sceaux dès qu'il n'y aura point de permission par écrit. J'ai par-devers moi un grand exemple d'une pareille connivence, que vous pouvez et que je vous prie même, en cas de besoin, de citer à M. le premier président. Cette nouvelle édition du poème de la Henriade a été faite à Paris par la permission tacite de M. Chauvelin, le maître des requêtes et de M. Hérault, sans que M. le garde des sceaux en sache encore le moindre mot. » Le ("juin, Voltaire n'était pas encore rassuré. II manda à Thieriot : « On a commencé, sans ma participation, deux éditions de Charles XIl, en Angleterre et en France. Ne pourriez-vous point savoir de M. de Chauvelin quel sera, en cette occasion, l'esprit des ministres de la librairie? » L'année suivante, il disait à Cideville : « M. de Rouillé ferme les yeux sur l'entrée et le débit de la Henriade, mais il ne peut, à ce qu'il dit, en permettre juridiquement l'entrée. »
Tous les ouvrages de Voltaire étant prohibés ou seulement tolérés, étaient donc de contrebande, comme en convenait Voltaire, dans cette lettre, du 21 mai 1740, au marquis d'Argenson : « Je vous avoue que je ne regrette qu'une chose : c'est que mes ouvrages ne soient imprimés que chez les étrangers. Je suis fâché d'être de contrebande dans ma patrie. » Toute sa vie, la plupart de ses ouvrages eurent le même sort. De là la nécessité où était Voltaire de les désavouer continuellement, comme il l'avouait, le 19 septembre 1764, à
Dalembert, à propos du Dictionnaire philosophique : « Dès qu'il y aura quelque danger, je vous demande en grâce de m'avertir, afin que je désavoue l'ouvrage dans tous les papiers publics avec ma candeur et mon innocence ordinaires. » Ces désaveux sauvaient Voltaire, mais attiraient la foudre sur ses éditeurs.
Les ouvrages de Voltaire étaient-ils imprimés à l'étranger, ils couraient le danger d'être saisis dans les bureaux de la douane. Aussi Voltaire écrivait-il, le 13 décembre 1763, à Damilaville : « Les Cramer ont ont été obligés de faire prendre à leur ballot un détour de cent lieues. » Le même jour, il mandait à Dalembert : <' Les pauvres philosophes sont obligés de faire mille tours de passe-passe pour faire parvenir à leurs frères leurs épitres canoniques. » Aussi avouait-il à Marmontel, le 20 octobre 1771, qu'il n'était entré à Paris aucun exemplaire des volumes de Questions sur V Encyclopédie qui avaient été imprimés jusqu'alors à Genève, à Neuchâtel, dans Avignon, dans Amsterdam, et dont toute l'Europe était remplie. Voltaire était des premiers souvent à solliciter l'interdiction de ses ouvrages.
Était-ce en France qu'on les publiait, le danger n'était pas moins grand. Aucun libraire n'osait y mettre son adresse et il n'y avait par conséquent aucun moyen de les annoncer ni de les débiter promptement. Pendant près de quai-ante ans, la Henriade porta une rubrique étrangère, de même (lue presque toutes les productions de l'auteur. Quant à ses Œuvres complètes, parmi les éditions mentionnées par M. lieuchot, on n'en voit. qu'une qui soit datée de Lyon, et une autre de Paris, avec indication de la demeure de Lambert. Ge.te pré-
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caution d'afficher une rubrique étrangère ne mettait pas l'éditeur à l'abri des rigueurs de la loi ; car chaque exemplaire qu'il vendait pouvait le déceler; chaque acheteur n'était pour lui qu'un délateur. Sans cesse il avait à craindre d'être envoyé à la Bastille, destitué de sa maîtrise et condamné à de fortes peines. Voltaire lui-même s'est permis de dénoncer à la police des éditions de ses propres ouvrages, et de demander des châtiments exemplaires contre les libraires et les colporteurs de ces éditions, comme le prouvent les révélations de M. Léouzon-Leduc.
Un libraire ne pouvait ni ne devait étaler ni annoncer des ouvrages de Voltaire sans se commettre. Il n'avait d'autre moyen de les débiter que de les confier à des colporteurs. Il n'était pas sûr que ces colporteurs ne le trahiraient pas, puisqu'ils étaient intéressés aie dénoncer, s'ils étaient arrêtés et surpris en contravention. Il est arrivé à plusieurs de l'être, sur la réquisition de Voltaire lui-même. Un nommé Grasset s'étant permis d'éditer et de vendre des exemplaires de la Pucelle, Voltaire, comme il s'en vante dans beaucoup de lettres, et notamment, dans celle du 30 juillet 1155, à d'Argental, le fit emprisonner, puis chasser de Genève, et, le 30 août, il pressa Berryer, lieutenant de police, de le poursuivre à Marseille.
Cette crainte perpétuelle où était un libraire d'être dénoncé et un colporteur d'être arrêté, explique pourquoi les ouvrages de Voltaire sévèrement défendus en France, en Italie, à Vienne, en Portugal, en Espagne ne se répandaient qu'avec lenteur, comme le remarque Condorcet. Ils ne pouvaient pas être tirés à un grand
ET LES LIBRAIRES. 2:iS
nombre d'exemplaires, à cause de la difficulté de les faire parvenir à ceux qui les recherchaient et les demandaient, soit en France, soit à l'étranger. Aussi Voltaire n'était-il connu que de nom en Italie, grâce à VIndex, Lorsque les Français s'emparèrent de Rome, ils n'y trouvèrent qu'un seul exemplaire des Œuvres de Voltaire. Dans ses Lettres, tome II, p. 467, Galiani affirme qu'il n'y avait pas un seul exemplaire des Œuvres complètes de Voltaire à Naples où la vente de ses ouvrages exposait à trois ans de galère, comme le remarque Colletta, tome I, p. 218, de son Histoire du royaume de Naples. En Autriche, Marie-Thérèse avait donné les ordres les plus sévères pour qu'on n'y introduisît aucun livre dangereux par les frontières; on visitait toutes les malles des voyageurs, même à l'entrée de Vienne; on n'y tolérait pas même Young ni Molière (i). Dans les pays où la presse était moins gênée, les ouvrages philosophiques furent loin d'avoir une grande vogue. Ainsi en Angleterre, Collins, Tolland, Tindal, Chubb, Morgan et toute la race des esprits forts n'eurent qu'un succès éphémère, comme l'a remarqué Edmond Burcke, dans ses Réflexions sur la Révolution de France. M. de Rémusat a constaté dans ses articles sur Bolingbrocke, publiés dans la Revue des Deux Mondes, que l'éditeur des Œuvres de Rolingbrocke passa vingt ans avant de rentrer dans ses frais. Voltaire lui-même a fait observer que la première édition des œuvres de Locke fut vingt ans à se débiter. Aussi Gibbon crut-il
(1) Journal de Guibert, l. I, p. 248 et 276. - Voyage de Riesbeck, t- 1, p. 199. *
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qa'il était prudent de ne tirer qu'à 500 exemplaires la première édition de son Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain. Il s'aperçut que ses compatriotes aimaient encore plus le christianisme qu'il ne l'avait imaginé ; que le continent se souciait peu de ses hardiesses, et que ses traducteurs ne gagnèrent pas à les populariser (1). Dans sa lettre, du 22 septembre 1765, à Georges Montagu, Horace Walpole ne pouvait pas s'expliquer l'engouement des Parisiens pour Hume. N'était-ce pas avouer que Hume n'avait pas fait fortune à Londres? Or, si tous ces philosophes anglais avaient si peu de lecteurs dans leur patrie, il est permis d'avancer que Voltaire, malgré tout le bien qu'il avait dit deTAngleterre, n'y comptait pas un grand nombre de partisans. Le sort de son in-4'^ de la Henriade en est une preuve assez forte. Aussi lit-on, tome II, p. 205 des Mémoires de Brissot : « A Londres, on estime peu les écrivains français, et on les lit encore moins. Je doute que \oltaire, Rousseau ou Raynal y ait jamais plus de cent lecteurs ; je parle de l'original français. »
Tout semble prouver que les libraires ne pouvaient m ne devaient tirer les ouvrages de Voltaire à un grand nombre d'exemplaires. Ils les publiaient à leurs risques et périls. Voltaire ne pouvait pas exiger d'eux un grand bénéfice. Il devait même se trouver content d'avoir des éditeurs qui courussent le danger d'être ruinés pour répandre des écrits qu'il désavouait publiquement.
Sa correspondance nous autorise à nous en tenir à ces coMclusions. Toutes les éditions de ses ouvrages qui
(1) Mémoires de Gibbon, t. î, p. 216 et 227, et t. II, p, 2?».
ont été faites sous ses auspices, n'ont pas été tirées à un grand nombre d'exemplaires, quoique le sujet de ces ouvrages pût faire espérer un grand succès. D'après sa lettre, du 20 décembre 1723, à 31- de Dernières, la Ligue ne fut tirée qu'à deux mille. Le 29 mai 1733 il chargea Cideville de recommander à Jore de tirer Charles Xll à sept cent cinquante. En 1732, il pria le même Cideville de défendre à Jore de tirer un seul exemplaire de Zaïre par delà les deux mille cinq cents prescrits. Le 21 avril 1733, c'est encore à Cideville qu'il écrit pour savoir si Jore voudrait imprimer à deux mille cinq cents les Lettres anglaises, qui avaient été tirées a Londres à trois mille seulement, quoiqu'elles y fussent publiées en anglais. Le 28 décembre 1751, il apprenait a Walther que le Siècle de Louis XIV avait été tiré à trois mille. Le 27 décembre 1766, il suppliait très instamment Lacombe de ne pas tirer plus de sept cent cinquante des Scythes. Lorsqu'il publia son Commentaire sur Corneille, sous le patronage de toutes les têtes couronnées, il annonça, dans un prospectus, qu'il en serait tiré deux mille cinq cents exemplaires. Il était alors à l'apogée de sa gloire ; c'était l'ouvrage qu'il prenait le plus à cœur, et il s'agissait de tirer de la misère une demoiselle Corneille; néanmoins la liste des souscripteurs n'atteignit pas le nombre de deux mille. H est vrai qu'il fallait acheter douze volumes. Que devait^ce donc être lorsqu'il était question d'acquérir les Utuvres complètes de Voltaire, ou bien des brochures qu il désavouait et où il se répétait sans cesse? Il ne se lassait pas d'écrire, mais ses amis se lassaient de le lire, et ne voyaient plus que du rabâchage dans ces pam-
phlets qui sortaient de la manufacture de Ferneij, pour me servir d'une expression de Grimm. C'est pourquoi tout ce qu'il a produit n'a point été universellement accueilli, cru, préconisé, a dit Luchet. Irène ne fut tirée qu'à quelques exemplaires ; Saûl n'en eut probablement pas plus de cent ; on n'en connut que six d'Olympie et quatre des Guèbres à Paris; Grimm pensait qu'une édition du Dictionnaire philosophique portatif se réduisait à vingt ou vingt-cinq. Il est certain que plusieurs éditions des Œuvres complètes de Voltaire ne sont que des collections d'éditions d'ouvrages publiés séparément. Il est aussi certain que beaucoup de ces éditions partielles ont été rajeunies au moyen d'un nouveau titre et d'un autre millésime, ou d'un changement de rubrique.
Du reste, voici ce que Voltaire lui-même pensait du nombre des lecteurs : « Vous savez, écrivait-il un jour à un de ses amis, ce que j'entends par le public. Ce n'est pas l'univers, comme nous autres barbouilleurs de papier l'avons dit quelquefois. Le public, en fait de livres, est composé de quarante ou cinquante personnes si le livre est sérieux, de quatre à cinq cents lorsqu'il est plaisant, et d'environ onze à douze cents s'il s'agit d'une pièce de théâtre. » Aussi Voltaire ne paraît-il pas s'être écarté beaucoup de cette règle.
Reste à savoir si la bibliographie viendra corroborer nos raisonnements. Dans ses Recherches sur les ouvrages de Voltaire, publiées en 1817, Peignot avance que, parmi les éditions des Œuvres de Voltaire, celle de Genève, 1768, en 45 vol. in-4% a été tirée à 4,500 exemplaires; celle de Genève, 1775, 40 vol. in-8% à
6,000; celle de Kehl, 1784, 70 vol. in-8% à 28,000; celle de Kehl, 1785, 90 vol. in-8% à 15,000; celle de Bâle, 1784, 71 vol. in-8°, à 6,000; celle de Gotha, 1784, 70 vol. in-8«, à 6,000; celle de Paris, dirigée parPalissot, 1792, 55 vol. in.8% à 500 seulement^ Il est difficile de donner un démenti à Peignot, puisqu'il n'indique pas les sources oii il a puisé ces détails ; mais ils ne seront jamais adoptés par tout homme qui a eu des relations avec les libraires et les imprimeurs, et qui est au courant de la vérité sur les tirages d'ouvrages aussi volumineux que ceux de Voltaire. Le sens commun et l'histoire suffisent pour rogner quelques zéros à l'addition de Peignot qui a dû être la dupe, soit des prospectus, soit des réclames de la presse dont on abusait alors, comme on le fait aujourd'hui. Ce qu'il y a de certain, c'est que rarement les éditeurs dépassent le tirage de deux mille pour les ouvrages volumineux. La maison Hachette s'est fait une loi de ce nombre pour sa collection des Grands Écrivains. La librairie desGarnier frères vient de terminer une édition des Œuvres complètes de Voltaire; le tirage est de deux mille.
Nous savons que Voltaire eut toute sa vie d'immenses sommes à sa disposition, et que personne ne sut mieux les utiliser que lui. Il était de son intérêt d'éditer luimême ses ouvrages, s'il en trouvait facilement le débit. Or, comme il a renoncé de bonne heure à ce commerce, il faut en conclure qu'il ne lui fut pas avantageux.
Ses éditeurs se sont-ils beaucoup enrichis? On peut affirmer sans témérité le contraire. Car, tout le temps que Voltaire a vécu, ses ennemis lui ont sans cesse reproché de duper et de ruiner ses libraires, et ceux-ci, à
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leur tour, ont confirmé ces plaintes dans les journaux. Il n'était pas vraisemblable qu'ils cherchassent à flétrir un auteur qui, par ses ouvrages, leur aurait fait gagner de gros bénéfices. Tout portait à croire que la première édition des Œuvres de Voltaire qui serait commencée aussitôt après sa mort serait rapidement épuisée. Or, Beaumarchais se chargea de cette entreprise ; il y perdit près d'un million. Depuis l'édition de Beaumarchais, c'est celle de M. Beuchot qui a été la plus prônée. Je tiens de M. Beuchot qu'elle ne fut tirée qu'à 2,000 exemplaires, dont il restait encore plus de cent cinquante en magasin, quand il mourut, en 1851. dix-sept ans après la date de la publication qui remontait à 1834 ; il y a €U un fonds de soixante exemplaires de la Table des matières qui n'avait été imprimée qu'à cinq cents. Qu'on juge par là du sort des éditions de Voltaire à une époque où il était plus difficile de les placer!
Il est certain que Voltaire a édité lui-même plusieurs de ses ouvrages, et qu'il avoue avoir réussi dans ses spéculations. Il est au^si certain qu'il a exigé soit de l'argent, soit des livres, des libraires auxquels il permettait d'imprimer ses ouvrages. Il n'est pas moins certain qu'il a autorisé, soit des comédiens, soit ses secrétaires, soit ses courtiers, soit ses amis à retirer ce qu'ils pourraient de la vente de ses manuscrits, et que, dans ce cas, rétribuer VoUaire ou ses ayants cause, pour des libraires c'était toujours donner.
Ceci posé, il faut conclure que, quand Voltaire n'exigeait aucune rétribution de ses libraires, c'est qu'il ne pouvait pas en espérer d'eux, puisqu'ils ne devaient jamais compter sur le succès de ses ouvrages.
La conduite de tous ses libraires ne fait pas honnem à ce siècle ; mais aussi que de reproches ne mérite pas Voltaire ! *
Terminons cet article par les démêlés de Voltaire avec le libraire Jore.
Ouvrons la corresiiondance de Voltaire. Qu'y trouvons-nous ? Dès 1732, il mandait à Cideville qu'il comptait sur Jore pour imprimer les Lettres anglaises Le 12 avril 1733, il lui écrit : c< A l'égard des Lettres anglaises, je vous prie de me mander si Jore y travaille. On a fait marché, à Londres, avec ce pauvre Thieript, à condition que les Lettres ne paraîtraient pas en France pendant la première chaleur du débit à Londres et à Amsterdam. Il a même été obligé de donner caution. Ainsi, quelle honte pour lui et pour moi SI le malheur voulait qu'on en pût voir une feuille en ce pays-ci avant le temps ! » Quelques jours après nouvelles instances : « Si Jore croit que le retardement de l'impression lui porterait préjudice, qu'il imprime donc; mais qu'il songe que, s'il en paraissait un seul exemplaire avant l'édition de Londres, Thieriot, à qui je veux faire plaisir, n'aurait que des sujets de se plaindre, et le bienfait deviendrait une injure. La honte m'en demeurerait tout entière et je ne m'en consolerais jamais. » Le 21 du même mois, il stipule qu'on tirera hs Lettres anglaises à deux mille cinq cents exemplaires. Le même mois, c'est à Formont qu'il dit : « Jore m'a promis une fidélité à toute épreuve. Je ne sais pas encore s'il n'a pas fait quelque petite brèche à sa vertu. On le soupçonne fort, à Paris, d'avoir débité quelques exemplaires. 11 a eu sur cela une petite con-
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versationavecM. Hérault, et, par un miracle plus grand que tous ceux de saint Paris et des apôtres, il n'est point à la Bastille. Il faut bien pourtant qu' il s'attende à y être un jour. Il me paraît qu*il a une vocation déterminée pour ce beau séjour. Je tâcherai de n'avoir pas l'honneur de l'y accompagner. »
Voltaire alors devient prudent. Le 21 mai, il écrit à Cideville : « Si vous voyez Jore, ayez la bonté, je vous prie, de lui dire de m'envoyer les épreuves par la poste; il n'a qu'à les adresser à M. Dubreuil, sans mettre mon nom et sans écrire. » Le 29 du même mois, nouvelles précautions : « Je vous demande en grâce que toutes les feuilles des Lettres soient remises en dépôt chez vous ou chez Formont, et qu'aucun exemplaire ne paraisse dans le public que quand je croirai le temps favorable. Il faudra que Jore m'en fasse d'abord tenir cinquante exemplaires. » Le 10 juin, Voltaire insiste : « Recommandez-lui surtout, plus que jamais, le secret le plus impénétrable et la plus vive diligence; que jamais votre nom ni le mien ne soient prononcés, en quelque cas que ce puisse être, que toutes les feuilles soient portées ou chez vous ou chez l'ami Formont; que l'on vous remette exactement les copies; que l'on ne garde chez lui aucun billet de moi, aucun mot de mon écriture. S'il manque à un seul de ces points essentiels, il courra un très grand risque. Je vous supplie aussi de tirer de lui ce billet : « J'ai reçu « de M. Sanderson le jeune deux mille cinq cents exenv « plaires des Lettres anglaises de M. de Voltaire à (( M. T., lesquels exemplaires je promets ne débiter « que quand j'aurai permission ; promettant donner
« d'abord au sieur Sanderson cent de ces exemplaires, « et de partager ensuite avec lui le profit de la vente du c( reste, lui tenant compte de deux mille quatre cents c exemplaires ; et promets compter avec celui qui me c< représentera ledit billet, le tenant suffisamment auto- « risé du sieur Sanderson. » Le 19, il est plus explicite : c( Je ne change rien du tout à mes dispositions avec Jore, et j'insiste plus que jamais pour avoir les cent exemplaires dont il faut que je donne cinquante, qui seront répandus à propos. Je lui répète encore qu4I faut qu'il ne fasse rien sans un consentement précis de ma part ; que, s'il précipite la vente, lui et toute sa famille seront indubitablement à la Bastille; que s'il ne garde pas le secret le plus profond, il est perdu sans ressources. Encore une fois, il faut supprimer tous les vestiges de cette affaire. Il faut que mon nom ne soit jamais prononcé, et que tous les livres soient en séquestre jusqu'au moment où je dirai : Partez ! Je vous supplie même de vous servir de la supériorité que vous avez sur lui pour l'engager à m'écrire cette lettre sans date : « Monsieur, j'ai reçu la vôtre, par laquelle vous « me priez de ne point imprimer et d'empêcher qu'on « imprime à Rouen les Lettres qui courent à Londres ^< sous votre nom. Je vous promets de faire sur cela ce « que vous désirez. Il y a longtemps que j'ai pris la « résolution de ne rien imprimer sans permission, et je ^ ne voudrais pas commencer à manquer à mon de- « voir pour vous désobliger. » Vous jugez bien qu'il faut, outre cette lettre, le billet au sieur de Sanderson, lequel je remettrai dans les mains d'un Anglais, pour le représenter, en cas que Jore pût être accusé d'avoir reçu
ces Lettres de moi ou de quelqu'un de mes amis. » Voltaire va nous apprendre pourquoi il prenait toutes ces mesures. Le 3 juillet, il mande à Gideville : « Je renvoie à Jore la dernière épreuve, avec une petite addition. Je vous supplie de lui dire d'envoyer sur-le-champ au messager, à l'adresse de Demoulin, •deux exemplaires complets, afm que je puisse faire Verrata, et marquer les endroits qui exigeront des cartons. Je prévois qu'il y en aura beaucoup. En voyant le péril approcher, je commence un peu à trembler ; je commence à croire trop hardi ce qu'on ne trouvera à Londres que simple et ordinaire. J'ai écrit déjà à Thieriot, à Londres, d'en suspendre la publication jus- •qu'à nouvel ordre. » En effet, le 24 juillet, il engagea Thieriot à retarder la publication de l'édition anglaise. Celle de Jore étant achevée, le ^6 juillet, il disait à Forment : « Je vous prie, ou vous, ou votre ami Gideville, de serrer sous vingt clefs ce magasin de scandale que Jore vient d'imprimer, et qu'il n'en soit pas fait mention jusqu'à ce qu'on puisse scandaliser les gens impunément. »
Cependant voici que Voltaire écrit, le 24 avril 1"Î34, à Cideville : « Ces maudites Lettres anglaises se débitent enfin sans quon m'ait consulté, sans qu'on m'en ait donné le moindre avis. On a l'insolence de mettre mon nom à la tète. Je ne peux pas soupçonner Jore de m'avoir joué ce tour, parce que, sur le moindre soupçon, il serait mis sûrement à la Bastille pour le reste de sa vie ; mais je vous supplie de me mander ce que vous en savez. » Le 8 mai, il est plus explicite: « Votre pro- j tégé Jore m'a perdu. Il n'y avait pas encore un mois
qu'il m'avait juré que rien ne paraîtrait, qu'il ne ferait jamais rien que de mon consentement ; je lui avais prêté 1,500 francs dans cette espérance ; cependant, à peine suis-je à quatre-vingts lieues de Paris, que j'apprends qu'on débite publiquement une édition de cet ouvrage, avec mon nom à la tête. J'écris à Paris, je fais chercher mon homme, point de nouvelles. Enfin, il vient chez moi et parle à Demoulin, mais d'une façon à se faire croire coupable. Dans cet intervalle, on me mande que, si je ne veux pas être perdu, il faut remettre sur-lechamp l'édition à M. Rouillé. Que faire dans cette circonstance ? Irai-je être le délateur de quelqu'un? et puisje remettre un dépôt que je n'ai pas? Je prends le parti d'écrire à Jore, le 2 mai, que je ne veux être ni son délateur, ni son complice ; que s'il veut se sauver et moi aussi, il faut qu'il remette entre les mains de Demou- Hn ce qu'il pourra trouver d'exemplaires, et apaiser au plus vite le garde des sceaux par ce sacrifice. Cependant il part une lettre de cachet, le 4 mai ; je suis obligé de me cacher et de fuir. Vous pouvez engager la femme de Jore à sacrifier cinq cents exemplaires, ils ont assez gagné sur le reste, supposé que ce soient eux qui aient vendu l'édition. » Le même mois, il dit : « J'ai découvert enfin, à n'en pouvoir douter, que ce misérable a tout fait, et qu'il m'a trahi cruellement. Il en vend deux mille cinq à 6, à 8, à 10 livres pièce ; et moi je suis proscrit. Lettre de cachet, dénonciation au parlement, requête des curés, la crainte d'un jugement rigoureux : voilà tout ce qu'il m'attire. Au nom de Dieu, parlez à ces gens-là, quand vous les verrez ; dites-leur* qu'ils avertissent leur fils de faire ce que je lui marque-
rai dans un billet, sans quoi il sera perdu. Surtout qu'on vous remette jusqu'au moindre chiffon d'écriture qu'on peut avoir de moi. » Le 5 juin, voici un incident qui décharge Jore. C'est à Formont que Voltaire envoie ces lignes : « J'apprends qu'un nommé René Josse faisait encore une édition de ce livre, laquelle a été découverte. Ce René Josse a été dénoncé à Demouliu par François Josse son parent. Ce François Josse a bien l'air d'avoir fait lui-même, de concert avec son cousin René, l'édition qui a fait tant de vacarme. 11 y a grande apparence que ce François Josse, qui a eu entre les mains un des trois exemplaires que j'avais, et qui me l'a fait relier, il y a deux mois et demi, en aura abusé, l'aura fait copier, et l'aura imprimé avec René; que, depuis, la jalousie qu'il aura eue de la deuxième édition de René, l'aura porté à le dénoncer. Voilà ce que je conjecture ; voilà ce que je vous prie de peser avec M. de Cideville. Vous pouvez, après cela, avoir la bonté d'en parler à Jore. S'il n'est pas coupable, il doit être charmé d'avoir cette ouverture pourse justifier. Mais, coupable ou non, il doit m' écrire ou me faire instruire des démarches qu'il a faites; et, s'il ne le fait pas, je suis dans la ferme résolution de le dénoncer au garde des sceaux, et je le perdrai assurément. » C'est ce qui arriva.
Nous avons vu quel fut le sort de Jore et celui de René Josse et de Duval, le 23 octobre 1134. Voltaire ne l'apprit pas sans peine. C'est ce qu'atteste cet aveu qu'il! faisait, le 12 avril 1135, à Cideville : « Savez- vous bien que tout ce grand bruit, excité par les Lettresl philosophiques, n'a été qu'un malentendu ? Si ce| malheureux Jore m'avait écrit dans les commence- 1
ments, il n'y aurait eu ni lettre de cachet, ni brûlure, ni perte de maîtrise pour Jore. Le garde des sceaux a cru que je le trompais, et il le croit encore. Je sais que Jore est à Paris, mais je ne sais où le trouver. Il faudrait engager sa famille à lui mander de me venir trouver ; peut-être qu'un quart d'heure de conversation avec lui pourrait servir à éclairer M. le garde des sceaux, me raccommoder entièrement avec lui, et rendre à Jore sa maîtrise, en finissant un malentendu qui seul a été cause de tout le mal. »
Cité devant M. Hérault, lieutenant général de police, Voltaire jura qu'il n'avait eu aucune part à l'édition de ses Lettres philosophiques. Il lui était facile de le soutenir. Au moment où il présidait aux trois éditions faites à Londres, à Amsterdam et à Rouen, il avait pris toutes ses précautions pour qu'on ne put déterrer aucune trace de son écriture, aucun papier qui dût le déceler. Il avait prévu que Jore serait mis à la Bastille dès qu'on aurait tout découvert. Pour lui, il n'avait à craindre qu'une lettre de cachet ; il avait trop d'amis pour ne pas espérer se tirer d'affaire. C'était donc à Jore à se tenir sur ses gardes, puisqu'il était intéressé à ne pas trahir Voltaire. En laissant circuler des livres imprimés sans autorisation, il s'exposait à être plongé dans les cachots et à perdre sa maîtrise. Le danger dans lequel, par son indiscrétion, il eût précipité Voltaire, le réduisait à être abandonné, et même à être dénoncé par lui. Comme le peu de profit qu'il aurait retiré d'une vente clandestine ne saurait être comparé à l'avantage qu'il trouvait à s'en référer aux prescriptions de Voltaire, il était à présumer que Jore n'avait pas eu
la folie de sacrifier sa fortune et son honneur au faible gain d'un commerce illicite, et que l'imprudence avait été commise par Voltaire, qui avait eu le tort de composer un ouvrage dangereux, et qui ne l'avait livré à rimpression que pour le répandre dans le public.
Toutes les présomptions viennent justifier Jore. L'histoire aussi milite en sa faveur. C'est ce que nous allons démontrer, grâce aux documents que nous fournissent les Études sur la Russie, par M. Léouzon-Leduc, auquel nous renvoyons les lecteurs avides d'éclairer leur religion sur tout ce qui a irait à Voltaire.
Il était naturel que Jore intentât un procès à Voltaire, qui avait causé son emprisonnement et sa ruine. C'était un devoir pour lui de prouver que, s'il avait commis une grave imprudence en imprimant un ouvrage sans autorisation, il avait refusé d'en livrer les exemplaires jusqu'à ce qu'on lui eût représenté l'autorisation qui lui avait été promise le jour où il s'était hasardé à en commencer l'impression ; et que, s'il s'en était répandu des exemplaires, il fallait s'en prendre à l'auteur, qui en avait reçu deux ; et que, par conséquent, il était fondé à demander des dommages et intérêts à Voltaire, dont la mauvaise foi ou l'indiscrétion avait eu des suites si déplorables.
Jore confia sa cause à un avocat nommé Bayle, et il se disposa à publier un Mémoire où il exposait tous ses griefs contre Voltaire. En attendant, il se hâta de prendre ses sûretés, et fit saisir les rentes de Voltaire.
Voltaire porta plainte. 11 écrivit au lieutenant de police pour obtenir mainlevée des saisies faites sur ses rentes. Il le pressa de pincer Jore, et de lui défendre
de publier son Mémoire, Il alla même jusqu'à le prier d'engager, et au besoin de forcer Bayle de refuser de plaider la cause de Jore. Il allégua dans ses lettres que les lois, les bonnes mœurs, l'autorité, tous les honnêtesgens étaient intéressés au châtiment de Jore.
Le lieutenant de police ne goûta pas ces raisons. Il comprit qu'il n'était pas facile de prouver que Jore était un fripon et un scélérat. Il offrit sa médiation. Il était sans doute persuadé que le rôle de Voltaire dans celte affaire n'était pas sublime. Il engagea Voltaire à donner 1,000 livres à Jore pour assoupir tout de suite le procès. Voltaire répondit qu'il n'était pas en état de verser une somme aussi forte, et que transiger avec Jore ce serait se deshonorer. Peut-être espérait-il que le lieutenant de police débouterait Jore, sans lui accorder de dommages et intérêts.
Sur ces entrefaites parut le Mémoire de Jore. Ce n'est pas un monument d'éloquence, mais il est écrit avec tant de modération, de naïveté, et appuyé de faits si récents, qu'il semble réunir tous les caractères de la vérité. Nous allons le reproduire, parce qu'il jette un grand jour sur toute la vie de Voltaire, en même temps qu'il illumine la question qui nous occupe. Jore s'exprime ainsi :
« J'ai payé bien chèrement la confiance aveugle que j'ai eue pour le sieur de Voltaire. Ébloui parses talents, je me suis livré à lui sans réserve. J'y ai perdu ma fortune, ma liberté, mon état. Dans ma triste situation je me SUIS adressé à lui et l'ai prié de me payer 1,400 l'r. 5 s, qu'il me doit. Toutes sortes de motifs devaient l'engager à ne pas balancer sur une demande aussi juste :
l'équité, la commisération même pour un homme dont il a causé la ruine. Quelle est la réponse que j'en ai reçue? Des injures et des menaces. Le sieur de Voltaire s'est néanmoins radouci : il a fait l'effort de m'offrir par degrés jusqu'à 100 pistoles. Dans tout autre temps, je n'aurais pas hésité d'accepter son offre, je l'aurais certainement préférée à la douloureuse extrémité de traduire en justice un homme dont j'ai été moi-même l'admirateur, et qui m'avait séduit par le brillant de son imagination ; mais les pertes que j'ai essuyées me mettent dans l'impossibilité d'en supporter de nouvelles; ainsi, après avoir tenté toutes les voies de la politesse, après m' être adressé à des personnes respectables pour essayer de faire sentir au sieur de Voltaire l'injustice et la bassesse de son procédé, je me suis vu dans la dure nécessité de le citer devant les juges.
« Pour défense il m'oppose par écrit une fin de nonrecevoir, et emploie sa voix à publier dans le monde qu'il m'a payé.
€ C'est à cette alternative que je dois répondre. En même temps que j'attaque le sieur de Voltaire pour le payement d'une somme qu'il me doit, j'ai à me défendre de la lâcheté qu'il m'impute de lui demander un payement que j'ai reçu. Ma justification n'est pas ce qui m'inquiète. Un compte exact des faits qui se sont passés entre le sieur de Voltaire et moi effacera bientôt toute idée de payement. Si le contre-coup en est cruel pour le sieur de Voltaire, si le récit que je vais en faire contient même des faits humiliants pour lui, qu'il se reproche de m'y avoir réduit, pour me laver d'une bassesse. La conduite que j'ai toujours tenue avec lui fera bien
voir que jamais je ne me serais porté de moi-même à cette extrémité. A l'égard de la fin de non-recevoir qui m'est opposée, il ne me sera pas difficile de prouver qu'elle n'a pas plus de réalité que le payement.
« Le sieur de Voltaire me manda de le venir trouver pour une affaire importante qu'il voulait me communiquer. Je partis sur-le-chîimp et me rendis à ses ordres chez la dame de Fontaine-Martel, où il avait établi son domicile ; car, quoique ce riche partisan de la république des lettres jouisse de 28,000 livres de rente, cependant il n'a jamais cru qu'un grand poète comme lui dût se loger et vivre à ses dépens.
« La grande affaire dont il s'agissait était l'impression de vingt-cinq lettres qui, pour mon malheur, ne sont que trop connues, et pour lesquelles le sieur de Voltaire m'assura avoir une permission verbale. En même temps, pour solde d'un vieux compte de 700 livres, il me donna en payement quelques exemplaires de la Henriade, qu'il se disposait secrètement à faire réimprimer avec des additions et un reste des éditions de son Charles Xlly dont le lendemain il vendit un manuscrit plus ample au sieur François Josse, libraire de Paris.
« J'avoue que les différents traits dont j'avais été témoin auraient dû me dessiller les yeux sur le sieur de Voltaire. Mais ils n'étaient ouverts que sur le mérite de l'auteur ; et sachant qu'effectivement il avait souvent obtenu par son crédit des permissions et des tolérances, je me fiai à sa parole, et j'eus la facilité d'accepter le manuscrit pour l'exécuter. Le sieur de Voltaire, de son côté, s'engagea à payer l'impression et le papier, et
à faire tous les frais de Tédition. Il exigea en même temps que les épreuves des premières feuilles lui fussent envoyées par la poste. Elles l'ont été, en effet, à son nouveau domicile, chez le sieur Demoulin, mapdiand de blés et son associé dans ce commerce, où il avait été loger depuis la mort de M'"* de Fontaine- Martel.
« L'édition ayant été achevée en assez peu de temps, le sieur de Voltaire, dont Touvrage commençait à faire du bruit, me fît avertir de le mettre à l'écart et en sûreté entre les mains d'un de ses amis, qui devait m'en payer le prix. Je connus alors le tort que j'avais eu de me fier à la parole du sieur de Voltaire sur la permission d'imprimer ce livre. Cependant , quoique l'édition fût considérable, puisqu'elle avait été tirée à 2,500 exemplaires, je pris le parti de ne point m'en dessaisir, à moins qu'on ne m'envo\ ât un certificat de la permission. J'en fis même changer le dépôt. Je me rendis en même temps à Paris chez le sieur de Voltaire et lui fis part de ma résolution. De son côté, il convint de faire quelques changements à l'ouvrage. Pour y travailler et en conférer, il me demanda des exemplaires que je ne fis aucune difficulté de lui donner.
« Ce fut alors que l'imagination vive et féconde du sieur de Voltaire lui fit enfanter un projet admirable pour le tirer d'affaire. J'étais en procès avec le sieur Feriand, imprimeur de Rouen, qui avait contrefait un livre dont j'avais le privilège. Le sieur de Voltaire me conseilla de lui faire donner sous main son ouvrage en manuscrit. Il ne manquera pas, ajouta-t-il, de tomber dans le piège et de l'imprimer. L'édition sera saisie à
propos. Les supérieurs, instruits que je n'aurai eu aucune part à l'impression, jugeront que ce manuscrit m'aura été volé, et que par conséquent je ne puis être responsable des autres éditions qui en pourront paraître. Parce moyen, j'aurai la liberté de publier la mienne sans obstacle, et nous serons l'un et l'autre à l'abri.
« Le sieur de Voltaire s'applaudit beaucoup de cette mvention qui lui paraissait merveilleuse, et fut surpris de voir que je l'écoutais froidement. Je m'excusai sur la pesanteur de mon esprit, qui m'empêchait de goûter cet expédient. Ma simplicité lui fit pitié; elle m'attira même une riche profusion d'épitliètes, malgré lesquelles je persistai dans mon refus.
« J'ai dit que j'avais remis au sieur de Voltaire deux exemplaires pour revoir les endroits qui avaient besoin d'être retouchés. Quel est l'usage qu'il en fit? C'est ce qu'il faut voir dans une lettre qu'il m'a écrite, et qui est imprimée à la suite de ce Mémoire. Il en confia fun, dit-il, pour le faire relier. A qui? A un libraire qui le fit copier à la hâte et imprimer.
« Voltaire eut-il quelque part à cette édition? Quand il pourrait s'en défendre, quand il n'irait pas plus loin que l'aveu qu'il fait dans sa lettre, quels reproches n aurais-je pas à lui faire sur son infidélité et sur l'abus qu'il a fait de ma confiance? Mais n'ai-je à lui reprocher que cette infidélité? Est-il vraisemblable que, pour reher un livre. Voltaire se soit adressé non à son relieur, mais à un libraire; qu'il ait livré un ouvrage qui pouvait causer ma ruine ; qu'il devait regarder comme un dépôt sacré, et dont il craignait la contrefaçon; qu'il l'ait livré à un libraire, et à un libraire non seule-
ment qui par sa profession même lui devenait suspect, mais qu'il connaissait si mal? D'ailleurs, par qui ce libraire a-t-il pu être informé que l'exemplaire qui lui était remis par le sieur de Voltaire sortait de mon imprimerie? Qui a pu en instruire une personne qui, avant que Tédition de ce libraire parût, vint me prier de lui fournir cent exemplaires du livre et m'en offrit 100 louis d'or, que j'eus la constance de refuser? A rinstigation de qui les colporteurs chargés de débiter dans Paris l'édition de ce libraire annonçaient-ils au public que j'en étais l'auteur? C'est un fait que j'ai éprouvé moi-même. A qui attribuer cette édition étrangère qui parut en 1134, précisément dans l'époque de mes malheurs? édition que Voltaire a augmentée d'une vingt-sixième lettre dans laquelle il répond à des faits qui ne sont arrivés qu'en 1733, édition qui se vendait chez ledit imprimeur du sieur Voltaire à Amsterdam, et qui a pour titre : Lettres, etc., par M. de Voltaire, à Rouen, chez Jore, MDCCXXXIV, Et pour tout dire, en un mot, qu'est-ce que cette lettre écrite contre moi au ministre? Car enfin, c'est trop balancer sur la perfidie du sieur de Voltaire. L'édition du libraire de Paris se répand dans le public, je suis arrêté et conduit à la Bastille; et quel est l'auteur de ma détention? Sur la dénonciation de qui suis-je arrêté? Sur celle du sieur de Voltaire. Je suis surpris qu'on me présente une lettre de lui dans laquelle il m'accuse faussement d'avoir imprimé l'édition qui paraît, dit-il, malgré son consentement.
e Que peut répondre le sieur de Voltaire à tous ces faits qui me confondent moi-même? N'était-il qu'infî-
KT LES LIBRAIRES. ggg
dèle? Était-il seulement coupable d'avoir trahi le secret d'un homme qu'il avait séduit par l'assmance d une perm.ss.on tacte, et d'avoir publié ce secret à qui ava"! voulu entendre? Etais-je moi-même infidèle à se yeux? Le sieur de Voltaire crut effectivement que J'édl ion qu, paraissait était la mienne. Pouvait-il le penser lorsque j a^.is refusé les 1,000 écus qu'il m'avait Z offrir lui^meme pour cette édition, et que j'avais déclare que je ne consentirais jamais à la laisser répandre sans le certificat de la permission? Était-il même possible que, versé comme il est dans l'imprimerie, il méconnut les différences de ces deux édidons, le papTer les caractères, quelques termes même qu'il avait changes Ou, au contraire, le sieur de Voltaire avait-il résolu de me sacrifier? Piqué de mes refus, désespérant également d'obtenir une permission et de me faire consentir a laisser paraître son ouvrage sans me la rapporter, ne me demanda-t-il les deux exemplaires que pour
i iniquité ? J avoue que c'est un chaos dans lequel je » ai jamais pu rien comprendre, parce qu'il est des noirceurs dont je ne saurais croire les hommes capables. Ce qui est certain, c'est que deux jours après avoir obtenu ma liberté, le magistrat à qui je la devais me montra une seconde lettre de Voltaire dans laquelle en m accusant de nouveau d'avoir fait disparaître mon édition. Il ajoutait que j'étais d'autant plus coupable
r î. "^ ^T ""''"^^ ^' ^' ^'"^"^^^^ à ^^' 'fouillé, et mavait o fert de m'en payer le prix. Et ce qui est
encore certain c est que dans la lettre que l'on mettra
^ous les yeux des juges à la suite de ce Mémoire après
T. ïl.
avoir fait mention de cette autre lettre, par laquelle il me marquait, dit-il, de remettre toute mon édition à M. Rouillé, le sieur de Voltaire reconnaît de bonne foi que j'étais à la Bastille lorsqu'il me l'écrivit, c'est-à-dire qu'il a commencé par m'accuser d'avoir rendu mon édition publique; qu'ensuite, lorsque sur sa fausse dénonciation j'étais à la Bastille, il m'a écrit de remettre à M. Rouillé cette même édition que je n'avais plus, et que par une double contradiction qui dévoile de plus en plus le dessein qu il avait formé de me perdre, il a voulu encore me charger de n'avoir répandu l'ouvrage dans le public qu'après qu'il m'avait averti de le remettre aux magistrats.
« Cependant je parvins à prouver l'imposture du sieur de Voltaire. Je fis voir que l'édition n'était pas de mon imprimerie et que je n'avais point de caractères semblables, de façon que j'obtins ma liberté au bout de
quatorze jours.
« Mais mon bonheur ne fut pas de longue durée. Mon édition fut surprise et saisie, et j'éprouvai bientôt une nouvelle disgrâce plus cruelle que la première. Par arrêt du Conseil du mois de septembre (23 octobre) 1134, j'ai été destitué de ma maîtrise, déclaré incapable d'être jamais imprimeur ni libraire.
« Tel est l'état où m'a réduit la malheureuse confiance que j'avais eue pour le sieur de Voltaire ; état d'autant plus triste pour moi que je lui ai été plus fidèle, puisque, indépendamment des 100 louis que j'ai refusés pour cent exemplaires d'une personne dont l'honneur m'était trop connu pour me laisser rien appréhender de sa part, je ne voulus pas écouter la i
proposition du sieur Châtelain, libraire d'Amsterdam, qui, pour un seul exemplaire, m'offrit 2,000 francs,' avec une part dans le profit de l'édition qu'il en comptait faire, et que mon scrupule alla même jusqu'à ne vouloir pas permettre de prendre lecture de l'ouvrage en ma présence à un ami qui avait apparemment appris mon secret par la même voie qui en avait instruit tant d'autres.
« Dans l'abîme où je me suis vu plongé par mon arrêt, sans profession, sans ressource, je me sui& adressé à l'auteur de tous mes maux, persuadé que je ne devais mes malheurs qu'au dérèglement de son imagination, et que le cœur n'y avait point de part. J'ai été tiouver le sieur de Voltaire, j'ai imploré son crédit auprès de ses amis, je l'ai supplié de l'employer pour me procurer quelque moyen lionnête de subsister et de me rendre le pain qu'il m'avait arraché. Il m'a leurré d'abord de vaines promesses. Mais bientôt il s'est lassé de mes importunités, et m'a annoncé que je n'avais rien à espérer de lui. Ce fut alors que, n'ayant plus de grâce à attendre du sieur de Voltaire, si cependant ce que je lui demandais en était une, j'ai cru pouvoir au moins exiger de lui le payement de l'impression de son livre. Pour réponse à la lettre que je lui écrivis à ce sujet, il me fit dire de passer chez lui ; je ne manquai pas de m'y rendre, et, suivant son usage, il me proposa de couper la dette par la moitié. Je lui répliquai ingénument que je consentirais volontiers au partage à condition qu'il serait égal; que j'avais été prisonnier à la Bastille pendant quatorze jours, qu'il s'y fît mettre sept; que l'impression de son livre m'avait causé une
perte de 22,000 francs, qu'il m'en payât 11,000; qu'il me resterait encore ma destitution de maîtrise pour mon compte. Ma franchise déplut au sieur de Voltaire, qui cependant, par réflexion, poussa la générosité jusqu'à m'olïrir 100 pis tôles pour solde de compte; mais comme je ne crus pas devoir les accepter, mon refus l'irrita; il se répandit en invectives, et alla même jusqu'à me menacer d'employer, pour me perdre, ce puissant crédit dont son malheureux imprimeur s'était vainement flatté pour sortir de la triste affaire où il l'avait lui-même engagé.
€ Voilà les termes où j'en étais avec le sieur de Voltaire, lorsque je l'ai fait assigner le 5 du mois dernier. Les défenses qu'il m'a fait signifier méritent bien de trouver ici leur place. Il a lieu, dit-il, d'être surpris de mon procédé téméraire. Mon avidité me fait en même temps tomber dans le vice d'ingratitude contre lui, et lui intenter une action qui n'a aucun fondement, d'autant qu'il ne me doit aucune chose, et qu'au contraire il m'a fait connaître qu'il est trop généreux dans l'occasion pour ne pas satisfaire à ses engagements. C'est pourquoi il me soutient purement et simplement non recevable en ma demande, dont je dois être débouté avec dépens.
« C'est ainsi que le sieur de Voltaire, non content de vouloir me ravir le fruit de mon trauail, non content de manquer à la reconnaissance et à la justice qu'il me doit, m'insulte et veut me noircir du vice même qui le caractérise. Ce trait ne suffit pas encore à sa malignité. Il ose publier dans le monde qu'il m'a payé, et que, dans l'appréhension que je sens qu'il devait peut-être
se rallumer un feu caché sous la cendre, j'abuse de la triste conjoncture où il se trouve pour faire revivre une dette acquittée. Sous ce prétexte, il se déchaîne contre moi, et sa fureur ne peut être assouvie, si ce faux délateur n'obtient une seconde fois de me voir gémir dans les fers. Assuré sur mon innocence, sur l'équité de ma cause, sur la renommée de Voltaire, je n'ai été alarmé ni de ses menaces, ni de ses vains discours; et, convaincu par ma propre expérience à quel point il sait se jouer de sa parole, je n'ai pu me persuader que son témoignage fût assez sacré pour me faire condamner sans m'entendre.
« Je suis donc demeuré tranquille, et ne me suis occupé que de ma défense. Je me dois à moi-même ma propre justification. J'ai pensé que je ne pouvais mieux l'établir qu'en rendant un compte exact des faits. Les réflexions que je vais ajouter en prouveront la vérité : en même temps qu'elles feront cesser les clameurs du sieur de Voltaire, elles jetteront sur lui l'opprobre dont il cherchait à me couvrir, et engageront même à me plaindre sur ma malheureuse étoile qui m'a procuré une aussi étrange liaison. En effet, quelle fatale connaissance pour moi que celle du sieur de Voltaire! Et que penser de cet homme, dont il est également dangereux d'être ami comme ennemi ; dont l'amitié a causé ma ruine et ma perte, et qui ne veut rien moins que me perdre une seconde fois, s'il est possible, depuis que, pour lui demander mon dû, je suis devenu son ennemi?
^ « Maintenant il me reste à établir mes moyens et à répondre aux objections du sieur de Voltaire. Mais, ne
me prévient-on pas déjà sur ces deux objets? Après les faits dont j*ai rendu compte, l'équité de ma cause ne s'annonce-t-elle pas d'elle-même, et les défenses du sieur de Voltaire ne sont-elles pas confondues d'avance? Mes moyens sont ma demande. Après avoir été trompé, trahi, ruiné par le sieur de Voltaire, je lui demande au moins le prix de mon travail, le prix d'un ouvrage que j'ai imprimé pour lui, et par ses ordres, que je n'ai imprimé que sur la foi d'une permission tacite, que fai refusé de laisser paraHre, tant qtion ne me rapporterait pas la permission des supérieurs, et qui effectivement n'a jamais paru dans le public. Quelle est la preuve de mon travail ? La lettre du sieur de Voltaire. S'il me répond que dans sa lettre il n'a pas nommé l'ouvrage que j'ai imprimé pour lui, je lui réplique que je lui demande le payement d'un ouvrage que j'ai imprimé pour lui et qu'il n'a point nommé dans sa lettre. Le sieur de Voltaire ose publier qu'il m'a payé en me remettant le manuscrit; mais sa lettre le confond, elle prouve son imposture et sa mauvaise foi. Elle prouve qu'il ne m'avait pas encore payé en 1734, lorsque j'étais à la Bastille, et qu'il m'écrivait alors pour m'en offrir le prix. Avancera-t-il qu'il m'a payé depuis? Sa variation ne suffirait-elle pas pour prouver son infamie? D'ailleurs, sa lettre opère un commencement de preuve par écrit, et je demande, en vertu de l'ordonnance, à être admis à la preuve par témoins. Je demande à prouver que lorsque j'allai chez lui, le jour même que je l'ai fait assigner, sa réponse fut que, n'ayant tiré aucun profit de l'édition, il ne m'en devait que la moitié. Trouvera-t-on dans cette réponse, dont je suis prêt de rap-
porter la preuve^ que l'offre qu'il me fit n'était que pour se rédimer de ma vexation ? Il m'a, dit-il, depuis quatre mois, fait toucher une gratification de 400 livres. Aurait-il été question de m'accorder une gratification s'il m'eût dû quelque chose? Aurais-je pensé à l'en remercier par une lettre? Mais qu'il représente ma lettre, on y verra le motif de cette gratification ; on y verra que le sieur de Voltaire, alarmé d'un bruit qui se répandait qu'on imprimait un de ses ouvrages que je ne nommerai point, me chargea d'employer tous mes soins, tant à Paris qu'au dehors, pour découvrir si ce bruit avait quelque fondement, et que 100 livres furent la récompense des mouvements que je m'étais donnés.
« Mais il en faut venir à la grande objection du sieur de Voltaire, au reproche qu'il me fait de la perfidie la plus noire, au reproche d'abuser de la conjoncture où il se trouve, d'abuser d'une lettre qu'il a eu la facilité de m'écrire, et que j'ai su tirer de lui sous prétexte de solliciter ma réhabilitation; d'en abuser, dis-je, pour le forcer, par la crainte d'un procès déshonorant, à me payer une somme qu'il ne me doit pas, et à laquelle il est hors d'état de satisfaire.
« C'est donc là le grand moyen du sieur de Voltaire, ou plutôt le déplorable sophisme avec lequel il prétend en imposer aux personnes les plus respectables! Car enfin, la haine de ce reproche ne retombe-t-elle pas sur son auteur? Et qu'ai-je à me reprocher, à moi qui ne fais que demander mon dû? S'il est vrai que le sieur de Voltaire ne m'a pas payé, comme il n'est que trop certain, comme il est évident, comme j'offre d'en achever la preuve, en quoi suis-je coupable de m'apjmyer d'une
lettre qui, en même temps qu'elle établit ma demande, me justifie d'une calomnie ? Ces inconvénients sont-ils mon fait? En puis-je être garant? Que ne me payait-il sans me noircir dans le public du crime d'exiger deux fois la même dette ? Ne devait-il pas être content de tous les maux qu'il m'a causés, de m'avoir engagé dans une affaire malheureuse, sur la fausse assurance d'une permission, de m'avoir privé de ma liberté par sa dénonciation calomnieuse, de m'avoir enlevé ma fortune et mon état, sans vouloir encore me ravir l'honneur? N'ai-je pas à rétorquer son argument contre lui? N'ai-je pas à lui reprocher qu'il veut se faire un rempart de sa lettre et des circonstances qu'elle renferme, non seulement pour me refuser le payement de ce qui m'est dû, mais encore pour me rendre odieux et pour accumuler contre moi calomnie sur calomnie? Et lorsque le sieur de Voltaire a la hardiesse d'appuyer ses faux raisonnements d'un mensonge aussi grossier que celui de son indigence, lorsque, avec vingt-huit mille livres de rente, indépendamment des sommes d'argent qu'il a répandues dans Paris, il ose avancer qu'il est hors d'état de payer une somme aussi considérable que celle que je lui demande, se peut-il que quelqu'un se laisse éblouir par ses artifices? Ne se trahit-il pas luimême par cette nouvelle fausseté ? Cette dernière circonstance ne montre-t-elle pas clairement ce qu'on doit penser de toutes les autres; et, dans toute la conduite que le sieur de Voltaire a tenue avec moi, ne voit-on pas un homme à qui rien n'est sacré, qui se joue de tout et qui ne connaît point de moyens illicites, pourvu qu'ils le mènent à son but?
« Enfin, le sieur de Voltaire m'oppose une fin de nonrecevoir. Il soutient que je suis mal fondé à lui demander le payement d'une édition qui a pu être saisie. Une fin de non-recevoir, c'est donc là la défense familière du sieur de Voltaire? C'est ainsi qu'il vient de payer un tailleur pauvre et aveugle, à qui, comme à moi, il oppose une fin de non-recevoir. Voilà donc le payement qui m'était réservé et que ma malheureuse confiance pour le sieur de Voltaire devait me procurer? Mais est-il recevable lui-même à m'opposer cette fin de non-recevoir? Après m'avoir séduit par l'assurance d'une permission verbale; après que je n'ai travaillé que sur la foi de cette permission ; après que, si je suis coupable, je ne le suis que pour m'étre fié à la parole du sieur de Voltaire, puisque dans tous les temps j'ai refusé de laisser répandre l'édition jusqu'à ce que la permission me fût montrée, et qu'effectivement elle n'a jamais paru, de quel front le sieur de Voltaire ose-t-il se faire une exception de ce qu'il m'a trompé? J'ai trop de confiance dans l'équité des juges pour appréhender qu'ils adoptent une défense aussi odieuse. J'espère même que les personnes respectables qui honorent de leur protection les talents du sieur de Voltaire me plaindront d'avoir été séduit par ces mêmes talents, et que, touchées de mes malheurs, elles pardonneront à la nécessité de me défendre et de me justifier d'avoir dévoilé des faits que l'intérêt seul ne m'aurait jamais arrachés, et que je n'ai mis au jour qu'afin de ne me pas laisser ravir l'honneur, le seul bien qui me reste. »
Voici maintenant la lettre de Voltaire, si fréquem-
ment annoncée par Jore et si redoutée de son auteur lui-même :
* Cirey en Champaj^^nc, le 2i mars 173t>.
c Vous me mandez, monsieur, qu'on vous donnera des lettres de grâce, qui vous rétabliront dans votre maîtrise, en cas que vous disiez la vérité qu'on exige de vous sur le livre en (jnestion, ou plutôt dont il n'est plus question {Leitreu philosophiques). Un de mes amis, très connu (Thieriot), ayant fait imprimer ce livre en Angleterre uniquement pour son profit, suivant la permission que je lui en avais donnée, vous en fîtes de concert avec moi une édition en 1130 (l"3l).
« Un des hommes les plus respectables du royaume (Fabbé de Rothelin), savant en théologie comme dans les belles-lettres, m'avait dit en présence de dix personnes, cliez M'"*' de Fontaine-Martel, qu'en changeant seulement vingt lignes dans l'ouvrage, il mettrait son approbation au bas. Sur cette confiance, je vous fis achever l'édition. Six mois après, j'appris qu'il se formait un parti pour me perdre, et que d'ailleurs M. le garde des sceaux ne voulait pas que l'ouvrage parût. Je priai alors un conseiller au parlement de Rouen (Gideville) de vous engagera lui remettre toute rêdition. Vous ne voulûtes pas la lui confier; vous lui dites que vous la déposeriez ailleurs^ et qu'elle ne paraîtrait jafnais sans la permission des supérieurs,
« Mes alarmes redoublèrent quelque temps après, surtout lorsque vous vîntes à Paris. Je vous fis venir chez M. le duc de Richelieu; je vous avertis que vous seriez perdu si l'édition paraissait, et je vous dis ex-
pressément que je serais obligé de vous dénoncer moimême. Vous me jurâtes qu'il ne paraîtrait aucun exemplaire, mais vous me dîtes que vous aviez besoin de 1,500 livres (1); je vous les fis prêter sur-le-champ par le sieur Pasquier, agent de change, rue Quinoani poix, et vous renouvelâtes la promesse d'ensevelir l'édition.
« Vous me donnâtes seulement deux exemplaires, dont l'un fut prêté à M'"® dc'^'^ et l'autre, tout décousu, fut donné à François Josse, libraire, qui se chargea de le faire relier pour M..., à qui il devait être confié pour quelques jours.
« François Josse, par la plus lâche des perfidies, copia le livre toute la nuit avec René Josse, petit libraire de Paris, et tous deux le firent imprimer secrètement. Ils attendirent que je fusse à la campagne, à soixante lieues de Paris (à Monjeu près d'Autun), pour mettre au jour leur larcin. La première édition qu'ils en firent était presque débitée, et je ne savais pas que le livre parût. J'appris cette triste nouvelle et l'indignation du gouvernement. Je vous écrivis sur-le-champ plusieurs lettres, pour vous dire de remettre toute votre édition à M. Rouillé et pour vous en offrir le prix. Je ne reçus point de réponse ; vous étiez à la Rastille. J'ignorais le crime de François Josse; tout ce que je pus faire alors fut de me renfermer dans mon innocence et de me taire.
« Cependant René Josse, ce petit libraire, fit en secret une nouvelle édition ; et François Josse, jaloux du
(1) Elles m'avaient été prélces pour quatre mois, et je les ai acquittées au bout do doux. {Note de Jore.)
gain que son cousin allait faire, joignit à son premier crime celui de faire dénoncer son cousin René. Ce dernier fut arrêté, cassé de sa maîtrise, et son édition confisquée.
t Je n'appris ce détail que dans un séjour de quelques semaines que je vins faire malgré moi à Paris, pour mes affaires.
« J'eus la conviction du crime de François Josse. J'en dressai un mémoire pour M. Rouillé. Cependant cet homme a joui du fruit de sa méchanceté impunément. Voilà tout ce que je sais de votre affaire; voilà la vérité devant Dieu et devant les hommes. Si vous en retranchiez la moindre chose, vous seriez coupahle d'imposture. Vous y pouvez ajouter des faits que j'ignore, mais tous ceux que je viens d'articuler sont essentiels. Vous pou^ez suppHer votre protecteur de montrer ma lettre à M. le garde des sceaux; mais surtout prenez bien garde à votre démarche, et songez qu'il faut dire la vérité à ce ministre.
« Pour moi, je suis si las de la méchanceté des hommes, que j'ai résolu de vivre désormais dans la retraite, et d'oublier leurs injustices et mes malheurs. >
Le 30 mai suivant. Voltaire avouait à de Cideville que cette lettre bien détaillée, bien circonstanciée, bien regorgeante de vérité, était un avantage contre lui. Le 2 juillet, il lui manda qu'il était parvenu à la faire arracher des mains de Jore, et qu'il ne devait cette faveur qu'au pouvoir arbitraire. Mais elle était imprimée à la suite du 3Iémoire de Jore. Comment s'inscrire en faux contre elle? Voltaire imagina de dire et de répéter qu'elle lui avait été extorquée. C'est la seule raison un
peu plausible qu'il ait alléguée contre Jore. II choisit aussi un avocat nommé Robert pour lutter contre l'avocat Bayle. Au Mémoire de Jore, il riposta par un Mémoire en forme. Il avait à démontrer que le Mémoire de Jore n'était qu'un factum et que Jore n'était qu'un fripon comme il l'avait avancé dans toutes ses lettres. La-t-il fait? non. Il prodigue les injures, les grossièretés; il se perd dans un dédale de niaiseries et demeure toujours en dehors de la question. Il prend sa colère pour son droit, les accès de sa passion pour des arguments, sa fureur pour un plaidoyer. Maigre tout son esprit, son impudence et son courroux, il ne détruit aucun des griefs de Jore. Aussi ne convainquit-il pas ses juges. Ils répugnaient à prolonger des débats qui allaient provoquer des révélations injurieuses à celui qu'ils auraient voulu sauver. Le lieutenant de police en revint à sa transaction. Jore s'adressa alors au garde des sceaux. Voltaire aussitôt d'invoquer l'indulgence du garde des sceaux et de le prévenir contre Jore Celui-ci comprit qu'il lui serait difficile de l'emporter sur un écrivain qui avait des protecteurs si puissants. Il allait se désister sur la parole d'honneur que lui donna le lieutenant de police qu'on lui rendrait sa maîtrise. Maurepas trancha la question en déboutant Jore de sa demande, mais en condamnant Voltaire à payer 500 livres d'aumônes, ce qui était une flétrissure dans ce temps-là. Aussi Voltaire s'écriait-il : « Donner 500 livres d'aumônes, c'est signer ma honte. » Il désespéra de voir casser cet arrêt. Il essaya de se soustraire à ses effets en prétextant que sa fortune ne lui permettait pas de trouver 500 pistoles. Mais il fut forcé de les lâcher
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Jore était ruiné, mais il lui restait l'honneur, et par conséquent l'espoir d'obtenir un jour justice. Voltaire n'avait perdu que 500 livres, mais il était flétri pour toujours. L'arrêt qui l'avait déshonoré prouvait l'impossibilité où il avait été de donner un démenti au Mémoire de Jore en présence des magistrats. Il comprit que personne ne regarderait comme un factum un plaidoyer demeuré sans réponse. Il s'ingénia donc à en obtenir la suppression. Il recourut encore une fois au lieutenant de police. Jore refusa d'abord de se soumettre au caprice d'un pouvoir arbitraire. Il finit par désavouer son Mémoire, dans une lettre du 20 décembre n38, insérée dans les pièces justificatives de toutes les éditions de la Vie de Voltaire par Condorcet.
Quel cas faut-il faire de ce désaveu tardif? Jore n'avait pas eu l'intention de noircir Voltaire, mais d'obtenir des dommages et intérêts qu'il était en droit de demander. Sa misère le mettait dans la nécessité de souscrire à toutes les conditions qui lui seraient proposées. Il importait à Voltaire, non pas seulement de faire supprimer le Mémoire de Jore, mais d'amener Jore à le désavouer par une lettre ostensible. C'était le seul moyen qu'il eût à opposer à ses ennemis, qui lui reprochaient sans cesse l'arrêt qui l'avait déshonoré et le Mémoire qu'il n'avait pu réfuter. 11 se trouva amené à quelques sacrifices pour se réhabiliter aux yeux de la société. Ainsi s'explique un désaveu qui contentait les deux parties.
Que fit donc Voltaire en faveur de Jore? Il lui accorda une pension. Wagnière (p. 31) le certifie, mais il ne nous apprend pas à quelle somme elle s'élevait. Tout
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prouve que Voltaire ne sut pas noblement dédomma-er Jore de la misère dans laquelle il le précipita pour jamais. Le 3 juin 1743, Jore le remercie des 300 livres qu'il lui a envoyées. Plus tard il est forcé de recourir à lui. Ainsi le 20 octobre 176811 lui mande : « Monsieur grâce à la pension que vous avez la bonté de me faire' je me suis trouvé en état de subsister à Milan joint à quelques écoliers que j'avais, auxquels j'aidais à se perfectionner dans la langue française, et qui malheureusement pour moi, quittent cette ville pour voyager. Dans quel état vais-je me trouver, grand Dieu privé de ce secours! Je vous fus autrefois utile pour écrire sous votre dictée; ne pourrais-je plus vous être d aucune utilité? Si Milan était un endroit où l'on im« primât en français, je pourrais m'y occuper à corriger des épreuves, et par cette occupation me garantir de la misère qui me menace, et que vous pourriez me faire éviter, monsieur, en m'appelant auprès de vous où je me persuade que vous devez avoir quelqu'un qui peut vous être moins nécessaire que je pourrais vous l'être J espère, monsieur, que, réfléchissant sur mon état présent, et combien il est différent de celui dans lequel vous m'avez vu, vous vous porterez à le soulager, d'autant que ce changement ne m'est arrivé ni par libertmage, ni par mauvaise conduite. Lorsque M. de Cideville me procura l'honneur de vous connaître, il n'envisageait, ainsi que moi, que d'augmenter ma fortuneaurait-il pu prévoir l'injustice que l'on m'a faite et que ma ruine totale devait s'ensuivre? Je me flatte que touche de mon triste sort, vous m'honorerez d'une réponse qui dissipera cet avenir affreux que j'envisage
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et que je ne puis éviter sans vos bontés. » Nouvelle lettre, le 23 avril suivant : « A mon retour des îles Borromées, où son excellence M. le comte Frédéric m'a gardé trois semaines, pour y ijendre l'air, et me remettre de la maladie que j'ai eue, MM. Origoni et Paraviccmi m'ont remis 2:» scquins de Florence par votre ordre, dont je leur ai donné reçu. Je ne puis assez vous en marquer ma reconnaissance, et vous ne pouviez m'envoyer plus à propos ce secours, manquant de linge et d'habits. Quoique votre générosité portât l'ordre de me compter ce que j'aurais besoin, sans en limiter la somme, J ai cru ne devoir pas abuser de vos bontés, et j'ai, sur 1 mstant même, employé ces 25 sequins en un habit que j'ai trouvé sur ma taille, et en quatre chemises que je fais faire ; ce qui me mettra au moins en état de paraître décemment dans les maisons de condition où l'on a la bonté de m'admettre. J'y ai fait part de vos bontés, . et l'on m'a loué de n'avoir exigé que cette somme, quoique votre générosité ne l'eût pas bornée. Que je finirais avec tranquillité ma carrière, au cas que j'eusse le malheur de vous survivre, si vous vouliez bien m'assurer de quoi supporter l'état affreux de ma situation, état que j'ai si peu mérité ! Je l'espère de vos bontés. » Dernière lettre, datée du 25 septembre 1773, à Milan : € Vivement pénétré de gratitude et transporté de joie, je vous remercie de la consolante promesse que vous me faites de me tirer de ma misère, et des 8 louis que vous m'avez envoyés. Ils ne pouvaient m'arriver plus à propos pour me tirer du plus grand embarras. • Voltaire ne devait-il pas procurer un emploi à Jore? Ne pouvait-il pas le recueillir à Ferney?
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La générosité de Voltaire envers Jore se borna à l'empêcher de mourir de faim. "*
A^'oltalre était connu jusqu'aux extrémités de la terre. La société semblait ne respirer que pour exalter ou maudire sa puissance. Les peuples ne se nourrissaient que de ses doctrines. Les monarques et les princes s'étaient faits ses courtisans les plus assidus, et lui envoyaient à l'envi de l'or et des présents de toute espèce. L'empereur d'Autriche avait dédaigné de le visiter ; mais Frédéric le Grand lui avait aiîectueusement baisé la main, et Louis XVI lui conservait encore le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Toutes les intelligences s'inclinaient devant l'omnipotence de sa plume. Il avait voulu être riche : repréjé sentations de comédies et de tragédies; publicatioiT d'ouvrages de tous les genres et dje tous les formats ; pensions sur le trésor royal, sur la cassette de la reine et sur celle du duc d'Orléans ; loteries ; trafic de tableaux et de diamants ; commerce de blés ; traités avec les libraires des principales villes de la France, de l'Angleterre, delà Hollande, de la Suisse et de l'Allemagne; fournitures de vivres ot d'habits pour les armées; actions ; intérêts sur les vaisseaux ; contrats ; billets à ordre; placements en viager et sur hypothèque; traites; change de monnaie ; négociations diplomatiques ; rescriptions ; bail emphytéotique ; défrichement de vastes bruyères; culture de trois domaines considérables;
MORT
lodset ventes; dîme; fondation de manufactures ; venle •de maisons; jeu; démarches d'espion; spéculations peu délicates; stellionat; voire même friponneries des plus honteuses ; exploitation de toutes les conditions de la nature humaine, depuis ses valets de chambresecrétaires jus([u'à ses parents et à ses amis, depuis le pauvre diable d'auteur jusqu'aux cardinaux et aux papes, depuis l'acteur et le manœuvre jusqu'à l'autocratrice de toutes les Russies : en un mot, aucune relation, aucun genre de gain licite ou illicite, n'échappèrent à sa dévorante activité pour devenir millionnaire, comte et seigneur, et le plus opulent des hommes ^clcttres. Il aimait le faste, mais le faste qui ne lui <ïoûtait rien, et il passa sa jeunesse de château en château; dans la maturité de son âge, il vit une présidente, une baronne et une marquise s'empresser de mépriser toutes les convenances pour le recueillir dans leurs somptueuses demeures; à la cour de Berlin, on ^ùi céda l'appartement d'un maréchal, et on alla jusqu'à le monseigneuriser, suivant les Lellres de La Beaumelle; enfin, propriétaire de deux lieues de terrain, il obtint de ne payer ni impôts ni ports de lettres, de ne loger aucun soldat, et sa colonie fut patronnée par tous les cabinets, au point que Turgot, suivant la page 221 du tome II do la Correspondance secrète, proposa à Louis XVI d'ériger en marquisat la contrée de Fcrney. 11 avait été embrasé du désir de s'illustrer, et il put ca- •cher ses trésors sous une pyramide de couronnes delau- Tiers; aucun écrivain n'exerça plus d'influence par la multitude et la variété de ses productions. Les critiques les ridiculisaient, les évêques les anathématisaient, les
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parlements les condamnaient, les douaniers les confisquaient, les bourreaux les brûlaient; mais les ministres et les ambassadeurs les dévoraient, les mettaient sous leur couvert et leur faisaient passer les frontières et traverser les mers pour aller ébranler tous les trônes et révolutionner toutes les têtes du monde.
De sa plume il s'était fait un sceptre avec lequel il gouvernait despotiquement presque toutes les intelligences. Aussi se crut-il assez fort pour lutter face à face avec le successeur de Charlemagne et de Louis XIV Le 10 février 1778, il descendit vis-à-vis des Tuileries, dans l'hôtel du marquis de Villette, et s'y installa dans le boudoir le plus profane et le plus voluptueux de la capitale. A cette nouvelle, Versailles, étonné de son audace, n'osa pas lui résister. On préféra la paix à une bataille dont le succès était incertain. La reine, remarque ar* Campan dans ses Mémoires (t. P', p. 187), n'aurait pas répugné à recevoir le voyageur dans ses. grands appartements; le roi s'y opposa. Ne pouvant' l'accueillir dans son palais, elle .voulut, au dire de la Correspondance secrète (t. VI, p. 49), qu'on lui improvisât à la Comédie française une loge tapissée comme la sienne, afin d'avoir l'occasion de s'entretenir avec lui; nouveau refus de la part du roi. Mais il laissa croire etin?primcr que c'était d'après ses ordres que le comte d'Angivilliers avait charge Pigalle de faire le buste de Voltaire. Il permit de jouer Irène sous ses yeux, et il n'empêcha pas la reine d'assister avec toute la famille royale et toute la cour à la première représentation , qui en fut donnée à Paris.
Là, chaque jour devint un jour de fête pour Voltaire,
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A peine fut-il arrivé, que plus de trois cents personnes s'empressèrent de l'adorer. Tout le Parnasse s'y trouva, depuis le bourbier jusqu'au sommet. Les comédiens vinrent en corps, sous la conduite de Belcourt, lui rendre leurs hommages, et se mirent à sa disposition chaque fois qu'il manifesta le désir de voir répéter Irène en sa présence. L'Académie l'envoya complimenter par le prince de Beauvau, Saint-Lambert et Marmontel; la plupart de leurs confrères les accompagnèrent. Tout Paris suivit leur exemple et sembla se donner rendezvous chez lui. Il fut honoré comme un souverain. Le comte d'Argental et le marquis de Villette se constituèrent ses chambellans; pour gentilshommes, il eut le maréchal de Richelieu, le marquis de Villevicille, le marquis de Thibouville, le marquis de Condorcet; La Harpe et Dalembert lui servirent de majordomes. Parmi ses courtisans on distinguait M"« Clairon, M"« Arnoux, M'"« Necker, M'""' de Saint-Julien, née comtesse de la Tour-du-Pin de Charce, la chevalière d'Eon, la comtesse du Barri, la comtesse de Genlis, la comtesse Jules de Polignac, la comtesse Amélie de Boufflers, la marquise du Deffand, la duchesse de Lauzun, la duchesse de Cossé, Mercier, Barthe, Duvernet, de Saint-Ange, Balbastre, Vernet, Gluck, Goldoni, Francklin, Turgot, Necker, le chevalier Duvivier, le baron Grimm, le comte de Morangiès et la famille Dupuits. Le salon ne désemplissait pas; il y avait en tout temps une telle affluence de monde qu'on étoufFait. Ceux qui n'y entraient pas déclinaient leurs noms et leurs qualités chez le suisse. Trente cordons bleus s'y firent inscrire à l'occasion de la première représentation dlrène. Le duc d'Orléans invita deux
fois Voltaire à assister à une représentation sur son théâtre privé. Voltaire n'eut pas à se repentir d'avoir visité le Palais-Royal. Il y fut salué, adulé, applaudi à tout rompre. M'"*" de Montesson alla le recevoir dans sa loge, avec le duc d'Orléans, son mari; elle l'embrassa et le combla de caresses. Le duc et la duchesse de Chartres le forcèrent de s'asseoir devant eux et s'entretinrent longtemps avec lui. Le comte de Maurepas et le maréchal de Richelieu le conduisirent chez Buffon. qui avait eu la précaution d'étaler sur une table tous ses fossiles, afin de lui donner une leçon de géologie dans les galeries du Cabinet d'histoire naturelle. Tous les beaux esprits, toutes les femmes les plus distinguées l'acclamèrent à l'Académie des sciences et le conduisirent jusqu'à son carrosse, après une séance à laquelle il avait assisté à côté de Franklin dans une des places réservées aux membres honoraires. Une députation de quarante francs-maçons l'ayant pressé de se laisser initier à leurs mystères, il leur accorda de bon cœur cette satisfaction. H se transporta donc lui-même à la Loge des Neuf-Sœurs, y jura tout ce qu'on voulut, se prêta à tout ce qu'on lui demanda. Il écouta sans bâiller des vers de la Dixmerie, et daigna manger à la table de tous ses Frères avec toute la convenance d'un néophyte. Puis il les quitta sans rire, et fut fidèle au secret de la secte.
Quant aux honneurs qui lui furent rendus à l'Académie française, où son portrait triomphait au-dessus du fauteuil qu'il fut forcé d'occuper, et à ceux qui l'attendaient à la Comédie française, ils tinrent du culte. Grimm en parlait en ces termes : « Non, je ne crois pas
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qu'en aucun temps le génie et les lettres aient pu s'honorer d'un triomphe plus flatteur et plus touchant que celui dont M. de Voltaire vient de jouir. Cet illustre vieillard a paru aujourd'hui pour la première fois à TAcadémie et au spectacle. Son carrosse a été suivi dans les cours du Louvre par une foule de peuple empressée à le voir. 11 a trouvé toutes les portes, toutes les avenues de l'Académie assiégées d'une multitude qui ne s ouvrait que lentement à son passage et se précipitait aussitôt sur ses pas avec des a[>plaudissements et des acclamations multijdiées. L'Académie est venue au-devant de lui jusque dans la première salle, honneur qu'elle n'a jamais fait à aucun de ses membres, pas même aux princes étrangers qui ont daigné assister à ses assemblées. On l'a fait asseoir à la place du directeur, et par un choix unanime on l'a pressé de vouloir bien en accepter la charge, qui allait être vacante. Quoique l'Académie soit dans l'usage de faire tirer cette charge au sort, elle a jugé, sans doute avec raison, que déroger ainsi à ses coutumes en faveur d'un grand homme, c était suivre en effet l'esprit et les intentions de leur fondateur. M. de Voltaire a reçu cette distinction avec beaucoup de reconnaissance. L'assemblée était aussi nombreuse qu'elle pouvait l'être. Les hommages que M. de Voltaire a reçus à l'Académie n'ont été que le prélude de ceux qui rattendaient au Théâtre de la dation. Sa marche depuis le vieux Louvre jusqu'aux Tuileries a été une espèce de triomphe public. Toute la cour des princes, qui est immense, jusqu'à l'entrée du Carrousel était remplie de monde; il n'y en avait guère moins sur la grande terrasse du jardin, et cette multitude était com-
posée de tout sexe, de tout âge et de toute condition. Du plus loin qu'on a pu apercevoir sa voiture, il s'est élevé un cri de joie universel; les acclamations, les battements de mains, les transports ont redoublé à mesure qu'il approchait; et quand on l'a vu, ce vieillard respectahle, quand on l'a vu descendre appuyé sur deux bras, l'attendrissement et l'admiration ont été au comble. La foule se pressait pour pénétrer jusqu'à lui; elle se pressait davantage pour le défendre contre elle-même» Toutes les bornes, toutes les barrières, toutes les croisées étaient remplies de spectateurs, et le carrosse à peine arrêté, on était déjà monté sur l'impériale et même jusque sur les roues pour contempler la divinité de plus près. Dans la salle môme, l'enthousiasme du public, que l'on ne croyait pas pouvoir aller plus loin, a paru redoubler encore lorsque M. de Voltaire, placé aux secondes dans la loge des gentilshommes de la chambre, entre M'"' Denis et M"'' de Villette, le sieur Brizard est venu apporter une coui^onne de lauriers que W de Villette a posée sur la tête du grand homme, mais qu'il a retirée aussitôt, quoique le public le pressât de la garder par des battements de mains et par des cris qui retentissaient de tous les coins de la salle avec un fracas inouï. Toutes les femmes étaient debout. Il y avait plus de monde encore dans les corridors que dans les loges. Toute la Comédie, avant la toile levée, s'était avancée sur les bords du théâtre. On s'étouffait jusqu'à l'entrée du parterre, où plusieurs femmes étaient descendues, n'ayant pas pu trouver ailleurs des places pour voir quelques instants l'objet de tant d'adorations. J'ai vu le moment où la partie