‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 45 sur 55 · MOUT · texte numérisé non relu

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du parterre qui se trouve sous les loges allait se mettre à genoux, désespérant de le voir d'une autre manière. Toute la salle était obscurcie par la poussière qu'excitaient le llux et le reflux de la multitude agitée. €e transport, cette espèce de délire universel a duré plus de vingt minutes, et ce n'est pas sans peine que les comédiens ont pu parvenir enfin à commencer la pièce. C'était Irène; jamais elle n'a été moins écoutée; jamais elle n'a été plus applaudie. La toile baissée, les cris, les applaudissements se sont renouvelés avec plus de vivacité que jamais. L'illustre vieillard s'est levé pour remercier le public, et l'instant d'après on a vu sur un piédestal, au milieu du théâtre, le buste de ce grand homme, tous les acteurs et toutes les actrices rangés en cintre autour du buste, des guirlandes et des couronnes à la main; tout le public qui se trouvait dans les coulisses derrière eux, et dans l'enfoncement de la scène les gardes qui avaient servi dans la tragédie. Brizard a posé la première couronne sur le buste; les autres acteurs ont suivi son exemple, et après l'avoir ainsi couvert de lauriers (et de baisers, suivant d'autres relations), M'"^ Vestris s'est avancée sur le bord de la scène pour adresser au dieu même de la fête des vers ; le public y a trouvé une partie des sentiments dont il était animé, et cela suffisait pour les faire recevoir avec transport. On les a fait répéter, et il s'en est répandu mille copies dans un instant. Le buste est resté sur le théâtre, chargé de lauriers. Le moment où M. de Voltaire est sorti du spectacle a paru plus touchant encore que celui de son arrivée; il semblait succomber sous le faix de 1 âge et des lauriers dont on venait de charger

sa tête. Il paraissait vivement attendri ; ses yeux étincelaient encore à travers la pâleur de son visage, mais on croyait voir qu'il ne respirait plus que par le sentiment de sa gloire. Toutes les femmes s'étaient rangées et dans les corridors et dans les escaliers sur son passage ; elles le portaient pour ainsi dire dans leurs bras : c'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'à la portière de son carrosse. On Ta retenu le plus longtemps qu'il a été possible à la porte de la Comédie. Le peuple criait : « Des flambeaux, des flambeaux, que tout le monde puisse le voir! » Quand il a été dans sa voiture, la foule s'est pressée autour de lui ; on est monté sur le marchepied, on s'est accroché aux portières du carrosse pour hii baiser les mains. On a supplié le cocher d'aller au pas, afin de pouvoir le suivre, et une partie du peuple l'a accompagné ainsi jusqu'au Pont-Royal. » Les plus fervents tâchaient de toucher ses vêtements, de baiser ses mains, de caresser, ses chevaux; dans un élan de dévotion, ils proposèrent de les dételer afin de traîner eux-mêmes son carrosse, qui semblait avoir été commandé pour la circonstance, car il était couleur d'azur et tout parsemé d'étoiles d'or, absolument comme le char de 1 Empirée. Le burin reproduisit toutes les scènes du couronnement de Voltaire.

On ne pouvait se rassasier de le voir, de le glorifier, de le fêter. On était devenu fou de lui. Il était le sujet de toutes les conversations. Chez lui, il était accablé de visites et de vers. Le peuple l'attendait à sa porte et stationnait sur les quais pour jouir de sa présence. Il ne lui fut plus possible de garder l'incognito. Qu'il se rendît au théâtre ou à l'Académie, tout le monde suivait son

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carrosse, qu on distinguait de loin. Sortait-il à pied, son habit de velours, ses fourrures, et surtout son immense perruque noire, qui eut le privilège de ne ressembler qu'à celle de Bachaumont, attiraient tous les gamins du quartier; puis accouraient les savoyards, les bouquinistes, les poissardes, les badauds'; ils s'acharnaient après lui; ils le suivaient comme l'ombre; ils l'entouraient, le pressaient, l'étourdissaient de leurs bruyants applaudissements. Ils l'amenèrent à confesser qu'il n'y avait plus de Welches, et que les Fran»;ais étaient ressuscites.

A qui s'adressaient tous ces honneurs rendus à un vieillard qui avait publié tant d'ouvrages, et qui ne se montrait qu'ai)puyé sur les bras soit de l'incestueux d'Argental; soit de Villette, ce fiinfaron d'immondes orgies et de sodomie; soit de Thibouville, non moins fameux par sa dépravation, et soit de Richelieu, dont le nom rappelle toutes les débauches, toutes les turpitudes, toutes les infamies de plusieurs générations? Les comédiens acclamaient l'auteur de Mérope, de Zaïre, d'Œdipe, les beaux esprits gloriliaient le poète de la Uenriude; mais presque tous courtisaient le chantre de la Pticelle, si Ton en croit Duvernet et Condorcet. Ce fut le peuple qui le premier osa crier : Vive ia Pucelle! Ce fut dans les rues et le jour même de son couronnement que Voltaire entendit ce cri. 11 tiessaillit d'allégresse, et ne put sempècher d'avouer qu'après tant d'ovations il ne lui restait plus qu'à mourir.

La Pucelle était en effet l'ouvrage qu'il avait le plus longtemps corrigé et dont il s'ap|)laudissait le plus, dit Chabanon (p. 150); c'était celui qu'il aimait à lire à

ceux qu'il estimait; c'était celui qu'il faisait copier pour ceux qui l'adoraient; c'était celui qu'il demandait pour le distraire dans ses souffrances ou ses moments d'ennui, suivant Wagnière (p. 25). Longchamp rapporte (p. 188) que la marquise du Ghastelet avait essayé de l'imprimer elle-même; le 6 avril 1743, Frédéric écrivait à l'auteur : « La Pucelle, la Pucelle, et encore la Pucelle! pour l'amour de Dieu, ou plutôt pour Tamourde vous-même, envoyez-la-moi. » Des ducs avaient donné jusqu'à 600 livres pour en avoir un exemplaire authentique. Malgré ces suffrages, Voltaire avait avoué, le 8 septembre 1754, à d'Argental, « qu'il n'y avait que trop de copies de cette dangereuse plaisanterie, et que ce serait une bombe qui crèverait tôt ou tard pour l'écraser. » Il n'y tint plus, quand il vit prôné, dans les rues, sur les quais, dans les cours du Louvre et l€^ long des Tuileries un poème qu'il avait été forcé de désavouer. Ce concert de louanges acheva d'épuiser ses forces.

Bientôt il défaillit sur son lit, et il reconnut qu'il allait mourir. Dès lors, à toutes les représentations, les acteurs durent donner des nouvelles de sa santé. L'Ad!adémie décida qu'à chaque séance elle enverrait une députation s'informer de son état. Tronchin prit l'habitude de venir deux fois chaque jour le visiter; dans la crainte qu'il ne se méprit sur la situation du moribond, on lui adjoignit le docteur Lorry. Ce fut à qui trouverait les meilleurs remèdes. Le duc de Richelieu indiqua des calmants qui l'avaient souvent sauvé. Voltaire en demanda; mais il en prit une dose si forte, qu'il se trouva en peu de jours à l'extrémité.

Depuis qu'il était arrivé, les journaux ne s'étaient

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occupés que de lui. Ils avaient annoncé dans quel accoutrement il recevait et rendait les visites, à quelle heure il se levait et se couchait, quels personnages il avait accueillis, quelles démarches il avait faites ou s'était proposé de faire, quels honneurs l'avaient le plus flatté. Ils avaient recueilli tous ses bons mots et dressé procès-verbal de tous ses accès de colère et de tous ses moments de bonne humeur. A peine fut-il en danger, qu'ils donnèrent des détails sur la nature de son hémorragie, sur la couleur de ses crachats, sur le son de sa toux, sur la durée de ses assoupissements, sur le danger de sa strangurie, sur le nombre des saignées qu'il supporta, sur la quantité de tisane ou de bouillon coupé, ou de café qu'il avala, sur la manière dont il digérait de la purée de fèves, sur l'effet soit des œufs brouillés, soit du lait d'ânesse, soit de la gelée d'oranges qu'il prit successivement. Ils constatèrent aussi comment, parmi tant de prélats et de prêtres qui ambitionnaient Thonneur de le ramener dans le giron de l'Église, il fut réservé à un ex-jésuitc, alors aumônier de riiùpital des Incurables, d'entendre la dernière confession d'un philosophe qui avait été élevé et protégé par les jésuites, et qui avait eu pendant plus de dix ans un jésuite pour aumônier. Mais ils sont moins explicites sur sa contenance en face de la mort. Duvernet, Condorcet, rEspion Anglais, les Lettres de M"" du Deffant, les Mé?mo/>^s de Bachaumont et ceux de Wagnière, la Correspondance littéraire de Grimm et celle de La Harpe, qui nous ont fourni toutes les particularités précédentes sur le séjour de Voltaire à Paris, n'ont parlé qu'avec réserve de sa dernière heure, et même leurs relations

ne sont point confirmées par d'autres témoignages.

Lorsqu'en 1723 Voltaire se vit, pour la première fois, aux portes du tombeau, il se hâta de se confesser et de faire son testament. Après cela, il attendit la mort avec assez de tranquillité, non toutefois sans être fâché de quitter ses amis de si bonne heure et de n'avoir pu donner le dernier coup de pinceau à sa Henriade, comme l'atteste sa lettre de décembre 17:23, au baron de Breteuil.

Dans un de ses voyages en Saxe, lit-on dans les Mémoires de Barruel (t. III, p. 1), il tomba dangereusement malade. Dès qu'il connut son état, il demanda un prêtre^ lui fit sa confession, et le pressa de lui administrer le sacrement d'extrême-onction, qu'il reçut en effet, après des actes de pénitence qui durèrent aussi longtemps que le danger; mais, à peine se crut-il sauvé, qu'il affecta de rire de ce qu'il nommait sa petitesse, et de dire à son secrétaire : « Vous avez vu, mon ami, les faiblesses de l'homme. »

La vieillesse ne l'assombrit pas. Ainsi, le 28 décembre 1761, il mandait à de Bernis : « Quand je ne souffre pas, je ris beaucoup; et je tiens qu'il faut rire tant qu'on peut. Riez donc; car, au bout du compte, vous aurez toujours de quoi rire. » Pourquoi? Il lui répondait, le 25 février 1763 : « Le vieil aveugle de soixante-dix ans est bien faible, mais il est fort gai ; il prend toutes les choses de ce monde pour des bouteilles de savon, et franchement elles ne sont que cela. » Aussi écrivait-il, le 14 juillet 1760, à M'"*^ du Deffant : « Je ris de tout, et je me moque de l'univers. » Le 15 janvier, il lui avait dit : « Il faut jouer avec la vie jusqu'au

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