‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 49 sur 55 · XII. — Testament de Voltaire · texte numérisé non relu

XII. — Testament de Voltaire

« Le plus beau partage de l'humanité, c'est de pou-

le 2o février 1739. Depuis cette époque, il était devenu richissime; il se flatta de n'avoir pas été inutile à ses semblables. En 1772, dans son Epître à Horaee, il se rendit ce témoignage :

J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage.

Il eût volontiers prêché sur les toits que jusqu'à la dernière heure on doit profiter des occasions de soulager les malheureux. Aussi, le 8 juin 1763, disait-il à Damilaville :. Il faut mourir en faisant du bien. .

Le 27 janvier 1769, il avait mandé à Thieriot : c Je compte pour rien ce qu'on donne par testament; c'est seulement laisser ce qui „e nous appartient plus .

N'ayant fait qu'un peu de bien, si peu que rien, pendant toute sa vie, il ne lui restait pourtant que cette ressource, si méprisable à ses yeux, pour capter la bienveillance de la postérité et pour bien mériter de sa famille et de ses amis.

Sa nièce était quasi-septuagénaire; ses neveux vivaient dans l'aisance; ses amis l'avaient moins aimé qu'adoré, ils s'étaient montrés les très humbles serviteurs de tous ses caprices, ils lui avaient sacrifié leurs convictions, leur honneur et quelquefois leur tranquillité ; mais ils ne s'endormaient pas tous sur le sein de l'opulence, tant s'en faut ; plusieurs étaient dévorés de besoins. Suivant sa lettre, du 5 décembre mo, à M""" du Deffand, il voulait que dans un testament on ne parlât que de ses parents et de ses amis; il pouvait y placer les uns et les autres sur la même ligne sans blesser la susceptibilité de ceux-ci, et sans tromper les espérances de ceux-là. Cette maxime est-elle devenue un devoir pour lui ?

Ses maladies l'ayant mis plusieurs fois près des portes du tombeau, la perspective de la mort était restée un jeu pour son imagination. Sous sa plume, chacune de ses habitations se transformait en sépulcre; était-il surpris couché dans son lit, il croyait toutes ses indispositions dangereuses; et s'il venait à se traîner péniblement dans un salon, il se plaignait d'être né tué; quand il allait s'asseoir près de son bureau, c'était pour recommander de faire ses dispositions de bonne heure. Ce conseil, qu'il donnait, le 9 mai 1164, à M™' du Deffand, il l'avait bien suivi. Dès le 19 mars 1739, il rappelait à l'abbé Moussinot une clause de son testament.

^^ TESTAMENT

Le 18 décembre 175i>, il envoie un testament à M'»'' Denis. Le 1-2 février 1759, il apprend à M. de Brenles qu'il a chargé un notaire de Lausanne de rédiger un testament contenant des legs pour Técole de charité, la bibliothèque de cette ville et plusieurs personnes! Le 5 février 1765, il prie Damilaville de lui expédier son testament, déposé chez un notaire, afin d'v ajouter quelques mots. Le 19 mars 1770, il mande à Dalembert qu'il est inconsolable d'avoir perdu 200,000 livres sur lesquelles il «'était proposé de prélever une somme pour récompenser ses domestiques après sa mort. Le 17 avril 1771, il dit à d'Argental que des malaises imprévus ne lui permettent pas de mettre Lekain sur son testament. Enfin il signait encore un testament le jour qu'il mariait Belle et Bonne. Wagnière con\ient que son maître modifiait souvent ses testaments. Il résulte de toutes ces confidences que Voltaire rédigeait un testament avec la plus grande liberté d'esprit,\fin de n'être pas pris à l'impioviste par l'ange du trépas ; et que cette sage précaution lui avait été inspirée par le désir de donner pour dernier souvenir à ses amis et à ses domestiques des marques signalées de la délicatesse, de la reconnaissance et de la générosité d'un cœur que la fortune avait traité avec tant de bienveillance.

Je rends volontiers hommage à la noblesse de ces sentiments. Ils font honneur à la littérature et à la patrie.

Dès le xxif siècle, le testament d'un homme de lettres éUut devenu un acte de bienfaisance. Fénelon n'avait jamais thésaurisé ; il fut heureux de pouvoir assurer

l'avenir de ses domestiques, au moment où il quittait une terre qui n'oubliera jamais ni la séduction de ses vertus, ni le charme de son style, ni l'élévation de ses idées, ni la perfection de la plus sublime des erreurs. Racine légua 300 livres aux pauvres de sa paroisse, pareille somme à ses parents dans le besoin, outre 300 francs à une église qu'il aimait, et une aubaine de 4 à 5 francs par mois qu'il avait l'habitude de donner à sa nourrice. Boileau n'avait que 90,000 livres à partager après sa mort. Son frère, ses deux sœurs, une nièce et un cousin reçurent un lot plus ou moins considérable de cette succession ; mais ils n'eurent pas tout. Boileau donna 6,000 livres à son valet de chambre, 4,000 à sa servante, 1,500 à son petit laquais, 500 à son cocher, pareille somme à Antoine, le jardinier d'Auteuil, outre ce qu'il réservait aux pauvres des six paroisses de la Cité.

Au xvnf siècle, les intrigues et les coteries changèrent la face de la société. Le cercle des relations s'élargit; l'amitié fut plus expansive et plus active. L'opulence et la beauté appelèrent l'esprit en tiers. Dès lors l'homme de lettres devint une puissance ; les philosophes et les grands passèrent leurs soirées dans la plus étroite union, sous les auspices de la philanthropie. Les testaments rappelèrent sans cesse cette fusion. M'^^ Lecouvreur n'avait pu laisser que 1,000 francs à sa paroisse, mais la comtesse de Verrue n'oublia, dans son testament^ presque aucun des littérateurs qui avaient fréquenté son hôtel. M""" Geoffrin suivit cet exemple. « J'entrai par sa mort, dit Morellet, en jouissance d'une rente viagère de 1,^75 livres, en même temps qu'elle en établissait

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