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die, et qui l'avait assisté jusqu'à son dernier soupir, était singulièrement affecté de Tespèce de rage et de désespoir qu'avait fait paraître, dans la plus fatale des conjonctures, cet homme qui s'était enlevé à lui-même les ressources et les consolations qu'on peut puiser dans la religion ; car il n'avait cessé de crier : « Monsieur, tirez-moi de là. » A quoi ledit sieur Tronchin s'était vu forcé de répondre autant de fois : « Je ne puis rien, il faut mourir. » Paroles qui avaient donné lieu au moribond de s'écrier : « Je suis donc abandonné de Dieu et des hommes ! » Le docteur, quoique professant la prétendue réforme, disait hautement qu'il ti'aurait désiré autre chose, pour la conversion des incrédules, que d'avoir pu les réunir autour de son lit de mort, et de les rendre témoins de ses agitations horribles, qui auraient pu, selon lui, faire beaucoup plus d'impression sur leur esprit et sur leur cœur que les discours les plus touchants et les ouvrages les plus lumineux ou les plus i>ersuasifs. »
Le père Harel dit à son tour, dans son Recueil des pariiciilarités curieuses de la vie et de la mort de Vol- | iaire : « C'est après la sortie de MM. le curé de Saint- Sulpice et l'abbé Gautier, que M. Tronchin, médecin de Toltaire, le trouva dans des agitations affreuses, criant avec fureur : t Je suis abandonné de Dieu et des € hommes ! » et portant les mains dans son pot de chambre, saisissant ce qui y était, il l'a mangé. Le docteur Tronchin, qui a raconté ce lait à des personnes respectables, n'a pu s'empêcher de leur dire : « Je voudrais ,9 que tous ceux qui ont été séduits par les livres de 0 Voltaire, eussent été témoins de sa mort ; il n'est pas
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c< possible de tenir contre un pareil spectacle. » On peut donc dire que Voltaire a lui-même accompli cette prophétie d'Ézéchiel dont il s'était moqué : Et quasi subcincvîcium hordeaceum comedes illud^ et stercore, quod egredilur de homine, operies illud. (Ezecii. c. iv! V. 12.) »
Cbaudon a reproduit cette narration (t. II, p. 4-2), en y ajoutant cette réflexion (t. II, p. loi) : « Plusieurs auteurs qui ont réfuté les erreurs de M. de Voltaire, ont écrit que l'approche delà mort lui causait des sensations douloureuses, et lui inspirait des remords. Rien assurément n'est plus vraisemblable. D^ûlleurs, les imaginations sensibles sont naturellement religieuses, surtout quand elles ont été nourries de bonne heure des excellents principes de la religion. Cette réflexion seule me fait penser que Voltaire n'entendit pas sonner la dernière heure avec autant de tranquillité et d'indifférence que le prétendent quelques-uns de ses partisans; car d'autres avouent qu'il éprouva de cruelles agitations. Est-il probable qu'il ait été sans crainte et sans remords à l'approche du dernier instant? Il ne croyait pas, dit-on, en santé; mais cette incrédulité n'était-elle pas chancelante? exclurait-elle des doutes en maladie? Or qui doute, a malgré lui des terreurs désespérantes. Quelques partisans de Voltaire et de la nouvelle philosophie voudraient qu'on tùt ces vérités. Mais pourquoi les taire? »
Cette pensée a amené Barruel à parler de la mort de A'oltaire. Dans ses Helvétiennes, il se contente de renvoyer au père Harel, et cite M. de Viviers, prélat auquel JI. Tronchin dit un jour : a Rappelez-vous toute la
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rage et les fureurs d'Oreste, vous n'aurez qu'une faible image de celles de Voltaire dans sa dernière maladie. » Mais, dans ses Mémoires (t. I, p. 266), Barruel écrit : « Que rhistorien ne craigne pas ici d'exagérer. Quelque tableau qu'il trace des fureurs, des remords, des reproches, des cris, des blasphèmes qui pendant une longue maladie se succèdent sur le lit de l'impie mourant, qu'il ne craigne pas d'être démenti par les compagnons mômes de ses impiétés. Leur silence forcé n'équivaut pas aux nombreux témoignages et aux monuments que rhisloire peut citer sur cette mort, la plus effroyable de toutes celles dont jamais impie se soit senti frappé. Ou plutôt, ce silence même de la part de ces hommes si intéressés à démentir tous nos témoignages, en sera la confirmation la plus authentique. Pas un seul des sophistes n'a encore osé parler du chef de leur conspiration comme montrant la moindre fermeté, comme ayant joui d'un seul instant de tranquilhté pendant l'intervalle de plus de trois mois qui s'écoulèrent depuis son couronnement au Théâtre-Français jusqu'à sa mort. Ce silence seul dit combien cette mort les humiliait. » Pour comprendre ces paroles , il faut se rappeler que la plupart des ouvrages des philosophes auxquels nous avons eu recours n'ont paru que plusieurs années après les Mémoires de Barruel. Cet auteur continue : « Dalembert, Diderot et vingt autres conjurés, qui assiégeaient son antichambre, ne l'approchèrent plus que pour être témoins de leur humiliation dans celle de leur maître, souvent même pour se voir repoussés par ses malédictions et ses reproches. « Retirez-vous, leur di- € sait-il, c'est vous qui êtes la cause de l'état où je suis.
« Retirez-vous. Je pouvais me passer de tous vous au- « très, c'est vous qui ne pouviez vous passer de moi ; et « quelle malheureuse gloire m'avez-vous donc value ? » Ces malédictions données à ses adeptes étaient suivies du cruel souvenir de sa conspiration. Alors ils l'entendaient eux-mêmes, au milieu de ses troubles et de ses frayeurs, appeler, invoquer et blasphémer alternativement ce Dieu, l'ancien objet de ses complots et de sa haine. Avec les accents prolongés du remords, tantôt il « s'écriait: Jésus-Christ! Jésus-Christ! » tantôt il se plaignait de se voir abandonné et de Dieu et des hommes. La main qui avait jadis tracé la sentence d'un roi impie au milieu de ses fêtes, semblait avoir écrit sous les yeux de Voltaire mourant cette antique formule de ses blasphèmes : Écrase donc Vinfàme ! Il cherchait vainement à chasser cet affreux souvenir ; c'était le temps de se voir écrasé lui-même sous la main de l'infâme qui allait le juger. Ses médecins, M. Tronchin surtout, arrivaient pour le calmer ; ils en sortaient pour confesser qu'ils avaient vu la plus terrible image de l'impie mourant. L'orgueil des conjurés voulut en vain supprimer ces aveux ; M. Tronchin continuait à dire que les fureurs d'Oreste ne donnent qu'une idée bien faible de celles de Voltaire. Le maréchal de Richelieu, témoin de ce spectacle, s'enfuyait en disant : « En vérité, cela est « trop fort, on ne peut y tenir. » Ces lignes lui étant tombées sous les yeux, le célèbre Deluc s'empressa d'écrire de Windsor, le 23 octobre l'797, à l'auteur : « Je dois appuyer ce que vous avez dit de la mort de « Voltaire dans une des circonstances liées à toutes les « autres. Étant à Paris, en 1781, j'y vis plusieurs fois
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« une des personnes que vous avez citées en témoignage « iPaprès la voix publique, je veux dire M. Tronchin : t il fut appelé dans cette dernière maladie de Voltaire, et « j'ai tenu de lui-môme tout ce qui se répandit alors à « Paris et au loin de Tétat horrible où se trouva l'Ame « de ce mécliant aux approches de la mort. Comme « médecin même, M. Tronchin fit tous ses efforts pour « le calmer, car ses violentes agitations empêchaient « tout effet des remèdes; mais il ne put y parvenir, et * il fut forcé de l'abandonner, [)ar l'horreur que lui <^ inspirait le caracière de sa frénésie. Un état si viot lent, dans un corps qui dépérit, ne peut longtemps « durer; la stupeur, présage de la dissolution des or- « ganes, doit naturellement le suivre, comme elle suit « d'ordinaire les mouvements violents occasionnés j^ar « la douleur; et c'est ce dernier état qu'on a décoré « du nom de calme. M. Tronchin ne voulut pas qu'on « s'y méprit; c'est pourquoi il répandit aussitôt, en qua- « lité de témoin, les circonstances vraies que vous avez « rapportées. ^
Aucun philosophe ne s'est avisé de réfuter Barruel ni de révoquer en doute le témoignage d'un évéque et celui d'un savant dont il se faisait "l'interprète. Wagnière, embarrassé des paroles que la voix publique ne cessait d'attribuer au docteur Tronchin, voulut savoir s'il était possible de les rejeter. Il s'adressa à M. Tronchin, cousin du médecin. Après lui avoir mis sous les yeux le passage du père Harel, copié par Chaudon, il dit : <r J'ai eu l'honneur de voir M. Tronchin quelques jours après la mort de mon cher maître. Il me parla beaucoup de 31. de Voltaire, de sa maladie et de
sa mort; mais il ne me dit pas un mot dans le sens que je viens de transcrire. J*ai une peine extrême à croire ce propos de M. le docteur Tronchin; encore plus à peuser s'il l'avait effectivement tenu, qu'il y eût attaché le sens qu'on veut lui donner dans cette note. Il y a une grande différence, ce me semble, entre le désespoir des rem rds et de la crainte, qui est celui qu'on suppose ici, et le désespoir qu'aurait pu montrer M. de Voltaire de ce qu'on le laissait sans secours et sans consolation, malgré toutes ses instances. C'est la seule conviction de la manière horrible dont on trahissait ce grand homme dans ses derniers moments qui a pu rendre sa fui triste et cruelle. M. Tronchin ne le vit pas le jour de sa mort; ce ne fut pas non plus a lui qu'il dit : « Je suis abandonné de tout le monde; » oe fut à M"^^ de Saint-Julien, quand il la revit sans ce notaire qu'il l'avait suppliée plusieurs fois d'aller chercher, vovant que ses demandes aux gens de la maison pour qu'on le lui amenât restaient sans effet. Je vous supplie avec instance de daigner prendre des informations sur cette petite anecdote. . Le 25 janvier 1181, Wagnière reçut cette réponse : « L'ouvrage dont vous avez extrait la note que je reçois m'est inconnu, et rien ne ressemble moins au docteur Tronchin que le propos que l'auteur lui fait tenir à la mort de M. de Voltairç. On a beau jeu à faire parler les personnes qui ne sont plus. » Cette missive ne prouve pas plus que l'entretien de Wagnière avec le docteur Tronchin. On ne peut pag poser en principe qu'une anecdote contée par ce dernier à M. de Viviers, au célèbre Deluc et à un gi^and nombre de personnes, n'est point authentique, parce
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mlî.r ''" "^ "''"^ ^^"«'^«"- à - -"- et à
étLtf'T" l::^"*'""^'-^'- ^e« contradictions plus étranges. D un côté, nous voyons La Harpe Grimm
Dalembert, Duvernet, Waçnière- rl^ V.T '
D-on."» ,i„ r. • ^ "«"giiiere, de I autre, un boup-
g 0 s de Pans, Formey, le père Harel, Cha;don 2
eu ÏToî '■''''' '' "" ^^^-' "-""S"- Si -en cro s" ceux-c, Voltaire mourut dans des accès de i4e et de
tu 17'' "m''' ^" ^''""•«"•^- «^«'■'"-t q Hen ne fut plus pa.s,ble que sa dernière heure. Ni les Ins ni
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A quel part, l'historien demandera-t-il la v i f' S' i
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sa.res. Or, vo,c. une lettre que le docteur écrivairà Bonnet, le 20 iuin ITîs n„^\ ■ écrivait a
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entre un beau jour et une tempête... Cet homme donc était prédestiné à mourir entre mes mains. Je lui ai toujours parlé vrai, et malheureusement pour lui, j*ai été seul. « Oui, mon ami, m'a-t-il dit bien souvent, il « n'y a que vous qui m'ayez donné de bons conseils. Si « je les avais suivis, je ne serais pas dans l'état affreux « où je suis. Je serais retourné à Ferney; je ne me se- « rais pas enivré de la fumée qui m'a fait tourner la « tète. Oui, je n*ai avalé que de la fumée; vous ne « pouvez plus m'ètre bon à rien. Envoyez-moi le mé- « decin des fous! Ayez pitié de moi; je suis fou... » Jusqu'à sa mort, ses jours n'ont plus été qu'un ouragan de folie. Il en était honteux ; quand il me voyait, il m'en demandait pardon. Il me priait d'avoiî* pitié de lui, de ne pas l'abandonner... Il a pris tant de drogues et a fait toutes les folies qui l'ont jeté dans l'état de désespoir et de démence le plus affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dès qu'il vit que tout ce qu'il avait fait pour augmenter ses forces avait produit un effet contraire, la mort fut toujours devant ses yeux. Dès ce moment, la rage s'est emparée de son âme. Rappelezvous les fureurs d'Oreste : Furils agitatus obilt. »>
Cette missive n'a pas besoin de commentaire. Il ne nous reste plus qu'à savoir si les mots qui la terminent permettent d'admettre que ces agitations n'étaient qu'intermittentes, que tous les détails donnés par le père Harel et Barruel sont des exagérations de prédicateur, et que Voltaire mourut dans un état de calme et de repos.
Nous venons d'écouter un protestant; maintenant, nous allons laisser la parole à un vicaire général de
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Belley, nommé, en 184i, évc'.que de Gap. , J.mnu'ici ecr.ya.t en 1835 M. l'abbé Depery dans sa BiorLhie des hommes célèbres du départemcl de l'Ain (p 163) des nuages dobscurités et de contradictions ont entoure les derniers moments de Voltaire. Nous pourrons en parler savamment ; car nous un ons été à même den recue,i|,r toutes les circonstances de la bouche de
Belle et Bonne eta.t sœur de M. de Rouph de Varirourl eveque d Orléans, dont nous avons été secrétaire plu^ s.eurs années. Pendant les fréquents séjours ,„,' ce vénérable prélat faisait à Paris, nous logi,„w à P,Z avec lu. che^ M'- sa sœur: nous avons donc été à m,>me d entendre raconter en famille, et dans rép,„,chement de hn .mue les scènes qui se passèrent au lit de mort de Vo ta.re. Nous ,.e cite,-ons qu'en substance les pa,-ticularites nombreuses que nous tenons de M" de Vil lette, qu. nous honoi^ait de sa confiance. . Rien de plus « vrai, d.sa.t-elle, que ce que Tronchin raconte des de.-
■ . n'e«'nstantsdeVoltaire;ilpoussait des cris am-euK « Il s ag.tatt, se to.-dait les mains, se déchirait avec les « ongles; peu de minutes avant de re.,dre l'âme, il ' demandait 1 abbé Gautier. Plusieurs fois M- de Vil- . lette voulut c.voyer che.-cl.er un ministre de Jésus- . Chnst; les amis de Voltaire, p.-ése„ts dans l'hôtel. « s y opposèrent, craignant que la présence d'un nr-.Hre « recevant le dernier soupir de leur patria.che ne gâtât « lœuv,-e de la philosophie et ne ralentit les adeptes
. condamnes. A 1 approche du moment fatal, un redout blement de désespoir se.npara du moribond ■ il
. s'écria qu'il sentait une main invisible qui le traînait . au tribunal de Dieu ; il invoquait avec des hurlements . épouvantables Jésus-Christ, qu'il combattit toute sa „ vie- il maudissait ses compagnons d'impiete, puis „ invoquait et injuriait le Ciel tour à tour; enfin, pour „ étancher une soif ardente qui l'étouffait, il porta a sa , bouche son vase de nuit : il poussa un dernier en et , expira au milieu de ses ordures et du sang qu il avait , répandu par la bouche et par les narines. » Ainsi sont démenties les relations de Condorcet et de 'SVagniere, nui le font mourir tranquillement. .
Dans ses Mémoires (t. I, p. 11), le comte d Âllonville n'c^t pas moins explicite. Ayant un jour demande au comte de Fusée s'il était vrai que Voltaire fût mort en véritable damné, il reçut cette réponse : « Demandez a VillcvieiUe, à Villette : ils ne le nieront pas devant moi, qui comme eux ai vu sa rage, entendu ses cris : « Le . diable est là, il veut me saisir! disait-il en portant c des regards etîarés vers la ruelle de son ht... Je le « vois... Je vois l'enfer... Cachez-les-moi. » Cette scène faisait horreur. » — * Quelques années après, dit le comte d'AUonviUe, je racontais cela à un nommé Hardi, commis voyageur d'un gros négociant de Rouen, et il ne le voulait pas croire; mais un valet de chambre de Voltaire qui venait souvent chez lui, interrogé sur ce sujet, lui confirma les détails donnés par moi d'après
le comte de Fusée. »
Telle est enfin la vérité sur les derniers, moments de
VnltiiPG
C'était le soir du samedi 30 mai l""î8. Onze heures et un quart venaient de sonner, quand très haut, très
Il:
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puissant François-Marie Arouet de Voltaire, comte de Tourney, seigneur de Ferney, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, membre de l'Académie française et de presque toutes les Académies de l'Europe fut arraché à ses tonnes d'or, à son volumineux portefeuille de contrats, et au délire de la tourbe des lecteurs qui ne reconnaissaient plus d'autres merveilles que la magie de son style, d'autres dogmes que ses contradictions, d autre divinité que son nom. Il venait de tomber pour toujours dans les mains redoutables de Celui ou'il n avait jamais aimé, mais qu'il ne parvint pourtant point a chasser entièrement de sa raison.