POST-SCRIPTUM POUR LES CURIEUX
Comment Voltaire eut toute sa vie des maîtresses qui
ne lui coulaient rien.
Le 31 août 1751, Voltaire écrivait au duc de Richelieu : « Il faut renoncer à l'histoire ou ne rien supprimer des faits. » Pourquoi ? il répond à cette question par ces mots adressés à Damilaville, le 16 septembre 1766 : « La vérité est toujours bonne à quelque chose jusque dans les moindres détails. » Or, le 11 mars 1764, Voltaire ayant fait cet aveu à Damilaville : « Vous ne sauriez croire à quel point cette maudite
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philosophie a corrompu le monde, » il n'est pas hors de propos de rechercher si cette maudite philosophie, dont Voltaire se glorifia d'être l'apôtre, n'a pas exercé quelque influence sur ses mœurs.
Je n'examinerai pas s'il faut prendre à la lettre ce vers adressé, le 14 octobre 1133, à Cideville :
J'ai bien peu tic tciiipcramenl,
et ces deux autres vers qu'il envoya, le 29 août 1742, à Frédéric :
D'un homme je ne suis que l'ombre, Je n'ai que l'ombre de l'amotir,
car, le 3 novembre HCG, il écrivit à Chabanon : « Vous prétendez donc que j'ai été amoureux dans mon temps tout comme un autre ? Vous pourriez ne vous pas tromper. Quiconque peint les passions les a ressenties, et il n'y a guère de barbouilleur qui n'ait exploité ses modèles. » Aussi a-t-il constate, dans son Commentaire historique, que dans sa jeunesse il mena une vie très dissipée, et qu'il se plongea dans les plaisirs de son âge.
Sa lettre à Thieriot, du 11 septembre 1722, nous apprend pourquoi et comment, à Bruxelles, il paya son tribut aux maisons de débauche. Il n'eut pas besoin d'y retourner, car le sexe ne fut pas trop cruel pour lui, et ces relations ne lui attirèrent pas de grands désagréments.
Dès 1720, les quatorze lettres qu'il avait adressées à une demoiselle Dunoyer, de la Haye, étaient publiées ; elles nous apprennent qu'elle fut sa première maîtresse,
que ses amours furent découvertes, et que l'ambassadeur de France à la Haye se hâta de renvoyer le jeune page qu'on lui avait confié pour l'accoutumer au travail du cabinet et non pour séduire la jeune fille. Lorsqu'il était proscrit en Angleterre, il eut affaire avec un mari aussi jaloux de son honneur que M"'^ Dunoyer avait pu être susceptible pour Tavenir de sa fille. Aussi, à la page 35 du tome l" des Divorces anglais, par de Ghâteauneuf, publiés en 1821, lit-t-on ces lignes : « Sans un vieux recueil, ont eût toujours ignoré que Voltaire eut une affaire avec un mari anglais. Voltaire avait adressé des vers à Laura Harley, dont le mari était fort chatouilleux sur l'article. Ce marchand, qui se connaissait mieux en chiffres qu'en mots alignés, crut qu'une déclaration en vers était quelque chose de sérieux : il la fit figurer dans le procès-verbal dressé contre deux autres séducteurs de sa femme. » M. Beuchot a cité ces vers à.la page 493 du tome XIV de son édition des Œuvres de Voltaire. Ajoutons à ces deux petits désagréments les rapports de Voltaire avec la maréchale de Villars. Il eut beau lui adresser de jolis vers, la visiter dans son hôtel ou dans son château, il n'obtint pas d'elle ce qu'il désirait. « Voltaire admis dans sa société, remarque Gondorcet, eut pour elle une passion, la première et la plus sérieuse qu'il ait éprouvée. Elle ne fut pas heureuse, et l'enleva pendant assez longtemps à l'étude, qui était son premier besoin ; il n'en parla jamais depuis qu'avec le sentiment du regret et presque du remords. »
Il ne fut pas difficile à Voltaire de trouver des femmes moins farouches que la maréchale de Villars et plus in-
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dépendantes que la demoiselle Dunoyer et Laura Harley. Dans sa lettre à Thieriot, du 1- juin 1731, il s'est vanté d'avoir été Tamant de la célèbre Adrienne Lecouvreur • le marquis de Villette(p. 120) Ta entendu raconter l'histoire de ses amours avec l'actrice Duclos; Gondorcet met au rang de ses maîtresses une autre actrice nommée de Corsembleu : sur la même ligne doit figurer une demoiselle Gravet de Livry, qui épousa plus tard le marquis de Gouvernet ; Voltaire lui adressa VÉpître connue sous le mm des Vous et des Tu, et lui pardonna de l'avoir quitté pour un ami commun, M. de Génonville, comme on le voit dans l'Épître à cet ami intime, dans une autre adressée à ses mânes, et dans des vers dédiés au duc de Sully et au docteur Gervasi.
Ainsi Voltaire eut pour maîtresses M"^ Dunoyer, Laura Harley, la Duclos, la Gorsembleu, la Lecouvreur' la Livry ; que lui ont coûté toutes ces liaisons ? des vers, mais pas un sou de dépense.
Voici d'autres dames dont il a parfaitement exploité la position et la fortune. Il fît un voyage en Hollande et à Bruxelles avec la comtesse de Rupelmonde. Du Vernet (p. 26) la signale comme une personne qui, « à un penchant extrême à la tendresse, joignait une grande incertitude sur ce qu'elle devait croire ». Voltaire composa le fameux poème intitulé le Pour et le Contre, pour lui apprendre à mépriser les horreurs du tombeau et les terreurs de l'autre vie. Dans sa lettre à Dubois, de juillet 1722, il avoue que les amours étaient accourusse placer entre lui et la comtesse dans la chaise de poste ; on en doit conclure que tout ne se passa pas en tout bien tout honneur dans un voyage où il fut si longtemps seul
avec une dame peu scrupuleuse. Bientôt après, il devint le locataire, le commensal delà présidente de Bernières; elle était encore jeune, elle passait pour être trop galante, au dire de Ghamfort et de Collé (t. I, p. 404), pour qu'on puisse admettre que Voltaire n'ait pas eu des relations intimes avec elle. La comtesse de Fontaine-Martel le recueillit et le logea aussi dans son hôtel, comme nous savons. Je vois à la page 125 du tome II de la Police de Paris dévoilée, par Manuel, qu'elle n'avait pas une très bonne réputation. Dans VÉpître qu'il lui adressa en 1732, Voltaire la célébra comme une femme sans préjugés et sans faiblesse, une femme à peu de femmes seconde; le 19 juillet 1769, il manda au duc de Richelieu que sur son lit de mort elle demanda quelle heure il était et qu'elle ajouta : « Dieu soit béni ! quelque heure qu'il soit, il y a un rendezvous. » Le 9 juin 1767, il apprit au marquis de Florian qu'elle était persuadée que quand on avait le malheur de ne plus pouvoir se prostituer, il fallait favoriser la débauche ; si l'âge d'une comtesse si facile ne permet pas de supposer que Voltaire fût l'un de ses derniers courtisans, on doit lui reprocher du moins de s'être fait héberger dans une maison peu prude. La comtesse de Fontaine-Martel une fois morte. Voltaire passa peu de temps sans aller cohabiter avec la marquise du Chastelet. Il est indubitable qu'il fut son amant titulaire, comme son hôte inséparable pendant treize ans.
Depuis la mort de la marquise du Ghastelet, Voltaire ne paraît pas avoir eu de maîtresses déclarées. Les biographes ont fourni peu de notes sur ses derniers rapports avec le sexe. Voici ce que CoUini dit (p. 118),
à propos du séjour de Voltaire à Colmar : <r Une jeune fille de Montbéliard fut notre cuisinière. Babet avait de la gaieté, de l'esprit naturel, aimait à causer et avait l'art d'amuser Voltaire. Elle avait pour lui des attentions et des prévenances que les serviteurs n'ont point ordinairement pour leurs maîtres; il la traitait avec bonté et complaisance. Je plaisantais souvent Babet sur son empressement ; elle répondait en riant et passait. » La Correspondance secrète (t. XV, p. 237) prétend qu'à Ferney Voltaire avait l'habitude de ne pas coucher seul et qu'il payait généreusement les jeunes filles qui lui tenaient compagnie à certaines heures indues. Le 26 janvier 1113, les Mémoires de Bachaumont n'étaient pas moins expHcites et mentionnaient un tète-à-iète qui n'avait pas eu de suite heureuse pour Voltaire. A la page 3 il de la Correspondance inédite de Grimm et de Diderot publiée en 1829, il est parlé de cette galanterie comme d'un bruit généralement répandu dans Paris. Sommé de s'expliquer sur ce fait, Voltaire s'empressa d'écrire, le 21 décembre 1112, au duc de Richelieu, pour tourner tout cela en plaisanterie. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il en était. Quant à la première assertion, elle est inadmissible. Si Voltaire avait eu l'habitude de vivre familièrement avec de jeunes filles, il était trop surveillé et trop souvent visité pour qu'il pût cacher ce commerce. Si on lui avait connu quelques faiblesses, ou même si on l'avait seulement soupçonne d'être encore capable de quelques incartades, ses ennemis n'auraient pas manqué de les publier et de les lui reprocher ; ses amis, qui ont pris soin de nous conserver le nom de toutes ses maîtresses, se seraient plu à
compléter leur list,e ; les voyageurs n'auraient pas été moins indiscrets dans leurs lettres, puisque, parmi les choses qui le frappèrent, et dont il a cru devoir informer ses lecteurs sur ses relations avec Voltaire à Ferney, le prince de Ligne n'a pas hésité, à la page 200 du tomeX de ses Mélanges à placer certaines particularités qui attestent que, par la manière dont il étourdit et asphyxia son hôte, Voltaire était en état de ressusciter Rabelais et d'amuser tous ceux qui ont appris ou entendu la chanson si célèbre du Frère Etienne. Le silence de tous les biographes sur les amours du patriarche de Ferney doit donc être regardé comme une preuve de sa continence habituelle ou apparenie.
Il est vrai qu'on a trouvé un moyen de l'expliquer. Ouvrons tout de suite une parenthèse. Or, au w'uf siècle, rien n'était moins rare que l'inceste. Aussi avons-nous cru devoir terminer notre ouvrage sur les cours et les salons au xvui* siècle par le tableau de soixante-quatorze cas authentiques et assez connus d'incestes, soit de consanguinité, soit d'affinité.
Cette liste aide à comprendre pourquoi, dans le chapitre VI de la Défense de mon oncle, Voltaii-e a dit, à propos de l'inceste : « Chez nous autres remués {sic) de barbares, on peut épouser sa nièce avec la permission du pape, moyennant la taxe ordinaire qui va, je crois {sic), à 40,000 petits écus, en comptant les menus frais. J'ai toujours entendu dire qu'il n'en avait coûté que 80,000 francs à M. de Montmartel. Sen connais qui ont couché avec leurs nièces à bien meilleur marché, » A ces mots, M. Beuchot a mis en note : « On a fait l'application de cette phrase à Voltaire et à
M'"" Denis ; je ne sais sur quel motif. » M. Beuchot m'a avoué que c'était Topinion des principaux amis de Voltaire; je tiens de bonne source que la famille de Voltaire l'a toujours partagée.
Maintenant que nous connaissons l'histoire de l'inceste au xvni* siècle, il devient plus facile de rechercher si Ton n'a pas eu tort de croire que M'"^ Denis ne fut que la gouvernante et la garde-malade de Voltaire.
Il est digne de remarque que Voltaire ne cessa d'avoir des maîtresses que du jour où il vécut avec M"''' Denis. A quoi faut-il donc attribuer ce changement? à sa décrépitude? mais nous la connaissons trop pour nous apitoyer sur l'histoire de ses maladies. A ses principes? mais plus il avance en âge, plus il s'enfonce dans la fange. Il est fier d'être aussi immoral qu'impie dans tous ses écrits. Dès le 23 juin 1760, il avoue à Dalembert que, comme écrivain, il mène une vie de pourceau ; et, le 12 avril de la même année, il apprend à M'"*' du Deffand qu'il se repent d'avoir dit autrefois trop de mal de Rabelais. Nous avons vu que pour orner ses chambres il ne voulait avoir que des dessins immodestes ; il assaisonnait toutes ses conversations de vers de la Pucelle ; dans sa Correspondance littéraire d'août 1764, Grimm a relaté quels objets il se plaisait à montrer comme le spectacle le plus auguste aux dames qui le visitaient.
D'un autre côté, il résulte clairement des Mémoires de Longchamp que W Denis eut des amants jusqu'à répoque où elle coucha sous le même toit que Voltaire. Nous avons dit qu'elle convola en secondes noces après la mort de Voltaire. Chamfort et Grimm, dans sa Cor-
respondance littéraire de septembre 1779, ont prouvé que ce mariage ne fut pas uniquement une affaire d'intérêt, et que M"^« du Vivier, malgré ses soixante-huit ans accomplis, et M. le chevalier François soi-disant du Vivier, âgé de cinquante-huit ans, se conduisirent, en pareille circonstance, comme de jeunes époux, et prirent à cœur de ne pas renoncer à leurs nouveaux droits, et de s'acquitter du plus cher de leurs devoirs. M"^^ du Vivier fut fort contente de son mari. Cependant je ne voudrais ni jurer ni gager qu'elle fut toujours un modèle de fidélité conjugale. Pendant tout le temps qu'elle demeura chez son oncle, elle ne se fit pas remarquer par l'austérité de ses mœurs ni par la réserve de ses principes. Le 26 janvier 1760, elle écrivait à M. Dupont, en parlant de Collini : « II aime les femmes comme un fou, et il n'y a pas de mal à cela. » Il paraît qu'elle pardonnait aussi volontiers aux femmes d'aimer les hommes ; car, suivant les Mémoires de M""' d'Èpinay, elle avait un petit vernis d'amour masculin qui perçait à travers la retenue qu'elle s'imposait. Aussi dans sa Correspondance littéraire d'avril 1768, Grimm a-t-il noté qu'elle passait pour avoir toujours été fort galante, et que les mauvaises langues de Genève l'accusaient de s'être coiffée de La Harpe au château de Ferney. M. Beuchot n'a pas hésité à avancer, à la page 205 du tome XL de son édition des Œuvres de Voltaire que le marquis de Ximénès lui servit d'amant aux Délices. Les Mémoires de Wagnière permettent de supposer qu'elle a eu quelques liaisons suspectes, et que le jeune secrétaire qu'elle s'attacha n'était pas uniquement chargé de transcrire quelques lettres. Sa prédilec-
T. II
lion pour les bals, les concerts, les spectacles, les bons repas, la grande société et son aversion pour la solitude et les occupations de ménage, achèvent de prouver qu'il ne lui manquait aucun de ces goûts qm décèlent des habitudes galantes chez une femme.
Les principes et les passions de Voltaire et de M"^" Denis une fois connus, on est amené à se demander pourquoi Voltaire, qui avait eu des maîtresses de toutes conditions, qui avait demeuré chez des dames fort galantes, qui avait vécu en concubinage chez une marquise pendant treize ans, n'a commencé a être irréprochable dans ses mœurs que depuis le jour où il cohabita avec sa nièce; et pourquoi IVP^ Denis, qui avait été adonnée au plaisir avant de se mettre sous la tutelle de Voltaire, qui s'est hâtée de se remarier après la mort de Voltaire, s'est gênée dans tous ses goûts tout le temps qu'elle a passé avec son oncle. Il n'est pas facile d expliquer la continence de l'oncle et la contrainte de la nièce, si l'on ne suppose pas que l'oncle et la nièce ont eu ensemble des rapports incestueux. Voltaire n'eut jamais Tintention de se marier; quand il recueillit sa nièce chez lui, il n'était plus d'un âge à faire des conquêtes et à être entretenu par une comtesse ou une marquise; il lui était même interdit de se fixer où il le voudrait ; la veuve Denis était encore assez jeune pour augmenter la collection de ses maîtresses; sa qualité de nièce lui permettait de la mettre à la tète de sa maison. S'il ne la présenta pas comme sa concubine, il la traita du moins avec tous les égards que les amants accordent à une concubine et les maris à leur femme, car il l'intéressa dans toutes ses affaires et l'institua sa légataire univer-
selle. Si l'espoir de cette riche succession a pu engager M"'*' Denis à renoncer au mariage et à s'enterrer avec son oncle à la campagne, il est à croire qu'elle ne répugna pas h s'abandonner entièrement à son oncle, si cette faveur était la condition de son avenir. La fameuse lettre qu'elle adressa un jour à Voltaire n'a pu être écrite que par une concubine ; une nièce ne parle pas sur ce ton-là à un oncle ; il n'y a qu'un amant qui supporte une pareille insolence; un oncle ne pardonne jamais cela ; néanmoins Voltaire oublia tout, et de son côté, la nièce fermait les yeux sur bien des choses.
Il n'y a qu'une chose sur laquelle l'oncle et la nièce ne se pardonnaient rien. Le 19 janvier 1158, Collini mandait à l'avocat Dupont : « Personne n'est mieux instruit que moi de l'aventure du bonnet dont vous me parlez. La voici : Une jeune Genevoise, jolie, charmante, appelée mademoiselle Pictet, lit présent à notre philosophe (Voltaire) d'un bonnet qu'elle avait peint de sa main. Il l'en remercia par la lettre suivante : « Vous « me tournez la tète encore plus que vous ne la coiffez, « mais vous en tournerez bien d'autres. » Ce bonnet tournait encore plus la tête à la louche ouvrière (M'"'' Denis). Furieuse du présent et de la lettre, elle fit clandestinement faire de son côté un bonnet magnifique, digne d'un sultan. On le mit un jour sur la cheminée du philosophe, avant qu'il fût levé. La belle voulut être témoin de son étonnement. Il se lève; il ai)erçoit ce bonnet; il se doute de l'aventure et ne fait semblant de rien. Elle croit que le bonnet n'est i>as assez visible, elle va le changer de place ; le philosopha se promène toujoui^ à côté du turban sans vouloir le voir. Piquée de son opi-
niatrelé, elle est enfin obligée de lui faire observer le bonnet. Il lui en fait des remerciements et des compliments, et elle lui fait avouer que son bonnet est plus beau que celui de la jeune Genevoise. A quarante-cinq ans être jalouse d'un oncle qui en a soixante-quatre, cela est neuf! Je me souviens toujours du poète qui couchait avec sa servante : il disait que c'était une licence poétique. » Wagnière (p. 346) n'est pas moins sincère. A propos d'une galanterie de Voltaire à laquelle nous avons fait allusion précédemment et dont les Mémoires de Bachaumont et Grlmm nous ont conservé les détails, il dit : « Cette anecdote sur M. de Voltaire est de la plus grande fausseté ; car, dans le moment de son étourdissement, j'étais dans sa chambre avec M"* de S. .., et il me dictait de son lit. C'est à tort que l'on a cherché à déshonorer cette demoiselle aimable et respectable. Ce fut M""" Denis qui se plut à faire courir ce bruit, excitée par son esprit de jalousie extrême contre toutes les personnes auxquelles son oncle témoignait de l'estime et de l'amitié. » Voltaire n'était pas moins jaloux des individus auxquels M'"*' Denis témoignait de l'estime et de l'amitié. Voici ce que nous lisons dans Collini (p. n-2) au sujet de M^^« Denis : « Depuis quelque temps, j'étais confident et copiste de ses ouvrages dramatiques. Elle composait alors une tragédie d'Alcesle. L'occupation qu'elle me donnait me mettait dans la nécessité d'avoir avec elle des entrevues particulières; j'apportais du zèle et de l'empressement à ces petits travaux, qu'elle récompensait noblement par des dons que je conserve encore comme des témoignages de son estime. La tragédie d'Alcesie n'était pas le seul
motif qui nous obligeât d'avoir des entretiens particuliers. Les besoins d'une grande maison nouvellement établie, et dont la surveillance était confiée à M'"*" Denis que Voltaire nommait la surintendante, et à moi, la nécessité de dérober à son oncle la connaissance des événements littéraires qui pouvaient l'inquiéter, d'autres raisons accidentelles et aussi innocentes exigeaient des conférences secrètes. C'était là ce qui avait rendu nos relations plus intimes et établi réciproquement entre nous le ton et le langage de l'amitié. Peut-être cette liaison avait-elle fait naître des soupçons dans l'esprit de Voltaire ; quelques soupers auxquels nous étions seuls, lui, sa nièce et moi, et où d'une manière trop marquée, peut-être, elle s'adressait à moi, dans la conversation, parurent causer du mécontentement. Un soir, entre autres, j'eus occasion de m'en assurer par ces demi-mots qui ne signifient rien pour des étrangers, mais qui sont bien entendus de ceux à qui ils sont adressés. Dès lors M'"*' Denis prit dans notre commerce ordinaire des précautions auxquelles jamais elle n'avait songé. » Il ne fallait plus qu'un prétexte pour se défaire de Collini ; Voltaire le trouva bientôt. On lui remit une lettre que Collini avait remplie de badinages et de plaisanteries au milieu desquels il avait fourré le nom de M'"" Denis. Voltaire fut heureux de profiter de cette étourderie pour renvoyer Collini. Comment comprendre cette jalousie réciproque de Voltaire et de la veuve Denis, s'ils n'ont pas vécu dans un commerce incestueux? M. Beuchot a exigé un motif de cette accusation. Plus elle est grave, plus elle doit être justifiée. Ces mots de Collini appliqués à l'oncle et à la nièce : « Je me sou-
nfe
viens toujours du poète qui couchait avec sa servante : il disait que c'était une licence poétique, » ne suffisentils pas pour confirmer tous les soupçons et les raisons sur lesquelles reposent ces soupçons?
On dirait que Voltaire a prévu qu'il serait un jour accusé d'avoir eu des rapports incestueux avec sa nièce, tant il a pris de précautions pour prévenir jusqu'au soupçon! Il a eu l'occasion d'écrire beaucoup de lettres à la veuve Denis, dont il connaissait la légèreté et la dissipation ; il affecte de l'appeler sa chère enfent, il ne lui donne que ce nom, sauf deux ou trois fois qu'il la qualifie de chère plénipotentiaire ; il est constamment réservé, décent, discret ; c'est un oncle qui cause avec sa nièce. Voltaire a une autre nièce, mariée, mère de famille ; il l'accable de missives ; il la rend complice de tous ses mensonges, de toutes ses impuretés littéraires, il se livre à elle tel qu'il est, il ne lui cache aucun des replis de son âme, il lui dévoile tous ses goûts ; il est plus que libre, il devient graveleux. Le 8 janvier et le 17 mars 1756, il lui parla comme le dernier des goujats, et il recourut à des expressions qu'on croyait enterrées pour toujours dans Rabelais. Cette différence de ton dans ses confidences aux deux sœurs est assurément bien surprenante et serait une énigme si l'on ne supposait pas que Voltaire a eu des raisons graves pour en agir ainsi. Or la seule raison qui se présente à l'esprit n'est-elle pas celle que nous avons indiquée ? Cette prudence, qui n'était pas dans les habitudes de Voltaire, ne prouverait-elle pas ce qu'il lui importait de dérober à tous les regards? ïl n'aurait pas été un philosophe complet, s'il n'avait pas servi
d'amant secret à la veuve Denis ; il y aurait une lacune dans sa biographie, si l'inceste n'y occupait pas une pkce et ne venait pas clore la liste de ses vices. Il n'a pas été pris sur le fait, à la vérité, cela n'est pas nécessaire devant le (ribunal de l'histoire pour cette matière, autrement la biographie devrait renoncer à aborder toutes les questions relatives aux mœurs. Mais, à défaut de certitude, n'y a-t-il pas les probabilités? Or toutes les probabilités ne chargent-elles pas l'oncle et la nièce? Il est par conséquent moins injuste de les accuser et de les diffamer qu'il ne serait téméraire de les disculper. L'avenir fournira peut-être le seul renseignement qui manque ou d'autres documents qui augmenteront le nombre des probabiUtés. Il est au moins douteux que l'avenir tienne en réserve quelque lettre, quelque mémoire dont les conclusions tournent à la gloire de l'oncle et de la nièce.
COxNCLUSIONS
Les lettres de Voltaire et les mémoires de ses adorateurs nous ont fourni des preuves trop nombreuses de son avarice et de son indélicatesse, pour qu'il soit nécessaire de discuter la vraisemblance des deux anecdotes qui nous ont amené à faire une étude approfondie de sa vie privée. Il est évident que, les lésineries et les friponneries de Voltaire une fois connues, il ne s'agit plus que de savoir si ces deux anecdotes, qui ressem-
blent à tant de particularités qu'on lui a reprochées sont vraies. Or, elles devront être regardées comme des faits authentiques, si elles sont rapportées par plusieurs biographes contemporains, et si ces biographes contemporains nont pas pu être trompés ni voulu tromper.
Voici d'abord Formey qui nous dit, à la page 236 du tome I de ses Souvenirs d'un citoim : « Il est incroyable jusqu'où Voltaire poussait la lésinerie et l'escroquene. Je n'en parlerais pas, si je n'en trouvais une mention formelle dans les Œuvres posthumes (de Frédéric le Grand) de l'édition de Bâle. L'habit noir, emprunte au négociant Fromery pour porter un deuil de cour, est la chose la plus plaisante. On n'osait rien refuser a Voltaire. Le négociant prêta son habit, qui allait bien pour la longueur, mais qui était trop large. Voltaire le fit rétrécir, le renvoya, et quand Fromery voulut le remettre, il s'aperçut de la manœuvre. Les bougies qui devaient rester aux domestiques étaient confisquées au profit de Voltaire. C'était la fable de la ville, et le roi en était fort bien instruit; mais il prenait homme tel qu'il était et lui passait ces écarts comme attaches a la faiblesse humaine, et abondamment compenses par ses rares talents. » On lit dans les Mémoires de Grégoire (t. I, p. 311) : . j'ignore s'il est vrai que
!„',"■' Ty"""""^^ '^' "'"■^'■'■«^' "">'« 0" «ait qu'il volait a Berlin des bougies. Ce fait m'a été attesté de
nouveau par I excellente princesse douairière Amélie
de Weimar. . Les Confessions de Quesné (t. I, p. 335)
nous donnent cette déposition de la femme de Baculard
d Arnaud : . Elle n'aimait pas Voltaire parce qu,>il est
fort laid, fort avare, au point crenlever en Prusse, après le souper du roi, des bouts de bougie. Ce récit sur les lèvres d'une femme chez qui le mensonge ne paraissait point habituel, malgré son ton excessivement criard, me causa quelque peine pour la gloire des lettres ; mais je ne puis jamais me décider à recevoir comme une vérité le vol des bouts de bougie. » Ainsi Quesné ne doute point de la sincérité de la femme Baculard d'Arnaud : cela suffit pour l'histoire qui, comme les juges, ne pourrait jamais rendre de jugement, s'il fallait rejeter tout ce qui est invraisemblable.
Thiôbault est plus explicite dans le tome V de ses Souvenirs. Il complète ainsi les détails que nous avons cités précédemment. « Ce fut ainsi, et dès ceite époque, qu'il (Voltaire) fît revendre en paquets les douze livres de bougies qu'on lui donnait par mois ; et que, pour s'éclairer chez lui, il avait soin, tous les soirs, de revenir plusieurs fois dans son appartement sous différents prétextes, et de s'armer à chaque fois de Tune des plus grandes bougies allumées dans les salles de l'appartement du roi, bougies qu'il ne rapportait pas, et dont il aurait pu dire au besoin : C'est mon sucre et mon café. » Quant à l'aventure de Fromery, Thiébault (p. 282) la raconte en ces termes : « On en a tant parlé, qu'il est bon de la présenter telle qu'elle s'est passée. Voltaire, arrivé un jour de Potsdam avec le roi, se trouva invité à souper chez la reine-mère ; or, c'était à répoque d'un deuil de cour, et Voltaire n'avait pas d'habits noirs à Berlin. Son embarras fut d'autant plus grand, que la reine-mère était sévère observatrice de l'étiquette. Le domestique de notre courtisan dit à son
maître qu'il connaissait un brave et Iionnèle négociant qui, comme tout bon réformé, avait un habit noir pour aller à la communion, et que ce marchand se ferait certainement un plaisir de le prêter à un liomma tel que M. de Voltaire. Celui-ci permit à son domestique d'aller en faire la demande, qui eut tout le succès que Ton pouvait désirer. Mais Tœil du domestique l'avait induit en erreur, en jugeant que l'habit fait pour l'un irait bien à l'autre ; il n'avait deviné juste que pour la taille. Fromery avait beaucoup plus d'embonpoint, et son habit, juste pour lui, était ridiculement ample pour Voltaire. Cette difficulté non prévue ne déconcerta pas le zèle du domestique, qui promit de faire promptement rentrer les coulures, sans d'ailleurs nuire à l'habit. Par malheur, il s'adressa à un tailleur qui n'y fit pas tant de façon, et qui coupa tout ce qu'il y avait de trop. L'habit fut rapporté avant le souper, il alla fort bien, et le lendemain on le rendit à M. Fromery, en le remerciant beaucoup. Ce ne fut que quelque temps après, lorsque ce marchand voulut s'en servir pour ses actes de religion, qu'il se convainquit qu'il ne pouvait plus se servir pour communier de l'habit avec lequel Voltaire avait soupe. Il rit lui-même de cette aventure, et ne s'en plaignit point. Vingt ans après, il conservait encore cet habit par curiosité. Ceux qui ont voulu tirer de cette petite histoire des conséquences défavorables à Voltaire n'ont pas dit, ce qui pourtant est vrai, que le domestique ayant eu soin de laisser ignorer la faute du tailleur à son maître, celui-ci n'a eu aucune part au léger tort qui fut fait à Fromery. »
Une comédie intitulée Tantale en procès a été corn-
posée à l'occasion de la conduite de Voltaire à Berlin. Cette pièce a été publiée dans les Œuvres posthumes de Frédéric le Grand; on l'avait attribuée à ce roi parce qu'après sa mort elle fut trouvée dans le portefeuille de Darget avec d'autres ouvrages du philosophe couronné; mais l'abbé Denina a prouvé en 4'91, à la page 16G du tome III de sa Prusse littéraire, qu'elle avait été faite par un poète nommé Pottier. Voltaire y joue le principal rôle sous le nom d'Angouletout. Crispin, son valet, l'a caractérisé dans ces vers :
Que penser d'un tel maître?
Avare, laHre, chiche; à ces trois qualiics
On peut le reconnaître.
Ce crasseux, ce vilain, ce maître en lailrerics Renferme cncor sous f Icf tout reste de bougies ; Un jour que par hasard j'en pris un ou deux bouts, Lors il me menaça de me rouer de coups, Me traira de fripon, me vomit mille injures; Il me fallut pourtant essuyer ses murmures, Et surtout l'habit noir qu'il a fait rétrécir, L'ayant eu d'un bourgeois, ne pouvant s'en servir.
Frédéric n'était pas moins sincère que ses courtisans. Nous avons cilé le Portrait de Voltaire qu'il fit en l"o6. Voltaire mort, il composa une épitaphe insérée dans ses Œuvres posthumes; elle commence par ces vers :
Ci-gtt le seigneur Arouet Qui de friponncr eut manie.
Dans toutes ses lettres, Frédéric n'a cessé de mépriser Voltaire. Dès le 12 septembre 1749, il écrivait au comte Algarotti : « Voltaire vient de faire un tour qui est indigne. Il mériterait d'être fleurdelisé au Parnasse. G'esl
bien dommage qu'une àme aussi lâche soit unie à un aussi beau génie. Il a les gentillesses et les malices d'un singe. Je vous conterai ce que c'est lorsque je vous reverra. ; cependant je ne ferai semblant de rien, car j'en ai besoin pour l'étude de l'élocution française. On peut apprendre de bonnes choses d'un scélérat. Je veux savoir son français ; que m'importe sa morale? Cet homme a trouve le moyen de réunir les contraires. On admire
IZ 'T r ""'?-' '""''' 'J"'*'" '"«P"«« «0" caractère . Le 26 mai 1 .34, i, ,„ande au même correspond
dant . « Votre confrère en Béelzébuth s'est brouillé à
Colmar avec les jésuites. Ce n'est pas l'action la plus
prudente de sa vie. Il est étonnant que l'âge ne corrige
point de la folie, et que cet homme.'si estimable p^fe
lents de 1 esprit, soit si méprisable par sa conduite. .
Un autre jour cest à Darget qu'il adresse ces mots :
. Voltaire s est conduit ici en faquin et en fourbe
conso„,,e : je lui ai dit son fait comme il le mérite
Cet un ^.serable, et j'ai honte pour l'esprit humain
Vol^ire T.' ''ï' '" " T '°'' '' P'^'" '^'^ ™alfaisance. Voltaire est le plus méchant fou que j'aie connu de ma
vie : I n'est bon qu'à lire. Vous ne sauriez imagineî
outes les duplicités, les fourberies et les infamies qu'i
a faites ic. : je suis indigné que tant d'esprit et tant de
connaissances ne rendent pas les hommes meilleurs. .
?nn7 "' V"'"''^''' " "'^ P^^ P^-""" ""« «eule occasion de les dire aussi crûment à Voltaire lui-même. Il a
aisse des hiéroglyphes qui, confirment, pour ainsi dire
tous les jugements de ses lettres. Voici cequ'on lit dans
t. III, p. 160) : c A Sans-Souci, nous vîmes l'apparte-!
CONGLUSIOiNS. 337
ment qu'avait occupé Voltaire. Le salon ou le cabinet était tendu d'une toile peinte et vernie, représentant des singes et des perroquets, perchés sur des treillages. Le commandant du château nous dit que cette tenture était la même qui tapissait les murs de cette chambre, quand Voltaire l'occupait, et que le roi l'y avait fait placer par malice. »
Formey, Thiébault et Potiier s'accordent sur les soustractions de bougies; Thiébault donne une autre version sur l'emprunt de l'habit noir; son récit ne contredit pas la narration de Formey ni celle de Pottier, puisqu'il convient de l'emprunt. Les Souvenirs de Formey étant extraits du Journal où il enregistrait chaque jour les anecdotes qui l'avaient frappé, on peut les préférer aux Souvenirs de Thiébault, qui n'a pris la plume que bien des années après les faits qu'il a relatés.
La sincérité de leurs dépositions atteste que Formey et Thiébault n'ont pas eu l'intention de tromper leurs lecteurs. Ils n'avaient aucun intérêt à le faire, puisque Voltaire était mort, ainsi que Frédéric, à la cour duquel s'étaient passés les faits dont il s'agit. Comme Voltaire avait encore plus d'amis que d'ennemis, et qu'il n'avait cessé d'être l'idole du jour, Formey et Thiébault devaient craindre de se créer inutilement des ennemis acharnés, en dévoilant des petitesses du grand homme par excellence. Ils avaient tout à gagner et n'avaient rien à perdre, en gardant le silence. Ils n'en ont pas moins écrit ce qu'ils savaient. N'est-ce pas une nouvelle preuve de leur bonne foi ?
Ils n'ont pas pu être trompés. Formey a passé presque toute sa vie à Berlin et a pratiqué le roi et ses courti-
fî^
sans ; il a aussi connu Voltaire et a été en correspondance avec lui. Thiébault a fait un séjour de vingt ans à Berlin et a vécu dans rintiniité du roi et dans celle de tous les grands. Forniey et Thiébault ont donc appris les faits qu'ils rapportent sur les lieux mêmes. S'ils avaient été induits en erreur, ils auraient été contredits. Or, Formey a publié lui-même ses Souvenirs en 1189, et il est mort en 1797, sans avoir reçu de démenti. Thiébault a aussi publié lui-même deux éditions de ses Souvenirs, et il n'a pas été réfuté. Une troisième édition de ses Souvenirs a été donnée par Dampmartin. Or, Dampmartin avait résidé six ans à Berlin, et non seulement il n'a pas infirmé le témoignage de l'auteur, mais il l'a même appuyé de nouveaux détails qui le confirment. Le baron Thiébault ne s'est décidé à faire une quatrième édition des Souvenirs, que parce qu'il s'était assuré qu'à Berlin il n'y avait pas un individu, soit à la cour, soit dans les différentes classes de la société, qui ne regardât comme vrai tout ce qu'ils contenaient.
Tout concourt à démontrer que rien n'est plus vrai que les deux anecdotes que j'ai reproduites dans mes Éludes, et dont Lepan et Paillet de Warcy n'avaient pas craint d'enrichir leur Vie de Voltaire. Elles ne seront pas moins vaisemblables que vraies si de l'examen de notre dossier il résulte que Voltaire mérita une place distinguée parmi les archi-avares et les maîtres-fripons.
Collini (p. 184) a prétendu que Voltaire n'était avare que de son temps, et que la lésinerie n'eut jamais accès dans sa maison. Cependant s'il est vrai de dire, comme le remarque le même Collini, que Vavare amasse, ne jouit pas et meurt en thésaurisant, qui donc à ce signa-
lement de l'avare ne reconnaîtra pas Voltaire ? N'a-t- il pas été toute sa jeunesse le parasite des grands? N'a-t-il pas trouvé le moyen de se faire nourrir et loger pendant trente ans chez des dames opulentes? N'a-t-il pas eu pour principe de tout marchander et de dépenser le moins possible ? N'a-t-il pas exploité tous les gens dont il a eu besoin ? N'a-t il pas laissé dans la gêne ses domestiques, ses secrétaires et ses amis ? Ne s'est-il pas ingénié à augmenter sa fortune jusqu'à son dernier soupir? A-t-il jamais cessé de thésauriser pour thésauriser? N'est-il pas mort sur un énorme portefeuille de contrats et sur des tonnes d'or ? L^ superflu qu'il appelait la chose nécessaire, n'était-ce pas pour lui de l'argent, encore de l'argent, et toujours de l'argent ? N'estce pas à entasser capitaux sur capitaux, intérêts sur intérêts, rentes viagères sur rentes viagères, obligations sur obligations, inscriptions sur inscriptions, billets à ordre sur billets à ordre que lui ont servi cette aptitude éminente pour les affaires, ce bon sens prodigieux, cet esprit du positif, dont sont dénués presque tous les hommes de lettres ? N'eiit-il pas son génie en avarice, et sa vie est-elle autre chose qu'une série d'harpagonades ?
N'est-ce point parce que cette avarice était sa passion dominante, qu'elle l'entraîna dans les sentiers de la friponnerie ? N'a-t-il pas trompé les agents du fisc ? N'at-il pas dupé tous ses débiteurs? N'a-t-il pas frustré ses domestiques et ses libraires? N'a-t-il pas ruiné Jore? N'a-t-il pas mérité un jugement sévère pour ses procédés envers le président de Brosses ? N'a-t-il pas été impliqué dans des procès qu'il était plus honteux de ga-
gner que de perdre ? N'a-t-il pas été convaincu de s'être livre a un agiotage tout à fait blâmable? En taxant de rapines les intérêts des frères Paris et des autres vivriers avec lesquels il s'était associé, n'a-t-il pas confessé qu'il avait profité des malheurs de son pays, et qu'il devait presque toute sa fortune à des machinations d un esprit sans droiture et sans patriotisme?
En vérité, parmi les individus qui, au xvni« siècle ont ete attachés au pilori, fleurdelisés ou roués en Grève' ou qui ont fini leurs jours dans les bagnes, y en avait-il beaucoup de plus coupables que Voltaire? Si par ses talents et son immense influence il a mérité d'être regarde comme l'empereur des philosophes, dont la plupart n'eussent pas été déplacés aux galères, ne doit-il pas, a cause des bassesses de sa vie privée, rester encore a la tête de cette chaîne de fripons ?
Rien ne vient réclamer l'indulgence en sa faveur Pouvait-il faire moins de bien qu'il n'en a opéré'? Et encore, qu'est-ce que ce peu de bien dont il se prévalait? Ses bienfaits n'ont-ils pas été des spéculations? Ses secours n'étaient-ils pas des salaires? Ses aumônes ne se sont-elles pas changées en sacrilèges ? car exiger un reçu d une aumône n'est-ce pas confondre le prêt avec Je don, et dénaturer par conséquent ce qu'il y a de plus beau sur la terre ? On ne peut donc pas tenir compte à Voltaire de ses bonnes œuvres. Il s'est rencontré dans tous les temps des hommes qui ont pris le mal pour le Dien et le bien pour le mal. Heureusement pour l'honneur de l'humanité. Voltaire est le seul qui ait osé anéantir jusqu'à la notion du bien. Le bien comme le mal, tout dépose donc contre lui.
C'est ainsi que nous sommes invinciblement amenés à adopter le portrait de Voltaire ébauché par le marquis de Charost et retouché par Frédéric II en 1756, et à regarder différents traits que nous avons empruntés (p. 335) à la correspondance de ce monarque comme des jugements d'une précision définitive et terrible, pour nous servir des expressions employées, dans le tome VII de ses Causeries du lundi, à propos des rapports de Voltaire avec le président de Brosses, par M. Sainte-Beuve, dont l'autorité sur cette matière ne saurait être suspecte, puisqu'il n'a jamais eu pour principe d'être impitoyable pour les faiblesses de l'espèce littéraire. Notre dernier mot sur Voltaire sera tiré de la lettre que M"*' Denis adressa à Voltaire, il y a un siècle :
« Vous ÊTES LE DERNIER DES HOMMES PAR LE COEUR. »
Telles sont les conclusions que l'auteur ose dédier à tous ceux qui font usage de leur raison. Ils ne sont pas nombreux dès qu'il est question de Voltaire. C'est pourquoi l'un des principaux rédacteurs du Siècle, M. Edmond Texier, a été amené à dire, en 1833, page 39 de ses Critiques et Récits littéraires :
« Tous les jours on le juge ridiculement. On Va exagéré.
<c Aujourdliui le châtiment de Yoltaire, de cet homme d'esprit, c'est d'être devenu le Dieu des Imbéciles. »
A ce « Philosophe à peine et par hasard, rÊglise toujours pleine de gens dégoût », comme en convient M. Texier, laisse toute la tourbe des Imbéciles.
APPENDICE
LES ANTIVOLTAIIUENS