‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 52 sur 55 · DEPUIS LES TEMPS LES PLIS RECLLKS JLSQU A NOS JOURS · texte numérisé non relu

DEPUIS LES TEMPS LES PLIS RECLLKS JLSQU A NOS JOURS

Au (iix-huilicuie siècle, l'admiration pour Voltaire, remarque le comte de Ségur, devint dans beaucoup d'esprits une espèce de culte et d'adoration. Il était traité en dieu ; c'était la seule divinité de tous ceux qui n'admettaient pas le catholicisme. Sans cesse ses autels étaient surchargés d'offrandes. Il y avait une émulation à lui adresser, qui des livres pour sa bibliothèque, qui des bustes d'ivoire, qui des portraits, qui des tableaux, qui des pastels, qui des tapisseries pour son ameublement ; qui des écritoircs pour son secrétaire ; qui des fourrures précieuses pour ses vêtements ; qui des services de porcelaine pour sa table ; qui des fromages, qui des pâtés, qui des truffes, qui des melons, qui des perdrix, qui des faisans, qui des saucissons, qui des perdrix rouges, qui des colombes, qui des œufs, qui du lait, qui des fleurs et des fruits pour ses buffets ; qui des bouteilles de vin de Champagne, qui des tonneaux de vin de Hongrie pour sa cave ; qui des pruniers, qui des cerisiers, qui des ceps de vigne, qui des oignons, des plantes, et des arbustes pour ses

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jardins ; qui un beau clieval pour son écurie. On l'accablait de tant de vers, qu'il prit le parti de ne plus recevoir que des lettres affranchies, afin de se dispenser de les lire tous, et d'avoii" à y répondre. Il était encore plus assié-é de visites que de vers. 'Pour s'y soustraire, il jouait à merveille le rôle d'un (lu'u caché. Il ne se montrait qu'à de rares intervalles, face à face, et ne conversait familièrement qu'avec un petit nomlM'e de personnes. (>|)endant il daignait parfois céder aux nnportunitës. Alors il se faisait volontiers tout à tous. Les -randes dames se permettaient de l'embrasser ; il ne retimit pas ses joues. Quand M"^ Clairon accourut depuis Paris a ^erney pour se jeter à ses pieds, il comprit qu'il avait affaire a une actrice. Il se hâta de s'ao-euouiller, et de dire • « Maintenant, qu'allons-nous faire? » Mais, quand à Paris il entendit le grave Franklin le prier de bénir son petit-fils prosterné devant lui, il devina que le moment élail sérieux 11 imposa les mains sur la tête de Penfant avec toute la solenn.té du prélat du Lutrin. L'assistance parut profondément émue; \oItaire crut voir des larmes couler sur plusieurs visages. C'est entre ces deux gémincxions qu'il faut placer la mode des pèlerinages à Ferney. Il reste avéré qu'on y volait de tous les coins de l'Europe; il n'est pas moins certain qu on s y rendait avec l'empressement et le recueillement des catholiques devant les autels privilégiés de certains saints, et qu on assimilait cet engouement aux dévotions.

Il est facile de remarquer que les sacrements ne font pas des saints de tous ceux qui les fréquentent; mais il est impossible de calculer tous les crimes qu'ils empêchent, et tous les vices qu'ils étouffent dans leur germe. Quand la Révolution vint briser les portes des couvents, elle ne prévoyait pas qu elle démuselait bien des monstres que la communion avait jusque-là contenus comme des agneaux. En feuilletant les Souvenirs d'Arnault, on est étonné du nombre de mauvais sujets fournis par la seule maison de JuiUy, et de la dif-

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férence notoire entre le révérend père Fouché et le citoyen Fouché; l'évêque constitutionnel Grégoire avoue ([ne le citoyen Chabot ne valait pas le capucin Chabot. Des provinces tout entières regrettèrent le temps où le citoyen Joseph Lebon professait chez les Oratoriens, ou disait la messe à Neuville. Des milliers d'individus tremblèrent au nom du citoyen Jean-Georges Schneider, devenu accusateur public près le tribunal criminel de Strasbourg, après avoir passé neuf ans chez les Récollets et traduit les Homélies de saint Jean Chrysostome.

Le biographe et le moraliste sont naturellement amenés à se demander si ceux qui hantaient le Temple du Goût, et pratiquaient le dieu de VEsprit, revenaient de Ferney et plus vertueux et plus spirituels. Sauf quelques désenchantements, il est avéré qu'ils restaient tous Gros-Jean comme devant, et que rien ne les distinguait de ceux qui seraient allés se promener vers la fontaine pétrifiante de Saint-Allyre. Ils se vantaient, il est vrai, d'avoir les yeux ouverts, comme Adam et Eve, après leur chute, mais il ne paraissait pas qu'ils eussent vu grand'chose. Quand La Harpe se fut converti, eut-il moins de goût, de jugement, d'énergie, d'éloquence, d'imagination, de tact que lorsqu'il était voltairien? Il suffit de comparer la Correspondance littéraire de La Harpe voltairien au Lycée de La Harpe chrétien, pour se faire une idée de l'influence du catholicisme et du voltairianisme en littérature. Aussi Fontanes, dans son Discours prononcé devant l'Institut aux funérailles de La Harpe, a-t-il dit de ses derniers ouvrages : « Ceux qui en connaissent quelques parties avouent que le talent poétique de l'auteur, grâce aux inspiralions religieuses^ n'eut jamais autant d'éclat, de force et d'originalité. On sait qu'il avait embrassé avec toute l'énergie de son caractère ces opinions utiles et consolantes, sur lesquelles repose tout le système social ; elles ont enrichi, non seulement ses pensées et son style de beautés nouvelles^

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Hiais elles ont encore adouci les souffrances de ses derniers jours. » Sainte-Beuve, qui se préoccupait aussi peu des conversions que des apostasies, nous fournit le même argument que Fontanes : « La Haipe était un éminent critique ; ses défauts, tout le monde les sait aujourd'hui, et nous avons été assez vif à les dénoncer nous-mêmes ; mais ses qualités littéraires étaient rares : il avait l'enthousiasme du poût. Le plus distingué des élèves de Voltaire, il fut en France le premier qui introduisit rc^iiilièrement réloquence dans la critique. »

Cette remarque s'étend aux lecteurs. Ceux qui i|inorent Voltaire en sont-ils plus bét^s? Joseph de Maistre avouait, en 1808, qu'il ne l'avait pas ouvert depuis tronte ans, et qu'il ne l'avait jamais tout lu ; cepeutlant cela ne l'a pas empêché d'avoir un nom cpii en vaut bien un autre. Le vicomte de Bonald aussi avait peu étudié Voltaire, et il n'a jamais placé ses Œuvres dans sa bibliothèque ; cependant Sainte- Beuve convint qu'on ferait un charmant volume des Penfiées de Bonald. Dans une lettre à M™" de Beaumont, Joubert s'écrie : « Dieu me préserve d'avoir jamiis en ma possession un Voltaire tout entier ! » Cependant Joubert ne passe pas pour une taupe en critique.

Nous lisons dans une des Lettres du H. P. Lacordaire à des jeunes gens : « Qu'avez-vous à liiv dans Voltaire, après ses chefs-d'œuvre dramatiques ? Sont-ce ses Contes^ son Dictionnaire philosophique, son Essai sur les mœurs des nations, et cette multitude de pamphlets sans nom lancés à tout propos contre rÉvan*ïile et l'Église? Vingt pages suffisent pour en apprécier le mérite littéraire et la pauvreté morale et philosophique. J'avais dix-sept à dix-huit ans, quand je lisais cette suite de débauches d'esprit, et jamais depuis je n'ai eu la tentation d'en ouvrir un setil volame ; non par crainte, il est vrai, qu'ils me fissent du mal, mais par le sentiment profond de leur indignité. » Le P. Lacor-

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daire n'en a pas moins fourni une des plus belles carrières de ce siècle.

Au conti'dire, tous ceux qui savent leur Voltaire par cœur en sont-ils plus spirituels? Il est impossible de s'en apercevoir. Ils voudraient faire passer pour une estampille d'esprit leur accès de rage contre le clergé ; on n'est pas leur dupe. Ils nous célèbrent continuellement l'esprit de Voltaire ; nous ne tombons pas dans leurs pièges ; nous aimerions mieux qu'ils nous amenassent à reconnaître le leur, car nous sommes parfaitement convaincus que ce n'est point par pure modestie qu'ils le cachent si bien à tous les regards. Us nous forcent d'appliquer à tous ses propres écrits ce vers que Voltaire s'imaginait avoir composé seulement pour les Cantiques sacrés de Le Franc de Pompignan :

Sacrés ils sont, car personne n'y louclic.

A défaut d'imagination, ils n'ont pas même les ressources d'une mémoire qui se pare habilement des plumes du paon, et rappelle au besoin, aux amateurs, cet élan de Mascarille :

Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!

On dirait volontiers que le nom de Voltaire n'est que la feuille de figuier, qui sert à couvrir leur nudité intellectuelle. En vérité, on est tenté de croire que Voltaire n'avait pas d'esprit, puisqu'il inspire si peu ceux qui l'invoquent, ou bien que ses dévots ne sont que des imbéciles, puisqu'on ne trouve aucune différence entre ceux qui l'étaient perpétuellement sur leur table et ceux qui le laissent chei les libraires.

Quoiqu'il en soit, Voltaire obtint un empire universel et absolu sur les masses ; on ne saurait se dissimuler qu'il ne le dut qu'à son impiété et à son cynisme. Il méritait d'être

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adoré comme un faux dieu, parce qu'il eut l'art de flatter toutes les passions liuniaines, et que, dans ses écrits comme dans sa conduite, il les représente à merveille. Aussi tous les ouvrages irréligieux et obscènes lui étaient-ils attribués. S'il avait fait un autre usage de ses immenses talents, auraitil acquis la même célébrité ? Non. Tous ceux qui ne professent point ses principes se sont honorés de ne pas se faire illusion sur son mérite. Si c'est une erreur, on peut être tenté de dire que c'est une belle erreur, car le nombre et l'autorité de ceux qui la partagent lui donnent une grande valeur.

Il n'est pas sans intérêt de réunir les témoignages des personnages qui ont pu observer Voltaire de près, et juger de la connexité eiilre l'homme et l'écrivain, et de ciler les opinions des penseurs qui l'ont apprécié d'après ses œuvres et son influence. Ce triage démontre admirablement de quel coté est le courage ou le préjugé; car, en voyant les amis de Voltaire le critiquer aussi sévèrement dans le secret que ses ennemis osaient le faire ouvertement, il est impossible de ne pas sentir la justesse de cet axiome du chef des philosophes : La philosophie n'est qiCune esclave,

A peine Voltaire eut-il quitté les bancs du collège que la police le comptait au nombre des mauvais sujets. Aussi les Lieutenants de police eurent-ils le soin de l'éloigner constamment de Paris, et de l'en exiler. De là, cette lettre de Voltaire à de Vaines, en date du 2 février 1778, sur Paris : « Je ne crois pas avoir demeuré trois ans de suite dans cette ville. Je ne la connais que comme un Allemand qui a fait son tour d'Europe. »

Les Parlements auguraient si mal de tout ce qui sortait de sa plume, qu'il fut réduit à faire imprimer presque tous ses ouvrages à l'étranger, ou sous des rubriques étrangères. Aussi disait-il, le 21 mai 1740, à d'Argenson : « Je suis fâché d'être de contrebande dans ma patrie. »

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Les tribunaux furent appelés plusieurs fois à juger les affaires de Voltaire; il fut constamment débouté de ses plaintes, et condamné à des dommages-intérêts, très peu honorables pour sa philosophie.

Dubois ne voulut pas même de Voltaire pour des commissions peu honorables.

Le cardinal de Fleury le ménagea très peu.

Le chancelier d'Aguesseau le haïssait comme l'enfer.

Dans les Manuscrits du marquis (rArgenson, on lit ces mots relatifs à Voltaire : « Insensible aux reproches sur le devoir, avare et fripon pour son intérêt. »

Choiseul flatta Voltaire, le pensionna, renriclut, le protégea, et prévint tous ses désirs ; quand il le connut suffisamment, il se hâta de faire peindre sur les girouettes de son château de Chanteloup la figure du patriarche de Ferney.

Louis XV l'admit à sa cour, l'y toléra quelque temps, dédaigna ses adulations et ses familiarités et le laissa partir pour la Prusse : il ne lui permit plus de revenir à Paris.

Frédéric le Grand ne put le garder plus de trois ans à sa cour. Il ne le retint qu'autant qu'il en eut besoin ; il le chassa honteusement et ne voulut plus le recevoir. Il entretint une correspondance avec lui, mais parce qu'il était intéressé à l'avoir pour trompette ; il le méprisait comme un coquin, un scélérat, digne de tous les châtiments. Personne ne lui a jamais lâché de pareilles épithètes si près du visage.

Marie-Thérèse ne faisait aucun cas de lui, et défendit expressément à Joseph II de le visiter à Ferney.

« Voltaire, disait Napoléon, est plein de boursouflure, de clinquant ; toujours faux, ne connaissant ni les hommes, ni les choses, ni la vérité, ni la grandeur, ni les passions. Il est étonnant combien peu il supporte la lecture. Quand la pompe de la diction, les prestiges de la scène, ne trompent plus l'analyse ni le vrai goût, alors il perd immédiatement mille pour cent. » Tout le temps que Napoléon fut maître en

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France, il ne laissa jamais réimprimer les Œuvres de Voltaire. Il destitua Cliéiiier (rune place d'Inspecteur f5'énéral des études, pour avoir publié une Epitre à Voltaire.

Catherine II, de même que Frédéric, avait besoin de trompettes. Elle fit à Dalembert des propositions aussi brillantes qu'inacceptables; elle acheta la bibliothèque de Diderot fort cher, et à la condition qu'il en jouirait tant qu'il vivrait. Elle se garda bien de négliger Voltaire. Elle l'entretint de fourrures ; elle l'accabla de médailles en or ; elle lui prit autant de montres qu'il en expédia en Kussie ; elle eut la coquetterie d'être en correspondance régulière avec lui. C'est à tort qu'on l'a soupçonnée de n'être qu'une copiste. Toutes les minutes de ses Lettres à Voltaire sont encore conservées ; elles sont tellement travaillées, raturées et surchargées qu'elles en restent illisibles : c'est un vrai grimoire. Voltaire étant mort dans toute la i>lénitude de sa gloire, Catherine jugea à propos de spéciiler sur l'enthousiasme public. Elle s'empressa d'acquérir la bibliothèque de Voltaire, moyennant 130,000 livres en argent, et pareille somme en pierreries et en fourrures. Elle commanda une statue de Voltaire ; elle voulut qu'on dress.it le plan de son château et de ses dépendances, afin de construire un pendant de Ferney près de Saint-Pétersbourg. Elle eut même le dessin d'édifier un musée pour classer les livres de Voltaire dans l'ordre qu'ils occupaient à Ferney. Mais elle perdit de vue tous ces projets. Elle avait reçu les livres et la statue, elle les conserva tels quels. La Révolution survint ; Catherine l'attribua aux écrits de Voltaire. Alors elle cessa d'Iionorer sa mémoire. Elle ôta de sa galerie le buste de Voltaire et le laissa à l'écart ; les livres eurent le même sort que le marbre. Il n'y a que quelques années qu'on s'est avisé de les retirer des greniers où ils étaient entassés pêle-mêle, depuis un temps infini, et de les placer dans une galerie; on aperçoit au milieu de la bibliothèque la statue de Voltaire, mais sans

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