TÉRENCE
en eux, ee sont les sentiments généraux et les passions communes à tous les temps : c'est l'opposition des folies de la jeunesse aux travers de la vieHIesse, et de l'indulgence à la sévérité. On a souvent cité ces vers de César sur Térence :
Tu quoque, tu in summis, o dimidiate Menander, Poneris, et meritb, puri sermonis amator ; Lenibus atque utinam scriptis adjuncta foret vis1; Comica ut se.quato virtus polleret honore Cum Graiis, neque in hâc despectus parte jaceres : Unum hoc maceror et doleo tibi déesse, Terenti !
mais on a, ce nous semble, trop restreint le sens de vis, en ne donnant à ce mot que le sens de verve et de gaîté. La force, dans un poëte comique, c'est moins l'entrain qui fait rire les auditeurs que la puissance de conception et de création qui fait de ses personnages autant d'hommes vrais et complets. Les hommes de Térence ne sont pas complets : il leur manque un caractère propre et nettement marqué. C'est là un défaut qui le tient à une trop grande distance de Ménandre pour que ses œuvres puissent nous consoler de la perte de la comédie nouvelle. Par quel point se rapprochait-il donc de son modèle? et pour quelle grande qualité le trouvons-nous, même après tant de critiques, admirable et charmant?
C'est qu'en faisant dominer, dans la comédie, les sentiments et les passions, Ménandre et Térence avaient tous
i Nous suivons la ponctuation indiquée par Wolf, Miscell, 454
et défendue par M. Meineke, Vita Menandri, p. xxxvi.
deux réussi dans la tentative d'exciter, tour à tour, par le mélange du plaisant et du sérieux , la gaîté, la réflexion et la tristesse. En France, au xvme siècle, combien d'efforts vers ce but, presque tous inutiles, si ce n'est peut-être celui de Sedaine, si original entre nos auteurs comiques par son Philosophe sans le savoir ! A Athènes et à Rome, le succès fut entier. Dans les fragments de Ménandre, comme dans les pièces de Térence, ce n'est pas quelquefois, c'est trèssouvent que la voix de la comédie s'élève jusqu'à la douleur, se brise en plaintes, s'enfle en reproches : et les pères ne sont pas les seuls qui parlent ce grand langage ; les mères, les fils, jusqu'aux courtisanes! jusqu'aux esclaves ! tous les personnages, quand l'action et la passion les poussent , ont leur gravité presque tragique et leur philosophie éloquente. Le charme de Térence, et Tune des beautés que les vers de Ménandre n'ont pas perdue, c'est le rire à travers les larmes, comme un rayon de soleil se glissant au milieu des gouttes de pluie.
Nous voici au terme de notre travail. Nous avons essayé de dire avec ordre ce que nous avons pu comprendre du mérite et des écrits de Ménandre, d'après les fragments de ses comédies et les jugements que les auteurs anciens ont portés sur lui. Plus nous avons avancé dans nos recherches et dans nos réflexions, plus nous nous sommes persuadé que Ménandre doit être mis à un haut rang dans l'histoire littéraire. A nos yeux, cependant, il n'est le premier ni dans les fastes de la comédie grecque , ni parmi les
en SIOU
poètes des autres nations qui ont compris comme lui la comédie. Aristophane a la gloire d'avoir été le plus grand et d'être resté inimitable dans le genre auquel il s'est appliqué. 11 a l'audace, et la force par qui l'audace est justifiée : il a la gain'; franche, la plénitude et l'aisance de l'inspiration : quelle suite d'éclats de rire, que la représentation des Grenouilles! quelle témérité courageuse que la composition des Chevaliers! Aristophane vit que l'esprit de critique faisait à la fois la gloire et la ruine de son temps : il lui prit ses armes pour le combattre : il fut révolutionnaire contre les révolutionnaires qui régnaient, et les attaqua sans peur, sans honte, sans pitié, sans choix, sans mystère. Il remuait, avec une égale puissance, les machines dramatiques les plus bizarres, et les plus grands intérêts de son temps; si bien que, dans un genre si contraire à nos habitudes, et au milieu de tant de causes d etoimement, quand nous lisons les comédies d'Aristophane, c'est encore son génie qui nous étonne le plus. Dans les régions de l'art où il a marché, il est roi.
Ménandre a fondé, en Grèce, un genre de comédie plus régulier et plus complet que celui d'Aristophane. 11 a étudié la nature humaine d'après une méthode plus arrêtée et plus philosophique. Il est plus près de nous et de l'art moderne, par le ton, par les sentiments, par la manière de concevoir les personnages et les intrigues. Mais il lui manque cette force victorieuse et souveraine qui fait d'un homme le conquérant du monde, ou un poëte hors ligne.
11 charme, il n'étonne pas; il égaie, il n'entraîne pas; il émeut, il ne saisit pas. Esprit doux et modéré, il a fait pour nous plus que pour lui-même; car il a créé un genre où il ne s'est pas établi le maître, et c'est notre Molière qui a pris le sceptre que Ménandre n'a pu tenir.
Vraiment digne d'être, par Boileau , appelé le contemplateur, et désigné à Louis XIV comme le prodige d'un siècle où tout était prodigieux, Molière est le poëte comique qui a porté le regard le plus pénétrant et le plus ferme dans les ténèbres intimes du cœur humain. Pour la profondeur et l'étendue des observations, Shakspeare seul est son frère et son rival. Seuls, ils ont osé tenter, et tous deux ils ont merveilleusement accompli ce chef-d'œuvre, de résumer, dans l'esprit d'un personnage dramatique, une vue générale sur la nature et la destinée humaines. Que cette vue soit vraie ou fausse, juste ou partiale, qu'elle nous révèle ou non le jugement propre et définitif du poëte luimême, qu'elle soit la philosophie de Molière ou d'Alceste, de Shakspeare ou de Hamlet, il importe peu de le savoir : ce qui est admirable et unique, c'est d'avoir créé des hommes rattachés aux autres hommes par leurs faiblesses ou leurs passions, mais dont l'âme soit assez haute pour qu'ils raisonnent en moralistes sur l'ensemble de la vie et des vivants. Rien dans Menant re n'égale cette suprême hardiesse. Et en même temps que Molière possède si complètement la science de l'âme, il est aussi gai et aussi entraînant qu'Aristophane, sans chercher à faire rire par
la bizarrerie des conceptions ou des rapprochements de mots. On assure qu'après l'accueil brillant fait partout aux Précieuses ridicules, Molière a dit : « Je n'ai plus « que faire d'étudier Plaute et Térence, ni d'éplucher les « fragments de Ménandre1. » Molière avait raison : il était dès lors sûr de ses forces et de son succès. Pour nous, l'étude de Plaute, de Térence et de Ménandre aura toujours de nouveaux enseignements, ne dût-elle nous enseigner qu'à plus admirer et à mieux aimer Molière.
1 Segraisiana, 1721, Ire parlie, p. 212. Récréations littéraires, par Ciseron Rival, p. I.
Eu attendant que les couvents du mont Atlios ou toute autre miraculeuse cachette nous rendent le texte authentique et complet de quelques comédies de Ménandre qui auraient pu y être déposées vers 1 453, il ne faut, au moins, rien négliger de ce que nous possédons déjà. Tout plaît de ceux qu'un aime, et les grandes admirations comme les grandes passions peuvent être minutieuses sans s'affaiblir; un trésor bien apprécié prouve leur justesse, un rien surfait signale leur ardeur. Et si, comme les romans le disent, c'est surtout en l'absence ou après la perte de sabien-aimée que l'amoureux s'attache le plus avarement aux moindres restes, aux souvevenirs fragiles de son bonheur, cherchant presque à ressaisir sur un mur l'ombre et la silhouette effacée de celle qui passait là jadis, le charme de Ménandre et le triste sort de ses œuvres n'excusent-ils pas un semblable souci de ses traces les plus légères, une même attention sérieuse à des détails qui semblent puérils, et un certain tressaillement de curiosité à chaque mention nouvelle du poète, fût-ce de son nom seul, et devant tout témoignage, même obscur et froid, de sa gloire interrompue? Qu'on nous pardonne donc, comme un suprême et pieux devoir, cet Appendice à une Étude déjà longue. Ajouter quelques indications aux savantes recherches de M. Meineke sur la vie de Ménandre, ajouter aux fragments que nous avons déjà traduits plus haut la traduction de tous ceux qui peuvent encore aider à comprendre le genre de la Comédie Nouvelle et qui n'appartiennent pas exclusivement au domaine des commentaires philologiques, tel est le seul burnous n'osons pas aller jusqu'à dire : l'intérêt de ces dernières pages.
M. Meineke a compté quatre monuments de l'art antique reproduisant les traits de Ménandre. Nous en avons indiqué un cinquième, d'une date plus récente (V. chap. I, p. 5, note). Voici que M. F. T. Welcker en a découvert un sixième. C'est un buste à deux têtes, qui lui semble réunir indubitablement les deux poètes qui ont le plus illustré, dans des genres divers, la comédie Athénienne : Aristophane et Ménandre. M. Welcker rappelle plusieurs exemples analogues de bustes doubles impartialement dédiés à la gloire de génies rivaux, tels qu'Hérodote et Thucydide ou Euripide et Sophocle. Après avoir lu le travail qu'il a publié à ce sujet, et après avoir comparé cette nouvelle image de Ménandre avec la statue du Vatican telle que nous nous rappelons l'avoir vue et telle qu'elle est reproduite en tête de ce volume, cette impression nous reste que la conjecture de M. Welcker est tout ce que peut être une bonne conjecture , c'est-à-dire très-vraisemblable en l'absence de vraies preuves (V. Annales de VInstitut de correspondance archéologique, Rome, 1853, p. 2o0; Monum. delVInst., vol. V, tav. lv; Aristofane e Menandro).
Une inscription découverte au Pirée et publiée en 1842 dans le no 732 de T'Eçr^ept? àpxouoXoyott} d'Athènes, contient une liste de poètes comiques parmi lesquels figure le nom de Ménandre. Voici la seule colonne lisible de ce document, telle que la donne M. H. E. Meier (Commentatio Epigraphica secunda, Halis, 1854, n. 67, p. 97) :
At o:
* KX£(6[Aa)xo?
* jA6y]voxXtq(ç
* IIvp(eT){(<>y]ç
* AXi topt Ti[ioxX^ç
npoxXctSyjO;
Mé(v)av8poç
<ï>(iX)Y]fJ.w(v
5A7ioXXoo(o(po;
Aup-.Xo;
CkXiitju8ï]ç
NlXOGTpaTO-
KaXXtàÔYiç
* 5A[X£tv(t)aç.
On voudrait savoir par qui et pour quel usage une telle liste lut '
dressée. Mais le nom et l'intention de l'auteur nous échappent. 11 est permis seulement de supposer que cette inscription consacre le souvenir des poêles comiques qui avaient obtenu le prix de leur art. Quoi qu'il en soit, elle contient des noms qui n'avaient pas encore été cités dans l'histoire de la comédie Grecque. Nous les avons marqués d'une astérisque. On connaissait un Cléomachus, poêle lyrique (Strabon, XIV, p. 648), un Athénoclès, commentateur d'Homère (Athénée, V, sect. 4, p. 177, e) et peut-être historien des premiers temps de l'Assyrie et de la Médie (Agalhias, 11, 24), un Ameinias, frère d'Eschyle et guerrier fameux (Hérodote, VIII, 84 et 93) , mais on ne connaissait aucun poète comique qui eût porté l'un de ces noms. Peut-être en faut-il retrancher un, en rétablissant, au lieu de 'Ajxeiviaç, 5A[i£t^îa?, auteur contemporain d'Aristophane (voir les Grenouilles, v. 14, et Mein., Hist. Crït. Com. Gr., p. 199).
Nous avons dit (chap. I, p. 42) comment les prêtres de Constantinople avaient fait la guerre à la Comédie Nouvelle et en avaient brûlé beaucoup de manuscrits. Tout en le disant, nous cherchions dans nos souvenirs si quelqu'une des voix éloquentes qui ont honoré l'Église dans les siècles suivants ne pourrait pas être citée en témoignage contre eux, et réparer mieux que nous cette injure faite à Ménandre. Mais nous ne connaissions pas encore les Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours tenus à Chrmont. Là se trouvent quelques pages (140-144) qu'il faudrait copier tout entières si nous racontions l'histoire de la célèbre discussion entre les partisans et les adversaires du théâtre, mais dont quelques lignes seulement nous sont nécessaires, parce qu'elles sont la justification la plus juste de notre admirable et cher client. Prédicateur déjà célèbre, Fléchier écrivait sans faillir à son caractère : « Je ne suis point de ceux qui « sont ennemis jurés de la comédie et qui s'emportent contre un « divertissement qui peut être indifférent lorsqu'il est dans la bien- « séance ; je n'ai pas la même ardeur que les Pères de l'Église ont a témoignée contre les comédies anciennes.... Je ne crois pas qu'il « faille mesurer les comédiens comme nos ancêtres et les Romains... « Je leur pardonne même de n'être pas trop bons acteurs, pourvu « qu'ils ne jouent pas indifféremment tout ce qui leur tombe entre « les mains, et qu'ils n'offensent ni l'honnêteté ni l'ordre de la « société civile.... » Puis, après avoir ainsi dit son sentiment sur le sujet en général, Fléchier montre combien, dans les. pièces d'Aristophane, la liberté était excessive et combien il eût été plus scandaleux encore, au xvne siècle, d'imiter ce dangereux exemple ; et il ne vient enfin à citer, comme le vrai modèle de la délicatesse et de
la comédie permise, ce même Ménandre que d'autres chrétiens avaient cru bon de jeter au feu : « La Nouvelle Comédie, » dit il, « soitque le gouvernement fût changéetque les grands fussent plus « puissants, soit que le siècle fut plus réformé et qu'on fût devenu plus « sage, s'arrêta à des vraisemblances agréables et ne chercha pas des « vérités odieuses;... ainsi Ménandre peut passer.pour meilleur auteur « qu'Aristophane, puisqu'il a été plus retenu et moins médisant. » Remarquons qu'en passant et avec une clairvoyance alors trop rare, Flécbier attribue autant à la réforme des mœurs qu'à celle des lois la métamorphose de la comédie, et regrettons qu'il n'y ait pas eu à Constanlinople, au xive siècle, un évèque d'un esprit aussi équitable et aussi fin pour défendre contre l'anathème les génies délicats et décents.
Recueillons, du moins, dans les débris de cet art exquis, dans celte « poussière de marbre brisé , » selon la belle image de M. Villemain., tout ce qui peut encore être de quelque prix et de quelque secours pour le lecteur studieux. Quand le sens ou le texte même seront douteux, un point d'interrogation (?) avertira de nos scrupules. Pour V Appendice, comme dans tout le cours de Y Étude même, nous nous servons de l'édition que M. Meineke a publiée en 1841. Quelquefois, cependant, nous avons traduit des fragments que nous n'avons pas trouvés dans ce dernier travail de M. Meineke: on en devra rechercher les textes tantôt dans la première édition publiée par ce savant philologue, tantôt dans l'édition donnée par M. Dubner, à la suite d'Aristophane, chez M. Didot.